RAPPORTS — ENQUÊTES
Rapport de l'ancien vali d'Adana : Djévad Bey. Rapport de la Cour martiale d'Adana.
Rapport de la Commission envoyée par le Gouvernement central.
Rapport de la Commission d'enquête envoyée par la Chambre des Députés.
Conclusions publiées par le Journal officiel du Gouvernement ottoman.
L'innocence des Arméniens est officiellement reconnue par le Gouvernement ottoman, etc., etc. etc.
Fauteurs principaux. — Condamnations dérisoires. — Démissions du catholicos de Cilicie et du Palriarche Tourian. — Banquet offert par le nouveau Vali Djémal Bey.
Enquête sur les événements d/Adana
Le gouvernement ottoman a envoyé une commission d'enquête à Adana, composée de Faïk Bey et d'un arménien, Haroutioun Eff. Mostidjian, avocat, juge au tribunal de Monastir (Macédoine).
La Chambre des députés a également envoyé de son côté une commission composée de Youssouf Kémal Bey, député, et d'un arménien Hagop Eff. Babiguian, député de Rodosto, afin d'enquêter et d'apprendre sur les lieux, l'origine des événements, tous les faits et gestes des musulmans et des arméniens, de trouver et de désigner les coupables, de juger et déterminer les dégâts, les dommages.
Comme il y avait un parti-pris bien sérieux pour faire tomber toutes les responsabilités sur les arméniens, pour prouver qu'ils avaient tiré le premier coup, qu'ils avaient lancé des bombes à la dynamite, qu'ils avaient tué beaucoup plus de musulmans, que ces derniers avaient massacré moins d'arméniens, que les musulmans étaient plus à plaindre, bien plus besoigneux que les arméniens ; il a fallu envoyer ces commissions pour enquêter sur place et dresser leur rapport, afin d'établir la vérité. Après un travail opiniâtre et impartial, il a été enfin prouvé et reconnu que les Arméniens n'étaient pas les organisateurs des massacres, qu'ils n'avaient aucune idée
séparatrice et qu'ils ne cherchaient pas à établir un royaume en Cilicie. . . La vérité s'est fait jour — un peu tard, hélas! Enfin, mieux vaut tard que jamais (1).
Suivant las déclarations formelles de Babiguian Eff. au reporter du journal Taswir-Efkiar il est constaté par lui :
1° Par les pièces et documents authentiques qu'il possède, il est absolument faux que les Arméniens
(1) Comment incriminerait-on les Arméniens pour leurs réjouissances à Adana après la proclamation de la Constitution, comment les accuserait-on d'avoir cherché le séparatisme ou un royaume en Cilicie, quand ils n'ont fait que ce que les autres, grecs, israélites, etc , etc., ont fait dans tout l'Empire Ottoman, c'est-à-dire des démonstrations de satisfaction pour avoir obtenu la liberté si chèrement acquise et pour laquelle tant de sang arménien avait été versé pendant le règne de terreur d'Abdul-Hamid.
Pourquoi les Arméniens de Cilicie seraient-ils voués à des calom nies et condamnés à être impitoyablement massacrés et livrés au carnage sous les yeux des autorités locales, passives ? quand, à Constantinople, capitale de l'Empire, Turcs, Grecs, Arméniens et autres sujets ottomans se réjouissaient au même titre à partir du 24 juillet 1908. Fêtes, festins, meetings, réunions, discours chaleureux, théâtres, comédies, réjouissances, dîners, déjeuners, drapeaux déployés, excursions ; des visites en masse de la part des Turcs aux églises et écoles arméniennes, des accolades fraternelles, des applaudissements frénétiques, des processions, les louanges des Arméniens comme champions de la Liberté, des visites de la part des Turcs avec la fanfare militaire aux cimetières arméniens pour pleurer sur la tombe des martyrs de la Liberté, la vente de nouveaux journaux ;turcs faisant l'apologie des Arméniens, la réception des proscrits politiques venant des extrémités de l'Empire (Damas, Tripoli, etc, etc.) par des groupes de 30 à 50.000 personnes ; la réception de Monseigneur Izmir-lian (exilé à Jérusalem) avec un défilé sublime, !des quais de Galata jusqu'au patriarcat arménien de Coum-Capou, des prêtres à cheval, des drapeaux, des illuminations a giorno, une foule arménienne des plus compactes où l'on distinguait également des personnages civils turcs et des militaires en uniforme ; la vente des chansons populaires nationales arméniennes, des illustrations, avec les images des anciens généraux et autres personnages distingués arméniens, etc., etc., etc. — tout cela avait été toléré dans la capi-
soient cause des événements, et tout ce qui a été publié jusqu'ici dans les journaux n'émane pas d'une enquête minutieuse, ou bien sert à cacher la vérité, autant que possible.
2° Mgr Mouchegh (1), métropolitain arménien d'Adana n'a pris aucune part aux événements, il a eu même la clairvoyance d'aviser le vali Djévad Bey, que l'attitude du peuple lui faisait craindre des troubles prochains, mais le gouverneur ne fit aucun cas de ces avis et ne prit aucune mesure pour contrecarrer ce mouvement éventuel.
3° Le chiffre des victimes, suivant le nouveau vali Babanzadé Zihni Pacha, s'élève au nombre de 20.008. De ce nombre rien que 620 sont islams, le reste, 19.400, sont non-islams, dont 418 vie,ux syriens, 163 chaldéens, 210 arméniens catholiques, 655 arméniens protestants, 99 grecs et le reste, des arméniens grégoriens (2).
4° Officiellement, on reconnaîtra dans quelques jours, que la Cour martiale, n'a pas été infaillible dans ses décisions. Je vais vous citer, dit Babiguian Eff., le cas d'un certain arménien, Guiragoss Kéchi-
tale même où Abdul-Hamid régnait encore à YIdiz. Les mêmes gestes, les mêmes actes, en Cilicie,, ont été la condamnation des Arméniens de deux provinces, ils ont payé de leur sang l'amour de la Liberté. Ce qui était très bien dans la capitale et partout ailleurs devenait un crime pendable en Gilicie ? Ces agissements ne s'expliquent que par de profondes haines ethniques et l'éternel axiome : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. »
(1) Mgr Mouchegh, a été condamné à 10 ans de travaux forcés ; heureusement qu'il se trouve au-delà des frontières de Turquie.
(2) Les chiffres officiels des victimes d'Adana. ont monté graduellement de 4.000 à 10^000 et de 10.000 à 20.000 toujours en chiffres officiels, tandis qu'il n'y a que 620 islams officiellement!
chian, qui avait touché 400 livres turques à la Banque Ottomane d'Adana, contre un dépôt de sésame. A ce moment-là même la fusillade éclate et cet homme n'ayant pu sortir, se cache pendant trois jours consécutifs dans le local de la banque. Mais, mis à l'index par des mouchards, il est traduit devant la Cour martiale qui le condamne à mort, comme un des fauteurs des massacres.
5° Les dommages causés, sont évalués par Zihni Pacha aux deux tiers de la richesse de la province, et comme habitations incendiées ou détruites le nombre s'évalue au l/6 e des constructions.
6° M. Babiguian ajoute : « que tout ce que les journaux européens ont inséré, est encore beaucoup audessous de la vérité et de ce que j'ai vu moi-même. »
En effet, que d'efforts les journaux turcs n'ont-ils pas employés pour faire croire au monde européen que les Arméniens étaient les principaux coupables des massacres d'Adana ; que de flots d'encre ont été versés à l'usage des mensonges aussi criminels pour étouffer la vérité ; que de prisons ont été engorgées par de pauvres survivants arméniens, qui ont déjà perdu la plupart des membres de leurs familles, que de pauvres innocents ont été condamnés par la Cour martiale d'Adana aux galères à perpétuité, ou aux travaux forcés de 10 à 15 ans; combien d'autres malheureux ont été condamnés à la pendaison par des jugements stupides de la même Cour martiale ! Tous ces faits furent reconnus par les députés enquêteurs et par le gouvernement même quoique un peu tardivement, vers le 27 juillet 1909, en faisant insérer la reconnaissance d'innocence des Arméniens dans le Journal Officiel par une circulaire grand-vizirielle.
Nous avons eu déjà l'occasion de relater quelques passages du discours de Babiguian, démontrant les faux jugements de la Cour martiale d'Adana, en donnant comme exemple une sentence contre un certain arménien Kéchichian. ft
Voici encore un autre exemple, qui prouve une fois de plus comment les sentences étaient rendues à tort et à travers contre les innocents arméniens.
(Extrait d'un article de Y Azatamart, du 13/26 juillet 1909). Procès de Samuel Avedissian. M. Avedissian était une des notabilités d'Adana, un des membres les plus influents de laGour correctionnelle locale, directeur-propriétaire du magasin : Au bon Marché, d'Adana. Cet homme a subi les conséquences affreuses des massacres, comme suit :
Dans le but de se reposer loin des affaires, il avait fait construire une belle villa au quartier dit Yéni Mahallé hors de la ville, près de la gare, où il demeurait déjà depuis deux ans.
Quand les massacres ont commencé, le 1/13 avril, M. Avedissian se trouvait dans sa villa et était assiégé par des fellahs turcs.
Ce jour-là, des ouvriers agriculteurs arméniens traqués se sauvant des vignes et des fermes, avaient pu avoir la chance de se réfugier dans sa villa. A 4 heures à la turque, avait lieu la première attaque contre la demeure de M. Avedissian, de nombreux fellahs turcs et arabes avaient tiré sur cette maison pendant quelques heures, et les fuyards arméniens qui se trouvaient à l'intérieur, avaient riposté avec leurs fusils de chasse. La populace barbare voyant que cela va traîner longtemps, court à la garnison près de la gare et déclare que les giaours ont l'audace
de décharger des armes et demandent des secours immédiats. Les soldats arabes qui étaient déjà tout prêts marchent contre la maison de M. Samuel et la criblent de balles.
Pendant la défense acharnée de la place où tant d'Arméniens devinrent des victimes innocentes, un certain soldat d'Alep, Mehmed Tchaouche, reçoit une balle à son tour. Voilà la cause unique et simple de la condamnation de M. Samuel.
Aussitôt que ce soldat tombait, la populace mettait le feu à la villa Samuel. Les flammes carbonisèrent des centaines d'Arméniens qui s'y étaient réfugiés venant des alentours, ainsi que M mâ Avedissian et trois de ses enfants. Quant à M. Avedissian, il avait pu se sauver par miracle avec une de ses filles, à travers les balles et les flammes. En route la demoiselle avait été enlevée par des turcs ; quant à M. Samuel, ce malheureux, en fuyant les balles, avait dû errer pendant huit jours, à travers monts et vallons et il était tombé enfin dans une fosse, à demi-mort de faim. On le trouva dans cet état et on l'amena à Adana.
Voilà l'histoire de M. Avedissian et voilà pourquoi il fut emprisonné et condamné — Tout est admissible, après une pareille sentence
En outre, on a fait endurer beaucoup de souffrances à M. Avedissian. Au moment de son arrestation, on lui a lié les deux mains au dos avec une corde forte, ensuite on lui a passé la chaîne. Ce qui est le plus curieux, c'est qu'il est accusé d'avoir tué un soldat, lui qui n'a jamais touché à une arme durant toute sa vie ; et voilà pourquoi il disait justement dans sa prison : « Plût à Dieu que je fusse la proie 5 thïi m es comme ma femme et mes enfants et que
je n'endurasse pas ces tortures ». Voilà en résumé le procès retentissant d'Avedissian.
Ce peuple arménien, qui souffre et endure toutes sortes d'avanies et d'injustices, en est outré et ne prend aucun goût à la vie. Il souffre et on ne le comprend pas, ou plutôt ses misères font plaisir au vainqueur qui se prélasse à crier fraternité et égalité d'un autre côté.
Ajoutons aussi quelques autres sentences injustifiées de la cour martiale à l'appui de notre cause, prouvant ses errements judiciaires. D'ailleurs, cette cour martiale d'Adana, accusée de partialité par la nation arménienne, qui démontrait carrément ses injustices, fut reconnue finalement par le gouvernement même pour ses décisions malheureuses et elle donna sa démission.
Voici quelques condamnations par la branche d'Erzine, de la Cour Martiale d'Adana. Savoir :
1° Karékine Adjémian de Hadjine, 24 ans) ^ |
2° Zadig Tchekrekdjian » 28 — [l 3
3° Sarkis » » » 32 — > 3 g
4° Assadour Panosoglou » l o ^
5° Hagop » » » J ^
Le grand crime de ces arméniens condamnés est d'avoir tiré sur les agresseurs de la ville de Hadjine, en cas de légitime défense, pendant les événements. Un Tcherkez et un certain effendi, qui avaient soulevé la populace rurale contre la ville, ont été tués par la défense, en voulant pénétrer par force dans la ville. Voilà la grande faute de ces arméniens condamnés à la pendaison.
Des jugements analogues pour de pareils cas de
légitime défense ont élé publiés par les journaux de Constantinople en juillet, août, septembre, octobre et novembre 1909.
Deux arméniens de la ville d'Adana ont été condamnés par contumace pour avoir tiré de la fenêtre de leur maison sur la populace menaçante qui voulait brûler, piller leur demeure et les massacrer en même temps. — Est-ce que ce n'était pas un cas de légitime défense ? Fallait-il se laisser égorger par des assassins ?
Parmi les sentences rendues par la Cour Martiale d'Erzine, il y en a une qui condamne à la pendaison un dentiste arménien de Tarsous, M. Mekhitarian, accusé d'avoir tiré contre des musulmans pendant les événements.
Le journal Ittidal avait écrit, en ce temps-là, que le vendredi, jour des événements, Mekhitarian se rendait à la gare avec une caissette sous ses vêtements. Les Tares le soupçonnèrent, se jetèrent sur lui, voulant arracher coûte que coûte la caissette. Mekhitarian ne consentit pas à la leur livrer et, sur leurs menaces réitérées, il tira des coups de fusil contre la bande agressive et se sauva à Mersine. Voilà comment il a été le prétendu provocateur des troubles de Tarsous.
Pourtant, voici la vérité pure sur cette fausse histoire tissée par Y Ittidal: Le susdit Mekhitarian, quelques jours auparavant, prévoyant la certitude d'un massacre et craignant pour sa famille, désira la transporter à Mersine et fît part de sa décision à ses voisins avec une grande émotion. Le lendemain, il s'en fut à la gare du chemin de fer avec sa famille. Là-bas, cinq arméniens étaient déjà tombés sous des
balles ou par le sabre, dont deux dans la salle d'attente même. Ce sont des témoins oculaires qui nous écrivent cela pour établir la vérité. Mekhitarian se trouve actuellement à New- York où il exerce son métier de dentiste..
Une autre sentence de la même cour a été rendue contre un certain tailleur, Àgop Casparian ; il a été condamné à la pendaison. Malheureusement celui-ci, moins heureux que Mekhitarian, était tombé sous les balles des agresseurs turcs dans la gare même. Au moins la Cour Martiale aurait dû avoir la délicatesse de laisser les mânes de ce martyr dormir leur sommeil éternel, au lieu d'appeler un mort à la peine de la potence. (Ce dernier article émane du Collège américain de Tarsous, du 28 novembre 1909.)
Condamnation de Garabet Efîendi Gueukdérélian d'Adana
Gueukdérélian est une des figures le plus en vogue de la ville d'Adana. C'est un type des plus intéressants et c'est précisément cela qui l'a perdu. 11 a été incarcéré et condamné ensuite à trois ans d'exil.
Homme frisant la cinquantaine, de haute taille, d'une superbe stature, c'est un Goliath ; son intelligence est à la hauteur de sa force physique qui est formidable.
C'est un avocat distingué d'Adana, en même temps qu'un agronome. Il a un air qui subjugue ses adversaires ; il les fait trembler, ce qui lui a valu des ini-
mitiés. Né pour la lutte, il ne craint ni la parole ni les disputes. S'il fallait venir aux mains, oli! alors, il faudrait une douzaine d^iommës bien bâtis vis-à-vis de lui. Il est terriblement fort au physique, il soulève un homme par l'index seul ; à la prison il jonglait avec les codétenus et les amusait bien.
Assaf Bey, le fameux gouverneur de Djebel-Bere» ket, avait inventé une fausse nouvelle et avait parti culièrement télégraphié à une centaine de villages de sa circonscription « que Gueukdèrèlian arrive, arrivait ou arrivera, etc., etc., avec 1.500, 2.000, 3.000 cavaliers pour détruire les villages » et avait ainsi fomenté une sédition, un soulèvement parmi l'islam contre les arméniens, qui devaient arriver (dans l'imagination même de ces gens) sous les ordres du général en chef Gueukdèrèlian. C'est ainsi cfU'Àssaf Bey a armé les villageois et a fait mettre en ruines une contrée aussi fertile que prospère ; il n'a pas laissé un seul arménien vivarit, sauf ceux qui ont pu s'échapper par miracle vers Sueïdié et le Liban ou bien se réfugier à bord des navires étrangers. Ce grand fauteur Assaf Bey s'est vu légèrement condamné tout au plus à 4 ans de repos saris emploi gouvernemental (et ce après plusieurs réclamations et protestations du Patriarcat arménien), il s'amuse actuellement en Europe ou ailleurs. Tandis que Gueukdèrèlian est condamné de son côté à trois ans d'exil, sous l'allégation mensongère d'avoir été l'une des causes principales des tristes événements d'Adana.
Tout le monde est d'accord en Cilicie pour confirmer avec le Catholicos arménien, que Gueukdèrèlian avait quitté Adana deux jours avant le commencetûMu% ém premiers mmmorm avril) et qu'il m
trouvait près du Catholieos à Sis* où il s'était rendu pour affaires personnelles. Il n'est pas sorti du couvent une seule fois. Quinze jours après la fin des événements, il â été conduit bien enchaîné à la prison d'Adana, où il a passé presque un an. Il ighôre luimême là raison de cette injuste incarcétàtiôh. Tbtites ses protestations d'innoceiicé, toutes ses dépêchés adressées à Gonstantinople n'oiit pas pu le faire libérer. (Voilà encore une preuve indubitable delà Justice turque. Le malfaiteur s'amuse librement, tandis que l'innocent est accusé et exilé de sa ville natale, sans preuves certaines.)
Comme Gueukdérélian était taillé en hercule et iie craignait rien, étant un véritable colosse, la légende imaginée par Assaf Bey était prise à la lettré par la classe ignorante de l'Islaih aveuglé par le fanatisme. Assaf Bey avait agi savamment et malicieusement fen la créant; il cherchait absolument à faire verser le sang arménien, en connaissance de cause, c'est-à-dire pour l'anéantissement d'une race par l'Islam et il a réussi dans son rôle.
(Voir le rapport Mostidjïah et Faïk Bey.)
Incarcération dès Arméniens innocents
Non satisfaits de la mise à mort d'tiiae trentaine de mille arméniens, victimes de la jalousie islame, lés turcs ont tourné leâ yeux du côté de ceux qui avaient pu échapper par miracle aux massacres. Pour créer un bon prétexte aux atrocités commises ou à commettre » pour inventer surtout une mimn
devant l'Europe spectatrice, les turcs ont créé un gros mensonge, lourd dans ses conséquences :
Les arméniens se sont insurgés
ont-ils affirmé pour donner les apparences de réalité à ce mensonge, il fallait absolument jeter de suite à la prison de nombreux rescapés arméniens ; c'est ce qu'ils ont fait sans perdre un instant. Des centaines de malheureux pères de famille, qui avaient eu la chance d'échapper au fer et au feu, ont langui dans des cachots et ont subi des tortures inouïes. Un tas de tigres furieux, de bêtes sans logique, sans raisonnement, ont donné, pour l'amour de l'argent, de faux témoignages contre tel ou tel arménien innocent, en les accusant comme des fèdaï^ comme des criminels, et ils se sont conformés à la diction de leur prophète qui déclare : « Celui qui témoigne contre le guiavour, quand même son témoignage serait faux, méritera le paradis ».
Un musulman a massacré plusieurs arméniens, on n'a pas même senti le besoin de Parrêter ; par contre, quand, au moment de la légitime défense, un turc a été tué par les arméniens, des centaines de ces derniers ont été jetés à la prison, martyrisés, il y en a même de pendus...
C'est dans cet ordre de faits et d'idées que de malheureux bouchers ont payé de leur vie les accusations mensongères de la basse canaille (1). Voici leurs noms :
(1) Un arménien, du nom de Boghos Agha, réfugié, pendant les événements, dans la maison de Zia Effendi, aide-trésorier de Bahdjé, a été assassiné par un turc. Ce dernier a été grâcié par S. M. le Sultan à cause de son état de santé. (Voir le Jamanak du 27 janvier 1910.)
1° Missak Kassapian (28 ans), belle structure, taille de géant, homme courageux et plein d'abnégation. 2° Les trois frères Bouldoukian (bouchers) :
1° Ohannès Bouldoukian (40 ans) ; 2° Haroutioun Bouldoukian (26 ans) ; 3° Garabet Bouldoukian (24 ans), 3° Kévork Tchénessizian (50 ans), beau-frère de Garabet. Ce dernier a été pendu sous l'accusation d'avoir débité de la viande de porc — article défendu, paraît-il.
Tous ces malheureux pendus ont laissé de pauvres orphelins dans la misère noire.
Nous avons déjà signalé quelques autres pendus innocents. D'autres arméniens ont été condamnés à passer leur vie aux bagnes et ont été expédiés au fort terrible de Payas, de Bodroum ou bien ailleurs.
Histoire officielle des Evénements d'Adana
Rapport de l'ancien vali d'Adana (Djévad Bey), présenté a la sublime-porte et publié par le Tanine sous toutes réserves.
Le 12/25 mai 1909.
1° Tendances arméniennes. — Pendant la dernière semaine de mars, deux jeunes gens musulmans, Esfendiar et Ranime, ont été blessés par un arménien au moyen d'une arme à feu. On sut plus tard qu'une question de femme existait entre Qhannès jet ces derniers. Esfendiar mourut à la suite de ses
blessures. L'assassin n'ayant pas pu être déniché et arrêté, le bruit courut qu'il fut sauvé par Garabet Gueukdérélian et caché par les arméniens. Les autorités employèrent toutes leurs ressources pour arrêter le criminel et n'attachèrent aucune importance au bruit courant, elles travaillèrent pour donner des assurances. Là-dessus, les fêtes de Pâques arrivèrent. Comme depuis quelque temps une froideur existait entre turcs et arméniens, il eût été plus convenable et prudent de ne pas tirer des coups de feu à cette occasion, mais loin d'écouter les ordres donnés, plusieurs armes furent déchargées, troublant les isîams. Les autorités plantèrent des patrouilles autour des églises pour éviter les incidents fâcheux.
2° Le faux bruit. — Le 31 mars (v. s.), une nouvelle s'ébruita qu'une femme turque et quelques hommes avaient été tués par des arméniens dans les vignobles. Cette nouvelle se répandit très rapidement dans la ville et pour des motifs que nous expliquerons ultérieurement, la populace turque, déjà indisposée à l'égard des arméniens, se réunit dans les quartiers, dans les cafés autour du palais du gouverneur, faisant dès signaux et des démonstrations.
Là-dessus, nous fîmes faire une enquête à la police et ayant constaté que la nouvelle était fausse, nous donnâmes l'ordre de rétablir le calme, en répandant la vérité. La nuit, je fis moi-même une ronde, accompagné du pacha commandant militaire* nous donnâmes des conseils et je m'efforçai de faire entendre partout que la nouvelle était erronnée et qu'il ne fallait pas ajouter foi à des racontars ; d'un autre côté, nous essayâmes de dénicher ceux qui ébruitaient des mensonges et nous iimm oiroulèr dm patrouillé
dans la ville. Nous avons appris que, pendant la même nuit, vers quatre heures, un maçon arménien, Loutfik, avait été tué près du palais, par des musulmans qui y étaient amassés. Un examen médical a été pratiqué et la police a ouvert une enquête pour savoir la cause de cet assassinat et la façon dont il s'était perpétré. Toute la nuit se passa à conférer avec le commandant militaire pour" établir dés rondes militaires et pour prendre lés mesures que la situation comportait.
Le 1 er avril. — Le matin, de bonne heure, nous avons invité les notables et les ulémas au palais gouvèrnehiental pour renouveler les bons conseils . Ayant appris que les arméniens fermaient leurs boutiques et que lés musulmans les imitaient, nous avons, aussi invité les notables arméniens à venir au palais et nous les avons chargé d aller donner de bons conseils à leurs camarades pour que la situation ne s'aigrît pas davantage. A ce même moment, nous apprîmes que des troubles recommençaient ; nous nous rendîmes du côté du marché pour faire circuler la foule qui encombrait les rues.
A cause de la saison printanière, 10 à 15.000 ouvriers agriculteurs étaient venus du dehors et avaient envahi les hans, augmentant la population de la ville ; de sorte que ce qui était chassé d'un côté allait se grouper plus loin et la ronde les suivait.
Le premier coup de feu. — Quand nous retournâmes au palais, on entendait les premiers coups de feu. Nous avons ouvert une enquête au sujet des troubles. Ce rapport, que je joins au mien, est signé par l'enquêteur en chef dé la province, le fcommandm% d© la polio©} U commissaire âê police» h corn*
mandant des soldats Nizamiés, le commissaire de la police centrale, etc., etc.; cette pièce contient beaucoup de détails, Il y est dit qu'au moment des troubles une voiture passait dans le marché, conduisant deux arméniens chargés de fusils et de munitions, qui ont été séquestrés et remis aux autorités militaires ; au même moment, un cavalier arménien galopait vers le pont, blasphémant la religion musulmane, c'est lui qui aurait tiré le premier coup ; presque en même temps un coup partait de la maison d'Avédis Sislian, ancien drogman de la province (1), en tuant un certain Tcherkez Mehmed; ainsi les troubles ont commencé sur différents points à la fois. Les troubles se répandant, la population ouvrière s'est jointe à la populace et a commencé à piller, saccager et l'incendie a commencé pendant la nuit.
Massacres, pillages, incendie. — Aussitôt après le commencement des événements, en conférant avec le commandant militaire, nous avons décidé d'établir l'état de siège et nous avons avisé la Sublime Porte.
Cependant il était impossible de maintenir l'ordre public avec 400 soldats quand 10 à 15.000 étrangers se mettaient contre les 40 à 50.000 habitants de la ville, d'arrêter, de refréner la populace pleine de haine, de rancune, adonnée au pillage ; nous n'avons pas pu décider l'état de siège et les événements ont duré 3 jours consécutifs. Entre temps nous avons pris toutes les mesures possibles avec le commandant militaire pour mettre fin aux troubles, mais pour des raisons déjà énumérées nous n'avons pas réussi à les arrêter ; nous avons fait venir deux
(1) Un fameux espion du règne d'Abdul Haniid.
batallons, des Rédifs de Tarsous et de Karaïssalu nous avons pu les armer, mais comme ils étaient irréguliers et sans uniforme, étant indigènes, ils se dispersèrent, sous prétexte d'aller défendre leurs villages et nous n'avons pu profiter de leurs services. Nous eûmes recours au bataillon de rédifs de Missis, qui fut plus tard envoyé à Hadjine, où il réussit à assurer la tranquillité.
Le Consul anglais. — Le consul qui venait de Mersine à Adana le soir du premier jour des événements, a voulu circuler dans la ville, affrontant le danger. On a mis à sa disposition des policiers et des soldats réguliers, il est allé visiter plusieurs quartiers. Le second jour des troubles, on a déchargé sur lui une arme à feu d'une maison arménienne et un tchaouche tomba. — Le consul, leva le bras pour faire mfsignal de paix ; une balle le toucha au bras et le blessa.
Après les troubles, d'autres événements eurent lieu dans les environs de la ville.
Nous y envoyâmes des soldats et prîmes toutes les mesures pour contrecarrer les assauts de la populace, nous avons adressé des avis, des conseils, mais rien ne produisit de l'effet.
Les mesures prises. — Pendant les événements et les jours suivants, des mesures militaires immédiates ont été prises ; on a envoyé tous les jours, par ici et par là, des notables et des ulémas pour prêcher le calme et assurer la tranquillité, nous avons établi une Commission pour soigner les blessés et les nourrir. — Nous avons pris des mesures pour trouver et rendre à leurs propriétaires les objets et les bêtes volés et pillés, emportés dans les environs et
dans les provinces voisines. Les autorités, par l'entremise de la même Commission, faisaient retour aux propriétaires des marchandises et autres trouvées dans les villages. Cependant, par suite de l'insuffisance des soldats, il n'a pas été possible de faire des recherches sérieuses des objets pillés jusqu'au 12 avril. Dès le commencement des événements, nous demandions sérieusement des renforts militaires télégraphiquement. Ce n'est que le 11 avril que 850 soldats Nizamiés nous arrivèrent enfin. Le lendemain, on a tenu conseil, on a décidé d'envoyer partout des commis et des soldats pour bien fouiller et dénicher les objets pillés. — Entre temps, vers les dix heures du soir, les troubles ont commencé, la population effrayée courait dans toutes les directions. Immédiatement le nombre des corps de garde a été augmenté et la surveillance est devenue très sévère.
Ces troubles ont recommencé parce que, à dix heures, dans le quartier Saldjilar et au corps de garde, les Arméniens avaient tué un soldat ; à Kalé- Capou un autre Arménien avait tiré sur un soldat du corps de garde de la gare. — Le lendemain le calme était rétabli.
Ce qu'on a trouvé dans les maisons arméniennes. — D'énormes bombes et des explosifs ont éclaté dans les maisons arméniennes incendiées, dans d'autres maisons on a découvert des armoiries et des drapeaux d'Arménie, des gravures représentant des hommes armés de fusils, des capsules de dynamite et des bombes inusitées. On a trouvé également dans un village arménien deux canons construits avec des conduits d'eau, recouverts de bois retenus par des cercles en fer, qui ont été usités pendant les trou-
bles (1). Ils ont été livrés aux autorités militaires. — Un rapport détaillé sur la situation de Djebel-Bereket a été expédié directement au ministère de l'Intérieur.
Dans Hamidièy Kozan et Tarsous. — Il paraît que les troubles de Hamidié ont eu lieu le 2 avril. — Suivant un témoin oculaire sujet français, M. Pons, inspecteur de la Régie, un prêtre arménien a tiré trois coups de revolver sur Arslan Bey de la Régie qui était assis au café en face du gouvernorat ; ce dernier riposta et le prêtre fut blessé, tous les deux moururent à la suite de leurs blessures. Nous avons acquis la çertitu de que les troubles naquirent de ce fait.
A Sis, chef-lieu du district de Kozan, on était dans l'émotion. Des alentours un tas de cavaliers Tcherkez, Evçhar et Tcliétchen, après une rencontre avec les rèdifs et les agents de police et après avoir laissé sur le terrain quelques-uns des leurs, se sont dispersés, de sorte que rien d'étonnant ne s'est produit dans la ville (2). Malgré cela nous y avons envoyé plus tard deux bataillons de soldats.
Dans la ville de Hadjine, les Arméniens barricadés chez eux ont déchargé des armes vers la rue, ils ont coupé la circulation et n'ont pas même laissé entrer dans la ville le renfort envoyé par Féké pour rétablir l'ordre (3). Des Tcherkez et des Achirets d'Azizié et
(1) Il s'agit du village arménien de Deurt-Yol, mais cette histoire de canons construits avec des conduites d'eau est un tissu de mensonges, pour faire croire que les arméniens possédaient des canons et des munitions de guerre.
{%) Ce sont les Arméniens mêmes de la ville de Sis qui ont organisé une défense en règle et n'ont pas permis à la horde assaillante de pénétrer dans la ville.
(3) On sait par la lecture de lettres de Hadjine le rôle de ce commandant de Féké qui était réactionnaire au plus haut degré.
d'autres villages se sont réunis près de la ville et ont commencé à menacer Hadjine. — Les autorités centrales ont envoyé une Commission pour conseiller l'obéissance et le calme, mais cette Commission non plus n'a pas été reçue et elle est retournée bredouille. — Entre temps le bataillon de Missis, composé de 400 soldats, a été envoyé, son commandant a réussi à pénétrer dans la ville et la horde envahissante s'est dispersée.
Pendant les troubles de Tarsous, des incendies, des tueries et des pertes ont eu lieu, mais grâce aux bonnes mesures prises, cela n'a pas duré. Dans Mersine également l'émotion était grande, mais grâce aux bonnes mesures prises rien n'a eu lieu ; le district d'Itchili également a été indemne.
Motifs des massacres. — La cause primitive des événements est l'ignorance des classes musulmanes et chrétiennes résultat d'une époque de tyrannie, le manque de fusion dans les divers éléments, ainsi que dans l'insuffisance de sentiments envers l'union. Comme partout ailleurs, dans Adana également à partir de la proclamation de la Constitution, tout le monde depuis les enfants, se munissait d'armes à feu et les déchargeait à droite et à gauche, sans qu'on ait pu empêcher cela.
Le monde était sous le coup d'une émotion profonde, provoquée par les publications des journaux qui disaient que les Islams allaient attaquer les chrétiens, ou bien que les Islams allaient tomber sous les coups des chrétiens (1). Les Arméniens de basse classe excitaient le peuple par des phrases comme
(i) On y fait allusion aux articles de Ylttidal d'Adana.
suit : « Depuis la Constitution, l'importance des musulmans a diminué, nous allons passer à votre cou vos turbans et nous vous traînerons ainsi ». Cela provoquait des colères. 11 est vrai qu'on arrêtait et livrait à la justice les gens de ce calibre et que d'un autre côté on donnait de bons conseils au peuple par l'entremise de personnages influents turcs et chrétiens ; mais des journaux arméniens de Consjtantinople, comme VArevelk (1) et tant d'autres publications de ce genre, surexcitaieut les lslams et les Arméniens et amortissaient l'effet de nos réfutations. (On avait appelé l'attention du ministère de Tintérieur sur cet article.) D'un autre côté le métropolitain Mgr Mouchegh conseillait aux Arméniens d'outrepasser les lois du gouvernement et envenimait leurs esprits. Nous avions demandé son changement, au ministère de l'Intérieur, aux dates du 16 janvier et du 17 février. Ses paroles excitaient les Arméniens contre les musulmans et contre le gouvernement même.
L 1 insuffisance des forces militaires et policières. — Nos forces policières et le nombre de nos agents de de police était très petit en comparaison de l'étendue de la province ; le besoin s'imposait de la renforcer. Combien de fois nous avons eu recours au ministère de l'Intérieur, ainsi qu'aux ministères de la police et de la guerre. — Le 11 novembre 1324, il était dit qu'on fasse le nécessaire ; le 21 janvier 1324, il est encore question de l'organisation et de l'augmentation de la police à 150 agents, pour pouvoir
(1) Les Mouvements généraux, article reproduit par Vlkdam, n 9 324 du 28 février.
maintenir la tranquillité de la Province ; par notre demande du 28 février 1324 et du 2 mars il est dit que si Ton ne fait pas l'organisation projetée, des événements pourraient se produire. Dans notre requête du 5 mars 1325, il est écrit qu'on déchargeait des armes dans la ville ; ceci tournant à une mauvaise habitude, les auteurs sont livrés à la police, mais la punition qu'on leur applique était dérisoire, il faudrait en prescrire une plus sérieuse et augmenter le nombre des agents.
Par la nôtre du 11 mars 1325, nous avons avisé que par suite de la saison, 10 à 15.000 cultivateurs arrivent ici des provinces ^voisinantes et que un peu plus tard, à l'intérieur et à l'extérieur de la ville, il y aura 50.000 à 60.000 personnes nomades, pensant
(1) Mgr Mouchegh qui est accusé dans ce rapport par le Vali Djevad, se trouvait en Egypte avant et pendant les événements. Il a essayé de rentrer à Adana mais on lui a interdit le débarquement à Mersine par ordre des autorités. 11 a donc été obligé de retourner en Egypte.
On sait que plus tard la Cour martiale l'a condamné en son absence aux travaux forcés à perpétuité.
Mgr Mouchegh s'est défendu des accusations de Djévad, par une brochure imprimée en Egypte, où il l'accuse nettement à son tour.
Nous avons vu aussi que M. Babiguian innocentait complètement Mgr Mouchegh dans son rapport sur les événements d'Àdana . On prétend que ce rapport a été brûlé au grand incendie du Palais de Tcheraghan sur le Bosphore, afîeclé depuis peu au Parlement ottoman. Ce palais a été complètement détruit le '19 janvier 1909. Gë chef-d'œuvre de style arabe lout en marbre avait coûté plus de huit millions de livres turques, soit environ 190 millions de francs. 11 avait été construit sous le règne du sultan Abdul-Aziz entre 1864-1869, par deux frères arméniens, es architectes Agop Bey et Serkis Bey Balian, originaires de Belenkeuy en Cilicie. La copie du rapport Babiguian se trouve dans les archives du Patriarcat arménien de Goum-Capou (Gonstàntiûople).
autrement, et que pour ce motif il fallait augmenter les policiers.
A part tous ces avis préalables et ultérieurs aux divers ministères nous avons demandé pour le maintien de Tordre à Mersine et pour la garde des détenus de Payas un envoi de soldats pour remplacer les cent soldats qu'on avait expédiés sur Deurt-Yol, pendant les événements.
Le Gouverneur général d' Adana, Djévad.
B&pport officiel dé la Commission d'enquête d' Adana.
Nous sommes allés à Adana pour apprendre les motifs des douloureux événements d'Adana, pour étudier ses origines, ainsi que pour examiner les moyens à employer pour qu'une pareille chose ne se reproduise plus à l'avenir.
Nous avons visité personnellement les districts de Deurt-Yol, Osmanié, Bahdjé, Hamidié, Tarsous, les villages de Hassan beyli et Kharni ; quant aux districts de Khassa, Islahié et de Hadjine, nous avons obtenu les informations nécessaires par correspondance. Nous présentons ci-dessous notre opinion sur les enquêtes opérées dans les susdits districts, ainsi que dans la ville même d' Adana.
Presque un mois après l'arrivée à Adana de l'ancien gouverneur Djévad Bey, Guerguerli Ali Eff, directeur de l'école des beaux-arts, et Ihsàû Fikri
Bey rédacteur du journal Ittidal, formèrent deux partis et fondèrent deux sociétés.
Le parti de Ihsan Fikri Bey était contre l'ancien gouverneur Djévad Bey, tandis que le parti de Guerguerli Ali Effendi où se.trouvait aussi le fameux Gueukdérélian (1), était pour le gouverneur, La collection des derniers mois du journal lttidal démontre clairement l'opposition des deux partis. 11 s'y publiait des articles bien graves à propos du gouverneur ; des meetings également ont été organisés par les partis opposés. Par les soins de Djévad Bey, ces meetings ont été empêchés, parce qu'ils pouvaient provoquer des disputes entre les deux partis. Cependant sans perdre de temps, le parti qui était contre Djévad Bey a employé tous ses atouts et n'a pas craint de malmener le gouverneur pour l'obliger à donner sa démission. En même temps des bruits étaient répandus que, dans la province même d'Adana les Arméniens devaient massacrer les musulmans et par contre que les musulmans devaient massacrer les Arméniens dans une autre partie de la province. Cette affaire fut confiée aux autorités judiciaires mais le gouvernement local ne montra ni empressement ni activité, et naturellement les bruits se répandirent davantage.
Les autorités n'agirent qu'avec mollesse, pour punir ceux qui ébruitaient de fausses nouvelles au lieu d'enquêter sévèrement pour découvrir les sources de ces contradictions qui tendaient à effrayer les deux éléments. A cause de cette faiblesse des autorités locales, les partisans de la décentralisation parmi les
(1) Ce Gueukdérélian a été accusé de culpabilité et emprisonné pendant de longs mois à Adana malgré ses protestations d'innocence
jeunes gens arméniens (ce qui est incroyable}, ainsi que des musulmans ignorants qui par intérêt étaient partisans de la détestable tyrannie, avaient augmenté leur audace. Ceux qui cherchaient à annihiler l'influence des autorités pour servir des buts particuliers à eux-mêmes ont voulu profiter de la méfiance de l'opinion publique ; de là provient l'irrégularité administrative d'où pouvait découler toute sorte de mal, et voici comment le 27 mars, un vendredi, un Arménien tue deux musulmans en les blessant, pour une question de femme. Les autorités ne s'inquiètent pas de trouver le coupable. Les parents et alliés des victimes vont au gouverneur et le menacent en disant : « Si vous ne pouvez pas dénicher l'assassin, laisseznous agir, nous ferons le nécessaire. » Le gouverneur par sa patience et son silence démontre son incapacité. Les musulmans invitent en l'insultant le gouverneur pour qu'il remplisse son devoir ; par ces moyens on espérait surexciter le parti qui était contre le gouverneur et obliger Djévad Bey à se retirer.
La faiblesse du gouverneur allant crescendo, l'émotion augmenta encore et la populace s'arma. Cet état dura trois jours dans la ville ; le lundi 10 mars, un certain Karakeussé Oglou Mahmoud, avec quelques acolytes déchargent plusieurs coups d'armes dans les quartiers. Quand la police arrive pour les arrêter, on lui répond qu'un arménien avait tué deux islams. Là-dessus les tireurs se retirent dans leurs maisons et déchargent encore leurs armes. Le 31 mars, mardi, vers deux heures du soir (à la turque), la populace s'amasse autour du palais du gouverneur et fait des démonstrations, en prétextant que du côté des vignobles quatre islams ont été tués
par les Arméniens, dont deux hommes et deux femmes. L'enquête prouve l'inanité de ces bruits, et la police arrête celui qui avait inventé ce mensonge : la populace l'arrache des mains de la police elle* même. Un peu plus tard, devant le gouvernorat, à l'endroit même où se tiennent des soldats, un arménien du nom de Loutfîk, est assassiné comme espion.
Le commissaire de police arrête aussi un individu qui avait parlé d'assassinat ; mais le peuple l'arrache aussi des mains du commissaire. Mercredi 1 er avril, de bonne heure, Karakeussé Oglou Mahmoud est arrêté, mais il est repris à son tour par la populace. Dans un moment aussi critique, les autorités civiles et militaires ne donnent aucun signe de vie et de force, de sorte que, le même matin, tout étant sens dessus dessous, la populace se promenait avec des armes et des gourdins.
Tandis que le gouverneur et le commandant, en compagnie d'officiers publics et de notables de la ville, parcouraient le marché pour faire ouvrir les boutiques des chrétiens et disperser la classe ouvrière islame: Une nouvelle arrive tout à coup, les Arméniens attaquaient le quartier Tosbaghi.
Des ouvriers se mêlent aux islams qui courent de ce côté pour sauver leurs familles et leurs maisons. Quand les Arméniens voient cette foule, ils croient qu'on vient attaquer leurs demeures et commencent à décharger leurs armes. Au bruit des détonations, l'émotion du public va en augmentant ; c'est le début des événements. L'intensité des troubles provient de ce que le nombre des ouvriers journaliers se montait à 20.000 environ à ce moment à Adana.
Les Islams et Arméniens, enfants de la même patrie, qui avaient vécu côte à côte pendant des siècles, ces Ottomans commencent malheureusement à s'entretuer. Ils tuent même Harouiioun Effendi Chadriguian, membre du Conseil municipal, et brûlent toutes les maisons et les magasins des Arméniens. Des milliers d'ouvriers journaliers venus de Van, Diarbékir et Kharpert commencent à piller. — Cet état, tout en diminuant pendant la nuit, continue pendant trois jours consécutifs. Finalement le calme se rétablit. On ramasse les armes des chrétiens, on disperse la foule envahissante. Cette situation a duré pendant 10 jours ; malheureusement, comme il ressort, d'un recueil particulier, le 13 avril les troubles recommencent par suite de l'inertie absolue des autorités, et cette fois dans des proportions très vastes, sur une grande étendue et d'une façon excessivement déplorable, Le premier jour des événements, l'ancien gouverneur, Djévad Bey, lance des dépêches aux environs de la ville dans le sens ciaprès : « Des troubles ont éclaté dans Adana, il est probable qu'ils vont se répandre, convoquez les rèdifs. » Le mot trouble a fait supposer que les Arméniens en général s'étaient révoltés ; d'autre part des voyageurs de l'intérieur aussi, ayant répandu de fausses nouvelles, les habitations des Arméniens des alentours ont été incendiées, leurs biens pillés et les Arméniens furent massacrés.
La cause principale des douloureux massacres dans leDJébel Bé?:éketesï le mutessarif (gouverneur) Assal Bey, qui par ses dépêches lancées follement a provoqué des troubles. En même temps, un tas de malfaiteurs qui avaient leurs profits dans le pillage et le
massacre, ont excité la classe ignorante en disant : Il y a des ordres de massacre de la part du gouç>er~ nementy mais les fonctionnaires nous cachent ces ordres. Les faits suivants ont été également la cause de la fureur des massacres; les détenus de la prison d'Erzine et des cachots de Payas furent mis en liberté et leurs attaques n'ont pas été repoussées parla force armée, laissant ainsi au bas peuple, le temps de s'armer ; le mutessarif aussi a été très peureux, il a fait distribuer des armes et des munitions à la populace et partout les fonctionnaires militaires sont restés neutres et inertes.
Pendant les événements le nombre total des massacrés de la province entière d'Adana s'élève à 5.683 personnes, dont 1.487 isiams en y comptant la police et les soldats tués, et 4.196 non-islams, comme il ressort des écrits de l'administration de la statistique. Cependant il est à supposer qu'il y avait des non-inscrits et des tout à fait inconnus, étrangers à la province et dont on ignorait l'origine; il est impossible de donner un chiffre exact, mais on croit que le nombre des massacrés s'élève à 15.000, musulmans et non-musulmans réunis. Une chose qui mérite une mention spéciale, est que, une trentaine de mille femmes, enfants adultes et bébés restent sans gîte, sans nourriture, dépourvus de tous moyens d'existence. Le chiffre des habitations, magasins, églises, écoles, etc,, etc.. incendiés se monte à 4.823 dont 386 aux musulmans et le reste aux chrétiens.
Les souscriptions ont produit depuis le commencement des troubles jusqu'au 6 juin, 1.376.177 piastres, qui ont été distribuées et dépensées par des commissions; d'autre part les Banques agricoles ont avancé
contre garantie 32.000 livres turques, comme il apparaît dans le livre des comptes.
Une partie des éprouvés d'Adana et des environs se nourrissent des distributions gouvernementales, et une autre partie grâce à la commission internationale de secours, ainsi qu'à la générosité et l'envoi d'argent des pays étrangers.
Par notre enquête nous avons déterminé que le premier devoir de la nation et du gouvernement est de commencer : 1° par offrir des maisonnettes aux rescapés; 2° de prendre soin et de nourrir les orphelins ; 3° de garantir l'avenir des veuves et orphelins; 4° de fournir des instruments et outils aux industriels pour qu'ils puissent assurer leur gain journalier ; de procurer à l' es naf {classe moyenne) un petit capital, pour qu'il puisse gagner son pain, et de prêter une somme aux agriculteurs pour qu'ils puissent faire produire les terres, récolter et s'occuper des travaux de culture, enfin leur offrir toutes sortes de protections et de facilités, ainsi que de faire reconstruire aux frais du gouvernement les lieux de dévotion et les écoles. Pour la cicatrisation de la plaie d'Adana et de ses environs, suivant des calculs approximatifs, il faut en outre des 30.000 livres destinées, au moins une autre somme de 100.00,0 livres à dépenser suivant les vues du gouvernement. 11 faut aussi donner aux négociants commerçants ruinés par les événements, une somme de 50.000 livres, par l'entremise d'une banque agricole (Ceci a même été avisé télégraphiquement). Désormais, pour rendre impossibles de pareilles émeutes, il faut d'abord confier l'autorité entre les mains de personnes capables et énergiques ; il faut aussi que l'instruction des
islams et non-islams, enfants d'une même patrie, soit propagée afin qu'ils s'habituent à vivre en bons rapports dès leur enfance. De même, quand les chrétiens accompliront efficacement leur service militaire, cela contribuera grandement à raffermir la fraternité ottomane qui existe déjà entre les divers éléments. Pour que ces douloureux événements ne puissent pas se répéter, nous proposons les moyens suivants :
1° Comme nous Favons expliqué ci-haut, tout d'abord il faut confier les affaires du gouvernement, entre des mains capables et expérimentées ;
2° Au moins, pour le moment, comme aux trois provinces (Macédoine) former avec grande célérité pour Adana et ses alentours, un corps judiciaire fondamental, en choisissant sérieusement les personnes qui le composeraient ;
3° Augmenter le nombre des commissaires et des agents de police, et augmenter aussi leurs appointements, y appeler des personnes honnêtes et capables, et créer pour eux des écoles spéciales comme celà a été fait aux trois provinces ;
4° Garder des soldats réguliers qui resteraient continuellement dans des endroits à désigner par les autorités civiles et militaires de la province ;
5° Créer des corps de garde et des commissariats de police dans un tas de villes, faubourgs et villages et autres endroits propices ;
6° Le village Deurt- Yo/ qui est composé de 700 maisons (dont 15 seulement musulmanes et le restant arméniennes), étant près du littoral et sa population étant apte à l'agriculture et capable de faire prospérer le sol, le nommer centre de district et cheMieu ; au bord de la mer, qui est à une heure de distance, créer
un hameau. Ce serait encore plus juste de choisir de nouveau le centre des livas, districts et villages, dans toute la province pour les réformer et les changer. Pour cela, il faut prendre en considération les groupements et les mouvements civils et militaires, mais pour la réussite de ce que nous avançons, il faut qu'une commission spéciale civile et militaire fasse une tournée dans toute la province. Ainsi, Mersine qui est le port le plus important et le plus fréquenté de la province d'Adana, devrait à cause de sa position et de son importance être détaché d'Adana et être une autorité indépendante, ce qui ferait d'elle une ville très importante dans l'avenir.
A la suite de nos propositions, nous ajoutons que les personnes ayant participé aux événements de la province'd'Adana et punies comme telles, ressemblent à une balle partie d'une arme à feu. Si au lieu de punir des individus aussi ignorants, enclins à suivre tous les courants sans discernement, l'on punissait les 3 ou 4 principaux fauteurs responsables pour donner l'exemple aux autres, nous pensons que ce serait plus conforme à la justice. La tranquillité se rétablirait et le retour de pareils événements deviendrait impossible.
Le 27 juin 1325.
Signé : Les membres de la Commission d'enquête d'Adana,
Le Président du Tribunal de Première Instance du Conseil d'Etat :
Faïk.
U Inspecteur judiciaire de la Province de Salonique :
Haroutioun Mostidjian.
[f ajoute que la plupart des faits signalés dans le susdit rapport sont V œuvre des réactionnaires,) Haroutioun Mostidjian.
Signé : Le Gouverneur [Mutes sarif de Mersine) :