LA CONSTITUTION ET LES MANŒUVRES JEUNES-TURQUES
Une révolution annoncée par un communiqué. — Défiance de la population. — Explosions de joie et promenades édifiantes. — L'apothéose d'Abdul-Hamid. — II est rebelle aux ovations. — Les feux d'artifice des Jeunes- Turcs. — On se réconcilie avec les Allemands. — Arrièrepensées. — La crise commence avec les élections. — Le Comité s'empare de tous les pouvoirs. — Rancunes jeuneturques. — Illusions occidentales. — La question de l'Emprunt et le bout de l'oreille.
Rien d'émouvant comme la page d'histoire qui commence à la date du 28 juillet 1908. On croit rêver. Se rappelle-t-on avec quel naïf enthousiasme le monde européen applaudit à cette révolution ? Sans doute, la surprise causée par son éclosion spontanée ne contribua pas médiocrement à son succès . Aucun signe exté-
rieur n'y avait préparé les esprits. On n'en fut peut-être que mieux disposé à admirer les natifs de Stamboul poussant les cris de : vivent la liberté et la justice. Sans doute, ces mots résonnaient étrangement dans ces rues, où naguère, étaient massacrés de pacifiques citadins ; mais, dans la joie d'un événement aussi imprévu, l'on n'y regardait pas de près.
Un matin, les habitants de Gonstanlinople, en ouvrant leur journal turc, découvraient un bref communiqué, d'allure officielle. En deux lignes, il annonçait qu'un Iradé impérial a été promulgué, ordonnant la convocation du Parlement selon le mode de formation prévu par la charte octroyée par Sa Majesté Impériale le Sultan. C'était tout. Il tenait si peu de place ce bizarre communiqué qu'il échappa à nombre de gens. A midi,les journaux français de Pérale publiaient à leur tour, sans commentaire. Le premier mouvement de tous fut delà stupéfaction. La méfiance suivit : on flairait je ne sais plus quel piège tendu par la police et c'est à peine si l'on y osait faire allusion dans les lieux publics. On dut pourtant se rendre à l'évidence le lendemain lorsque la presse de Stamboul, eu de lyriques articles, eut
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salué le grand événement. A Stamboul, des magasins juifs saloniciens pavoisaient. Dans l'après-midi, d'autres Saloniciens, juchés par grappes sur des fiacres, parcouraient les principales rues de Stamboul, en vociférant avec colère les cris de vive la liberté.
Voici, en quelques mots, ce qui s'était passé : Depuis quelque temps les corps de troupes de l'armée de Roumélie se révoltaient les uns après les autres. Niazi bey avec ses quatre-vingts hommes et Eyoub à la tête d'un bataillon, avaient gagné la montagne. A leur exemple, le 2' corps d'armée se soulevait en entier. Enfin, à la date du 22 juillet, un corps de cinq mille Albanais réunis à Gossova, adressait au palais de Yildiz un ultimatum qui mettait le sultan en demeure de convoquer le Parlement. On lui donnait quarante-huit heures pour s'exécuter, faute de quoi l'armée de Macédoine marcherait sur Gonstantinople. Alarmé par cette mise en demeure, Abdul-Hamid se hâtait de convoquer ses ministres. Une partie de la journée et la soirée entière se passèrent en fiévreuses délibérations Les avis étaient partagés. Zéki-pacha, grand maître de l'artillerie, qui avait le plus à perdre dans cette
aventure, penchait pour les moyens violents. On devait, disait-il, opposer la force à la force. Il voulait que Ton envoyât la garnison à Tchataldja, et la vieille flotte sur les côtes de Gallipoli pour empêcher les rebelles de tourner cette importante position. Le sultan, torturé par la peur, hésitait et ne pouvait se résoudreàprendreun parti. Cependant son courage mollissait à vue d'œil à l'idée que sa personne constituerait l'enjeu de la lutte qui allait s'engager. Il céda et les ministres rédigèrent un communiqué conçu dans Tesprit de l'ultimatum. Il devait être une heure du matin lorsque le sultan gagna ses appartements ; mais il n'était pas encore couché qu'il regrettait sa décision. Vite, il envoyait un aide de camp à la maison du grand vizir pour reprendre le communiqué. Le portier lui dit qu'il n'était pas encore rentré. C'était exact. En ministre avisé et diligent, Saïd-pacha s'était rendu directement à la Sublime Porte d'où il envoyait le document que l'on sait aux journaux. Par la même occasion, il, invitait par dépêche les gouverneurs des provinces à procéder à l'élection des députés. Quand l'aide de camp le joignit dans son cabinet, ili était trop tard. Au lever du soleil, l'Empirej
d'une extrémité à l'autre, était au courant du grand événement et se réveillait constitutionnel. Le tour était joué. Les Jeunes-Turcs n'oublieront pas ce service rendu à la cause. En offrant à Saïd-pacha la présidence du Sénat, ils lui confieront la garde de la constitution qu'il aura su imposer d'une manière aussi habile.
Sans transition, de la surprise, la population passait aux transports d'une allégresse lolle. Le lendemain, vers le soir, une foule énorme envahissait les rues. Elle se portait principalement à Divan- Yolou où elle déferlait en vagues tumultueuses vers la grille de la Sublime Porte. Cette nuit on ne dormit pointa Gonstantinople. Réunis dans un même élan de joie, chrétiens et musulmans fraternisaient dans les quartiers, à la lueur des lampions. A Stamboul, à Galata, dans les villages du Bosphore, ce n'étaient qu'acclamations, effusions, feux de joie, tapages de cuivre et de grosses caisses. Les navires du port arboraient leurs grands pavois, sans distinction de nationalité. Des salves d'applaudissements accueillaient les discours des officiers que l'on voyait partout empressés et menant le mouvement. C'est ainsi que la foule, ignorante de ce
qui doit se faire en pareil cas, saluait non seulement les orateurs montés sur des chaises au milieu de la foule, mais les cortèges qui passaient avec de grands étendards, rouges ou verts. Gela dura plusieurs jours, pendant lesquels les fêtes succédèrent aux démonstrations. Fait unique dans les annales de ce pays, on eut quelque temps l'illusion qu'il n'y avait plus qu'une seule âme dans cette mosaïque de peuples. On arborait des cocardes et des devises en turc copiées sur les insignes que notre grande révolution avait mises à la mode. On vendait par milliers les images d'Enver et de Niazi, les héros du jour. Aucun service d'ordre. Les agents de police et les espions, coiffés de hauts bonnets rouges, avaient disparu sous terre. L'explosion de joie, qui soulevait tous les cœurs avait fait taire les mauvais instincts, la haine, le mépris, même la jalousie nationale, car on put voir des femmes turques se mêler à la foule sans que personne y trouvât à redire. A la vérité, toute cette joie était sincère. Un si grand événement ne pouvait laisser personne indifférent. Tr(nite ans d'une tyrannie tracassière avait lassé tout le monde, assombri la facile existence levantine.
Ou allait enfin jouir de la liberté de causer, de frayer entre voisins, à la maison, au café, de célébrer en paix les fêtes de famille. On n'en demandait pas davantage. On pensait aussi que ce jour marquerait la fin du régime de délation, ce cauchemar de tous les instants. Nul ne resta insensible à cette exaltation qui portait en elle la promesse d'une vie meilleure et la fin d'un état de souffrance que l'on croyait sans remède. Cependant la note caractéristique du jour, le fait inattendu, fut l'apothéose du sultan. En rétablissant la constitution, Abdul-Hamid bénéficiait d'un regain de popularité inespéré. C'est à lui que se portèrent les hommages et l'émouvante gratitude de la population . Le programme de la journée du 26 comportait une démonstration au palais de Yildiz. On vit successivement défiler des groupes d'Arméniens, de Grecs, de Juifs parés de cocardes et de rubans rouges. Les musulmans vinrent à leur tour en masse compacte avec de nombreux étendards flottant sur les têtes, où figuraient les étudiants des écoles militaire, de médecine, de droit, de théologie, les enfants des écoles. A toutes les poitrines, flottaient des rubans où couraient des devises
en lellres d'or. Les étudiants en théologie, enturbannés de mousseline bourdonnaient des versets de Coran. Vers le soir, une autre procession débouchait sur la chaussée qui monte au palais . C'était un mélange confus de portefaix, de matelots, de bateliers, de veilleurs de nuit, de derviches mendiants, toute la racaille du port, faces hàlées, barbes incultes sous le fez défraîchi, Ils marchaient la main dans la main, suivant l'habitude des Analoliotes. A voir leur air de gravité mystique, on eût dit qu'ils accomplissaient un devoir religieux. En réalité, ils ne croyaient pas faire autre chose. Pour ces hommes d'un autre âge, le grand événement qui mettait la ville en liesse représentait un bienfait dont ils ne pouvaient s'expliquer la nature, mais qui n'en remplissait pas moins leur cœur d'une immense gratitude pour le Padischah.
Mais personne n'avait l'air de se douter que le sultan supportait péniblement toutes ces ovations. Son genre de vie l'y avait si peu préparé. D'abord, il refusa de se montrer à la foule qui s'obstinail à l'acclamer, comme pour lui faire entendre qu'on réclamait sa présence. Ce ne fut
qu'à la prière de son entourage qu'il se décida à s approcher d une fenêtre. « Pourquoi êtesvous venu jusqu'ici? demanda-t-il. — Nous n'avons qu'un désir, vous voir, répondit le peuple. » Gela dit, il se relira au plus vite et chargea son premier secrétaire Tahsin bey de lui adresser quelques mots de remerciements. Un soir, je recevais la visite de G. bey. Ce haut fonctionnaire était venu me prier d'aller demander à notre chargé d'affaires, M. Boppe, d'intervenir auprès du comité pour qu'il mît fin aux manifestations devant le palais. La merveille, c'est qu'il n'avait pas osé s'adresser au Gomité pour lui faire part du désir de son maître, ni se rendre à l'ambassade pour solliciter ce service.
Cependant la rue s'égayait de pittoresques turqueries. Le comité avait imaginé de promener en fiacres des prêtres grecs et arméniens avec des imams ; un prêtre était assis à côté d'un religieux turc. Le spectacle, bien qu'imprévu, n'obtint qu'un succès de silencieuse curiosité. C'était sans doute pour faire croire que le régime constitutionnel allait inaugurer une politique de rapprochement et de tolérance. Ce goût de la mise en
scène, suggéra une autre idée, d'un genre bien différent. Un peu partout, autour des casernes, l'on vit s'élever des scènes de théâtre construites en plein air. Des officiers, sabre au côté, y montèrent pour jouer des pièces patriotiques. J'ai assisté à une représentation place de Top-Hané qu'on avait débarrassée, pour la circonstance, de son matériel de canons et de vieux afîùts. On y joua la pièce Vatan (Patrie) ou le Siège de Silis- ^rie. Gomme tout s'y passait en action, on simula une bataille et pendant plus d'une heure la scène crépita d'un feu de file des plus nourris. On respira toute la soirée la fumée de la poudre. L'armée ennemie (des Russes) resta prudemment dans les coulisses, mais après la victoire on put voir les vainqueurs défiler au pas de parade allemand. Ils passèrent dans un tintamarre de cuivre et de gros souliers qui martelaient les planches, tandis que des feux de bengale les éclairaient d'une apothéose qui soulevait l'enthousiasme du public .
Le prix d'entrée couvrait les frais de la représentation et le surplus de la recette était versé à la caisse du Comité qui faisait flèche de tout bois. Ajoutons en passant que cette caisse
venait de recevoir un don de 5o millions d'argent liquide fourni par Abdul-Hamid.
Cependant plus d'une ombre vint obscurcir ces tableaux de haute comédie. On se rappelle qu'elle fut la fin de la plupart des ministres et des dignitaires d'Abdul-Hamid. Les uns s'esquivèrent à temps, à la faveur du tumulte des premiers jours ; les autres, se croyant en siireté à l'ombre d'un trône que personne ne songeait encore à renverser, se virent arrêtés et conduits au Seraskcrat au milieu d'une foule en délire qui vociférait des injures. On en pendit quelques-uns, les plus pauvres, à dessein d'effrayer le plus riches et l'on se contenta de rançonner ces derniers. Zéki-pacha fut exilé à Brousse ; le tout-puissant Izzet se réfugiait à l'ambassade d'Allemagne, où il pensait recevoir l'accueil que méritaient les services qu'il avait rendus à la politique du Kaiser ; mais le baron Marshall, peu soucieux de se compromettre, lui fermait vertement sa porte au nez. Plus hospitalière, l'Italie ouvrait les siennes à Sélim Melhamé, ministre de l'Agriculture. Mais l'arrestation du prince Burhannédin, fils du sultan, fut l'épisode le plus mar<[uant. Gepen-
dant on ne pouvait lui reprocher que d'avoir été aimé par son père. Il était, en effet, le seul dans la famille qu'il admît dans son intimité et dans son carrosse lorsqu'il se rendait, le vendredi, à la cérémonie du Sélamllk. Comme ses compagnons d'infortune, il ne fut rendu à la liberté qu'après avoir payé une forte rançon.
Or, Abdul-Hamid n'eut pas un geste de réprobation. Il laissa à son fils et à ses favoris de la veille, qu'il qualifiait de traîtres, tout le mérite de se débrouiller comme ils l'entendraient. Il se déclarait hautement partisan du Comité et il arborait, pour que nul n'en ignorât, la cocarde de la Constitution. A titre de réciprocité, la presse de Stamboul chantait ses louanges, et Ahmed Riza, l'ex-positiviste parisien, ses vertus.
La loi d'armistice du 25 juillet, en vidant les cachots de Macédoine, de Rhodes et de Saint- Jean-d'Acre, ouvrit en même temps, sans qu'on en ait jamais su la raison, les portes des prisons, rendant à la liberté les victimes du régime déchu et au pavé les prisonniers du droit commun. On les voyait passer en savates, hâves et l'échiné brisée par les privations. Ils étaient un objet de terreur pour l'habitant qui leur
attribuait les incendies quotidiens qui, un mois durant, dévastèrent la capitale. Le feu éclata même une nuit dans les bâtiments de la Porte qui y perdit une partie de ses archives. A chaque pas, on croisait des particuliers qu'on avait depuis longtemps perdus de vue. C'étaient les proscrits qui revenaient de leur lointain exil. La capitale leur réservait un accueil chaleureux. Il prenait même l'ampleur d'une ovation triomphale à l'égard de ceux en qui s'était incarné l'esprit de résistance.
Chaque jour amenait un événement nouveau, inédit, qui venait activer la vie orageuse de cette ville arrachée tout à coup à son antique sommeil. Ce n'était que meetings, grèves, banquets, discours et revendications. Tout le monde était sur les dents. Ces menus faits étaient traversés de gros événements comme l'affaire Guechow, l'annexion de la Bosnie-Herzégovine et la proclamation de l'indépendance bulgare. Les initiatives prises par Vienne et Sofia avaient leur contrecoup à la Canée où la Chambre présidée par Venizelos proclamait l'union de l'Ile à la Grèce. Mais on ne s'attardait pas longtemps sur une même idée. Des imprimés de toute couleur
tapissaient les vieilles palissades, en même temps qu'une flomison inattendue de brochures et de pamphlets poussaitdru sur le pavé de Stamboul. On devait mener de front les réformes les plus diverses sans le secours de personne. Les Turcs se découvraient des publicistes éminents, des financiers extraordinaires, des généraux hors pair. Comme l'enseignement laissait à désirer et qu'on n'avait pas de temps à perdre, on ouvrait une ou deux écoles du soir, où, dès les premiers jours, se pressaient des centaines d'élèves de tout âge. Les Turcs devaient tout savoir, tout approfondir. Mais en attendant cet heureux jour, on écrivait beaucoup, on pérorait davantage. Condamnés au mutisme le plus absolu pendant trente ans, les Turcs s'enivraient de paroles, comme les orthodoxes de Galata de boisson et de viande après un long carême. Jamais on ne remua plus d'idées, jamais on ne fit plus de choses en un moindre espace de temps. On eût dit qu'ils étaient impatients de faire tout ce qu'on leur avait défendu, de montrer au monde — (jui avait eu tort de les ignorer — qu'ils étaient à l'occasion capables de faire aussi bien que les peuples
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les plus civilisés. Pour éblouir l'Europe qui avait les yeux attachés sur eux, qui les comblait de fleurs et de louanges, ils bridaient le plus de fusées possible. La dernière s'éteignait à la veille des élections.
En province, la révolution ne fut pas moins chaleureusement accueillie, surtout en Syrie, à Smyrne. En d'autres endroits elle provoqua un sourd mécontentement, en raison du plaisir qu'elle causa parmi les chrétiens. Cependant les manifestations patriotiques prenaient peu à peu une couleur xénophobe. Ce sentiment se révéla à l'occasion de l'affaire de la Bosnie-Herzégovine, surtout après la constatation que ni l'Angleterre, ni la France n'étaient disposées à partir en guerre contre l'Autriche. Cédant à l'entraînement universel, les chancelleries se mirent en frais d'amabilité à l'égard du nouveau régime. Un scrupule de conscience dicta même à certaines d'entre elles le devoir de rappeler ceux de leurs représentants que des attaches trop étroites avec le tyran avaient compromis. Tout le monde était d'avis, dans les salons de Péra, que l'Allemagne ne pouvait faire autrement que de rappeler le sien. On sait qu'elle n'en fit riert
et l'on eut même occasion d'observer que son prestig^e n'en souffrit aucunement. LOsnianicher Llojyd, organe de l'ambassade à Péra, qui, avec une précision toute prussienne, venait de changer son fusil d'épaule, ne chantait plus que des hymnes à la gloire de la Jeune-Turquie. Le ton de la presse berlinoise n'était pas moins édifiant. L'état-major turc y répondait par des témoignages non équivoques de son admiration pour la science militaire alleinande. Il était visible que les relations s'étaient rétablies sur un programme que Saïd-pacha connaissait bien pour y avoir collaboré en son temps. Celait entendu. On s'en tiendrait à l'opinion de Von der Goltz qui prétendait que le centre d'action de la nation turque n'était plus en Europe, mais à Koniah. On ne penserait donc plus à ces provinces perdues aux limites de la domination germano-hongroise que sont la Bosnie-Herzégovine. De quel poids d'ailleurs pouvaient- elles être dans la balance des grands intérêts turcoislamiques qui ne sont plus que dans la terre ancestrale de l'Asie et dans l'Afrique islamisée ? On reprendrait les plans de Sélim P^ qui avait eu la vision nette de l'avenir lorsqu'il méditait la
conquête de l'Orient. L'Allemagne offrait, au surplus, de substantielles compensations aux Jeunes-Turcs non seulement en leur renouvelant la promesse d appuyer leur action à l'extérieur, mais la liberté de régler à leur convenance, c'est-à-dire par le sabre, les problèmes intérieurs. On n'en demandait pas davantage.
Au début, la joie fut d'autant plus unanime que les divers éléments voyaient dans la Constitution un moyen sur de réaliser leurs aspirations particulières, par le libre jeu de leurs propres institutions. C'était le cas des chrétiens. C'était aussi l'intention secrète du Comité Union et Progrès qui comptait spéculer sur l'amitié allemande et sur l'enthousiasme européen pour arriver à résoudre sans obstacle, comme sans contrôle, un problème à la fois national et théocratique. Ces visées contradictoires, en se heurtant, feront jaillir de dangereux malentendus. Elles seront à la source de toutes les catastrophes qui bientôt allaient bouleverser ce malheureux pays. En attendant, le Comité groupait les deux forces efficientes de la nation : l'armée et le corps des ulémas. Les fonctionnaires allaient emboîter le pas suivis de
la bande des profiteurs habitués à manger au râtelier de TEtal. A cette heure, tandis que le bas peuple bénit le nom d'Abdul-Hamid, ils invoquent les griefs les plus accablants contre ce souverain. L'histoire de son règne, ils la résument par la perte de la Bulgarie, de la Serbie, du Monténégro, de Chypre, de la Bosnie-Herzégovine. A l'intérieur, il avait persécuté et détruit l'armée, désorganisé la flotte, mécontenté l'uléma, permis à l'Europe d'abreuver l'Islam d'humiliations, he Jeti'a de déposition relèvera, en outre, au moment voulu, l'accusation d'avoir fait brûler des livres sacrés. Son cas s'aggravait de l'abandon de la Crète et de la Macédoine au contrôle européen. Pour comble, l'entrevue de Revel faisait présager une prochaine intervention étrangère. Là était le danger le plus irritant dont souffrait l'orgueil ottoman. « En vous interposant entre nous et les rayas, qui sont nos esclaves, vous nous blessez autant que si vous forciez les portes de nos harems », disait un reis-ulkitab du sultan Mahmoud aux ambassadeurs qui intercédaient en faveur des Grecs. L'entrevue de Revel fut la goutte d'eau qui avait fait déborder le vase.
La restauration de la constitution de Midhat avait suffi pour tout réparer. Non seulement tout danger d'intervention était désormais écarté, mais on obtenait ipso facto la suppression du contrôle financier et l'éloignement des officiers étrangers qui commandaient la gendarmerie en Macédoine. Pour ne point faire de mécontents, gendarmes et financiers étaient appelés au service ottoman. Le terrain était enfin déblayé. Après cette expérience, les Jeunes-Turcs pensèrent qu'ils pouvaient tout oser. Plus aucun obstacle ne les empêcherait d'évoluer suivant le rythme de leur propre pensée, et ils pensaient que les rayas se laisseraient d'autant plus aisément prendre à leur traquenard que l'Europe faisait mine de leur retirer son appui.
La crise commença avec les élections. Le Comité manœuvra de façon à restreindre le nombre des députés chrétiens dans le but non dissimulé d'assurer aux musulmans une majorité à la Chambre . Fait significatif, l'on fit élire un grand nombre d'ulémas à turbans blancs. De timides protestations s'élevèrent. Les chrétiens estimaient que, pour être sincèrement appliqué, le régime constitutionnel supposait l'attribution
à chaque clément d'un nombre d'élus proportionné au chiffre de la population ; mais, sans tenir compte de ces réclamations, la presse turque demandait impérieusement la suppression de ce qu'elle appelait les jDriwZe'^es patriarcaux. Le régime constitutionnel ayant donné à tous des droits politiques égaux, on ne pouvait tolérer l'immixtion des patriarches dans les affaires temporelles de leurs ressortissants. « Les ministres, disait Talaat, sont responsables devant le Parlement. Ils ne peuvent l'être devant les patriarcats. » De son côté, Kiamil-pacha refusait d'accepter les takrirs du patriarche Joachim relatif aux vexations dont la population grecque de Macédoine continuait d'être victime. Le conflit s'aggrava sous le ministère de Hilmi-pacha, un ancien vaii qui, comme tant d'autres, s'était rallié au parti jeuneturc qu'il avait eu mission de surveiller. A partir de ce moment toute relation fut suspendue entre la Porte et les chefs de communauté. Avec un àpropos cruellement ironique, Z'/A'rfam et le Tanine ne manquaient pas de reproduire les articles de certains journaux français qui, abusés par les mots patriarcats et Saint-Synode, épousaient le
point de vue turc au nom du principe de la laïcité.
Sans doute, la situation de fait était en contradiction avec les principes du régime parlementaire ; mais encore fallait-il que l'œuvre de fusion, si vivement désirée par le Comité, pour être sincère, s'accomplît sur un pied d'égalité. La presse de Stamboul, qui menait campagne contre les privilèges, négligeait de dire que la Turquie continuait de garder, sous le couvert de la fiction constitutionnelle, tout l'appareil de son gouvernement théocralique. Non seulement le sultan, en sa qualité de khalife, demeurait le chef de la religion dominante, mais son Cheikh-ul-Islam ne cessait d'assister au Conseil des ministres, en sorte que l'exécutif continuait à être dominé par l'autorité religieuse. Mais il. y avait autre chose. Non content de la majorité écrasante dont il disposait à la Chambre, le Comité « Union et Progrès n autorisait Kiamil-pacha, qui n'était qu'un instrument dans ses mains.à restaurer au profitdu grand vizirat le pouvoir personnel que le sultan avait dû tacitement abandonner. C'est ainsi que furent rétablis tous les pouvoirs visibles, y compris celui du Parlement, pour qu'un pouvoir