CHAPITRE VIIÏ
Le Sultan se retranche à Yildiz. — Il comble de faveurs son armée privée. — L'espionnage. — Un singulier directeur d'école. — Gomment il écrivait ses notes diplomatiques.— Les petits bénéfices des chambellans. — Abdul- Hamid croyait au mal, jamais au bien. — Ses moyens de corruption. — Comment il payait les terres confisquées. Une flotte mobilisée après vingt ans d'immobilité . — Un ministre qui est son propre fournisseur.
Ce souverain étant monté sur le trône à la suite d'un double événement dramatique, il semble que son esprit en éprouva une commotion peu ordinaire, si l'on en juge par ses actes qui atteignirent les dernières limites de l'extravagance. Dans la nuit du 3o mai 1876, son oncle Abd-ul- Aziz était détrôné à la suite d'un pronunciamento auquel la flotte de cuirassés, ancrée devant le palais de Dolma-Baktché, prenait une part active. Il était remplacé par son neveu, l'alcoolique et
inotîensir Mourad, qui devait quelques mois après céder la place à Abdul-Hamid. En gfénéral. l'Oriental se distingue par un esprit méfiant et craintif, mais chez Abdul-Hamid ce trait de caractère dégénéra en idée fixe. A dater de ce moment la grande afTaire du règne fut la conservation de sa personne. Tout le reste y fut subordonné. Dominé par l'idée d'échapper au sort de son prédécesseur, il abandonna les beaux palais qui mirent leurs blanches façades dans les eaux bleues du Bosphore, et il s'en fut sur les hauteurs de Yildiz-Kiosque, où il se logea dans un pavillon de fortune, mais qu'il agrandit et multiplia, en l'appropriant h ses goûts et à ses desseins. A cheval sur les deux collines où s'étagent Béchik- Tache et Orta-Keuy, le parc qui est autour est vaste et agréablement ombragé. La vue embrasse le vaste port et la côte d'Asie, à gauche. Au loin, la fine silhouette de Stamboul toute en minarets, la lumineuse Marmara avec son cadre de montagnes aux plis veloutés. Il y installa sa maison composée de secrétaires et de plusieurs douzaines de chambellans, de centaines d'aides de camp, de médecins, de pharmaciens, de maréchaux, d'eunuques, d'imams et d'un nom-
breux harem. Il s'entoura d'une garde privée qui comprenait, en 1896, cent cinquante Albanais, armés de poignards et de revolvers qu'ils dissimulaient sous les plis rassurants d'une redingote de drap noir. Une rangée de casernes, flanquées du corps de garde, se développa autour de la double muraille qui protégeait la demeure impériale. A chaque porte, qu'elle fût ouverte ou fermée, se tenait un groupe de huit à dix sentinelles. Toute une armée s'y installa ; mais ce qui en faisait l'originalité,c'est que chaque régiment était formé exclusivement de soldats appartenant à l'une des principales races de l'Empire. Chacun avait sa caserne, de façon que les Albanais vivaient séparés des Turcs et ceux-ci des Arabes, n'ayant rien de commun pour qu'ils n'eussent aucune occasion de se rencontrer, de se quereller ou de se jalouser. Logements, hôpitaux, mosquées, fontaines, hamanis, se pressaient sans se confondre dans l'espace resserré que présente au nord le plateau de Yildiz. Un souci de confort et même de luxe avait présidé à toutes les installations. Les soldats étaient bien vêtus, bien payés, traités en enfants gâtés. Peu d'exercices, aucune
marche fatigante. Tout le travail consistait à monter la garde et à faire bonne figure aux revues hebdomadaires du Sélamlik. Ils se distinguaient de leurs camarades de la viU% moins fortunés et qui ne touchaient dans l'armée que six mois de solde, par ub air de propreté et d'insolence qu'on ne se lassait d'admirer et de craindre.
En dehors de cette force armée, plusieurs milliers d'hommes peuplaient le palais. On comptait 1.262 cuisiniers et tablakiars (porteurs de repas), i.5oo domestiques et palefreniers, une soixantaine d'eunuques Le nombre des femmes s'élevait à plusieurs centaines. Les frais nécessaires pour nourrir et payer cette innombrable valetaille elle maîlre qu'elle servait, s'élevaient à dix millions de piastres, ou environ. On sait que depuis Mourad ÎII, les sultans ne sortaient plus de la capitale Abdul-Hamid, lui, prit le parti de ne plus sortir de son palais. Il y avait concentré, non seulement tout U confort de la vie turque, mais tout ce que l'on peut imaginer pour le plaisir des yeux et des sens. C'est là qu'il recevait les ambassadeurs et les souverains de passage, qu'il faisait jouer la comédie, qu'il incarcérait les susj^cts et les fonctionnaires qui
avaient encouru sa disgrâce. Tous les métiers y étaient représentés : la menuiserie, la cordonnerie, la serrurerie et la porcelaine. Pendant les trente-trois ans qu'il y habita, le parc fut un chantier permanent, où une armée de maçons et de terrassiers étaient d'un bout de l'année à l'autre occupés à construire, à démolir, à reconstruire.
Pour loger tout ce monde, il fit élever un nombre invraisemblable de bâtiments de toutes dimensions, que des murs isolaient, formant autant de quartiers séparés. Les villages d'Orta- Keuy et de Bechik-Tach, durent reculer leurs limites pour lui faire place. On brûla sournoisement les quartiers qui s'approchaient de trop près du domaine impérial.
Ainsi retranché, le sultan s'attacha à organiser une institution que les aptitudes locales devaient porter à un haut degré de perfection. C'est de l'espionnage qu'il s'agit. Il supprima la liberté de la presse, établit la censure préalable, et, pour surcroît de précaution, il dota de généreuses subventions les quelques feuilles qu'il toléra. Puis il s'appliqua à exercer tout pouvoir extérieur et il n'usa du sien que pour canaliser dans
ses coffres le plus clair des ressources du pays. Il disposa de tout et nul ne fut admis à posséder quoi que ce soit qu'il ne le tînt de ses libéralités. Pendant plus de trente ans, le pays ne fut qu'une dépendance de Yildiz. Son régime de despotisme administratif et de terreur policière fut d'autant plus accablant qu'il disposait de tous les ressorts que la politique de centralisation avait mis au service des pouvoirs publics. En Turquie, les institutions empruntées à l'Europe n'ont jamais été que des instruments d'oppression. Aussi rien n'y échappa. La puissance d'oppression se faisait sentir aussi efficacement aux extrémités de l'empire que dans la capitale.
A son idée, le pays avait deux armées, la sienne, celle qui campait sur la colline de Yildiz et l'autre qu'il se plaisait à traiter en ennemie. Il éloignait de la capitale les jeunes gens sortis des écoles militaires de Gonstantinople ou de l'étranger et ne livrait les commandements qu'aux officiers sortis des rangs. Les officiers généraux étaient surveillés de près. La principale occupation d'un pacha divisionnaire, nommé Ismaël, consistait à signaler, jour par jour, en haut lieujl'attitude des élèves, à prendre note des
idées et des propos des professeurs. Il était diligemment secondé dans cette tâche par Zékipacha, son grand maître de l'artillerie et directeur général des écoles militaires. En présence de cet état de choses, les ministres, les généraux, les officiera de tous grades renoncèrent à toute prétention à l'autorité. Ils eu arrivèrent même à oublier un métier qu'ils n'avaient plus occasion de pratiquer. Les exercices à feu étaient rigoureusement interdits, ainsi que les manœuvres d'ensemble. On ne tolérait que les exercices d'assouplissements et le pas de parade allemand. Comme il se méfiait tout particulièrement des hommes de la Porte, il entreprit de les domestiquer, eu leur arrachant tout crédit et toute initiative. Les notes diplomatiques, il les forgeait de concert avec son secrétaire privé et lorsqu'il les jugeait à point, il les faisait signer par le ministre titulaire. Docilement, celui-ci assumait la responsabilité d'une politique où il n'était pour rien, mais qui, à chaque apposition de cachet, lui valait une graliflcation. Tout fonctionnaire, soucieux de se maintenir en place ou de se pousser dans les honneurs, avait au palais un protecteur attitré, qui veillait à ses intérêts
et auquel il servait une pension. Ainsi le ministre de la Guerre avait pour appui le chambellan Arif bey auquel il faisait une pension annuelle de i5o livres turques par mois ; le préfet delà ville était protégé par le maître de la garde-robe (espapdji-bachi.), etc. Le plus curieux est que Abdul-Hamid fut un révolutionnaire à sa façon. Ses tyranniques volontés eurent pour effet de saccager les traditions et ce que son grandpère, Mahmoud II, avait laissé subsister de l'ancien ordre de choses. 11 abolit linfluence des eunuques et le pouvoir occulte du harem. Le kislar-aga ou gardien de la porte de Félicité, qui jadis marchait de pair avec le grand vizir, fut réduit au rôle d'un premier domestique. Il porta une main hardie sur l'institution des ulémas dont il diminua le nombre en même temps que l'influence, après avoir pris les principaux à ses gages.
Le mobile de toutes ces précautions était la méfiance. Il croyait au mal, jamais au bien. Il s'isola non seulement de ses sujets, mais des membres de sa famille, au point que beaucoup d'entre eux lui étaient inconnus. Il cherchait à agir sur tout le monde, indistinctement, par des
moyens de corruption. L'audace de ses tentatives mettait souvent dans l'embarras les instruments de ses libéralités. Gomme il jugeait tout le monde d'après ses familiers, il n'hésitait pas à mettre le marché à la main de tout particulier qu'il voulait gagner à sa cause, si haut placé fùt-il. La vérité de l'histoire m'oblige à dire que cela lui réussissait souvent. Ce hardi procédé lui permit d'entretenir d'équivoques intelligences avec les plus hautes sphères politiques du monde occidental. Aussi jamais chef d'État ne fut mieux renseigné, mieux servi. A telle enseigne qu'il était ordinairement tenu au courant des notes diplomatiques que tel ou tel cabinet lui destinait longtemps avant qu'elles lui fussent communiquées. Mais si, pour son compte, il était toujours bien renseigné, en revanche il ne mettait personne dans la contidence de ses projets, de sorte qu'il menait souvent ses complices plus loin qu'ils n'auraient voulu. J'entends parler des étrangers.
L'un de ses moyens corrupteurs le plus efficace fut l'argent. Il eut le talent de le semer avec un rare discernement . C'est à l'administration sagace de l'Arménien Agob-pacha qu'il
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fut redevable des ressources inépuisables au moyen desquelles il put s'assurer les plus utiles concours. Il accrut tout d'abord les revenus de la liste civile d'une quinzaine de millions en recourant à un expédient fort simple. Détachant du fisc les meilleures terres de l'Empire, il en versa les impôts dans les caisses privées de son maître. La confiscation des meilleures fermes, qu'il paya en décorations et en pensions sur les caisses de l'Etat, augmentèrent également ses revenus. A l'occasion, et pour faire face à des besoins urgents, il puisait à pleines mains dans les caisses des retraites et de l'instruction publique. Dans tout emprunt, il se réservait une part personnelle, dont il abandonnait généreusement une parcelle à son entourage. Celui-ci en était réduit à ne toucher que des appointements dérisoires, mais, en manière de compensation, le sultan les avait investis de fonctions supplémentaires auxquelles correspondaient de gros traitements. Pour n'en citer qu'un exemple, je nommerai le sedjadedji bachi, qui, à ses fonctions de porteur de tapis, ajoutait les attributions de chef de la corporation des portefaix de Constantinople et de Smyrne, ce qui lui valait
un revenu annuel de près de 70.000 francs. C'est ainsi, qu'il s'assurait de leur fidélité. Abdul- Hamid voulait bien être libéral, mais à condition qu'il n'eu coûtât rien à sa bourse.
Aux causes de désorganisation voulues se joignaient des désagréments qui contribuèrent à la désagrégation morale de l'armée. A Constantinople et dans les villes, la vie de garnison était supportable. La principale occupation des soldats était de monter la garde à l'entrée des nombreux postes que l'inlassable méfiance du souverain avait parsemés dans les quartiers. Si, pendant la guerre balkanique, on les a vus souff'rir de la faim sous les murs d'Andrinople, à deux pas de la capitale, l'on peut imaginer à quels excès de misère ils étaient exposés dans des régions aussi éloignées que le Yemen ou la Tripolitaine où les appelaient d'incessantes insurrections. L'intendance les laissait littéralement mourir de faim. Le plus souvent, ils n'étaient ni chaussés, ni vêtus ; blessés ou malades, ils mouraient faute de soins. Cependant ils furent longtemps à se départir de la passive altitude dans la souffrance qui caractérise le Turc. Mais enfin il leur arriva une ou
deux fois de se mutiner. L'habitude qui avait fini par s'établir dans l'administration militaire de les garder sous les armes au delà du temps réglementaire avait fini par les exaspérer. Si bien qu'on dut deux ou trois fois faire droit aux réclamations des garnisons du Yemen et du Hedjaz. On les rapatria, mais au lieu de les débarquer dans les ports de la mer Noire, ce qui les eut mis à proximité de la terre natale, on les déposait à l'échelle d'Alexandrette en leur laissant tout l'honneur de se débrouiller comme ils l'entendraient. Les natifs d'Angora, de Trébizonde ou de Sivas, se voyaient donc obligés de traverser à pied une bonne partie de l'Asie Mineure pour rentrer chez eux, c'est à-dire une région, brûlante ou glaciale suivant les saisons, dénuée de route, avec une seule ligne de chemin de fer qui fuit vers le littoral de la Marmara. On pense ce qu'un pareil voyage représentait de fatigues et de privations et combien ces épreuves devaient être pénibles à des malheureux déjà exténués par une longue campagne. Ce qui paraîtra incroyable, c'est que cette mesure était uniquement dictée par la crainte que les soldats rapatriés, en traversant le Bosphore, ne
se livrassent à quelque fâcheuse démonslralion en passant devant le palais de Ildiz.
Cependant cette armée, qui fat écrasée par les Bulgares à Kirk-Kilissé, et par les Serbes à Goumanovo, avait à son actif quelques états de service assez méritoires. Après la guerre de Grimée, elle avait été organisée selon les principes de la tactique moderne. Une mission française avait créé la première école militaire d'où étaient sortis un corps d'officiers qui, en plus d'une occasion, donnèrent des preuves d'un vrai mérilc professionnel. A la vérité, si l'on en excepte cette catégorie d élite, les chefs subalternes étaient plus que médiocres. Leur culture ne dépassait guère celle de leurs hommes. Cependant elle n'en releva pas moins en 1877 le prestige des armes ottomanes. Pendant la période russo-turque ses contingents fournirent un effectif total de 700.000 hommes, active et réserves comprises, pourvues d'un équipement complet. Ils furent battus, mais la résistance fut honorable.
S'il est possible, la marine fut encore plus maltraitée. A l'époque d'Abd-ul-Aziz elle régnait en maîtresse sur la mer Noire dont le traite de
Paris avait chassé la flotte russe. Dans la Méditerranée, elle venait au second rang par le nombre et la puissance de ses unités. Le sultan y avait engouff'ré le produit d'une bonne partie des emprunts. La raison de cet efl'ort, c'est que les Turcs, mécontents de ce traité, qui, à leur idée, aurait dii reviser celui de Yassi, prétendaient reconquérir la Grimée. Ce fut pour atteindre cet objectif que le conseil du Séraskérat entreprit de débarquer des troupes sur la rive orientale delà mer Noire. Il pensait que la présence des soldats ottomans sur la terre russe soulèverait le Caucase, et aurait amené une diversion assez puissante pour contraindre l'armée russe à suspendre sa marche sur Kars. Mais cette tentative fut déjouée par les Russes, Etroitement surveillés, les peuples de la Circassie et du Daghestan restèrent tranquilles. En attendant, les armées de Moukhtar-pacha, en Asie et d'Osman-pacha, à Plevna, succombaient faute de secours. L'expédition de Soukhoum- Kaleh avait inutilement mobilisé des forces dont la présence, sur un aulrc point du champ de bataille, eut probablement changé les destinées de la guerre.
Une fois la paix conclue, Abdul-Hamid, qui ne pouvait oublier la part que la flotte avait prise au détrônement de ses prédécesseurs, reléguait les cuirassés au fond de la Corne d'Or, au delà des deux ponts flottants qui relient les rives du golfe. Ils y restèrent une vingtaine d'années immobiles sur leurs corps morts, la coque s'alourdissant d'année en année d'épaisses couches de coquillages. On n'y avait laissé que quelques hommes d'équipage pour la garde du matériel. On n'y pensait plus lorsque tout à coup, en 1897, le bruit se répand qu'on allait procéder à leur mobilisation pour les envoyer dans l'Egée à la rencontre de la flotte du roi des Hellènes qui venait de déclarer la guerre au sultan. Les officiers désignés pour les commander déclinèrent d'abord cet honneu.', prétextant que de leur vie ils n'avaient conduit un navire. Les équipages n'étaient pas moins pris au dépourvu ; mais Tordre était formel, il fallut s'exécuter. Cette flotte, qu'on n'avait pas eu le temps de rafistoler, sortit donc de la Corne d Or sous les yeux émerveillés de la population qui s'était massée sur les quais et les terrasses des maisons pour
jouir du spectacle. Chacun était curieux de voir comment elle se tirerait d'alFaire. Les cuirassés atteignirent bien les Dardanelles, mais ils ne se risquèrent pas à aller plus loin. A bout de souffle, ils reprirent sous la protection des batteries la position ancrée qui leur était habituelle. Encore une fois, la paix les ramenait dans les eaux de Gassim-pacha.
Cependant, en prévision d'éventualités possibles, deux réfections leur étaient successivement infligées. La première avait été confiée aux lumières d'un architecte du palais, Vassilaki- Calfa ; mais ayant été jugées peu concluantes par le conseil de l'amirauté, consulté après coup, l'on recommença à nouveaux frais. Cette fois l'on crut devoir s'en rapporter à l'industrie de la maison Ansaldo de Gènes. On n'oubliera pas de longtemps à Ce nstautinople le singulier ministre qui présidait à ce burlesque gâchis. Il s'était constitué le fournisseur de son propre ministère et partageait avec le palais l'argent destiné aux arsenaux.