ESSAD
Rapport officiel de la Commission d'enquête d'Adana, limitant et désignant catégoriquement le degré de responsabilité et de culpabilité des organisateurs des Massacres.
Par notre dépêche du 30 mai 1325 nous avions signalé que par suite de l'enquête effectuée par notre commission dans le Djebel-i-Bereket l'ancien gouverneur (Mutessarif) dudit district, Assaf bey, avait fait connaître au peuple le contenu de la dépêche qu'il avait reçue de l'ancien gouverneur d'Adana, Djevad bey. Celui-là annonçait qu'il avait libéré les prisonniers d'Erzine, et les forçats de Payas, qu'il avait distribué des armes et des munitions à ces détenus libérés ainsi qu'aux paysans. D'autre part, alors que les habitants de Deurt-Yol, assiégés, lui demandaient du secours, il envoya contre eux la populace armée; cet ancien Mutessarif de Djebel-i- Bereket est le seul et principal coupable, ayant donné libre cours dans son district aux assassinats, aux pillages et aux incendies ; il a ruiné la population en laissant les massacres s'étendre.
Nous vous adressons ci-inclus une pièce de Fin-
struction, composée de 15 pages, et contenant nos interrogatoires, avec les réponses autographes d'Assaf bey; ainsi que les copies des télégrammes que le susdit sous-gouverneur a lancés au gouverneur d'Adana, au Ministère de l'Intérieur, aux Caïmakams de Hamidié, Bahdjé et Iskenderoun, à quelques autres Mudirs, aux divers commissariats, aux commandants des Rédifs, au directeur du fort de Payas, au commandant de la Gendarmerie de ce même fort, aux autres commandants de Gendarmerie des différents arrondissements. Des écrits de même sens furent également adressés par lui aux environs de la province même.
La lecture de ces copies vous prouvera d'une façon éclatante qu'Assaf bey est le principal coupable et qu'il faut le rendre responsable des pillages, incendies et massacres survenus dans le sandjak de Djebel-i- Béreket.
Assâf bey n'a pas pris en considération les pièces officielles qu'il avait confiées lui-même, avec son autographe, au procureur du Tribunal de première instance d'Ërzine. Les dites pièces exposaient qu'au commencement du mois de septembre 1908, un certain Nouh, boucher à Payas, parlant aux chrétiens, leur avait dit : « Vous n'avez plus que trois jours à vivre » ; de même un certain Silo, de la ville de Tchemechgadzak, disait: « Aiguisons nos haches î ». Là-dessus, les chrétiens commencèrent à se sauver de tous côtés.
Attendu que :
Assaf bey n'a pas non plus pris en considération la
lettre que lui avait adressée en date du 18 février 1324 le Caïmakam de Bahdjé, et qu'Assaf, à son tour, envoya au gouverneur d'Adana, avec une lettre datée du 19 février 1324 (1909). La lettre de ce Caïmakam de Bahdjé contenait des menaces de massacre contre les chrétiens de la part des musulmans.
Attendu que :
Quatre ou cinq jours avant les événements, Assaf bey envoya au gouvernorat général d'Adana une dépêche chiffrée faisant la description préalable des événements déplorables ultérieurs, ces événements n'ayant pas encore eu lieu : et portant en même temps des plaintes contre Ilmi effendi, chef de 1& correspondance, accusant celui-ci de fomenter une révolution entre musulmans et chrétiens.
Attendu que :
Tout en connaissant, comme le montre la susdite dépêche, les mauvaises intentions d'Ilmi, il l'a en voyé à Deurt-Yol le jour même des événements.
Assaf lança partout des dépêches tendencieusés et émotionnantes, accusant les Arméniens de Deurt-Yol d'avoir, pendant une sortie, tué une foule de musulmans, et pillé tant de villages islams, que l'on n'arrivait pas à envoyer à tous des secours immédiats ; et disant que si on ne les arrêtait pas, ils marcheraient sur la ville d'Adana. Or ces pauvres arméniens de Deùrt- Yol, loin de pouvoir tenter pareille sortie, étaient pendant ce temps assiégés par quinze à vingt mille pillards. Assaf aurait bien dû au contraire se souvenir qu'en réponse à la lettre du Caïmakam d'Osmanié, lui indiquant les arméniens de Deurt-Yol comm e
suspects et dangereux, il avait lui-même écrit, quelques jours auparavant, après une enquête sérieuse opérée à cet effet, que ces arméniens étaient entièrement innocents des accusations qu'on leur imputait !
Attendu que :
Assaf, faisant pleuvoir de tous côtés les dépêches demandant des secours urgents, a ainsi, par ses cris lamentables de « Au secours! », surexcité les musulmans.
Attendu que :
11 donna l'ordre de relâcher les prisonniers d'Erzine et les forçats de Payas, et leur fit distribuer des armes .
Il fit également distribuer des armes à la population musulmane, et démontra par son télégramme N° 123 du 4 avril 1325, la nécessité de fournir aux émigrés des fusils Mauser.
Attendu que :
Il avoue, par son télégramme N° 87, qu'il a fait marcher sur Odjakli, 50 à 60 hommes armés (1), et au nom des habitants d'Erzine et sous les signatures de Khatib Ali, Hadji Mehmed Agha Zadé Ali, Kara Moutapha Zadé Moustapha et Mufti Zadé Moustapha, il a adressé des dépêches fausses et tendancieuses à Hadji Hussein effendi, notable d'Osmanié, et à la population musulmane de cette ville, en faisant dire que depuis deux jours toute la population a été envoyée à Deurt Yol pour résister à l'attaque des
(1) OdjàMi est un village entièrement pillé et incendié.
arméniens et que les pertes subies de ce chef sont très nombreuses, que les arméniens de Hassan Beyîi se réunissent à ceux de Deurt-Yol. « Arrivez, dès le matin, à notre secours. »
Attendu que :
Par sa dépêche du 3 avril 1325, sub. N° 115, adressée au gouverneur et au commandant de Marache, et au gouverneur général d'Alep, il dit que tout le district de Djebel-i-Béreket étant sous le feu de la révolution, la province d'Adana se trouve également menacée ; dépêche qui servit à propager les troubles dans ces localités aussi.
Attendu que :
Il a demandé par dépêche au Gaïmakam et au commandant d'Osmanié, ainsi qu'à Hadji Hussein, notable de cette localité, l'envoi à Erzine de troupes de 2 à 300 hommes chaque, prises à Osmanié, à Harounié et à Hamidié.
Attendu que :
Par sa dépêche du 2 avril, N° 85, adressée aux Caïmakams d'Osmanié, de Hamidié et de Khassa, il a demandé l'envoi, de chacun de ces endroits, de 3 à 400 hommes de secours, et par son télégramme au Caïmakam de Khassa, du 4 avril, N° 121, il demande d'une manière urgente un secours de 4 à 500 hommes ; par un autre télégramme N° 122, du même jour, il dit : « Nous n'avons pas le temps de convoquer les rédifs, armez tous ceux que vous rencontrerez et envoyez-les nous d'urgence » .
Attendu que :
En date du 4 avril 1325, sub. N° 126, il a télégraphié au commandant militaire et au Caïmakam d'Os-
manié, en disant : « Les munitions sont épuisées, expédiez-nous de suite toutes celles que vous avez en dépôt ».
Attendu que :
Une autre dépêche N° 132, datée du 4 avril, aux autorités d'Adana et au Caïmakam d'Alexandrette, dit : « Les munitions des musulmans d'Odjakli, Uzeïtli et des autres villages environnant Deurt-Yol, sont épuisées : expédiez-en vite d'Alexandrette pour fusils Capakli, Martiny et Winchester ». 11 avoue donc ainsi quelle était la destination des armes et des munitions.
Le 4 avril 1325, une dépêche N° 127 au Caïmakam et au commandant d'Osmanié dit : « D'après les ordres du commandant militaire du Vilayet (Moustapha Remzi pacha), je vous ordonne de distribuer des fusils Mauser à la population ».
Attendu que :
Une autre du même jour, portant le N° 131, demande au Ministère de l'Intérieur et au Vali d'Adana de donner des ordres à qui de droit pour faire distribuer à la populace des fusils, qui se trouvent au nombre de plus de 400 au dépôt d'armes d'Osmanié.
Attendu que :
Par une dépêche du 4 avril, N° 133,- adressée au Vali d'Adana, ainsi qu'au Ministère de l'Intérieur, il disait indispensable de faire évacuer le fort de Payas, sous prétexte que les soldats préposés à la garde de ce fort n'avaient plus de munitions.
Attendu que :
Ce même jour, une dépêche N° 134, adressée au
Vali d'Adana et au Ministère de l'Intérieur, propose de faire distribuer des armes et des munitions aux condamnés se trouvant dans ce fort de Payas, et d'en former ainsi un bataillon important.
Le 8 avril un télégramme N° 138 communiquait au commandant militaire d'Alexandrette que les notables islams des villages ont reçu des munitions de guerre. Par contre, l'officier Mahmoud Hamdi effendi télégraphiait le même jour (N° 143) au commandant des réservistes d'Alexandrette, que cinq caisses de munitions ont été livrées à Kozetchli, cinq à Tchaïli, cinq à Odjakli, et cinq autres à Erzine : d'où il appert que ces munitions ont été distribuées aux villageois par les ordres mêmes d'Assaf.
Attendu que :
Par une dépêche N° 162 du 7 avril, Fuad bey, commandant de Yarpouz, a déclaré au commandant militaire d'Adana que des hommes armés et envoyés à Erzine se sont sauvés : et que onze de ceux qui étaient expédiés à Bahdjé se sont également sauvés ; d'où il découle que toutes les armes et les munitions ont été livrées aux pillards. Des faits semblables et cette conduite coupable démontrent qu'il est la cause des pillages, des massacres et incendies survenus dans le district de Djebel-i Bereket.
Dans la dépêche mentionnée ci-haut, N° 85 du 2 avril, par laquelle il demandait à certaines localités un contingent de 3 à 400 hommes, on trouve quelques mentions dignes d'attention, et qui ne laissent aucun 4oute sur l'influence que les fonctionnaires avaient sur la populace, soit pour faire commencer les atrocités,
soit pour les faire cesser ; car Àssaf bey invitait, par cette dépèche, les Caïmakams de Hamidié, Osmanié et Khassa à donner Tordre à la populace armée, de ne rien entreprendre sans instructions préalables des autorités ; de même que le 3 avril il â télégraphié sub. N* 109 au Câïmakam et au commandant d'Osmanié de préparer là populace et de la faire attendre ainsi armée et groupée.
Par ces derniers télégrammes on comprend à quel point les ordres des fonctionnaires officiels étaient influents, et voilà pourquoi le dit Assaf bey e$t si responsable.
Attendu que :
L'ancien gouverneur d'Adana, Djevad bey, n'a pas attaché d'importance à la dépêche d'Assaf bey qui l'avertissait que le chef de la correspondance, llmi effendi, tâchait de mettre en révolution les populations chrétiennes et islams, alors que cette dépêche était digne d'être prisé en considération.
Attendu que :
Il a de même considéré comme sans importance une dépêche du susdit llmi effendi l'avisant qu'Assaf bey formait un groupe de révolutionnaires. En outre le gouverneur général n'a pris aucune mesure pour empêcher les troubles, et s'étant rendu personnellement au district de Hamidié, il â ordonné au caïmacam d'empêcher la sonnerie des cloches de l'église arménienne, quand ce qu'il appelait « cloche » n'était qu'une lame de fer mince, de 10 à 12 centimètres de long sur 50 à 60 de large, que l'on faisait résonner en la frappant avec un marteau de bois (gotchnag), au moment des cérémonies religieuses. Lancer une
pareille interdiction pendant les fêtes de Pâques, indique que le gouverneur nourrissait de mauvaises intentions.
Attendu que :
Le gouverneur général n'a pas pris en considération les procès-verbaux et les pièces d'instructions que le Caïmacam de Hadjine avait envoyés au gouverneur de Kozan, lequel les avait remis à son tour au gouverneur général d'Adana, des mains duquel ils sont passés, avec une mention autographique, au substitut du procureur d'Adana(l).
Les dits procès-verbaux et pièces d'instructions constatent qu'après la proclamation de la liberté, Àhmet et Izzet, les deux fils de l'ancien mufti de Hadjine et Sabri effendi, juge d'instruction de cette ville, ont excité la populace et lancé des écrits séditieux, disant : Nous ne pouvons fraterniser avec les guiaours, nous ne serons jamais leurs égaux : la liberté n'est que pour eux. Ibrahim pacha, chef des Achirets Hamidiés, n'admet pas la Constitution ; massacrons les guiaours !
Attendu que :
La provocation de ces hommes est constatée par les dispositions et les témoignages d'Ali Ilmi effendi, mufti actuel de Hadjine, et de Caïtandji zade Mousta* plia Faïk effendi, de Yarpouzi zadé Moustapha effendi, et de Caïtandji zadé Mursel effendi, en date du 2 septembre 1324.
Attendu que :
Cette affaire est bien prouvée par une dépêche du
(1) Le gouverneur général ne peu prétendre avoir ignoré lesdits procès-verbaux !
Gouverneur général, datée du 13 octobre 1324, adressée au gouverneur de Kozan, ainsi que par la dépêche du 18 octobre, de l'Union et Progrès de Hadjine, adressée au comité de ce club à Adana.
Malgré que, de tous les côtés de la province, ainsi que du gouvernorat de Djebeli-Bereket, arrivaient sans cesse des dépêches et des lettres annonçant à l'avance les événements déplorables qui allaient se produire, le gouverneur général n'a cependant pris aucune mesure efficace pour prévenir la réalisation de ces projets sinistres et empêcher le mal en l'étouffant quand il en était encore temps.
Attendu que :
11 n'a pas fait arrêter non plus Arab Mahmoud, qui était condamné pour assassinat d'un arménien. Cet homme avait un passé odieux et s'était évadé de la prison d' Adana; il fut arrêté ultérieurement à Tarsous. (2) Djevad bey a provoqué les Islams en ne faisant pas arrêter un certain Ohannès qui au quartier ïosbaghi, avait, pour sa défense légitime, blessé deux Islams devant sa maison (l'un en est mort plus tard). 11 n'a pas non plus agi officiellement contre le rédacteur du journal lttidal y Ihsan Fikri efïendi, qui avait prononcé le 31 mars un discours provocateur.
Attendu que :
Le bruit ayant couru, ainsi qu'il est déclaré dans le rapport défensif de Djevad bey, que les Arméniens avaient tué deux hommes et deux femmes Jslams, le vali aurait dû, au moins par la voix des crieurs
(i) Il parait que, pendant que l'on instruisait son procès à propos de l'assassinat de cet arménien, on l'a laissé partir un mois et demi avant les massacres, en pleine Constitution.
publics, réfuter ces fausses nouvelles qui n'étaient lancées que pour augmenter l'émotion déjà existante, et qui étaient absolument dénuées de fondement.
C'est à ce moment-là que Cadri bey, commissaire en chef et actuellement président de la municipalité d'Adana, arrêtait plusieurs individus qui avaient ébruité de fausses nouvelles et que la populace arracha des mains de la police. Cadri bey ayant déclaré dans cette circonstance à Djevad bey que l'honneur et l'autorité du gouvernement doivent rester intacts, il n'attacha aucune importance à des observations si justes.
Attendu que :
La même chose se voit dans la réponse écrite de Chakir effendi, ancien président de la Cour d'appel d'Adana.
Attendu que :
Quelques chefs religieux s'étant réunis, allèrent la nuit chez le gouverneur, l'avertirent qu'une excitation dangereuse régnait parmi la population musulmane et le prièrent instamment de prendre à cet effet toutes les mesures nécessaires et d'une manière énergique. Djevad répondit qu'il avait déjà donné de# ordres ; mais non seulement il n'a pris aucune mesure, mais encore il laissa la populace se réunir et pénétrer même dans le palais du gouverneur général. 11 n'arrêta pas non plus les assassins de l'arménien Loutfik tué devant le gouvernorat. Il ne songea pas que cette situation était dangereuse et pouvait prendre de plus grandes proportions, ainsi qu'il arriva le mercredi suivant.
Attendu que :
Le mercredi matin, tous les fonctionnaires civils,
judiciaires, financiers ou autres jusqu'aux employés subalternes, s'étant coiffés d un linge ou d'un mouchoir blanc, il ne fit aucune attention à la signification de cet acte. Les chrétiens, voyant cette foule coiffée de blanc et armée de gourdins, comprirent qu'un danger les menaçait, et fermèrent leurs boutiques.
Attendu que :
Le gouverneur Djévad bey et le commandant militaire Moustapha Remzi pacha, au lieu de faire leur devoir en essayant de disperser la foule par la force armée, entreprirent au contraire de faire ouvrir les magasins des chrétiens et envoyèrent dans ce but vers le marché Abdulkader effendi et David effendi Ourfalian, membre de la Cour d'appel d'Adana. Quand ce dernier fut assassiné , ils ne recoururent pas aux moyens sévères ; il en fut de même pour le meurtre de Haroutioun effendi Chadriguian, membre de la municipalité, tué à la même heure dans le palais même du gouvernement, c'est-à-dire sous leurs yeux ; ainsi que pour les inscriptions placées sur les magasins du marché, et qui portaient les mentions « magasin islam » ou « magasin de guiaour », permettant ainsi de distinguer la religion du propriétaire.
L'ancien gouverneur général, Djevad bey et le commandant militaire d'Adana, ont donné une importance particulière aux dépêches tumultueuses de Djebel -i-Béreket, dont nous avons expliqué la teneur. Ils ont accepté comme vraies les dépêches qu'on leur lançait le même jour de plusieurs côtés, d'endroits distants les uns des autres d'un ou deux jours, et comme il est évident qu'une même personne ne pourrait se trouver en même temps dans plusieurs
lieux différents, il n'y a aucun doute que ces dépêches n'aient été dénuées de fondement et sans aucune importance. Il y était dit que : « Gueukdérélian arrive, est arrivé, à notre village, à notre ville, avec 1.500, 2.000, 3.000 cavaliers; il a attaqué notre ville, les pertes sont nombreuses. »
Le gouverneur général et le commandant militaire n'ont pas eu assez de clairvoyance pour prendre des mesures efficaces et empêcher la répercussion des événements d'Adana, au moins dans les autres parties de la province.
Attendu que :
Malgré plusieurs dépêches formelles, par lesquelles le gouverneur de Mersine télégraphiait d'interrompre d'urgence la circulation des trains d'Adana à destination de Tarsous et de Mersine, en vue d'empêcher les pillards et les malfaiteurs de saccager la localité; le vali et le commandant n'ont pas fait cesser le mouvement des trains et ont été par conséquent la cause des désordres qui ont eu lieu à Tarsous.
Attendu que :
Ils ont montré une négligence blâmable, en ne refusant pas et ne rejetant pas, après réprimande-, le projet et la proposition insensée du gouverneur de Djebel-i-Béreket, d'armer la populace. 11 est incontestable que disperser les groupements aurait été en effet bien efficace, quand bien même quelques individus seraient tués, parmi ceux qui attaquèrent les dépôts et enlevèrent les armes qui s'y trouvaient. L'honneur du gouvernement et la discipline militaire réclamaient un châtiment exemplaire, il ressort donc qu'en cette occasion, on a fermé les yeux
Hareutieun Effendi Mestidjian
Signataire du rapport sur les événements d'Adana.
surtout, pendant que la foule dévalisait les dépôts d'armes.
Attendu que :
Ainsi qu'il est écrit dans la dépêche du gouverneur de Djebel-i-Béreket, n° 127, adressée le 4 avril au caïmacam et au commandant d'Osmanié, la distribution des fusils Mauser à la populace s'est effectuée sur les ordres du commandant militaire.
Attendu que :
Les soldats ottomans venus à Adana le 12 avril, dans le but d'y assurer la tranquillité, ont été trompés par le gouverneur et le commandant militaire, qui leur ont fait croire que les arméniens avaient déchargé des armes sur le campement militaire du haut du clocher de leur église. Ils ont ainsi provoqué un second massacre, plus terrible encore que le précédent. Nous étant rendu sur les lieux, en compagnie des effendis députés, envoyés par la Chambre, nous sommes montés au point culminant du clocher de cette église et après longue vérification, nous avons constaté qu'entre le campement militaire et l'église se trouvait le quartier musulman établi sur la plus haute colline de la ville ; il était donc impossible d'apercevoir du clocher le campement des soldats, et vice versa.
Attendu que :
En poursuivant notre enquête à cet effet, nous sommes allés au campement militaire et nous y avons interrogé, en présence même du commandant en chef, Mehmed Ali bey, les officiers des soldats arrivés le 12 avril à Adana. En réponse à nos questions, ils nous ont montré la fenêtre d'une maison musulmane
d'où l'on avait tiré plusieurs coups de revolver sur le campement des soldats venus le 12 avril.
Cela prouve que le bruit des coups de feu tirés par les arméniens du haut du clocher sur le campement, était répandu dans un mauvais but, pour tromper et exciter les soldats. C'était le devoir du gouverneur général et du commandant militaire de rectifier la fausse nouvelle et de calmer la surexcitation nerveuse des soldats, conséquence naturelle de ces propos. Ils n'ont cependant rien essayé, ni rien fait.
Attendu que :
On a constaté, au compte-rendu du n° 33 du journal Ittidal d'Adana, en date du 7 avril, un article qui excitait les lslams contre les arméniens sous le titre « Une terrible révolution » et portant la signature d'Ismaïl Séfa, et d'autres articles avec l'entête « Les troubles », signés lhsan Fikri. Le gouverneur général et le commandant militaire auraient dû publier de suite une déclaration détruisant l'influence pernicieuse de ces articles ; mais ils n'ont rien fait du tout. L'ancien commandant de la police d'Adana, Hussein Daïm bey (1), qui n'a plus de situation officielle et dont le mauvais passé est connu, soit par humanité, soit plutôt pour empêcher que ses immeubles ne soient atteints, a protégé à lui seul tout son quartier et a réussi ainsi à sauvegarder la vie et les biens des hall) Du temps de Nazim pacha, ex-ministre de la Police à Constantinople, Hussein Daïm bey avait été pommé inspecteur des corps de garde (Garacols) et collait des accusations mensongères sur les murs de la ville pour faire arrêter les passants innocents et les conduire eu prison. A la suite des démarches faites par M. Gambon, ambassadeur de France, il a été exilé avec plusieurs de ses pareils.
bitanls. Cela prouve que si le gouverneur général et 1,0 commandant militaire avaient eu quelque velléité d'empêcher les troubles, ceux-ci ne se seraient pas produits; mais c'est justement ce qu'ils n'ontpas fait.
Attendu que :
Le gouverneur général, dans ses nombreuses dépêches aux faubourgs et aux divers districts de la province, a ordonné « qu'il était nécessaire de protéger les sujets étrangers. »
Par toutes ces considérations sus-mentionnées, il est impossible de ne pas reconnaître comme responsables des douloureux événements d'Adana et de ses alentours, le Gouverneur général, le Commandant militaire, Ismaïl Sefa effendi et Ihsan Fikri effendi. Ees copies des télégrammes du gouverneur général et du commandant militaire, ci-incluses, sont déjà une preuve éclatante de leur responsabilité et culpabilité.
Bagdadizadé Abdulkader effendi, qui a été amené de Bagdad à Adana par Mahmoud Nedim pacha, a avancé en grade grâce à la protection de Tahsine effendi, premier secrétaire de l'ex-suHan et du chambellan Faïk effendi; son fils Mehmed effendi, toujours grâce à la protection des mêmes personnages, a été promu à Constantinople au grade de président du cercle municipal de Canlidja ; un des rédacteurs du journal Ittihad-i-Osmanié de Beyrouth, Ahmed Adil Arslan bey, a été amené à Adana pour rédiger des articles contre les arméniens, leur attribuant la responsabilité des événements : et il a reçu pour cela une livre turque par jour. 11 a également publié des articles dans le même sens dans le journal Le Réveil, imprimé en langue française, et a touché de ce chef
une somme de 50 livres des mains de Bochnak Salih effendi.
Salih effendi et Abdulkader effendi ont entouré leur tête d'un turban avant les événements, ce qui est prouvé par le témoignage de Sava effendi, employé de la suite du gouverneur général d'Adana, malgré qu'il ait reçu son diplôme à l'Ecole Civile.
Les susdits Abdulkader et Bochnak Salih, circulaient à travers la ville, à cheval, en compagnie de leurs complices, tous armés, et ils sont regardés comme les meneurs de ces terribles massacres, ainsi qu'il est confirmé par tous les chefs religieux, et par des gens de nationalités étrangères et absolument impartiaux.
La solution à donner aux circonstances relatées dans le présent compte-rendu dépendent de la volonté de votre Altesse.
Le 22 Djemazi-ul-Akher 1327 et 27 juin 1325.
Les Membres de la Commission d'Enquête d'Adana :
L'Inspecteur* judiciaire de Salonique,
Haroutioun Mostidjian.
Le président du Tribunal de Première Instance du Conseil d'Etat,
Faïk.
Extrait du rapport de Babiguian Efîendi, député
Nous avons eu le bonheur d'obtenir, par l'entremise d'un de nos correspondants de Constantinople, un extrait du rapport de l'honorable député M. Hagop Babiguian, envoyé à Adana par la Chambre Ottomane en mai 1909 .
Nous donnons ci-dessous la traduction des principaux passages de ce rapport :
« Chacun est libre d'avoir une opinion, de montrer le fond de sa pensée et de ne rien cacher de la vérité. Je dirai donc toute la vérité, et répéterai franchement, audacieusement même, ce que j'ai vu et appris...
Dès l'âge de dix-huit ans, je me suis trouvé mêlé à divers troubles en Bulgarie et en Herzégovine, j'ai vu bien des choses, j'ai assisté aux massacres de Kirk-Kilissé, près d'Andrinople ; mais je n'ai jamais rien vu de pareil aux massacres et aux dépradations qui ont eu lieu dans le vilayet d'Adana. Ils ont surpassé en horreur tout ce qui a pu se produire au temps d'Abdul-Hamid ; car sous le régime de celui-ci on suivait au moins un certain ordre, on ne touchait pas aux vieillards, aux infirmes, aux femmes et aux enfants, le pillage n'atteignait pas ce degré extrême, et les pertes n'étaient point si énormes. Tandis qu'à Adana, on a brûlé les malades et les blessés ; tout ce qui était du sexe masculin et au-dessus de 12 ans a été exterminé, à Missis, Hamidié, Bahdjé, Osmanié,
Hassan Beyli. Tout a été brûlé ; des femmes, des enfants de six ans ont été blessés ; toutes sortes d'actes immondes ont été commis. Ainsi à Tarsous, deux vieilles femmes de 60 ans m'ont elles-mêmes affirmé avoir été violentées, ainsi que quatre petites fillettes de 8 à 10 ans ! En présence d'Essad bey, mutessarif de Mersine, et d'autres personnages officiels, nous avons obtenu d'une sage-femme un rapport établissant que ces femmes et fillettes ont été cruellement violentées. Dans la salle d'hôpital établie par la femme du consul d'Angleterre, se trouvaient de nombreux petits enfants horriblement blessés et nous avons pu les entendre gémir.
On nous a assuré que le lendemain du début des événements, avis a été donné à la populace de ne pas toucher aux Grecs ; mais il y a eu tout de même des massacrés parmi ceux-ci
Pertes. — D'après les résultats de mon enquête, les pertes d'hommes se sont élevées â 25 ou 30000. Le gouvernement donnait officiellement les chiffres de 1500 chrétiens et 1900 musulmans ; mais il a fini par reconnaître 6000 victimes pour la ville seule d'Adana. On a eu recours à tous les moyens pour cacher le nombre des chrétiens massacrés : les prêtres, curés et moukhtars des diverses localités, qui seuls auraient pu en donner une idée exacte, ont tous été tués. A Hamidié, d'après lés rapports des consuls et des correspondants de journaux, les victimes se sont élevées à 2000 ; mais là aussi les prêtres ayant été massacrés, on ne peut évaluer exactement le chiffre des morts ; beaucoup de terrassiers et de journaliers, qui étaient venus de diverses localités pour y trouver du travail, ont disparu aussi dans là tourmente.
50000 paysans, pour le moins, étaient venus de Mossoul et d'ailleurs pour le labourage ; et l'enquête a établi qu'au minimum lès 20000 étaient des arméniens.
Au cours d'une conversation, le vali actuel d'Adana, Zihni pacha, m'a dit qu'il existait 13500 arméniens dans la ville, et que par conséquent il ne pouvait y avoir 15000 victimes. Il oubliait qu'un jour auparavant, il m'avait avancé que des 12000 ouvriers arméniens campés sous des tentes du côté de la gare, il en avait déjà congédié 10000 et les avait renvoyés dans leurs foyers. Quand je lui rappelai cela, il cessa la conversation : car il est avéré que 10000 au moins de ces colons, attaqués en route, à l'improviste, et se trouvant sans défense, ont été tués et assommés.
Trois mille habitants de Hadjine, venus également du côté d'Adana pour y gagner leur pain, ont disparu à jamais.
D'après moi, les victimes sont sûrement supérieures à 20000 ; pour avoir un chiffre plus exact il faudrait une enquête minutieuse qui demanderait beaucoup de temps et de recherches...
Les pertes matérielles, exposées par Zihni pacha, s'élèvent à 96000 livres, mais je suis persuadé que même en ajoutant un zéro à la droite de ce chiffre, on se trouverait encore au-dessous de la vérité. Le notable syrien Ilias Turcmène à lui seul a perdu pour plus de 30000 livres d'immeubles ! Dans le caza de Bahdjé, s'il fallait reconstruire les mille maisonnettes détruites, à raison de 25 livres (575 frs) seulement pour chacune, il faudrait déjà 25000 autres ivres : et en réalité ces maisons valaient de 250 à 500 livres chacune, pour le moins. Ce qui démontre
le peu d'exactitude de la statistique soumise. Les immeubles incendiés, rien que dans la ville d'Adana, étaient assurés pour 750000 livres, ce qui confirme en moi la certitude que la totalité des pertes éprouvées ne serait pas en réalité inférieure à trois millions de livres turques.
Les massacres ont commencé le mercredi 1/13 avril et leur durée a été de trois jours consécutifs ; le dimanche 12/25 ils ont repris à 10 heures du soir à l'arrivée des soldats de Roumélie, et n'ont pris fin que le mardi suivant
Les Turcs ont attaqué les quartiers des arméniens ; ceux-ci n'ont donc tué des turcs que pour se défendre contre leurs attaques : ce qui prouve que les arméniens ne se sont pas insurgés et ne sont pas allés attaquer les turcs dans leurs quartiers ! Ceci montre d'une manière certaine qu'il s'agissait d'une organisation armée préméditée, pour massacrer les chrétiens sans merci
Djevad bey a prétendu ne pas avoir une milice suffisante pour arrêter ce mouvement populaire ; mais cela n'est point vrai, car avec de la bonne volonté il aurait bel et bien pu empêcher ces scènes sanguinaires. Comment se fait- il en effet qu'un certain Osman bey, habitant le quartier arménien, ayant envoyé au Vali Djévad bey uue lettre cachetée, les massacres cessèrent immédiatement dans ce quartier? Cela prouve que les autorités étaient de connivence avec la populace et qu'elles pouvaient arrêter le mouvement aussitôt qu'elles le voulaient !
Le prétexte du second massacre du 12/25 avril fut une prétendue attaque, par les arméniens, des soldats arrivés de Roumélie. Ceux-ci se ruèrent sur le quar-
tier arménien, le feu et le pillage recommencèrent de plus belle. Notre enquête nous a prouvé que du quartier arménien, le camp des soldats était absolument invisible; les coups de feu tirés sur celui-ci sont partis d'une maison turque située sur une colline, et le bruit d'une attaque faite par les arméniens, faussement répandu par des séditieux, n'était qu'un stratagème pour laisser retomber sur ces arméniens inoiïensifs la responsabilité des événements... Nous ne sommes pas tombés d'accord sur ce point avec mon collègue Youssouf Kemal bey ; il penchait plutôt à croire que les arméniens avaient tiré de ce quartier sur les soldats, tandis qu'il est prouvé qu'à cet endroit il n'existait plus d'arméniens depuis les premiers
massacres du 1/13 avril
11 est avéré que les arméniens ne possédaient ni bombes, ni dynamite, et que c'est là une calomnie lancée par le Vali Djévad bey (1) à la face de cette nation, pour cacher toutes les atrocités commises par ses hordes sauvages... Des femmes, des enfants furent mutilés, transportés dans des édifices où on les brûlaient tout vivants ; on éventra des femmes enceintes pour en arracher le fœtus... Pure invention également, l'existence à Nadjarli (2) de deux canons fabriqués par les arméniens à l'aide de conduits d'eau, etc. etc. Tout cela est destiné à faire croire à l'insurrection des arméniens, et à justifier autant que possible les actes sauvages de la populace, encouragée par les autorités... Djévad bey prétend que 12000 armes ont été introduites à Àdana etachetées parles arméniens. Certes ceux-ci aussi se sont servis
(1) Voir le rapport de Djévad Bey.
(2) Nadjarli, petit village tout près de Deurt-Yol.
d'armes, mais la plus grande partie de celles qui ont été introduites, a été distribuée à la basse classe musulmane (1)...
Les arméniens avaient-ils le droit de porter des armes ? Je pense que cela est hors de doute, tout homme pouvant être armé pour sa défense. Aussi bien que les islams, les arméniens pouvaient l'être ; et cette race, tant de fois massacrée et décimée, avait même plus que toute autre, le droit suprême de s'armer pour sa défense... Si le gouvernement désarmait tous les éléments du peuple, l'arménien le serait naturellement aussi; mais malheureusement, il est seul à être désarmé, alin de pouvoir être facilement attaqué par les autres et égorgé comme un mouton ! . . .
11 n'existe rien qui puisse prouver ni même faire naître l'idée d'une insurrection de la part des Arméniens d'Adana ; Ils ont au contraire été sacrifiés aux manœuvres des réactionnaires
Les massacres d'Osmanié, Hamidié, ïarsous, Deurt-Yol, Hadjine et des autres localités sont les corrolaires et l'image en raccourci, du mouvement d'Adana. Le même commandement les a tous fait naître ; et ce mouvement populaire artificiel, dirigé partout par le même chef, s'est produit à la suite d'un faux bruit répandu : « Les arméniens vont nous massacrer ». En voici une preuve : Le gouverneur de Djébeli-Bereket, Assaf bey, télégraphiait le 2/15 avril : « Deurt-Yol marcherait sur Adana et Osmanié », mais cette nouvelle est controuvée ; alors que par une dépêche de même date il avisait Osmanié et le vilayet, que l'Achiret de Tadjirli marchait sur Deurt-Yol. Les
(1) Etudier le rapport du consul anglais M. Doughty-Wyliè et les lettres de M m,) Doughty-Wylie.
LES TtJRCS ONT PASSÉ LA..
télégrammes lancés d'Adana à Osmanié et à Hamidiè disent que les événements furent accomplis par des islams non originaires du vilayet; Âssaf bey, par une dépêche du 3/16 avril au Ministère de l'Intérieur, disait : « Les fedaï (volontaires) de Hassan Beyli et de Zeitoun réunis, menacent de venir jusqu'à Adana en dévastant tout le Liva » , et aussitôt après il télégraphiait de nouveau au Ministère et au Vilayet, le 4/17 avril, pour demander la permission de licencier les 400 condamnés enfermés dans le fort de Payas, et de les armer, à l'aide d'armes et de munitions venues des dépôts d'Alexandrette, afin d'en former un bon bataillon. Il ressort de cela que son but était de lancer tous ces forçats au massacré contré les arméniens
On racontait à Hamidiè qu'un prélat arménien avait tiré sur un certain Àrslan béy et qué ce fût le commencement des massacres. Mais notre enquête nous a prouvé que cette nouvelle aussi était faussé : car ce prélat s'était reridu tout seul auprès des autorités, pour l'achat d'un terrain de quarante livres turques, et c'est là qu'il fut assommé. Nous avons appris cela de témoins dignes de foi, tels que M. Sàbatier, industriel français, et Abdul-Khalik, honorable musulman de Hamidiè même (1)
Je tâcherai de prouver par ce qui suit, que le but du massacre était l'anéantissement des arméniens et des chrétiens.
(1) Justement Djévad Bey écrivait tout à fait le contraire, en accusant ce prêtre d'avoir tiré le premier Coup âe feu, et comme preuve il apportait lé témoignage d'un français M. Pons. Est-ce vrai que ce français ait pu témoigner ainsi, quand M. Sàbatier et d'autres personnes dignes de foi établissent le contraire ?
Le soir du 14/27 avril, après les seconds massacres, des gendarmes conduisaient les rescapés arméniens en dehors de la ville pour les caser sous des tentes, en plein air; à ce moment, Tare de triomphe de la Constitution, élevé devant le palais du gouverneur, fut brisé à coups de hache par les soldats et les gendarmes, aux cris de « Vive le Sultan Abdul-Hamid », « A bas la Constitution », aux applaudissements frénétiques de la foule, et en présence de toutes les autorités civiles et militaires
CONCLUSION. — J'ai hésité longtemps avant d'écrire tout ce que j'avais vu et appris, craignant de froisser les sentiments d'amour-propre des islams ; mais après mûre réflexion, je me suis décidé à dire toute la vérité, pensant que les actes commis par la populace ne peuvent blesser une nation dans son essence même, parce qu'elle n'est pas responsable des menées de gens pervers ; de plus, la religion musulmane même prescrit de dire toujours la vérité en toutes choses. C'est pourquoi je me suis décidé à ne rien cacher des vérités qui m'ont été révélées par mon enquête, et à ne dissimuler en rien mes convictions personnelles sur le mouvement sanguinaire d'Adana.
' Je ne pense pas que la publication de mon rapport soit de nature à troubler la confraternité entre les divers éléments, et je suis pleinement convaincu que cette folie meurtrière ne peut se renouveler. 11 était naturel sous le régime tyrannique, de cacher toute vérité, et c'est en laissant ainsi les plaies ouvertes et sans soins, que l'on a provoqué la gangrène. Le
temps est venu de les montrer au grand jour et de penser à les cicatriser (1).
[Signé: Hagop Babiguian.)
Constantinople, le 25 mai 1909.
Rapport présenté par la Cour Martiale d'Adana en juillet 1909.
On doit chercher les causes et les mobiles des événements d'Adana dans le passé. Bahri effendi (ex-pacha), ancien gouverneur général de ce vilayet, n'a jamais cessé ses persécutions et les hobereaux du pays, gens ignorants en général, non seulement n'ont jamais protesté contre la conduite de ce tyranneau, mais par contre ils ont trouvé leur compte pour s'enrichir.
Les arméniens se soumettaient bon gré mal gré sous l'ancien régime à toutes les exigences de leurs tyrans. Un certain nombre d'Arméniens qui nourrissent des idées séparatistes, avaient cependant facilité l'installation d'un grand nombre de leurs coreligionnaires dans cette ville qui présentait des conditions propres à faciliter leur but, d'autant plus qu'Adana peut être considérée comme une ville presque maritime.
(1) Le député H. Babiguian est mort subitement à Constantinople quelque temps après son retour d'Adana, avant d'avoir pu faire la lecture de son rapport devant la Chambre ottomane. Son rapport n'a pas été lu et celui de son collègue Youssouf Kemal Bey n'a pas vu le jour non plus. Pourquoi les avait-on envoyés enquêter à Adana, si l'on ne devait pas donner suite à leurs rapports ?
La quantité d'armes introduites par les Arméniens après la proclamation de la Liberté est extraordinaire. La ville de Beyrouth avait l'aspect d'un grand dépôt d'armes. On en expédiait continuellement à Adana et environs.
Les arméniens séparatistes avaient éprouvé un peu de déception en voyant le rapprochement des Anglais et des Turcs.
Bien que les musulmans aient commencé après le mois de juillet 1908 à fraterniser avec les non-musulmans, ils ont méprisé les comités Hintchak, Trochak et Tachnak. Ils croyaient que ceux-ci poursuivaient un but spécial en créant des clubs dans toutes les villes de la province.
Mais l'une des causes principales des troubles a été sans contredit la mollesse des autorités.
Après les premières lueurs de la liberté, les comités arméniens d'Europe de leur côté commencèrent à réveiller dans l'esprit des arméniens l'idée de l'autonomie et dans ce but ils distribuèrent des anecdotes, des gravures et des armoiries se rapportant à l'histoire arménienne.
Le principal instigateur de tout cela était Févêque Mouchegh, actuellement en fuite.
Ainsi s'accentua de plus en plus la tension entre les arméniens et les musulmans et des incidents se produisirent de temps à autre, qui devaient aboutir aux événements douloureux d'Adana.
lhsan Fikri, exilé sous l'ancien régime à Diarbékir, transféré plus tard à la forteresse de Payas et finalement installé à Adana, où il s'est marié, avait travaillé par tous les moyens à devenir un fonctionnaire du gouvernement et finalement avait réussi h. m Mm
nommer directeur de l'école des Arts et Métiers d'Adana.
Ayant été destitué après quelque temps, lhsan Fikri s'est livré à l'exécution de toutes sortes de machinations contre ceux qui n'avaient pas servi ses intérêts, en même temps pour ébranler la situation du gouverneur général Djéval Bey, qui en ce temps là ne lui faisait pas bon accueil, lhsan Fikri a fait même placarder des affiches accusant le Vali d'incapacité. 11 entreprit d'organiser un meeting pour protester contre la conduite du gouvernement local.
Mais une contre partie s'organisa avec l'intention de déjouer le plan d'ihsan Fikri et de ses acolytes. Cette contre partie était compqsée de Bekdji-Bachi Mehpaed, Khalil Tchaouche, etc. Plus tard, les deux partis craignant des suites fâcheuses abandonnèrent Fidée des meetings.
Dans toutes ces affaires et surtout dans celle des coups de revolvers et de fusils, les autorités ont montré une faiblesse extraordinaire et impardonnable. Cependant les arméniens arrêtés pour avoir tiré des coups de feu en l'air (à l'occasion des fêtes de Pâques) étaient libérés rapidement, tandis que les turcs arrêtés pour le même motif étaient emprisonnés. Entre temps les marchands d'armes, daps leur intérêt personnel, racontaient aux arméniens et aux musulmans séparément, qu'ils allaient être massacrés.
Sans compter ce qui passait en contrebande, on a introduit ainsi à Adana par les ports de Mersine et d'Aïexandrette 12.800 fusils.
Entre temps un musulman était tué par un arménien et celui-ci était caché par ses coreligionnaires*
arméniens le refusent, en disant qu'ils ne pourraient livrer l'arménien sans qu'on leur remette aussi un musulman qui précédemment avait tué un arménien.
Le soir du 31 mars (13 avril) un certain Mahmoud tire un coup de revolver à Tépé baghi.
La ronde militaire veut l'arrêter. Elle en est empêchée par une foule de 500 musulmans qui se ruent sur la patrouille, en demandant pourquoi on ne veut pas également arrêter les arméniens.
Le lendemain d'autres musulmans emprisonnés sont libérés par la populace et par le directeur de la police.
Après ces incidents les musulmans armés commencent à se promener dans les rues et à organiser des manifestations anti-gouvernementales ; un musulman est alors tué par un arménien. Pendant toute cette effervescence les arméniens qui étaient déjà excités par des représentations, sortent également armés dans les rues.
Le gouvernement avait appelé sous les armes les rédifs et comme les soldats sortant des dépôts militaires, faute d'uniforme, portaient toujours leur costume civil on ne parvenait pas à distinguer les soldats des civils. Là dessus la population en général croyant que le gouvernement avait autorisé officiellement les massacres des Arméniens, se rue sur le dépôt, s'empare des armes et des munitions et elle exécute des atrocités qui font frémir et pleurer la cour martiale. Les autorités pendant ce temps nont cherché qu'à sauver leur propre vie; tous se sont éclipsés ; on a emprisonné une foule d'arméniens comme étant des perturbateurs.
Voilà quelle fut l'attitude du gouvernement. Quant
à la cour martiale elle a jugé et condamné quinze personnes musulmanes ou non musulmanes dont la culpabilité a été établie et elles ont été exécutées (1).
Il existe encore 7 à 800 personnes qui sont aussi criminelles que celles pendues. Aussi, si l'on doit punir tous ceux qui se sont rendus coupables de viols et de toutes sortes de crimes ordinaires, il faut juger encore 10 à 15.000 individus. Et s'il faut punir tous les crimes, on doit punir tous les habitants du vilayet.
Les Arméniens et le Gouvernement
CIRCULAIRE GRAND-VÉZ1RIELLE ADRESSEE AUX AUTORITES PROVINCIALES A PROPOS DES EVENEMENTS d'aDANA
On connaît les efforts déployés par une partie de ia communauté arménienne lorsque des actes d'oppression et de tyrannie se pratiquaient dans l'administration gouvernementale. Ces efforts, de quelque façon qu'ils se soient déployés, ne sauraient en principe être blâmables, puisqu'ils étaient accomplis dans l'unique but de se délivrer d'un joug devenu insupportable et d'un gouvernement despotique. Bien au contraire les Arméniens ont donné des preuves de leur attachement sincère à la patrie ottomane en contribuant de fait aux efforts déployés par la nation pour obtenir la Constitution.
C'est surtout après l'octroi de la Constitution que, convaincus que ce serait folie de suivre toute autre tendance politique, ils ont concentré leurs efforts pour
(1) Lire l'ouvrage très intéressant « Arméniens et Jeunes Tares », massacres de Ciîicie, par M. A. Adossidès, édition P.-V. Stock, Paris. Parcourir surtout les pages 30 à 93.
travailler d'an commun accord au bien-être de la nation, en reconnaissant que le salut et le bonheur qu'ils désiraient, ne sauraient être obtenus que par un attachement fidèle et dévoué au gouvernement constitutionnel ottoman. En conséquence, la mauvaise opinion conçue par ceux qui ignorent la vérité, et d'après laquelle la communauté arménienne entretiendrait des visées politiques blâmables, n'a certainement pas sa raison d'être.
Pour ce qui est de l'origine des événements déplorables d'Adana, les conclusions des enquêtes effectuées à ce sujet par des commissions spéciales et les circonstances dans lesquelles ces faits déplorables se sont déroulés ont démontré que la nation arménienne constatant que, même après l'octroi de la constitution des efforts avaient lieu, comme au temps de Fabsolutisme, pour détruire les sentiments de fraternité, a formulé des plaintes qui ont été l'objet d'une fausse interprétation de la part des naïfs. Et la populace qui, jusqu'alors ignorait le nom et le programme des comités Tachnaktzoutioun et Hintchak, voyant leurs membres se montrer spontanément au grand jour s'est fait des illusions et a formé des suppositions sans fondement, a provoqué des interprétations erronées. Le contre-coup de ces interprétations a fait répandre la terreur parmi les arméniens, ce qui a donné lieu à des méfiances et malentendus mutuels.
Dans de telles circonstances le devoir des autorités locales était de découvrir l'origine de ces malentendus, de rapprocher les différents éléments, de supprimer la méfiance mutuelle et de rétablir et d'assurer l'union et la fraternité*
par une inertie déplorable ont gardé le silence, ce qui a d'un côté aggravé la situation et les malentendus, et de l'autre côté a donné à la populace l'occasion de prendre une attitude irrespectueuse vis-à-vis de la force gouvernementale. C'est ainsi que les événements déplorables ont éclaté pour la seule raison que les fonctionnaires n'ont pas accompli, dès le début, leur devoir avec dévouement et abnégation. Autrement, il est incontestablement établi que la nation arménienne ne s'est point écartée du dévouement dont elle a toujours fait preuve, vis-à-vis de l'Empire Ottoman.
En jugeant d'après cet état de choses, les vrais instigateurs et ceux des fonctionnaires qui ont manqué à leur devoir seront naturellement punis conformément aux lois. Seulement dans certains endroits on s'aperçoit avec un vif regret que des hypothèses imaginaires et sans fondement se produisent ; hypothèses qui sont contraires aux relations séculaires et à la sincérité des sentiments fraternels, nécessaires au maintien de la bonne entente des différentes races qui sont unies par des liens d'intérêts naturels.
Afin de supprimer toutes ces suppositions et ces doutes vous devez arrêter toutes les mesures nécessaires pour amener le bien-être et le bon accord parmi tous les sujets ottomans sans aucune distinction de race et tâcher de renforcer la sincérité du patriotisme qui est une nécessité absolue de la Constitution. Le 8 août 19Q9.
22 Rédjeb 1327 de l'Hégire.
Le grand-vizir : Hussein Hilmi. (1)
(1) Le grand h vizir Hussem Hilmi Pacha a donné sa démission vers h fin de décembre iW et U a été remplacé pa? $ t I. ïhkU Pmlm
FAUTEURS PRINCIPAUX MIS A L'iNDEX PAR UNE LISTE ADRESSÉE OFFICIELLEMENT AU PATRIARCAT ARMENIEN, PAR LES ENQUÊTEURS, l'àBRE KEVORK ARSLANIAN ET SARKIS EFFENDI SOUINE, ENVOYES EXPRESSÉMENT A ADANA.
Assaf Bey, le gouverneur de Djébel Bereket.
L'Ancien gouverneur d'Adana, Djévad Bey.
L'Ancien commandant militaire d'Adana, Moustapha Remzi Pacha.
Babanzadé Abdulkader et son fils Abdulrahman. Guerguerli Ali Efïendi.
Ihsan Fikri, rédacteur du journal Ittidal d'Adana.
Dabbaghzadé Hadji Ali et son fils Raghib.
Déli Mahmoud Oglou Hassan.
Zor Ali, commissaire de Police d'Adana.
Hussein Daïm, ancien colonel à Adana.
Bosnali Salih et Mehmed.
Pamoukdji Murtéza et son fils.
Baïrakdarzadé Echraf Bey (officier de Santé).
Yazmadji Khatibi (Hodja).
Karamehmed.
Moustapha (1 er secrétaire de la mairie d'Adana), et enfin divers autres noms plus ou moins secondaires à la suite de cette liste.
— Après trois mois et demi d'attente dans l'anxiété troublante, enfin le 16 juillet 1909 ces personnages ont été arrêtés et jugés par devant la Cour martiale d'Adana. Il y a eu différentes sentences plus ou moins légères à leur sujet, ce qui a provoqué une surprise générale parmi les pauvres arméniens si éprouvés et si persécutés jusqu'au bout. Les puni-
tions de ces grands coupables étaient dérisoires et ne pouvaient donner aucune satisfaction à la nation arménienne qui demandait une justice sévère pour ces principaux fauteurs. Cependant pour obtenir ce résultat aussi mince que ridicule et contre le bon sens, il a fallu des flots d'encre et des récriminations sensationnelles par les divers patriarcats de Constantinople.
Notons en passant un aperçu de quelques condamnations par la Cour martiale d'Adana.
Condamnations sensationnelles par la Cour martiale d'Adana.
On a constaté par la lecture des rapports officiels des commissions d'enquête envoyées à Adana que Djevad Bey par son inertie et son incapacité, Moustapha Remzi par son insouciance et par son manque d'énergie, Assaf Bey par sa poltronnerie et par ses multiples dépêches fallacieuses dans toutes les directions de la Province d'Adana et du district de Djebel-Béréket, llisan Fikri par la publication des articles séditieux, avaient excité, la populace islam de la campagne à marcher contre les chrétiens, à les piller et les exterminer à tout jamais.
Qu'on lise ci-dessous les jugements de la Cour martiale d'Adana contre ces hauts coupables, fauteurs principaux des événements qui ont ruiné deux belles provinces de l'Empire Ottoman.
Savoir : condamnations
1° Djèvad-Bey. — Ex-gouverneur général de la Province d'Adana, à six ans de repos, sans fonctions dans les emplois du gouvernement et sans honoraires.
2° Moustapha Remzi Pacha, ancien commandant militaire d'Adana, à trois mois de prison.
3° Assaf Bey, gouverneur de Djébel-Béréket, laissé libre, reconnu non coupable. (Plus tard condamné à 4 ans de repos).
4° Ihsan Fikri, rédacteur de Ylitidal d'Adana, auteur des articles excitant la populace turque contre les arméniens. (Voir surtout son fameux article du 5 avril V. S. 1909), à séjourner en dehors d'Adana et à ne pas faire paraître de journal dans la même Province.
5° hmaïl Séfdy collaborateur d'Ihsan Fikri, à un mois d'emprisonnement.
6° Osman Bey, commandant militaire central d'Adana, à 3 mois de prison.
7° Abdallah Effendi, vice-commandant central d'Adana, à 3 mois de la même peine.
8° Bechir Agha, Officier à Adana, à 2 mois de prtson.
9° Bagdadizadè Abdulkader Effendi, est reconnu innocent, mais il doit rester deux ans à Hidjaz.
Ces sentences ne pouvaient pas donner satisfaction aux récriminations arméniennes qui réclamaient une justice sévère contre les principaux coupables des événements.
Démissions
La nation arménienne fut déçue dans ses espérances ; les promesses multiples du gouvernement ottoman de punir les coupables restèrent lettres mortes et le takrir du patriarcat sans effet. La Cour martiale d'Adana rendit des sentences dérisoires condamnant à des peines aussi légères que ridicules les fauteurs principaux des événements d'avril 1909 et à de lourdes peines et au bagne les rescapés arméniens innocents.
A la suite de quoi le Patriarche arménien de Coumcapou (Constantinople), S.B. Monseigneur Elie Tourian présenta sa démission à la Sublime- Porte ; quelques jours plus tard, S.B. Monseigneur Sahag, Catholicos de Cilicie, siégeant à Sis, fit de même, en protestant comme le premier, que justice et satisfaction morale n'étaient pas accordées à la nation arménienne si patiente. — Le Patriarche, S.B. Monseigneur Tourian ajoutait qu'il lui serait impossible de retourner à Coumcapou, tant que les principaux fauteurs des événements d'Adana ne seraient pas punis d'une façon exemplaire.
L'évêque arménien de Césarée, ainsi que d'autres prélats ont également présenté leur démission.
Le Patriarche est resté démissionnaire, retiré chez lui pendant quelques mois, jusqu'à ce qu'on le mette dans l'obligation de reprendre son poste, par le changement du grand vizir Husseïn-Hilmi Pacha.
Pacte forcé de réconciliation entre les éléments islams et les arméniens de Cilicie, — Banquet officiel offert par le nouveau vali d'Adana Djémal bey. — Comédie jouée par le Gouvernement Ottoman.
C'est en février 19i0 que l'idée lumineuse de réunir en un banquet les éléments divers de Gilicie a germé dans l'imagination des dirigeants de la politique ottomane.
Depuis sa nouvelle nomination au poste de Grand- Vizir, S.E. Hakki Pacha faisait entendre aux arméniens qu'il fallait que le Patriarche Tourian vienne à Coumcapou réoccuper son fauteuil patriarcal et que lui-même désirait voir Sa Béatitude et tâcherait de toutes les manières de donner satisfaction aux revendications des arméniens. — Cependant ces belles promesses ne se réalisaient pas ; on piétinait donc sur place et l'on ne faisait pas un bon mouvement pour rendre justice aux exigences légitimes du Patriarche.
Monseigneur Tourian a réintégré son poste au commencement de Février et a repris la direction des affaires du Patriarcat ; il a présenté au gouvernement ottoman un takrir bien motivé en lui rappelant toutes les promesses qu'on lui a faites s'il revenait à son poste sans insister davantage sur sa démission.
Cependant toutes ces belles promesses se sont évanouies comme les nuages éphémères dans un beau ciel radieux, le gouvernement a même oublié qu'il avait conseillé au Patriarche de renoncer à sa
démission, au prix de diverses compensations qu'il accorderait à la nation arménienne.
Au contraire, sans aucun souci des revendications de la nation arménienne qui exigeait la punition des principaux fauteurs des événements sanglants d'Adana, le gouvernement ottoman a laissé ces grands coupables se promener jusque dans les rues de Constantinople, en se moquant de tous ceux qui pleuraient et exigeaient une punition méritée. — Comme si cette insouciance de l'exécution de la justice n'était point suffisante, un incendie sciemment mis au Palais de Justice d'Adana où la Cour martiale avait siégé l'a consumé entièrement. Toutes les pièces de Procès, les preuves, les jugements et sentences de la dite Cour martiale ont été réduits en cendres et rien ne reste pour qu'on puisse retrouver les accusations, les témoignages et autres pièces établissant la grande culpabilité de ces gens. Or, le Patriarche arménien demandait la revision absolue du procès, car les sentences rendues par la Cour martiale étaient dérisoires et disproportionnées aux crimes commis. — Voilà donc encore un espoir perdu, une vraie déception pour les arméniens victimes d'une nouvelle manœuvre du gouvernement. Il faut avouer que le jeu était bien combiné pour laisser en plan les doléances du Patriarche.
Non content de tout cela, le nouveau Vali, Djémal Bey, par ordre du gouvernement, a offert un banquet forcé de 300 couverts où il a réuni tous les chefs religieux d'Adana, à partir du catholicos de Cilicie et de Mgr. P. Terzian évêque arméno-catholique, le haut clergé, les notables musulmans, le mufti, les imams, les fonctionnaires civils et militaires du Vilayet, les
notables commerçants et industriels de la ville, islams et chrétiens pour célébrer un pacte de réconciliation entre les divers éléments et faire oublier le passé par un morceau de pain mangé à la table du gouverneur.
Nous savons pertinemment, de source autorisée que tous les arméniens à partir du Catholicos de Cilicie s'y sont présentés à contre-cœur, sur les instances réitérées des consuls étrangers qui avaient reçu des ordres précis de leurs ambassadeurs respectifs de Constantinople.
Mais ce pacte était tout de façade, il n'y a pas d'union possible entre un peuple au cœur meurtri et le peuple meurtrier, insconscient des vilenies commises. Peut- il exister une affinité quelconque entre deux races qui n'ont jamais pu s'entendre, surtout après d'aussi pénibles événements? En tout cas, il est pénible de constater l'injustice d'un gouvernement qui semblait vouloir s'inspirer de la devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité.
DÉVOUEMENTS et