‹ Les Tumeurs Malignes Primitives de l'Intestin GrêleChapitre 3 sur 48 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Les tumeurs malignes primitives de l'intestin grêle sont relativement très rares. Sur 20.480 autopsies faites à l’ « Allgemeines Krankenhaus », de Vienne, de 1870 à 1887, Maydl {1) trouve un chiffre de 1.460 cancers; parmi ces différents cancers, 100 avaient leur. point de départ sur le tractus intestinal; à savoir : 48 sur le rectum, 46 sur le gros intestin,(1 sur l'appendice iléo-cæcal, 9 sur le cæcum, 6 sur le côlon ascendant, 17 sur le reste du côlon et 16 sur le côlon sigmoïdien); il ne restait donc que 6 cancers ayant débuté sur l'intestin grêle, 2 occupaient le duodénum et #4 le jéjuno-iléon. Nothnagel (2), compulsant les registres de l'Institut pathologique de Vienne, trouva, de 1882 à 1805, sur 21.398 autopsies, 2.125 cancers, dont 243 cancers primitifs de l'intestin, répartis dé la façon suivante: 114 siégeant sur le rectum, 118 sur le gros intestin (1 fois l'appendice iléo-cæcal, 14 fois le cæcum, 63 fois le côlon en général, 40 fois le côlon sigmoïdien); il reste donc 11 cancers primitifs de l'intestin ayant débuté 5 fois par le duodénum et 6 fois par le jéjuno-iléon.

Ces deux statistiques, intéressantes parce qu'elles portent sur

un nombre de faits très considérable, observés sensiblement dans

les mêmes conditions, nous montrent donc que le cancer primitif -de l'intestin grêle est très rare, comparé à la fréquence du cancer du gros intestin.

Nous ne voulons traiter ici que des néoplasmes malins primitifs du jéjunum et de l'iléon ; nous laissons systématiquement de côté les

(1) Cité par NoTanAGEL, Die Erkrankungen des Darmes und Peritonæum. \Vien, 1893, p. 218.

(2) Tbid.

cancers primilifs du duodénum; en effet, ceux-ci présentent un ensemble de symptômes cliniques tout à fait particuliers, étudiés d'une façun magistrale par Pic, dans la Revue de Médecine, (1894, n° 12, et 1895, n° 1). Cet auteur a particulièrement insisté sur les néoplasmes primitifs de l'ampoule de Vater, dont l'ictère chronique, quelquefois intermittent, est un des traits caractéristiques. De même nous avons laissé de côté les cancers de la valvule iléocæcale ; ceux-ci, en effet, doivent à leur siège anatomique un ensemble symptomatique qui doit les faire ranger à côté des cancers du cæcum:; ils envahissent le plus souvent le cæcum, et leur description doit être faite avec les affections du segment iléo-cæcal de l'intestin.

Eliminant ainsi de parti pris les néoplasmes primitifs du duodénum et ceux de la valvule, iléo-cæcale, il ne reste que ceux développés primitivement sur le jéjunum et l’iléon. Ils sont rares, très rares, nous ne saurions trop le répéter, et, jusqu'à présent, en France, tout au moins, on n’en a guère donné de description satisfaisante. Nous pensons prouver, au cours de cette étude, que, grâce aux observations que nous avons pu recueillir dans la littérature médicale et aux deux faits que nous avons pu observer nous-même dans le service de notre maître le professeur Terrier, nous pourrions montrer les points intéressants de l'anatomie pathologique, de la clinique et de la thérapeutique de ces néoplasmes relativement exceptionnels.

Si l'on consulte les différents traités classiques français, on verra que l'étude des tumeurs malignes primitives de l'intestin grêle est tout à fait rudimentaire. Dans le Traité de médecine de Charcot- Bouchard, il en est fait mention au chapitre du « Cancer de l’intes- Un » (A. Mathieu, &. IT, p.499) ; mais, dans tout cet article, l’auteur a surtout en vue le cancer primitif du gros intestin; de même dansles Trailés de chirurgie(Duplay-Reclus, t. IV, p.426, et Le Dentu-Delbet, L. VIT, p. 523), les auteurs des articles concernant les maladies de l'intestin n'y font qu'une allusion sommaire à propos de l'occlusion intestinale. Au contraire, en Allemagne, dans le Traité de pathologie publié sous la direction de Nothnagel, on trouve dans le volume consacré aux maladies de l'intestin et du péritoine (Die Erkr. des Darmes und Peritonæum. Wien, 1898, par Nothnagel)

deux bons articles sur les tumeurs malignes de l'intestin; dans l'un, Nothnagel décrit le cancer primitif de l'intestin en général, tout -en insistant sur les tumeurs primitives du grêle; dans l'autre, l'auteur décrit en quelques pages les sarcomes primitifs de l'intestin grêle, presque inconnus chez nous. Dans le Handbuch der praktischen Chirurgie publié par v. Bergmann,v. Bruns et v. Mikuhez (1° édition), Mikulicz a écrit un article très complet sur le cancer primitif de l'intestin et sur les sarcomes du grêle; il signale même à propos de ces derniers une observation personnelle, que nous rapportons ici d'après la thèse de v. Zuralski (V. Observations).

De même, si nous avons pu trouver en Allemagne un certain nombre de bons articles d'ensemble sur les sarcomes primitifs de l'intestin grêle (V. infra, Baltzer, Smoler, Libman), dans la littérature française, il n'existe que des faits épars publiés généralement sans grand commentaire. Comme travaux importants, nous n'avons pu découvrir en France qu'un mémoire déjà ancien de Du

Castel et plusieurs thèses. Le mémoire de Du Castel (Archives génér. de médecine, 1882, t. Il, p. 19) est intitulé : Cancer primitif de l'iléon; on ÿ trouve cinq observations personnelles, recueillies pour la plupart chez le docteur Potain ; or, toutes ces observations se rapportent au cancer de la valvule iléo-cæcale; de plus, nous avons cherché en vain dans ce mémoire les examens histologiques des cas publiés ; c'est là une lacune des plus graves, car nous verrons que si l’examen macroscopique peut donner des indications utiles, il ne peut jamais permettre d'affirmer qu'il s’agit bien de cancer et non de tuberculose par exemple ou même de rétrécissement inflammatoire.

Les thèses sont celles de Haussmann{(Paris, 1882), de Journet(1883) et de Badie (Lyon, 1899-1900). Dans la première, on trouve une longue statistique de cancers du gros intestin et quelques fails de cancers de l'intestin grêle; outre les cas de néoplasme de la valvule de Bauhin que nous éliminons, les faits rapportés par cet auteur sont incomplets et manquent d'examen histologique. Du reste, len-

“semble du travail traite plutôt du cancer du gros intestin. La thèse de Journet (1883), faite sous l'inspiration de Potain et de Du Castel, ne renferme aucun fait précis nouveau. Quant à

Par SAUT

celle de Badie (Lyon, 1899-1900), elle a trait au cancer sous-muqueux (?) de l'intestin; il n'y a non plus rien de précis à lirer de ce travail.

En somme, à part les cas isolés publiés dans les journaux et revues, nous n'avons rien trouvé dans la littérature médicale française.

Pour tous les faits que nous rapportons ici (voir les Observations, p. 81 et suiv.), nous avons tenu à pe citer que des observations que nous avons lues dans l'original (1). Ceci nous a permis d'éliminer un grand nombre d'observations qui manquaient d'examen histologique (par exemple celle de Pulle, Riforma medica, 1891, t. I, p. 868, et celle de Jeanne, Normandie médicale, 1900, p. 62), qui pourtant semblent bien avoir trait à des sarcomes primitifs de l'intestin grêle. Le danger de citer des travaux que l'on n'a pas lus apparaît bien dans une note insérée par Mermet dans les Bulletins de la Soc. anatomique (1896, p. 828). A la suite d'une observation fort bien prise et très intéressante que nous rapportons plus loin, cet auteur cite une série de cas de sarcomes primitifs de l'iléon, et parmi eux un fait publié par Wyeth, sous ce titre, sarcoma ilei (Medical Record, 1880, t. XVII, p. 326) ; nous nous sommes reporté à cette indication très précise et nous y avons lu que Wyeth y décrivait un sarcome de l'os iliaque (ilium et non ileum). Il est donc indispensable de lire l'original et de voir surtout, dans la ques- Uon qui nous occupe, s'il y a ou non un examen histologique.

Ceci, à défaut d’autres preuves, nous paraît démontré par une observalion très intéressante rapportée par M. Tixier à la Société de chirurgie de Lyon (t. V, 1903, p. 296); M. Tixier présente une pièce provenant d'une résection intestinale et offrant toutes les apparences d'un cancer primitif de l'intestin grèle : « La tumeur enlevée est constiluée par un néoplasme annulaire et sténosant qui a amené une dilatation considérable du segment intestinal sus- Jacent. D'autre part, il existe une infiltration diffuse du mésentère adjacent, lequel, bourré de ganglions, constitue une masse large

(1) Nous tenons à remercier ici, de leur obligeance, Mlle Gueskine, externe des hôpilaux, qui a bien voulu me traduire plusieurs observations russes, et Mlle Carlstrôm, qui m'a aidé à lire plusieurs observations suédoises.

comme la main, d’une épaisseur de 5 centimètres environ. » Celle description semblé répondre à un cancer, et c'était l'opinion de M. Tixier lors de sa présentation; nous avons écrit à l’auteur pour avoir des renseignements complémentaires; il nous a répondu, avec une extrême obligeance, qu'il s'agissait en réalité de {uberculose, l'examen ayant été fait par M. Paviot (de Lyon).

Nous décrirons d'abord les sarcomes primitifs du jéjuno-iléon : ces tumeurs sont en effet de beaucoup les plus fréquentes sur ce segment de l'intestin ; nous ajouterons ensuite quelques mots sur les néoplasmes épithéliaux primitifs de cette même partie de l'intestin, infiniment plus rares.

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