LES
Par P. LECÈNE
Prosecteur à la Faculté de médecine de Paris.
On peut rencontrer dans la glande mammaire des tumeurs complexes, formées de tissus multiples, des tumeurs mixtes, si Ton veut se servir de cette expression généralement acceptée pour d’autres organes, les glandes salivaires en particulier. Ces tumeurs mixtes du sein sont relativement très rares, surtout en comparaison de la fréquence des tumeurs épithéliales bénignes ou malignes de cet organe. Alors que le cancer du sein est peut-être la plus fréquente des tumeurs malignes observées chez la femme, et que l’adéno-fibrome est d’observation courante, il n’existe guère qu’une vingtaine d’observations authentiques de tumeurs mixtes du sein.
Aussi avons-nous cru intéressant de rapporter ici deux observations nouvelles de ces tumeurs aussi intéressantes qu’exceptionnelles.
Voici tout d’abord nos deux observations :
Observation I. — Une jeune femme de vingt-cinq ans entre à l’hôpital Lariboisière en juin 1902 pour se faire opérer d’une petite tumeur au sein droit. La malade n’a jamais eu d’enfant; et son sein n’a jamais été le siège d’aucune lésion antérieure. La tumeur du volume d’un œuf de pigeon occupe le segment externe de la glande mammaire : indolente, lisse, régulière, cette tumeur est absolument encapsulée, très facile à délimiter d’avec la glande environnante; pas traces d’adhérences à la peau. — Aucune adénopathie axillaire. On fait en conséquence le diagnostic d’adéno-fibrome.
Opération : extirpation de la tumeur avec l’anesthésie locale à la cocaïne. Enucléation facile. — Guérison rapide en huit jours. La malade n’a pas été revue.
La tumeur enlevée a le volume d’un œuf de pigeon; elle est bien encapsulée, recouverte par quelques arborisations vasculaires. A la coupe, on trouve qu’elle est formée par un tissu dur, présentant quelques points bleuâtres, dont l’aspect rappelle celui du cartilage. On n’aperçoit aucune cavité kystique.
Des coupes histologiques comprenant la totalité de la tumeur ont été colorées par différents procédés (hématoxyline-éosine, Van Gieson, bleu de Unna).
A un faible grossissement, l’aspect, d’ensemble de la coupe montre jque la tumeur est formée par du tissu conjonctif embryonnaire , présentant l'aspect habituel de celui que l’on rencontre dans les sarcomes et par plu -
Fi". 1. — Coupe de la tumeur de l’Observation I. — On voit en bas et à gauche un ilôt de cartilage hyalin avec des capsules nettes : à droite, tissu conjonctif présentant l’aspect du sarcome avec mvéloplaxes nombreux.
sieurs îlots de cartilage hyalin , qui se détachent nettement sur le fond de la préparation.
A un plus fort grossissement (v. fig. 1), on voit que le tissu conjonctif est surtout formé de cellules allongées, fusiformes, séparées par de fines fibrilles teintées en rouge par le van Gieson. Au milieu de ce' stroma conjonctif bien vascularisé, on aperçoit çà et là de grandes cellules multinucléées, à protoplasma homogène, prenant bien les colorants; ces cellules sont absolument semblables aux myéloplaxcs que l’on rencontre dans les épulis par exemple. Les îlots de cartilage hyalin (v. fig. 1) se continuent avec le stroma conjonctif décrit précédemment; les capsules des cellules cartilagineuses sont très nettes et la substance hyaline du cartilage se colore en bleu foncé par l’bématoxyline, en rouge-violet par le bleu de Unna. On peut assister en certains points à la transformation des cellules
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du tissu conjonctif qui' entoure les îlots de cartilage, en cellules cartilagineuses : et parfois aussi au milieu d'un bloc de cartilage on aperçoit un axe conjonctif, comme on peut s’en rendre compte à la partie inférieure de la figure 1.
Il s’agit donc ici d’un chondro-sarcome à myéloplaxes développé dans la glande mammaire, mais ne contenant aucun élément glandulaire et parfaitement isolé du reste de la glande. La très grande analogie qui existe entre cette tumeur mammaire et l’un des types fréquents de tumeurs mixtes de la parotide est frappante.
Obs. 11 1 . — Une femme de cinquante-quatre ans présentait depuis deux
mois, au niveau du sein droit, une tumeur grosse comme un œuf de poule, occupant exactement la partie centrale de la glande mammaire. Cette tumeur, depuis huit jours (juin 1904), avait augmenté de volume : la peau qui la recouvrait était rouge, violacée; la tumeur ne lui adhérait nullement et il n’existait ni ulcération, ni fistule; la consistance de la tumeur était mollasse; il n’y avait pas de douleurs spontanées et la pression sur le sein était à peine douloureuse. La contraction entravée du grand pectoral montrait l’absence complète d’adhérences dé la tumeur à ce muscle; le mamelon était normal, non rétracté et par la pression il ne s’en écoulait aucun liquide. — Dans l'aisselle correspondante, il existait plusieurs ganglions gros comme des noisettes, durs et indolents. Pas de fièvre.
La malade n’a jamais eu d’enfants et n’a jamais souffert de son sein droit avant l'apparition de la tumeur actuelle. — Il y a sept ou huit ans, le sein gauche aurait été le siège n „ ,, , , , , , , d’une tuméfaction, survenue brusque-
rig. ‘2. — Coupe d ensemble de la tumeur de ’ n
l’Observation II. — En haut le revêtement ment, sans fièvre lîi douleurs et qui
cutané; en bas le cercle noir indique le point disparut rapidement, spontanément, représenté figure 3, à un fort grossissement. . , ,r
Le diagnostic très hésitant, vue la
consistance de la tumeur, fut celui d 'adénosarcome (?), à cause de l’évolution rapide; le cancer n’était pas
1. Nous avons déjà publié cette observation à la Société anatomique, en collaboration avec notre ami J. Petit (de Niort) ( Buliet . Soc.Anat. de Paris, 1904, p. 698).
vraisemblable, malgré l’existence de quelques ganglions durs. L’opération consista en l'extirpation du sein droit avec curage de l’aisselle. Guérison rapide. La malade n’a pas été revue.
La coupe totale de la tumeur enlevée montre qu’elle est formée par une
Fig. 3. — Le point marqué d’un cercle noir sur la figure 2, vu à un fort grossissement : c’est une véritable papille dermique, recouverte d’un épithélium qui rappelle en tous points la structure de l’épiderme.
masse ramollie qui en occupe le centre et qui est entourée par une coque dure à la coupe. Le mamelon est normal; mais la coque de la tumeur adhère à la peau et au tissu cellulo-graisseux environnant. On ne trouve plus traces de tissu glandulaire normal.
Les coupes histologiques ont été pratiquées de façon à comprendre la peau, la coque de la tumeur et une partie de la masse centrale ramollie. Vue à un très faible grossissement, la coupe totale montre (fig. 2) : en haut le revêtement cutané normal; au-dessous de lui le tissu cellulo-adipeux sous-cutané; puis la coque de la tumeur qui semble formée surtout par du tissu conjonctif; enfin en bas, au contact de la masse centrale nécrosée, on aperçoit des formations épithéliales singulières, difficiles à définir à ce
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grossissement. Le point marqué d’un cercle noir sur la figure 2 est particulièrement intéressant.
Vu à un fort grossissement (fig. 3), ce point nous apparaît comme une véritable papille dermique, recouverte d'un épithélium, qui rappelle en
Fig. 4. — Coupe montrant l’aspect de sarcome à myéloplaxes, rencontré dans la plus grande