CHAPITRE IX
l'allemagne et le panislamisme
Premiers témoignages d'amitié germano-turque. — Organisation du panislamisme. — Son origine germano-turque.
— Elle ^ise la France et l'Angleterre. — Cynisme de la politique allemande. — Elle encourage l'esprit de réaction.— Massacres d'Arménie. — L'Europe laisse faire.
— Visite de Guillaume II. — Ses propos au Comte Galice, ambassadeur d'Autriche. — Ce dernier trahit ses collègues et révèle aux Turcs les secrets de la conférence de 1897. — Un rapport secret adressé au palais.
Dans ce milieu spécial, une politique dénuée de scrupule, et s'étayant sur le prestige militaire pouvait compter sur touslessuccès. La Wilhemstrasse ne fut pas la dernière à s'en apercevoir. Elle s'engagea résolument dans la voie qu'elle s'était tracée à Berlin et dans laquelle Bismarck avait aiguillé l'Autriche qui, soucieuse de s'ouvrir les portes de l'Orient, comme pour compenser ce qu'elle avait perdu en Allemagne, céda à l'impulsion. La Turquie s'avisa de son
côté que Turcs et Germains étaient laits pour s'entendre contre le péril slave, et que leurs intérêts pouvaient se confondre sans inconvénient. En 1882, une importante mission militaire allemande s'établissait à Constantinople. Peu après, la Deutch-Bank obtenait sur la côte d'Asie, avec l'agrément de l'Angleterre, une concession de chemin de fer qui, de proche en proche, gagnerait la Mésopotamie. Ils se donnèrent un autre témoignage de solidarité en intrigant de concert en Bulgarie en vue d'y ruiner l'influence russe. Au moment oîi cette principauté opérait sou coup de main sur la Roumélie orientale, Bismarck s'attacha à démontrer aux diplomates de Pétrograd que les convenances exigeaient qu'ils rappelassent les officiers russes de l'armée bulgare. Le conseil ayant été suivi, il produisit le résultat qu'on devine. La Bulgarie s'agrandit sans l'aide de sa protectrice et en conclut, l'Autriche aidant, qu'elle pourrait désormais voler de ses propres ailes.
L'altitude conciliante de la Turquie contribua à la rafl'ermir dans cette conviction. Je sais qu'elle ne vit pas partir sans regret le prince de Battemberg, chassé de la principauté par une
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conspiration militaire. Elle eut lieu de se féliciter le jour où l'austropliile Stambouloff fit élire à Tirnovo Ferdinand de Gobourg. Avec ce dernier, la politique de la Ballplatz allait prendre pied à Sofia pour n'en jamais plus sortir. Le D' Voulcovitch, agent de Bulgarie auprès de la Porte, considéré comme le bras droit de StamboulofT, était devenu le champion de celte politique russophobe que Yildiz favorisait de tout son pouvoir.
Non contente de ces résultats, la Wilhemstrasse entreprit d'exploiter les secrètes aspirations du khalifat. Elle savait depuis l'année 187 1 . que la Turquie nourrissait de vagues aspirations panislamiques. On n'apprendra pas sans intérêt que ces aspirations ont pris naissance en même temps que les doctrines dont est sortie la Jeune Turquie. Ensemble, elles ont jailli d'une même source. Pour la première fois, en i865, Halilpacha, son fondateur, exprimait l'idée de grouper en un faisceau puissant les forces de l'Islam dont on aurait armé le khalife pour l'opposer, comme une digue, à l'action du monde chrétien, surtout à la pression de ses diplomates qui, en échange de leur protection et des services rendus,
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dciiuuMlaicul à la Turcjuic des l'cluiincs d ordre social et administratif. Abdul-Hamid emprunta à ce programme tout ce qu'il jugea propre à favoriser ses desseins personnels. Dans ce but il se rapprocha des religieux arabes, A peu d'exceptions près, les chefs des confréries sont ou se disent descendants du prophète. Il s'attacha le cheikh Essad, issu d'une famille où se recrutaient les gardiens de la Kaaba. Le sultan confirma ce privilège et il lui confia la direction politique du Hedjaz. Telle était la contiance qu'il avait en lui qu'il l'investissait de la mission de siiPK'eiller les chérifs en résidence à Gonstanlinople. Au cheikh Djafïer, khalifat des Senoussis, il attribua l'Afrique du Nord comme sphère d'influence. Le sultan envoya à leur cheikh le colonel Sadyk bey. A Abdoul-Houda, il assigna comme champ de propagande la S} rie et la Mésopotamie, comprenant les vilayets de Damas, Beyrouth, Jérusalem, Lataquié, Alep, Mossoul^ Bagdad, Bassorah.
D'autre part, il noua d'étroites relations avec l'émir d'Afghanistan à qui il envoya une mission ndlitaire et un conseiller financier.
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D'autres missions prirent le chemin des Indes et de l'Asie centrale, répandant sur leur passage des milliers de Corans imprimés aux frais de la cassette impériale. La grande imprimerie Osmanich, à Stamboul qui avait été réquisitionnée ne fonctionnait que pour la propagande dont tous les fils aboutissaient à Yildiz, autour duquel les Cheikhs étaient logés et grassement pensionnés. Ce rêve de domination turque par l'Islam se serait probablement dissipé en mystiques aspirations si l'Allemagne n'était intervenue pour lui donner un commencement d'organisation. Comme le panislamisme implique l'idée de guerre sainte, il visait spécialement les puissances qui occupent les contrées peuplées de musulmans. Von der Goltz fut chargé de soumettre au palais tout un programme d'action. On s'occupa d'abord de la Tripoiitaine dont l'organisation fut confiée à un proscrit, Redjebpacha, qui forma une armée de 40.000 hommes fournis par le recrutement indigène et encadrés d'ofiiciers turcs. Autour de ce noyau solide, qui absorba les chétives garnisons de Tripoli et de Bengazi, vinrent se grouper les contingents
nomades qui, ont opposé une si vive résistance à la conquête italienne et anglaise en ces derniers temps.
Ce serait une erreur de croire que ces mesures furent prises contre l'Italie, car, à ce moment, la Porte était loin de suspecter les intentions de cette puissance. Elles ne visaient, à vrai dire, que la France. Une mesure analogue avait été adoptée en Arménie contre les Russes par l'organisation des tribus Kurdes en régiments de cosaques. J'ai pu voir en 1894, à l'une des cérémonies du Sélamlik, le premier escadron de celte cavalerie qu'on dénomma Hamidié et à la tête duquel figurait Ibrahim-pacha, l'un des chefs notables de son pays. De ma vie je n'oublierai ces guerriers basanés, aux grosses moustaches noires, aux yeux petits et vifs, aux épaisses mâchoires de carnassiers.
Telle était la nature des liens qui unissaient le kaiser et le sultan, la cause persistante de leur amitié. Les discours de Gladstone, fulminant contre la mauvaise foi turque qui se refusait aux réformes, ne fit que les resserrer. Il est indéniable que l'apparition du facteur allemand à Stamboul eut pour résultat de modifier
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les rapports politiques et moraux de la Porte avec le monde civilisé . Depuis un siècle l'amitié turque avait mis plus d'une fois dans l'embarras la France et l'Angleterre, prises entre leurs devoirs de nations civilisées et le souci de ne pas rompre avec la doctrine de l'intégrité de l'Empire ottoman. L'épisode le plus caractéristique de cet état de choses fut l'expédition que la France se vit contrainte d'entreprendre pour châtier les instruments des massacres du Liban et cela peu après la fameuse expédition de Grimée. L'Allemagne, elle, ne s'est jamais embarrassée de ces scrupules. Dans ses relations avec ce pays, elle a apporté le sentiment le plus cru de ses intérêts matériels, sa méthode cruelle et cynique de comprendre les affaires. Nulle considération n'en atténua jamais le caractère positif. Sachant que le seul levier d'influence possible en Turquie était l'amitié du sultan, Guillaume II ne négligea rien pour se l'assurer. Dans son premier voyage à Stamboul, en 1888, il flatta ses goûts, ses manies, ses desseins panislamiques. Cette attitude causa d'abord quelque surprise. Etait-il sincère ? On avait encore bonne opinion de cet empereur et déjà
fort mauvaise (rAbdul-Hamid: maison ne. fut pas longtemps à comprendre que le monarque chrétien éta.tprèt à toutes les complaisances pouvu qu'on y mît le prix. Les Turcs virent d'abord dans la force qui s'offrait la possibilité de briser le contrôle moral que l'Europe faisait peser sur eux. On atteindrait ce résultat en opposant les forces divergentes les unes aux autres, le pangermanisme au panslavisme. Ce jeu était d'autant plus facile que l'Allemagne avait un but, un programme défini, de l'esprit de suite dans ses volontés, alors que le reste de l'Europe s'était ou inféodée à sa politique, ou, comme la France, suivait une politique traditionnelle sans objet. Cette constatation faite aussitôt tout en fut bouleversé : protectorat russe sur les Slaves, action anglaise sur les volontés de la Porte, influence française établie sur de vieilles traditions.
Il va de soi qu'il ne fut plus question de réformes, et que la dernière tentative qui eut lieu dans ce sens, au lendemain des terribles événements de 1896, sous la pression étrangère, fut vouée à un piteux échec . Je me garderai bien de jeter le blâme sur l'Allemagne, d'avoir renoncé à réformer l'irréformable . Elle a pensé
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que ses diplomates avaient mieux à faire qu'à enrichir les archives de la Porte de notes, de mémorandums et de projets irréalisables. Non, ce qu'on peut lui reprocher, c'est d'avoir, comme Faust, vendu son âme au génie du mal au prix de compensations égoïstes. De propos délibéré elle a livré les Turcs à eux-mêmes, c'est-à-dire à leurs pires instincts en les délivrant de la crainte salutaire de l'Europe. Et les événements n'ont que trop prouvé que ce mal elle l'a fait avec calcul, en connaissance de cause. L'Allemagne ne se lavera jamais de ce crime.
On en vit bientôt les effets. Tous ceux qui ont vécu à Constantinople pendant la période hamidienne, ont été les témoins du revirement qui s'y produisit du jour au lendemain. D'une chiquenaude, le kaiser venait de renverser l'équilibre instable du rtiodus ^nvendi turc . La réaction ne leva la tête que le jour où l'Allemagne prit pied au palais de Yildiz. Le fait est indéniable. C'est à partir du moment où les liens d'amitié entre les deux souverains se resserrèrent qu'on s'attaqua aux écoles de médecine, de droit, au lycée de Galata-Seraï et autres établissements) dont les pro;^ratriiiic«
furent modifiés, expurgés ou réduits à rien. Défense d'enseigner l'histoire, le droit romain et la physiologie dans les livres. Le zèle était malséant, la science suspecte. Il était de bon ton de porler au bout des doigts le ciiapelet à quatre-vingt-neuf grains, d'affecter la dévotion, le mépris de tout ce qui était européen. Le Turc devait éviter les fréquentations de Péra, dont plus d'une fois l'accès fut interdit aux femmes et quelquefois aux officiers. Une grossière censure passait au crible la prose des journaux de la localité et éliminait du vocabulaire une foule de mots, comme liberté, révolution, socialiste, brigand, constitution, etc. D'autres étaient réputés néfastes, on n'a jamais su pourquoi, comme serpent, chameau. Je ne cite ces menus détails que pour donner une indication de la mentalité du régime. Nul ne pouvait voyager en pays étranger sans une permission du sultan, et cette faveur était rarement accordée. Ceux qui passaient clandestinement la frontière étaient condamnés par les tribunaux avec la dernière sévérité. L'obligation de la police mutuelle s'établit non seulement à la caserne, dans les bureaux, à l'école, de voisin à voisin,
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mais entre frères, entre parents et enfants. Le soldat espionnait son officier qui espionnait son chef. Docile, la société turque se laissa ligoter dans une immobilité atrophiante, et cette docilité s'explique non seulement par sa mentalité, mais parce que, oisive et parasite, elle est incapable de subvenir à ses besoins par un effort personnel. Elle doit sa reconnaissance au padischah dont elle mange le pain et dont elle se dit l'esclave. La religion lui en fait un devoir et sa paresse une nécessité. J'ai pu vérifier moimême ce phénomène curieux qu'à mesure que diminuait son activité, les passions religieuses s'exaltaient, et que l'opposition turque, qui n'avait eu jusqu'alors qu'un caractère occulte, seulement accessible à ceux qui vivaient dans son atmosphère, se changeait progressivement en hostilité ouverte (i). C'est parmi ces ruines que l'influence allemande devait prendre racine,
I. A vrai dire, le régime hamidien n'a offert rien d'exceptionnel. Il a été de tout temps dans la manière du despotisme turc « Tenez-vous en garde contre le peuple, disait je ne sais plus quel mystique Oriental ; veillez à ses discours ; imposez-lui silence et vous n'aurez pas à redouter ses actions. Heureux le roi qui gouverne ses sujets par le glaive et la terreur. »
fleurir et porter tous ses fruits. Ils furent de plusieurs sortes, mais surtout économiques, surtout profitables au « Drang nach osten ».
J'ai assisté aux phases de cette singulière évolution. Quand je débarquai à Constantinople c'était encore le beau temps. La Turquie ne s'était pas remise de sa dernière défaite et n'avait rien encore dérangé de ce que le règne d'Abd-ul-Aziz avait établi. A la suite de la guerre de Grimée, les Turcs avaient paru se laisser gagner aux idées de progrès. Une sorte de civilisation semblait les pénétrer doucement depuis que les flottes alliées de France et d'Angleterre avaient traversé le Bosphore pour aller porter la guerre aux Moscofs. Le spectacle de cette force insoupçonnée les avait frappés d'une superstitieiise admiration, et comme la tolérance orientale est toujours proportionnée au degré de puissance présumée chezlétranger, les ambassadeurs étaient craints et respectés. Péra, la cité franque, se ressentait de cet état d'esprit. Sous la protection des capitulations, la vie y était agréable, tranquille comme une oasis dans le d(isert. C'était le temps où Gérard de Nerval et Théophile Gautier écrivaient de féeriques pages sur l'Orient, où nous
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apportions à la Turquie notre sang, notre or et nos illusions. Elle nous payait en pittoresque. A la faveur de cette accalmie. Arméniens, Grecs, Juifs, Bulgares ouvraient de nombreuses écoles où, sans bruit, s'élaborait l'avenir. Il est vrai que le désordre et l'oppression, par un reste d'habitude, continuaient à sévir dans les provinces, mais nul n'en avait cure à Péra ou à Smyrne, à l'exception du vigilant sir Henry Bulwer qui ne cessait de bombarder de notes discourtoises les pachas de la Porte, aux mœurs protocolaires. L'apathie turque était faite de résignation, mais aussi de la conviction que les infidèles s'étaient convertis à Tidée qu'ils devaient travailler pour les vrais croyants. Le fait est que ni la France, ni l'Angleterre ne leur marchandaient les sympathies. Elles s'affirmèrent de plusieurs façoiis. Le pactole d'or qui coula dans les caisses turques, d'un flot ininterrompu, avait créé dans le pays une artificielle prospérité qui fit longtemps illusion sur son avenir et même sur ses capacités économiques. Pendant longtemps les diplomates de la Porte crurent que tout pouvait s'arranger avec des mots et d'habiles noies diplomatiques. Les mémorandum d'un AU ou
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d'un Fuad, élevés .\ l'école de Rechid-pacha, aplanirent toutes les dilHcultés. Le snobisme des ambassadeurs et l'accueil flatteur qu'ils recevaient chez les pachas tirent le reste. Mais la guerre de iH;;^ et le Congrès de Berlin, altérèrent cette béate et mutuelle sérénité. Comme à l'ordinaire,au lieu d'éveiller l'énergie dans l'efTort, les épreuves ne servirent qu'à surexciter le fanatisme.
Il se déchaînera tout d'abord contre l'Arménien au profit de qui la Russie à San-Sléfano, puis à Berlin, avait demandé le bénélice de quelques améliorations. Par l'article 6i, la Porte s'était engagée à réaliser des réformes dans les provinces habitées par cet élément et à lui garantir toute sécurité contre les Circassicns et les Kurdes. Or, CCS obligations, les Turcs non seulement les foulèrent aux pieds, mais ils en prirent exactement le contre pied . Au lieu de les protéger, ils les livrèrent à leurs bourreaux après avoir donné à ceux-ci une organisation militaire et un armement approprié. Et l'Europe laissa faire. En internationalisant la question d'Orient, le Cimgrès de Berlin avait livré la Turquie à l'Allemagne elles Arménien» aux Turcs sous couleur de les sonâ-
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traire à l'influence russe. Livrée à ses propres ressources, isolée au milieu des masses armées, désarmée elle-même, la nation arménienne élait condamnée à une destruction méthodique et complète. Les cris de détresse n'arriveront pas à l'oreille de l'Occident, car le sultan aura pris la précaution d'acheter le silence.
Gela commença par des exécutions à Gonstantinople qui éveillèrent l'attention. En province,c'étaient des assassinats, des spoliations de détail. Des villages que les Kurdes saccageaient et dont ils se partageaient les femmes et les enfants. Des soldats s'installaient dans un couvent où ils se livraient à des violences et à des violations sacrilèges. Par unraflinement sadique ils s'appliquaient à profaner tout ce que les victimes révéraient, à les avilir avant de leur donner la raort,pour qu'elles se sentissent humiliées, suivant le précepte. Toutes ces horreurs, tolérées par une administration complice, restaient naturellement impunies.
Elles n'avaient pourtant qu'un caractère d'essai. Elles avaient été combinées de façon à tâter l'opinion étrangère, à l'accoutumer projrressivement à ce qui allait se préparer. Les
nouvelles, on se les communiquait à voix basse el chacun était surpris à Pcra que les journaux étrangers n'en tissent aucune mention ; mais ce qui surprenait davantage, le côté navrant, c'était l'attitude passive des grandes puissances. Molle ou nulle, leur action diplomatique n'agissait que par insinuation et par formules courtoises. Et c'était là le fait nouveau, angoissant, dont s'aggravait la situation.
L'Allemagne, elle, affectait le plus visible détachement. En même temps qu'elle encourageait les bourreaux, sa neutralité alfectée semblait faire entendre qu'il n'y avait plus lieu de compter sur la protection de la Russie, de la France et de l'Angleterre. La catastrophe que chacun prévoyait arriva. Au signal du coup de main sur la Banque ottomane, que la police encouragea, les rues de Gonstautinople furent livrées aux massacreurs armés par l autorité. Des milliers de Kurdes avaient été débarqués à Gonstautinople pour aider à la besogne ; ils furent embarqués dès qu'elle eût été achevée. Ce fut une boucherie épouvantable. Pendant trois jours des tombereaux chargés de rHdnvr**f=» ppssèï'ent devant les portes des ombas-
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sades. L orgie saaguiiiuire allait conliuuer dans les grands centres de la province où plus de trois cent mille victimes tombaient sous le coup des assassins.
Peu au courant des affaires turques, le monde européen, ne s'en tenant qu'aux apparences, en rejeta l'entière responsabilité sur Abdul-Hamid, le Sultan rouge. Les Turcs, vieux et jeunes, d'accord sur ce point, n'ont rien négligé pour accréditer cette erreur. Elle ne tendait à rien moins qu'à innocenter l'administration et à charger ce monarque de tous ces crimes. Ils avaient d'autant plus intérêt à la disculper qu'elle allait assumer la charge de poursuivre jusqu'au bout cette politique à la fois hardie et perfide, sans exemple dans les annales de l'histoire.
L'opinion publique finit par s'émouvoir. Un si grand crime n'avait pu rester ignoré et l'indignation des journaux eut sa répercussion dans plus d'un Parlement. Malgré la cynique attitude des autorités allemandes qui expulsaient de Berlin les quelques Arméniens qui avaient essayé d'organiser des conférences pour y raconter leur martyre, un instant les milieux turcs ne purent cacher leur inquiétude; mais
l'alerte fut de courle durée. Bieiilôt après Stamboul voyait reparaître le Kaiser monté sur un cheval blanc, le casque d'or à la tète, la poitrine bombée en un dolman cramoisi. Tout respirait en lui le principe de Tautorilé, principe que relevait la menace de sa moustache relevée en croc. Sur son passage, les rues restaient vides, surveillées par des agents de police et une armée d'espions. Pour surcroit de précautions on avait incarcéré tout ce que le massacre précédent avait épargné d'Arméniens, et on les tint enfermés pendant tout le temps qu'il séjourna à Stamboul. Guillaume II tit, à cette occasion, non seulement les affaires de son gouvernement, mais les siennes propres .
Les cadeaux lui furent prodigués avec libéralité et de la manière la plus délicate. Le Sultan fit étalage de ses richesses. Il visita le Trésor de Top-Gapou où sont les boisseaux remplis de diamants, les émeraudes phénoménales, de vieilles tentures turco-byzantines où, parmi l'or et les perles, s'épanouissent ces chaudes broderies dont l'Orient a perdu le secret, mais l'objet qui alluma particulièrement sa convoitise, ce fut une invraisemblable émeraude fixée à l'aigrette
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de Sélim I^^ Il en parla au dîner avec tant d'insistance que le Sultan se la fit apporter et, d'un geste gracieux, l'offrit à son hôte qui l'accepta. Ce fut au môme Trésor qu'il emprunta les trois gros solitaires qui garnissaient le collier de perles offert à l'impératrice à Voccasion de sa fête, car un hasard bienveillant voulut que cette fête coïncidât avec le bref séjour à Yidiz du couple impérial allemand (i). Le sentiment de
1. A cette occasion, le Sultan chargea Munir-pacha, son maître de cérémonies, de prier Guillaume II de vouloir prolonger son séjour à Constantinople d'un ou deux jours. Munir essaya de lui faire entendre que celle demande n'avait aucune chance d'être agréée. Mais Ahdul-îlamid insista. Il dépêcha une de ses tilles auprès de l'impératrice pour lui présenter un bouquet dont chaque fleur était formée de pierres précieuses, où, parmi le feuillage des émeraudes et la rosée des diamants, s'éi)anouissaient le saphir des bleuets et le rubis des roses et des œillets. En même temps la petite sultane dit à Timpératrice combien son père serait heureux de la garder, elle et son mari, un jour de plus sous son toit. Guillaume, qui avait fait ses paquets, ne voulut rien entendre, alléguant, entre autres raisons, son habitude de ne jamais revenir sur uue décision prise. La réponse fui rapportée au sultan qui eut le mauvais goût d'insister. Du coup le Kaiser se fâcha. « Mais en quoi le sultan sera-l-il plus avancé si je reste un jour de plus chez lui ? dit-il, à Munir-pacha. Faites-lui donc savoir de ma part que s'il persiste dans son idée je quit-
sécurité qu'il était venu donner aux Turcs fut complet après qu'il eut, sur la tombe de Saladin, à Damas, prononcé son fameux discours. C'était le coup d'épongé passé sur le sang dont les rues qu'il venait de traverser portaient encore la trace fraîche. C'était la complicité avouée.
Dans une entrevue qu'il eut avec le baron de Calice, ambassadeur d'Autriche, il lui dit : « Je désapprouve formellement cette manière de forcer le sultan à faire des réformes. Je pense qu'on doit laisser à chaque souverain le soin de
terai Constantinople sans prendre congé de lui. «Il partit donc à son heure, mais en partant il n'oublia pas d'emporter les précieux tapis, ni les pièces de porcelaine rare, ni les riches broderies qui décoraient sa chambre et celle de l'impératrice et qui — à dire vrai — n'avaient été placées là pour qu'il les emportât. Cette facilité de donner qu'il constata avec surprise le porta à croire qu'il pouvait tout demander. Sachant qu'il suflit chez les Orientaux d'admirer un objet pour qu'on vous prie de l'emporter, il se prit à louer démesurément la beauté d'un service de table en or massif que son prédécesseur Abd-ul-Aziz avait fait fabriquer à Paris ; mais comme le sultan feignait de ne pas comprendre, le Kaiser le pria cyniquement de lui en faire cadeau. Abdul-Hamid eut le courage de refuser. Il donna comme raison que le service appartenait au Trésor public et qu'il ne pouvait en disposer sans le consentement de ses ministres, Guillaume II dut renoncer aux couverts.
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juger ce qui convient ou non à son pays ». Or, ces paroles, dont je garantis l'absolue authenticité, impliquaient non seulement un mot d'ordre, mais une approbation de la conduite de celui à qui elles étaient adressées. Rappelons qu'au commencement de l'année 1897, à la veille de la guerre gréco-turque, une commission composée d'ambassadeurs résidant à Gonslantinople, pressait la Porte de mettre à exécution les projets préparés par la commission mixte de 1880, en faveur des vilayets de Roumélie. L'Autriche était contraire à ces réformes, et son ambassadeur, secrètement encouragé par son collègue allemand, y fit une vive opposition. Comme les modifications proposées devaient aboutir à un accroissement territorial des Etats balkaniques, de Calice s'attacha tout d'abord à faire observer que « l'intégrité de l'Empire ottoman est absolument nécessaire au maintien de la paix européenne ». Il ajoutait que, dans le cas contraire, des conflits graves pourraient surgir. Entre temps, il mettait la Porte au courant des sentiments et des projets de ses collègues.
Comme on pourrait douter d'un fait aussi extraordinaire, voici en quels termes le ministre
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des Affaires étrangères de la Porte en instruisait son maître.
« Après une visite qu'il a faite à votre humble serviteur, l'ambassadeur d'Autriche m'a fait part des dispositions malveillantes des ambassadeurs de Russie, de France et d'Angleterre qui auraient montré une grande intransigeance en ce qui concerne l'application des réformes élaborées par l'Europe et dont l'exécution a été confiée aux ambassadeurs des sept puissances européennes. Il n'a pu que lutter contre ses trois collègues et il a échoué devant l'insistance de M. Gambon. Il a réussi cependant à leur faire signer une décision ajournant à plus tard la discussion de cette proposition en prenant comme prétexte que le gouvernement ottoman est trop occupé à Vintéricar (t) et que par conséquent il est dans l'impossibilité de s'occuper sérieusement des réformes demandées ; il est plus sûr — a-t-il ajouté — d'attendre un moment plus favorable après que le gouvernement ottoman se sera un peu dégagé des graves ennuis qui l'occupent,