TROUBLES DU LANGAGE
A. — Aphasies d'articulation , ou motrices.
On en distingue généralement deux variétés : corticale vraie ou de Broca, et sous-corticale ou pure.
Dans la première, le malade a perdu la possibilité de traduire sa pensée par la parole. Il n’est pas cependant paralysé des organes qui entrent en jeu dans l’acte de la parole (lèvres, langue, pharynx, larynx ); mais, il ne sait plus prononcer que quelques grognements, quelques mots incomplets; le plus souvent, en même temps, il ne sait plus lire à haute voix ou mentalement ( alexie ) ; et souvent, il présente un certain degré de cécité verbale ou même littérale '. h' audition est toujours mieux conservée que la lecture ou la parole. L'écriture , spontanée ou sous dictée, est nulle ou très altérée (agraphie) ; la copie, par contre, est conservée. Bref, dans l’aphasie motrice corticale vraie, la fonction du langage est assez profondément altérée, dans tous ses modes , au moins au début.
Dans la variété sous-corticale, le malade ne peut émettre des mots, mais il a conservé leurs images commémoratives; il possède le langage intérieur dans toute son intégrité; et, il indique d’une façon quelconque (serrements de main, efforts d’inspiration) le nombre des syllabes des mots (Déjerine, Thomas) : l 'écriture est aussi conservée (pas d’agraphie, d’après Lichteim, pas d’attaques épileptiformes, pas de troubles du langage des gestes).
Carie et Pescarolo ont récemment enlevé, par trépanation, une tumeur du centre de Broca (pied de F3), du volume d'un œuf : le malade, âgé de trente-huit ans; avait eu des convulsions, de 1 aphasie motrice, quelques troubles psychiques, de la paralysie de l’hypoglosse, et une parésie du facial inférieur et des membres droits : l’aphasie guérit. Ce fait montre que, le plus communément, l’aphasie motrice s’accompagne de phénomènes paralytiques de la face et des membres, par compression ou envahissement des régions voisines de l’écorce 1 2.
1. Ces divers troubles, alexie, cécité verbale, agraphie, etc., qui accompagnent ordinairement l’aphasie motrice, sont dus, selon nous, à ce que très souvent le foyer pathologique de F;| atteint les faisceaux de communication, qui unissent le centre de Broca aux autres centres du langage, comme cela est visible dans les coupes sériées, faites par Déjerine et son élève Bernheim (Thèse, Paris, 1900).
2. Carie et Pescarolo ( informa medica, 1900, p. 196, et lie v. Neurol., 1901,
p. 690). — Voir d’autres exemples d’aphasie motrice, dans les néoplasmes, au chapitre des tumeurs de la région rolandique.
SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE
B. — Aphasies de compréhension , ou sensorielles .
Dans Y aphasie sensorielle, l’image motrice de l’articulation des mots ne fait pas défaut : mais les centres de réception sont lésés, et la compréhension de la parole et de l’écriture est altérée (Déjerine). Ordinairement, dans les cas vulgaires, la lésion frappe d’abord les deux centres des images auditives et des images visuelles des mots : c’est ce qui a fait admettre par Wernicke et Déjerine qu'il n’y a qu'une aphasie sensorielle. Elle survient : par apoplexie, progressivement, ou par étapes (ces deux derniers modes sont propres aux tumeurs). Plus tard, il y a prédominance de l'altération des images auditives ou des images visuelles; on est alors en présence de la surdité verbale ou de la cécité verbale de Kussmaul; mais il ne s’agit plus que du reliquat de l’aphasie sensorielle primitive *.
Le symptôme, qui frappe d’abord l’attention du médecin, est la surdité verbale (lésion de la partie postérieure des deux premières temporales T1 et T2). Le malade ne comprend plus les mots prononcés devant lui; et cependant, il a conservé une ouïe assez fine , pour entendre les bruits les plus légers. Il ne reconnaît que son nom, et se détourne quand on l’appelle fortement; mais, si on lui dit de se lever, de marcher, de s’asseoir, il ne comprend pas. La surdité verbale peut aussi porter sur les chiffres et sur les airs de chant ( amusie ).
Quand il y a, en même temps, cécité verbale (lésion du pli courbe), l'aphasique sensoriel ne peut pas lire ( alexie ); les mois écrits ou imprimés n’ont pour lui aucun sens, il ne voit que du noir et du blanc. En général, il ne peut lire que son nom; il lit mieux les chiffres que les lettres, et souvent pas du tout les notes de musique ( cécité musicale ). — En même temps, l’écriture spontanée est abolie ( agraphie ), de même que l’écriture sous dictée (puisqu’il y a surdité verbale) : la copie est servile, c’est-àdire qu’il ne peut transcrire un imprimé en manuscrit.
Les aphasiques sensoriels se reconnaissent aisément à ce trait caractéristique que, bien loin d’avoir perdu l’articulation des mots, ils sont verbeux, loquaces : mais, en général, leur langage est incompréhensible; ils sont atteints de paraphasie, c’est-à-dire qu’ils prennent souvent un mot l’un pour l’autre, ou de jargono-
1. Voir sur les aphasies, outre l’article de Déjerine (in Traité de Bouchard,
1900), et Grasset [Diagnostic des maladies de l’encéphale, 1901), les thèses récentes : de Mi raillé [Sur les aphasies sensorielles, 1896), — de Bernheim [L'aphasie motrice, 1900), — de Le Pileur ( Cécité et surdité verbales pures, Thèse, Paris, 1902), — le mémoire de J. Déjerine et A. Thomas (Contribution à l’étude de l’aphasie sensorielle, Rev. Neurol., 1904, p. 805).
TlîOUBLES DU LANGAGE
phasie. — Ces troubles de la compréhension du langage ne sont pas sans entraîner un état psychique particulier, une sorte de con fusion mentale, qui est cause que, parfois, les malades sont pris pour des aliénés.
L’aphasique moteur ne parle pas, ne peut pas parler; l 'aphasique sensoriel parle mal et est incompréhensible, parce que les images motrices des mots qu’il a conservées ne sont plus réglées par le centre auditif, leur régulateur normal *. — Ajoutons que les aphasies motrices s'accompagnent souvent d'hémiplégies — el les aphasies sensorielles, d' hémianopsie latérale droite , par lésion concomitante des centres voisins.
Cette brève esquisse des aphasies sensorielles , que nous exposons d’après Déjerine ‘, s’applique plus particulièrement aux lésions par hémorragie et ramollissement : elle convient aussi aux néoplasies, surtout si elles sont diffuses et interstitielles (gommes, tubercules, etc.); mais il y a des variétés nombreuses d’évolution. Citons quelques exemples.
Chez un malade, Bruns vit survenir d’abord une alexie souscorticale de Wernicke avec hémianopsie droite; puis, dans une seconde phase plus tardive, de la surdité verbale et de l’hémiplégie à droite; à l’autopsie, on trouva deux glio-sarcomes, l’un dans la substance blanche du lobe occipital (lésion des faisceaux d’union du centre visuel des mots et du centre visuel commun); et l’autre, à l’extrémité postérieure de la 2e temporale (lésion du centre de l’audition verbale). — Dans un autre cas, Bruns observa
1. D’après Pick, de Prague, le centre auditif verbal est un centre phrénateur du centre moteur du langage : lorsqu’il est très altéré, les malades sont atteints de logorrhée, de bredouillement, de paraphcisie (aphasie sensorielle de Pick). — (Congrès Intern. de médecine, Paris, 1900, et Arr.h. de Neurol. 1900 p. 32S). Voir aussi : Touche, logorrhées de Pick (Arch. gén.de méd., 1902 p. 183)
2. Les neuropathologistes distinguent plusieurs autres variétés d’aphasies sur lesquelles nous ne pouvons insister: — 1 ° Aphasies sensorielles :a.\a.cécilt ver mie pure, dans laquelle la parole spontanée et sous dictée sont parfaites seule la compréhension de la lecture est atteinte, c’est-à-dire que la lecture a haute voix et la lecture mentale sont impossibles: le malade est aveugle des mots (. Alexie sous-corticale). D’après Déjerine, la lésion qui la produit altère les fibres qui unissent le centre des images visuelles des mots, au centre visuel commun (voir fig. 32); b. Dans la surdité verbale pure, le malade parle bien spontanément et peut lire à haute voix car il a conservé l’articulation des mots et le centre visuel des mots; mais comme il est sourd des mots, il n’entend pas ce qu’on lui dit et ne peut le’répéter D’apres Déjerine et Pick, il s’agit d’une lésion double des lobes temporaux ou d’une lésion unique sous-corticale du lobe temporal (casde Lippmann 189&V. D après Le Pileur, la Cécile et la surdilé verbales pures feraient plutôL partie du groupe des agnosies;- 2" Aphasie optique de Freud, dans la.melle le malade ne reconnaît pas les objets qu’on lui présente, à moins de les palper, flairer ou goûter; elle se lie surtout à la cécité verbale; — 3‘ L 'aphasie totale, ou des lésions très étendues occupent toute lu zone 'di, langage: — 4° L aphasie amnésique üc Pitres [Progrès médical , 18‘J8).
DURET. Q
SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE
de la surdité verbale , sans hémianopsie : tubercule calcifié sarcomateux, occupant la base des deux circonvolutions temporales gauches (lésion du centre de l’audition verbale) *. — Codivilla, avec de l’hémiparésie et de l’hyperesthésie, observa de l’alexie et de l’amnésie, pour un kyste hydatique opéré, qui, occupant la région rolandique, comprimait le lobule pariétal inférieur 1 2. — Mazurkiewicz, pour une tumeur des lobes pariétal et occipital gauches, progressant vers la capsule interne, constata de l'aphasie sensorielle : le malade ne pouvait copier, et le langage des gestes était fortement troublé 3.
Nous avons mentionné, ailleurs, l’observation de Mignot et Sérieux, qui, dans un cas de kystes multiples du cerveau, en trouvèrent quelques-uns occupant la région temporale (voir p.286, fig. 131, 133). Ils avaient déterminé de la surdité corticale, avec paralexie, et hallucinations de l’ouïe4. — Enfin, Collins, dans un cas de destruction, par un kyste, de toute la couche blanche du lobe occipital, constata chez son malade une cécité verbale et littérale complète, sans cécité psychique pour les objets. Aucun désordre de la parole spontanée; le lobe temporal était sain. C est un bel exemple d’aphasie visuelle sous corticale 5 6.
Ces quelques faits suffisent à montrer que les formes les plus variées d’aphasies sensorielles peuvent être des manifestations, utiles à connaître, des tumeurs encéphaliques, qui occupent les lobes temporaux ou occipitaux de l hémisphère gauche c.