‹ Les Turcs, ce que fut leur empireChapitre 24 sur 31 · Ô LES TURCS · texte numérisé non relu

Ô LES TURCS

occulte les fît siens et pour qu'il en disposât en toute souveraineté. Il devenait clair, même pour les moins clairvoyants, que le soi-disant gouvernement constitutionnel n'était qu'un expédient pour tromper l'Europe et amorcer les éléments dissidents.

Celte constatation faite, les choses se passeront désormais à l'orientale. Plus de polémique, plus de récriminations. On s'est compris. Dorénavant, à la perfidie des manœuvres souterraines l'on opposera l'inertie des résistances sourdes qui sont dans la tradition. Sans en avoir l'air, chacun réintégrera ses anciennes positions. Alors rartilîcielle agitation des premiers jours s'évanouira. Plus de meetings, de discours, de drapeaux ; plus de programmes libéraux. Les chrétiens se prêteront au jeu constitutionnel, uniquement par esprit de soumission. Les écoles du soir se dépeupleront au milieu de l'indifférence générale, les « Ligues franco-musulmanes o se dissoudront faute de ligueurs. Plus de banquets ni de toasts à Péra-Palace. Les Kalems reprendront leurs légions de scribes qu'un instant on avait eu la pensée de licencier. Pouvait-on faire autrement ? Les femmes s'attroupaient sur le pas-

sage des minislres pour prolester contre l'injustice d'une mesure qui les privait de pain. Ne sommes-nous pas des musulmans comme vous ? leur criaient-elles. Et comme cet argument était sans réplique, l'on reprit tout le monde. Les espions eux-mêmes ralliés, au nouvel ordre de choses, trouvèrent moyen de faire apprécier leurs services.

Toute chose allait continuer comme auparavant. Sans tarder, la rancune jeune- turque déclanchait en province tout un système de persécution : assassinats, rafles de jeunes filles, conversions forcées. Au mois de janvier 1909 les Kurdes envahissaient des villages chrétiens qu'ils mettaient à feu et à sang. C'était un avertissement. Encore une fois, comme aux plus mauvais jours, chacun sentait peser sur la ville cette angoisse particulière qui, d'un instant à l'autre, au plus léger incident, en modifiait sinistrement l'aspect et la physionomie. Rien pourtant ne justifiait cette tension et tout aurait pu s'arranger, car TEurope ne demandait qu'à être trompée, et les chrétiens du pays qu'à vivre en paix. Le dépit turc était d'autant moins justifié que la caste dominante entendait garder

le monopole des emplois et des privilèges. Or, nul ne songeait à le lui disputer. Sans doute, les rayas recliigi) aient à la partie du programme qui mettait la langue turque à la base de l'enseignement secondaire supérieur ; ils n'en voulaient point pour toutes sortes de raisons ; mais ils étaient disposés à lui faire une place honorable dans leurs écoles. Le turc restait la langue de l'administration et gardait, de même que la religion, son caractère de domination. Bien mieux, ils se soumettaient sans murmurer non seulement aux obligations du service militaire, mais aux charges fiscales, arbitrairement renouvelées, dont le gouvernement sut l'entourer sous prétexte d'en alléger le poids. Ils acceptaient toutes les charges d'un régime qui, de jour en jour, aggravait sournoisement leur situation, déjà si précaire, de restrictions et d'iniquités. Vainement multiplièrent-ils les actes de loyalisme dans l'espoir qu'ils se calmeraient. Ainsi, dans la séance du 29 juillet 1909, on put voir des députés arméniens, grecs, Israélites monter à la tribune à propos des affaires Cretoises pour allirmer leur volonté de s'opposer à tout morcellement de territoire ottoman et cela avec une chaleur

de conviction qui souleva les applaudissements de la Chambre entière. Volontiers, ils se seraient accommodés du nouvel état de choses, si Tintransigeance jeune-turque ne s'était avisée de vouloir briser leur passé national, sans leur offrir aucune compensation .

Mais ce drame intime restait lettre close pour l'étranger. Gomment en aurait-il démêlé la ténébreuse complexité ? La presse européenne en était encore à applaudir les grands changements qui transformaient la Turquie en un Etat moderne. La France ne doutait point qu'elle n'y eut contribué par l'heureuse influence de ses idées. Les habitués du « café de la Jeune France », qui détenaient le pouvoir, ne se réclamaient-ils pas à tout propos des principes de 1789. C'est à peine si, pour ne point froisser leurs susceptibilités, l'on osait parler des taches du soleil levant. Les journaux les mieux informés ne pouvaient toutefois s'empêcher de relever le défaut d'harmonie subsistant entre les populations sauvages de l'Anatolie et l'esprit libéral des nouveaux gouvernants. Ce contraste les inquiétait visiblement ; mais ils se consolaient à l'idée que la solide organisation du Comité,

où fusionnaient toutes les forces vives du pays, aurait aisément raison de tout retour offensif de la réaction. Ils voyaient dans les succursales créées dans les lointaines provinces le fondement inébranlable du régime radical. On sait aujourd'hui quel a été le rôle des clubs d'Adana, de Bitlis, de Sivas, de Trébizonde, d'Erzeroum, noms à jamais sinistres. L'illusion aidant, nos publicistes voyaient dans le régime turc tout ce qui flattait notre amour-propre, sauf le pacte qui liait les diverses classes de la société turque dominées par le souci de ne rien laisser perdre de leurs privilèges et prérogatives résultant de la conquête.

Ajoutons que les dissidences qui ont pu se produire, et qui ont fait plus de bruit que de besogne, ne pouvaient d'aucune façon affecter cet état de choses. L'assassinat de deux ou trois journalistes appartenant à l'union libérale y ont promptement porté remède.

Nos compati iotes étaient d'autant plus portés à l'optimisme qu'on leur avait fait espérer un traitement ilc faveur dans la répartition des travaux qui, dans la pensée de tous, allaient transformer économiquement le pays. Des situations

ingénieusement choisies, avaient été accordées à certains d'entre eux. Ingénieurs aux travaux publics, conseillers aux finances. On leur réservait d'importantes concessions de chemin de fer en Albanie, en Arménie surtout, car c'est à l'alliée de la Russie, à la France, qu'on abandonnait la tâche de construire les lignes stratégiques qui devaient aboutir au Caucase. Ces entreprises leur étaient présentées, bien entendu, comme une compensation aux avantages accordés aux Allemands sur la ligne de Bagdad. Parallèlement et dans un esprit d'ironique impartialité, la Porte faisait appel aux lumières d'un second président à la Cour des comptes, M. Laurent, pour débrouiller le chaos de ses finances, tandis qu'elle réintégrait, sans bruit, von der Gollz dans sa mission de préparer larmée turque au rôle glorieux que les desseins paugermano-turcs allaient lui assigner. Après tout ce que l'on sait delà politique de Stamboul, il est aisé de deviner que la présence au Malié d'un haut fonctionnaire français, n'avait d'autre but que de relever le crédit de la Turquie dans l'estime de l'épargne française. Cela est si vrai qu'on se moqua de ses réformes et encore plus de ses exhortations

à l'économie. Ce qu'on voulait c'était le bon argent français si facile, si coulant, dont on avait le plus grand besoin. Mais les Jeunes-Turcs faillirent éprouver un grave mécompte pour leurs débuts ; car voilà qu'on s'avisa de vouloir contrôler l'emploi des fonds qu'on leur prêterait. On parlait de mettre fin à un abus déjà vieux, et qui consistait à demander à la France, d l'amie noble et désintéressée », les fonds nécessaires pour payer le matériel de guerre fourni par l'usine Kru pp . Ou voulut leur faire entendre qu'un emprunt ne devait être affecté ni à un emploi improductif, ni à une opération de remboursement. On demandait des garanties.

Le mot était inattendu et blessa au vif Tépidermc sensible des financiers du Comité. Ce n'était vraiuient pas la peine d'avoir fait la plus belle révolution qu il y ait jamais eu au monde pour se voir traiter de la sorte. Jetant son masque, la presse turque se répandit aussitôt en violentes injures contre la France : mais elles étaient si disproportionnées ces injures avec la cause qui les provoquait, si chaudes de rancune aigrie, si heureuses de se |)roduire, qu'elles trahissaient des dispositions préexistantes. Nul ne s'y trompa

de ceux qui savent que le Turc ne ménage son adversaire qu'aussi longtemps qu'il est retenu par la crainte ou l'inlérêt.

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