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DEUXIÈME PARTIE

B.e Jardin.

Vous est-il arrivé d'aller, pendant les rares beaux jours de l'hiver, chercher le soleil de midi dans cet hémicycle placé au bas de la terrasse des Feuillants, au nord du grand bassin, dans cette allée courbe qu'on appelle la petite Provence ? Vous êles-vous arrêté autour d'un des bassins à l'heure où des Anglais charitables distribuent des comestibles aux cygnes? Avez-vous flâné dans les environs des provinciaux qui admirent les bateaux en miniature lancés à toutes voi-

ai TARIS.

les sur la pièce d'eau qui occupe le milieu du jardin 1 ? Vous êtes- vous prisa vous amuser de la familiarité des pierrots et des pigeons qui viennent le long des grilles du parterre manger presque dans la main de pauvres diables souvent heureux de partager avec eux un petit pain assez sec, qui n'est la plupart du temps, hélas! assaisonné que d'un bon appélit? Avez- vous circulé sous les massifs à l'heure où les promeneurs d'été vont y chercher l'ombre et la fraîcheur? Vous êtes-vous assis, dans les belles soirées d'automne, au pied des caisses d'oranger de la grande allée des tilleuls'! Avez-vous rôdé le long des balustrades des parterres, en respirant les délicieuses senteurs qu'exhalent les chèvrefeuilles et les rosiers ? Avez-vous enfin traversé le jardin des Tuileries à une heure quelconque de la journée, depuis le moment de l'ouverture des grilles jusqu'au dernier roulement de la retraite? A quelque instant

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que vous vous y soyez arrêté, vous avez dû le rencontrer, celui qui s'appellele vieux génie des Tuileries, celui qui semble le faune caduc de ce bois factice, de cetle forêt si bien peignée, si soigneusement balayée, pour laquelle l'art paraît avoir fuit beaucoup plus que la nature.

Il n'est pas difficile à reconnaître ce vieillard à la tète blanchie, mais encore si touffue, que de loin on ne saurait dire si elle est couverte des neiges de la vieillesse ou de celles de la poudre à la maréchale. Sou visage, dont les traits sont un peu forts et vigoureusement accusés, se distingue par une rare finesse d'expression qu'accentue de la façon la plus étrange un signe assez gros placé sur l'aile droite du nez; cet appendice, bizarrement situé, suit tous les mouvements de la physionomie;. il pourrait en quelque sorte servir de thermomètre des impressions de la pensée ou de l'ànie, dont il traduit la

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vivacité et l'énergie par un léger gonflement qui fait se hérisser au sommet un petit bouquet de poils blancs et fins. Une bouche dédaigneuse dont la lèvre inférieure, assez épaisse, rappelle la lèvre autrichienne de la reine Marie-Antoinette; des yeux petits, mais régulièrement fendus et brillants, lumineux comme des yeux de trente ans ; un nez long et épais ; un front d'un contour très-pur et digne de surmonter un visage d'une beauté complète et régulière; une taille qui paraît moyenne aujourd'hui, mais qui a dû être noble et élevée avant de s'affaisser sous le poids des années ; une toilette de jeune homme, élégante et même recherchée, qui fait un contraste singulier avec l'âge et les allures du personnage, tel est ce promeneur que vous rencontrerez à toute heure et partout dans le jardin des Tuileries, lisant, observant où rêvant, cheminant à pas lents ou stationnant auprès des

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oupes, mais toujours invariablement seul même au milieu des foules les plus compactes, à moins que quelque indiscret comme moi n'ait trouvé moyen, à force d'imporlunilés, de le faire renoncer pour quelques instants à ses chères habitudes d'isolement et de silence.

Je l'avais remarqué bien souvent, à une époque surtout où je traversais le jardin des Tuileries trois et quatre fois par jour ; à différentes reprises, j'avais essayé vainement d'entamer avec lui une conversation qui me paraissait devoir être intéressante, je ne sais trop pourquoi. Je n'aime point, en général, à causer avec les gens que je ne connais pas, mais je me sentais attiré vers ce vieillard par une sorte d'attraction irrésistible. Tant de promeneurs solitaires sont prêts à se jeter à la tête du premier interlocuteur venu! Comme par un fait exprès, celui-là ne répondait que par un « Oui, monsieur, » ou

ss p. un s.

par un « Non, monsieur, » très-sacs à toutes les avances; je dois convenir aussi que, en raison du manque d'habitude, mes avances étaient sans doute tîntes d'une façon trop timide ou maladroite ; c'était ou une demande de renseignements sur des travaux entrepris dans le jardin, où quelque autre banalité du môme genre. Mon homme restait pour moi une énigme vivante.

Enfin, un jour de l'été dernier, je m'enhardis. C'était le lendemain d'un violent orage, pendant lequel la foudre était, disaiton, tombée surun grand marronnier et l'avait brisé. Le promeneur était auprès d'un groupe qui entourait les hommes occupés à relever, à scier et à convertir en fagots les débris de l'arbre foudroyé. Je m'approchai de lui et je lui demandai d'un ton assez délibéré :

— Est-il vrai, monsieur, que cet arbre a été cassé par le tonnerre?

— On le dit, monsieur, me répondit-il sèchement.

— Ah! repris-je, qui peut mieux le savoir que vous? vous deviez être là quand la chose est arrivée.

Il me regarda d'un air surpris, et, se mettant à rire avec une singulière expression :

— Ali çà ! me dit-il, vous moquez-vous de moi? Ne savez- vous donc pas qu'il pleuvait à torrents dans ce moment-là? Je trouve la plaisanterie de mauvais goût, jeune homme !

Il appelle tout le monde ainsi. Je l'ai entendu appeler jeune homme un de ses amis, ancien officier invalide qui a soixante-dixneuf ans.

— Dame! j'ai cru que vous ne quittiez jamais le jardin, répliquai-jc en souriant.

— Voilà encore une plaisanterie, dit le vieillard, pour laquelle vous mériteriez que je ne vous répondisse plus un mot, ainsi que je

fais tous les jours à l'égard de beaucoup do curieux ; mais vous me trouvez en un bon moment ; la fracture de cet arbre a réveillé en moi une foule de souvenirs, et je nie sens en veine d'expansion.

— Pardonnez-moi, repris-je un peu confus, et permettez-moi de vous témoigner toute ma reconnaissance de l'exception que vous allez faire en ma faveur.

— Je vois bien à votre air, jeune homme, que vous vous croyez sur le point d'entendre* des aventures piquantes, romanesques, pleines d'intérêt ; un vieillard de près de cent ans, qui paraît passer sa vie à se promener et à observer, doit avoir vu tant de choses, n'est-ce pas ? Il a traversé le dix-huitième siècle, y a vécu la meilleure, c'est-àdire la plus jeune partie de sa vie; il doit avoir eu de l'esprit, en avoir conservé peutêtre; prenez-y garde, vous vous préparez une grande déception. Le vieux compagnon

n'est pas ce que vous croyez ; il a vu Voltaire, il a vu Piron, il a vu Jean-Jacques, mais il ne fut ni un philosophe, ni un homme d'esprit': il a été un homme sensible, et voilà tout, comme aurait dit M. de Marmontel ; il a été toute sa vie et il restera encore jusqu'à son dernier jour l'habitué des Tuileries. Ce titre est pour lui une sorte d'héritage de famille.

— Comment cela? interrompis-je.

— Oh 1 c'est une histoire qui remonte bien haut, puisqu'elle a commencé au temps où le jardin des Tuileries n'était encore qu'une garenne, au temps où l'on y péchait des poissons qui n'étaient pas rouges, où l'on y voyait une ménagerie d'animaux féroces, autres que les lions qui ont succédé aux dandys, aux faslùonnables, aux muguets, aux incroyables, aux roués, etc., etc. Oui, jeune homme, tel que vous me voyez, j'ai eu u'n bisaïeul qui a laissé un de ses bras dans

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la gueule d'un tigre royal, contemporain du grand Corneille et du cardinal de Richelieu, l'auteur de la comédie des Thuileries, un bisaïeul qui était déjà un habitué des bosquets situés à cette mêmeplace, à l'époque où s'y promenaient Clarice et Lucrèce, Dorante et Cliton, les héros du Menteur de Corneille. Que de fois la vieille grand'mère qui a élevé mon enfance ne m'a-t-elle pas raconté cet accident, qu'elle tenait de son père luimême, qui en avait été victime! Malgré la gravité de la blessure, mon bisaïeul y survécut, et, tout manchot qu'il était, il ne laissa pas que d'inquiéter le Mazarin pendant les assemblées que tint la Fronde dans les petites maisons construites sur les terrains mêmes du jardin par les ordres de Louis Xlll pour servir de logement à ses favoris. C'étaient ces assemblées que le rusé cardinal italien désignait sous le nom de sabbats.

Louis XIII avait fait murer le jardin, ton-

stmire un bastion et creuser un fossé du côté de la porte de la Conférence, pour isoler en quelque sorte le petit quartier réservé qu'il avait établi là. Il paraît que Poussin, l'illustre maître de la peinture française, demeura quelque temps dans une de ces maisons, et voici ce qu'il en disait : « Je fus conduit le soir dans l'appartement qui m'avait été destiné : c'est un petit palais, car il faut l'appeler ainsi. 11 est situé au milieu du jardin des Tuileries. Il y a eu outre un beau jardin rempli d'arbres à fruits, avec une quantité de fleurs, d'herbes et de légumes... J'ai des points de vue de tous les côtés, et je crois que c'est, un paradis pendant l'été... » On comprend que je fus affriandé par ce début, et que je poussai vivement mon vieil interlocuteur dans la voie des confidences et des souvenirs historiques. J'entrevoyais déjà, un peu vaguement il est vrai, dans les récits du bonhomme tout un roman, le ro-

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mau des galanteries passées et présentes de ce jardin d'amour, comme l'appelle spirituellement mon ami Alphonse TousseneL Malheureusement, j'avais connu trop tard le vieux génie; ses idées manquaient de suite, et ce fut difficilement que je réussis à lier ensemble les bribes décousues de ses conversations .

— Que de choses se sont passées ici! me disait-il un jour qu'il était en verve, — hélas ! ses accès de verve ne duraient que peu d'instants ! — que de choses depuis le jour où Louise de Savoie avisa le grand logis, sis entre cour et jardin, au lieu dit la Sablonnière , ou plus généralement les thuileries Saint-Honoré, et jugea l'endroit convenable pour s'y faire un. petitséjour, où elle pourrait, loin des yeux du roi François I", son fils, et des tracasseries de la cour du palais des Tonrnelles, fêter librement l'été de la Saint-Martin de sa vie!

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Avez-vous remarqué, jeune homme, que ce jardin est surtout un jardin d'automne? Les (leurs de septembre et d'octobre y paraissent plus belles et plus balsamiques que les fleurs de mai ; malgré la précocité traditionnelle de l'arbre du 20 mars et la splendeur des aigrettes blanches qui couronnent au mois de juin les marronniers en fleurs, les massifs sont bien plus riches de nuances aux pâles rayons du soleil d'équinoxe qu'à l'éclat brûlant de la lumière du solstice d'été; il semble aussi que ce jardin soit particulièrement cher et favorable à la femme qui, en possession de la maturité de son esprit, de son cœur et de sa beauté, aime, comme la reine Louise de Savoie, dont je vous parlais fout à l'heure, à y voir s'épanouir et s'effeuiller les roses encore si parfumées de son été de la Saint-Martin. Vous vous étonnez de voir un patriarche comme moi employer des images qui ne son! ni de son

temps ni de son âge; mais, que voulezvous? j'ai par moments des velléités de rajeunissement incroyables; il me semble que je n'ai que vingt ans, et, bien mieux, que j'ai eu vingt ans vingt fois dans ma vie ! Tenez, si je pouvais retrouver assez de présence d'esprit, ou plutôt assez de persévérance d'esprit pour écrire ou pour dicter mes mémoires, c'est-à-dire les mémoires de ce jardin, je crois qu'ils auraient tout ce qu'il faut pour lutter d'intérêt avec ceux de M. Alexandre Dumas et de madame Sand, avec ceux de M. le docteur Véron lui-même, car, n'en douiez pas, les allées et les massifs des Tuileries n'ont pas été le théâtre de moins d'aventures que les coulisses de l'Opéra !

— Comme tout bon faiseur de mémoires, vous remonteriez à votre bisaïeul, à son bras mangé, et à l'iiistoire de la Fronde'l

— Je pourrais même aller plus loin, et

rappeler des souvenirs de famille contemporaius de CatherinedeMédicis. Mais àquoibon?

Je n'aurais pas besoin, pour intéresser mes lecteurs, de retracer les époques que je ne connais que par tradition, ni le temps où le jardin, séparé du château par une rue.était entouré d'une forte muraille, d'un fossé et d'un bastion qui semblaient proléger les mystérieuses aventures dont les petites maisons et les bosquets situés entre la garenne et la ménagerie, l'orangerie et l'étang, devaient être le théâtre; ni les entrevues tant galantes que politiques auxquelles la Fronde servit de prétexte, et dont le suisse de la porte de la conférence fut l'indiscret confident; ni lesmêdianochcs, qui commençaient dans les appartements de madame de Soissons pour aller s'achever au milieu des chansons grivoises et des éclats de rire ébriolants sous les charmilles du petit bois; ni même non plus les rencontres plus décentes

et plus régulières qui avaient lieu entre les allées d'ifs dont le compas de Lenôtre avait tracé le dessin avec une désespérante symétrie. Si je revenais à ces époques primitives, il me faudrait refaire les mémoires de ma graud'mère, raconter une à une les histoires qui se rapportent au placement de chacun des vieux groupes contemporains de Louis XIV; et le Nil et le Tibre, puis la Seine et la Marne de Couslou, et la Loire et le Loiret, de Vanclève. C'est le jour où Ton découvrit, ce dernier groupe, en ... Ma foi, je ne me rappelle plus l'année. Essayez doue d'écrire des mémoires avec de pareilles lacunes dans les souvenirs! Enfin, c'est cejour-là que mon aïeule rencontra pour la première fois, aurailieu du populaire nombreux empressé autour du nouveau marbre, l'homme aimable qui devait être mon grand-père. Je vous l'ai dit, ce jardin est peuplé des ombres de ma famille; parfois il me semble que j'entends

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chanter leurs âmes dans les gazouillements des oiseaux du bosquet. Ma pauvre grand'mère, c'est dans ces mêmes parages que lui arriva l'événement le plus douloureux de sa vie. Pour cela, je n'ai pas oublié la date; on était au mois de mai 1717, le 15, je crois, le czar Pierre I" était venu se promener dans le jardin; il allait s'amuser, comme disent les Mémoires de Dangeau, à voir travailler au pont tournant que l'on construisait d'après les modèles d'un savant mécanicien, le frère auguslin Nicolas Bourgeois, sur l'emplacement même où est la grille de la place de la Concorde ; autour du prince moscovite se pressait une foule considérable, par laquelle la bonne femme et son fils, qui, suivant leur habitude journalière, se promenaient auprès du grand bassin, se trouvèrent tout à coup enveloppés et séparées l'un de l'autre. En vain ma grand'-mère cherche, appelle, s'enquierld'unevoix éplo-

• rée ; les curieux, tout préoccupés de la présence du czar, répoudent à peine; enfin la pauvre femme, désolée, est contrainte de rentrer seule chez elle, après quatre heures

• d'inutiles recherches dans tous les coins du jardin.

— Quel âge avait donc alors voire père?

— C'est juste, j'ai oublié de vous le dire; il pouvait avoir de quatre à cinq ans.

— Il ne sut donc pas parler? dire son nom, son adresse? Sa mère ne le fit donc pas réclamer? Comment le retrouva-t-cllc enfin ?

— Vous allez d'une vitesse avec vos questions... Attendez un peu. Ma grand'mèrc, douloureusement frappée par cet événement, fit une horrible et longue maladie dans laquelle elle faillit perdre la raison. A toutes les questions qu'on lui adressait au sujet de sou lils, elle ne pouvait répondre que ces deux mois: « Le Rufse! le Russe ! »

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Quand elle Tut tout à fait rétablie, une année presque entière s'était écoulée depuis l'événement : la pauvre mère, veuve de son enduit, continua à verser des larmes, mais clic ne put espérer de foire des démarches nliles ; elle se borna à chercher des consolalions dans la prière et dans les pratiques d'une austère piété. Cependant elle ne manqua pas un jour à venir, à son heure accoutumée, se promener ici, près de cette porte qui donne sur la place Louis XV, dans l'espoir que le hasard ou une secrète attraction amènerait l'enfant à l'endroit où il avait été ' perdu. Elle était bien sûre, dirait-elle encore dix ans après, de le reconnaî.'re tout de suite?

— Comment! il se passa donc dix ans?

— Dix ans, je le crois bien, il se passa plus de trente années ! Et voyez combien est grande la présomption humaine, qui prélend ne pouvoir jamais être sourde à la voix

du sang : ma grand'mère voyait son fils, causait avec lui presque lous les jours depuis plus de trois mois, lorsqu'un mot...

— Mais l'enfant, qu'était-il donc devenu?

— Prenez garde, si vous m'interrompez, de me faire perdre le fil de mes souvenirs. L'enfant, avait été, à ce qu'il paraît," poussé jusqu'au chantier de travail du Pont- Tournant, et était tombé dans une fosse assez profonde, où il s'était évanoui, sans que personne eût entendu ses cris ni remarqué sa chute. Blessé à la tète en tombant, il était resté là toute la nuit ; le lendemain malin, un ouvrier l'avait relevé, emporté chez lui, confié aux soins de sa femme, à qui il avait tenu lieu d'un fils mort peu de jours avant. La pauvre ouvrière l'avait soigné et adopté par tendresse; le mari s'en était bientôt fait un aide, en fin donnant une meule à tourner ; rien n'avait pu indiquera qui appartenait l'enfant, il ne

portait ni marques, ni médaillon, et Je mouchoir qu'il avait dans sa poche, brodé aux initiales de sa mère, n'était pas un indice suffisant. D'ailleurs, ni l'ouvrier ni sa femme, n'auraient été aises de retrouver les parents de leur fils adoplif : le petit garçon, de son côté, avait bientôt pris en affection ces pauvres gens, la femme surtout, qui le consolait des taloches que le mari lui administrait quelquefois, et qui, par une sorte de respect de la naissance bourgeoise de l'enfant, lui faisait apprendre à lire en cachette. C'est ainsi que se passa l'enfance de mon père, qui, habitant avec ses parents adoptifs le faubourg Saint-Antoine, ne trouva guère le temps, vous le pensez bien, de venir faire des promenades aux Tuileries. A quatorze ans, il savait Irès-bicn lire et écrire et passablement calculer; il demanda à entrer comme apprenti chez un horloger de la rue Sainl-Honoré, exprès, m'a-t-il dit depuis,

pour se rapprocher du jardin des Tuileries qui lui rappelait de vagues souvenirs Ai sa première enfance. Alors il put y venu' souvent... Mais je m'aperçois que j'allonge indéfiniment ce récit que je m'étais si bien promis d'abréger. Pardonnez-moi, et prenez patience. Devenu premier commis de son patron, mon père put s'acquitter envers ses parents adoptifs, en apportant ses modestes économies au pauvre ménage ; mais bientôt la mort des deux braves gens le fit tout à fait orphelin. Laborieux et rangé, n'ayant pour toute distraction que ses promenades quotidiennes à la Petite-Provence et au Pont-Tournant, dont la vue lui faisait venir les larmes aux yeux, il avait atteint l'âge de trente-six ans et était sur le point de succéder à l'horloger qui l'employait, en épousant sa fille, lorsqu'il remarqua deux femmes dont les pas se dirigeaient souvent du même côté que les siens. L'une de ces

deux femmes, âgée de cinquante et quelques années, paraissait Être la mère de Kautre, dont le frais visage, la taille élégante quoique bien formée, annonçaient de vingt à vingt-cinq ans. Mon père trouva aisément un moyen d'entrer en relations avec ces deux dames; il put apprécier la bonté de la plus âgée, la douceur el l'esprit de la plus jeune ; séduit par le charme de leur conversation, il renonça au mariage projeté, et annonça à la mère qu'il serait heureux d'obtenir la main de sa fille. La réponse qu'il reçut n'avait rien de décourageant; on parut surtout le voir avec faveur lorsqu'il eut parlé de sa situation de fortune et de ses idées pour l'avenir. Il y avait environ trois mois qu'on se voyait presque tous les jours et que la bonne femme acceptait le bras de l'horloger pour se promener soit dans l'allée des orangers, soit à la Petite-Provence, lorsqu'un soir (l'automne, les trois habitués des Tuileries

allèrent, tout en causant, jusqu'au Pont- Toiirnant. En se voyant si près de ce lieu, qui lui rappelait l'événement le plus marquant de sa vie, mon père eut un tressaillement; si compagne y répondit par un mouvement de bras, et aussitôt elle porta son mouchoir à ses yeux. — Pardon, dit mon père, pardon, mesdames, n'allons pas par là, je vous en prie, la vue de ce pont nie fait mal... et il ajouta d'une voix altérée:

Elle me rappelle un fait dont j'aurais peutêtre dû vous faire confidence depuis longtemps. — Hélas! pour moi aussi, c'est un bien triste souvenir, murmura la vieille femme en soupirant. — Mon Dieu! il fallait bien, tôt ou tard, en venir là. Sachez donc que le nom que je porte n'est pas le mien, c'est le nom de mon père et de ma mère adoptifs, pauvres ouvriers qui m'ont recueilli, à cet endroit même, dans le fossé du Pont-Tournant, où j'étais tombé san-

glant et évanoui. . . Je n'avais guère que cinq ans, m'ont dit ceux qui m'ont irouvé. Consenlirez-vous encore à accueillir le triste orphelin qui ne sait pas même son nom?

En écoutant les paroles de mon père, sa compagne avait pâli, et, quittant son bras, s'était prise à le regarder avec attendrissement. — Hélas ! vous aussi, lui ditelle, il vous est arrivé malheur ici! Il n'avait pas cinq ans non plus, le fds que j'ai -perdu auprès de ce pont funeste, le jour où le czar de Russie attirait autour de lui toute celte maudite foule de curieux. — Le czar de Russie, dites-vous! s'écria mon père d'une voix émue. Mais c'est le lendemain de ce jour que je fus recueilli dans ce fossé, sur le bord duquel la foule m'avait poussé... Mes souvenirs me reviennent : une femme, un ange m'avait accompagné dans le jardin ; elle m'y conduisait tous les jours ! C'était ma mère.

" s PABIS.

A ces mots, la pauvre femme ferma les yeux et chancela. Mon père la soutint clans ses bras, et, appuyant les lèvres sur son front, lui imprima un baiser dans lequel s'exhalait toute son âme.

— Oh ! vous devez être ma mère, lui ditil en pleurant à chaudes larmes, mon cœur liât trop fort!

Un sourire dans lecpiel rayonnait une joie angélique illumina les traits de la mère; ses yeux se rouvrirent; elle prit à son tour son fils dans ses bras, et le garda pendant quelques minutes dans cette maternelle étreinte...

— Plus de doute, dit mon père aussitôt qu'il reprit le complet usage de sa raison, ce mouchoir brodé aux initiales F. M....

Et il lirait de la poche de sa veste un petit sachet qui contenait un mouchoir d'enfant.

— Oui, oh ! tu es mon fils ! Après (rente et un nus, mon Dieu, merci !

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