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Acte valeureux d'un Mutessarif arménophile

Résumé d'un article paru clans le Manzoumé, le 9/22 Mai.

Je vous avais adressé une lettre relatant l'état de Kessab et de ses environs, possédant quinze cents maisons arméniennes ; tout a été massacré et réduit en cendres, par 15.000 turcs de trente-cinq villages réunis.... L'événement d'Àdana est arrivé jusqu'à Antioche et Kessab, comme une traînée de poudre... A Antioche, soixante-dix maisons arméniennes ont été détruites, les habitants passés au fil de l'épée, deux ont été brûlés vivants, des enfants ont été étouffés et jetés à la rivière ; on n'a laissé qu'une quinzaine de vieilles femmes, au nom de l'humanité parait-il.

Kessab qui provoquait la jalousie des villages turcs voisins, et où les cloches sonnaient aux églises des trois croyances, est aujourd'hui un monceau de ruines. Les rues, les champs, les jardins qui étaient des édens entre les mains des cultivateurs arméniens,

sont aujourd'hui des nids d'hiboux et des abris pour bêtes féroces.

L'arménien qui par son argent, sa médecine, sa science, son commerce, arrivait au secours de tous, et faisait vivre toute la paresseuse populace des alentours, a disparu ; tout ce qu'il avait ramassé par son labeur, par la sueur de son front, pendant des siècles, a été complètement détruit en vingt-quatre heures.

Ces quinze cents maisons qui payaient annuellement au gouvernement au moins dix mille livres (230.000 francs) de taxes, dîmes et autres, n'existent plus... les jeunes vierges à la beauté naturelle, résultat du bon air, de la bonne eau et de l'excellente nourriture des champs, sont aujourd'hui atrocement souillées par de viles créatures. Çes beaux jeunes gars, ces gaillards qui devaient s'inscrire soldats et servir loyalement la patrie ottomane, sont tombés aujourd'hui sous les balles dirigées sur eux par des lâches qu'on avait pris pour des frères. Et par ordre de qui? par la permission de qui?... par l'ordre du Vali d'Alep, cet arménophobe qui a encouragé toutes ces basses œuvres...

Oui, les quinze cents maisons de Kessab sont en ruines, et tous les habitants devaient être supprimés, quand le mutessarif vraiment constitutionnel, Mehmed Ali Bey est arrivé au secours de la ville et l'a

sauvée Quand il eut appris qu'on avait attaqué

Kessab, il envoya immédiatement de la force militaire, malheureusement, il était trop tard, tout était consommé. Cependant il a sauvé la vie à 7.000 arméniens qui s'étaient réfugiés dans les montagnes, mourant de faim et de soif, et qui dénués de tout s'étaient

échappés du village, pour éviter les balles, le sabre et le feu. Il eut la bonté de les ramasser, de les réunir en ville et de leur préparer lui-même des abris. En faisant venir d'abord 1.000 émigrés d'une distance de quatre à cinq heures, il alla à leur rencontre et à la vue de leur misère immense, des larmes mouillèrent ses paupières... il essuyait les larmes qui descendaient le long des joues des pauvres petits enfants, il enlevait les épines qui étaient entrées à leurs pieds nus ; il distribuait des limonades et des cigarettes aux grands.

Tout le monde pleurait comme lui, on était émotionné par son dévouement et son attitude généreuse. Il-a installé ces 1.000 émigrés, moitié au monastère arménien, moitié à la garnison.

Pour ceux qu'il restait à sauver, ce bon mutessarif eut recours au consul de France.

Ils se consultèrent, télégraphièrent à Beyrouth, aux Messageries maritimes. Un grand paquebot vint le lendemain se mettre sous les ordres du consul qui embarqua 3,000 émigrés; plus tard arrivèrent des cuirassés français, anglais et italiens qui prirent à leur tour 2.000 autres émigrés ; ce qui fait environ 7.000 âmes sauvées. Il en restait encore d'autres disséminés dans les villages.

C'est ici que commence la vraie grandeur d'âme et l'œuvre très appréciable du bey Mutessarif. Supposez une petite ville composée de quatre à cinq mille maisons, dont la population soit composée en grande partie, de turcs et d'arabes barbares et fanatiques. Des bruits et des racontars avaient excité ces individus à exterminer les chrétiens.

Est -il possible d'installer des arméniens dans

une ville si indisposée contre les chrétiens ? Cependant le bon mutessarif ne se laissa pas décourager, il aplanit toutes difficultés, en ayant toujours en vue la sauvegarde des émigrés dans la ville. Il veillait même la nuit, se rendant chez les notables pour les exhorter à des sentiments d'humanité, il tâchait de calmer les esprits surexcités ; pendant le jour, il disposait des employés du gouvernement et des soldats ; laissant de côté ses affaires particulières, il faisait distribuer des secours aux malheureux par l'entremise d'une commission mixte.

Enfin cet homme de bien fut une seconde providence pour les malheureux incendiés Trois jours

avant, le croiseur français Jules-Ferry transporta 5.000 émigrés à Bassit (à 7 heures de là), un port qui dépend de Lattakié ; ils seront hébergés dans une quinzaine de villages turcs, jusqu'à nouvel ordre, c'est le mutessarif qui s'occupe de tout cela en personne ; il fait le va-et-vient.

Je ne puis énumérer tous les bienfaits de ce bon Mutessarif, il a pourvu aux nécessités de tant de milliers d'hommes, il a fait soigner plus de deux cents

malades et blessés Nous lui devons beaucoup de

remerciements, nous devons aussi une reconnaissance sans bornes au consul de France, M. Edgar, ainsi qu'aux religieux carmélites et au docteur américain M. Belfy et aux quelques notables grecs, qui ont accompli de vrais actes de dévouement en secourant dans la mesure du possible ces malheureux émigrés. Le commandant du cuirassé français est descendu en ville et a distribué lui-même huit grands sacs de biscuits aux émigrés.

Vahan Ouzounian.

Alexandrette, le 13/21 Avril 1009.

Pendant la résistance et la défense héroïque de Tchork Marzevan, Arsonizadé Derviche effendi membre de la mairie (Medjlissi Idaré) d'ici, a logé dans sa ferme quarante-trois hommes et femmes et des enfants des deux sexes, tous arméniens, il les a protégés ; il les soigne et les nourrit encore aujourd'hui.

Les sacrifices qu'ils ont consentis, lui et sa femme, et le sentiment d'humanité dont ils ont fait preuve, sont racontés par les réfugiés avec des larmes d'attendrissement aux yeux et des élans de paroles reconnaissantes à Arsus (Arché).

(Pièce signée par tous ces réfugiés, le 25 Avril à Arsus et dont copies ont été remises aux consuls de France et de la Grande-Bretagne).

A Nadjarii, à trois heures de Missis, un turc du nom de Kieur Ahmed a sauvé la vie de trente-deux arméniens originaires de Hadjine au moment des massacres, en courant lui-même au devant du danger. La populace armée a essayé même d'incendier sa maison, mais il a résisté opiniâtrement et très courageusement, il a été cause de la délivrance des dits arméniens.

On doit une reconnaissance éternelle à un homme pareil, nous souhaitons longue vie à cet ami de l'humanité.

A Hamidiéy des deux cents familles arméniennes, il ne reste que huit personnes. Des journaliers, également au nombre d'environ trois cents sont tous massacrés impitoyablement.

Pendant ces massacres un fabricant français, M. Sabatier et son fils Charles, ont rendu d'immenses services humanitaires aux malheureux en les cachant, nourrissant et en les protégeant contre les émeutiers féroces.

À noter également les noms de M. Fernand Roque-Ferrier, consul de France à Alep, qui visita toute la région dévastée et porta partout des secours (1), le commandant du cuirassé français Victor-Hugo qui s'est multiplié à^Adana, aidé par ses officiers et qui a rendu de notables services pour la sauvegarde des missionnaires et établissements français — refuges des arméniens.

M. le docteur Christy, directeur du collège américain de Tarsous, a gardé et hébergé cinq mille arméniens dans son établissement. Il a fourni plusieurs rapports détaillés aux journaux américains et anglais, sur les malheurs et les souffrances des arméniens.

Plus tard il a été en Angleterre où il a donné des conférences, ainsi qu'en Irlande pour recueillir de l'argent pour ses protégés.

On écrit de Malatia que la ville a esquivé un grand massacre, grâce aux efforts multipliés du bine bachi Cadri Bey.

(i) Ce brave consul est mort trois mois après les événements, emporté par la dysenterie.

Il a fait tout son possible pour arrêter les pillards avec leurs caravanes de butin qu'ils apportaient d'Adana même.

Le caïmacan de Kara-issalou> un brave vieillard de soixante-dix ans, a sauvé la vie à cent quarante arméniens, en les garantissant contre les attaques réitérées de trois mille nomades armés.

A Adana, un certain Khalil Agha de la carrière à chaux et ses fils Osman, Moustafa, Ali et Chukri ont gardé, nourri et protégé pendant des jours, quarante cinq arméniens, après les avoir sauvés des mains d'une populace furibonde.

Le métropolitain arménien de Marache, M gr Meguerditch, dans une lettre officielle, a adressé les remerciements de ses ouailles, au vice-consul de France à Marache, M. Maurice Grappin, pour l'aide et la protection qu'il leur a accordés pendant les tristes événements d'Avril 1909.

De chaleureux remerciements au commandant du croiseur italien Pedemonte qui a transporté de nombreux émigrés arméniens, en les embarquant à Latakié, le 27 Avril et en les débarquant à Jaffa. C'est un acte humanitaire notable qui mérite d'être mentionné, parce qu'il a épargné la vie de milliers d'hommes recherchés par le cimeterre des fanatiques.

De même le cuirassé italien Francesco Ferrucio a embarqué et soigné plusieurs arméniens blessés à Alexandrette. Le commandant a fait des démarches bien énergiques auprès des autorités locales pour délivrer les chrétiens assiégés dans leurs villages, il les a sauvés d'une mort certaine.

Les services rendus par ces commandants de

vaisseaux ont soulevé la reconnaissance éternelle de tous les émigrés arméniens, qui par l'entremise des patriarcats arménien et arméno-catholique ont fait transmettre à l'ambassade d'Italie à Constantinople, l'expression de leur très profonde sympathie.

Les commandants français des cuirassés Victor- Hugo, Jules-Ferry et du paquebot Niger, des Messageries Maritimes, ont leurs mentions spéciales dans le cours des différentes correspondances d'Adana, dans notre recueil.

Le gouverneur de Vahga, Noury bey, en apprenant la nouvelle des massacres d'Adana, conseilla aux arméniens de ne pas s'écarter de la ville ; en même temps il appela le chef des émeutiers, le menaça sérieusement et lui ordonna de ne pas imiter l'exemple d'Adana. Ainsi un seul homme de mérite a suffi pour sauver Vahga, en créant des moyens pour garantir ses subordonnés.

Trait de courage d'une famille française.

Adana, 12 mai.

Les désordres d'Adana éclatèrent violemment dans la matinée du 1 er avril, vers les 3 h. 1/2 à la turque, livrant au carnage cette ville infortunée. Coups de fusils Mauser et de revolvers retentirent de tous côtés de la ville. Les balles se mirent à pleuvoir sur les habitants, faisant des centaines de victimes en un clin d'oeil, formant des ruisseaux de sang dans les rues»

La plupart des hommes ne sont plus dans leurs foyers ; ils étaient partis de bonne heure à la campagne pour labourer leurs champs. Quelle ne fut pas leur surprise, lorsqu'ils entendirent se propager cette nouvelle alarmante : les Arméniens allaient être tous massacrés! Epouvantés, ils quittent leurs travaux et commencent à accourir vers la ville pour trouver au moins un refuge aux environs du chemin de 1er ; à peine ont-ils fait la moitié du chemin qu'une foule de paysans sauvages les surprennent sur la route et commencent à les fusiller et à les poignarder. Ces malheureux, laissant plusieurs victimes, s'enfuient vers le refuge. Mais la horde barbare ne peut se rassasier ; enflammée de colère, elle les poursuit, semant la terreur sur son passage. Les survivants, au nombre de mille, hommes, femmes et enfants, arrivent enfin à la gare, mais nul ne les accueille. Chassés de toutes parts, ils se jettent dans un quartier nommé Deuchémè-Zokaghu, où habitait une noble famille française dont le père s'appelle M. C. Chartier, ingénieur en chef des travaux d'irrigation. Il accueille ces malhenreux paternellement et leur donne refuge dans sa maison trois jours et trois nuits, partageant même ses provisions avec ces pauvres gens.

Dans l'intervalle, un second massacre commence avec des incendies terribles aux quatre coins de la ville. La flamme impitoyable dévorait tout ce qu'elle rencontrait sur son passage et ne laissait des établisments gigantesques que des amas de ruines fumantes, une crainte générale régnait ; les survivants désespérés imploraient secours. Les pères Jésuites même, ces courageux et infatigables religieux, après

avoir sauvé la vie à des milliers d'innocents, assiégés par le feu dévorant, en face d'une mort certaine, se décidèrent à quitter leur monastère pour ne pas être la proie des flammes.

Quant à M. Chartier, il subit le même danger.

Mais cet homme de courage, le drapeau français à la main, méprisant mille dangers, refuse de sortir devant les menaces et les sommations et de laisser massacrer tous les innocents réfugiés sous son toit. 11 préfère mourir avec ceux-ci que de se sauver seul ; ainsi cet homme généreux a réussi à sauver la vie de nombreux chrétiens qui ont quitté sains et saufs cette noble famille, en priantDieu de lui accorder tous les bonheurs.

D. P. Agop Merdjimékian.

M. B. Khégham Allahverdian.

Extrait d'une lettre d'Adana, du 6 août 1909, publiée dans le « Jamanak » du 26 août 1909*

La nuit du vendredi, 3 avril, la populace avait accompli sa triste besogne dans Hamidié, il ne restait plus qu'à détruire la maison de M. Ohannès Tchorbadjian, notable de l'endroit, où 80-90 arméniens avaient trouvé refuge. La populace, composée de 15.000 individus des deux sexes, a mis aveuglement le feu à cette maison en la badigeonnant de pétrole. — Ceux qui se trouvaient dans la bâtisse ont préféré mourir parle feu, que d'être outragés par les balles dans la rue. — Une femme seulement, Madame Tchorbadjïan en prenant courageusement

ses deux petits bébés, sous los bras, se jette dehors de la maison, les cheveux en flammes, et blessée par cinq coups de balles. — Malheureuse mère! Ismaïl et Kamo, fils de Faris Agha l'y attendaient. — Ismaïl jette les enfants dans la fournaise, comme des pommes, piétine et dévalise la pauvre femme et se sauve avec les 90 livres turques, fruit de sa rapine.

La Providence conduit la malheureuse femme blessée, jusqu'à la maison du bienfaiteur français Charles Sabatier, vers l'extrémité de la ville, où 6 à 700 femmes arméniennes avaient trouvé l'hospitalité... L'histoire de cette pauvre femme est terrible, sa situation épouvantable; son mari et ses deux enfants avaient été brûlés vifs, avec les 80 hommes qui se trouvaient dans la maison incendiée, les deux mille livres turques, formant la fortune de son mari, avaient été confisquées...

Je l'ai rencontrée dans Hamidié ; elle s'approcha de moi pour me faire comprendre qu'elle était venue là pour protester auprès de l'officier Ali-Haïdar-Bey, un fonctionnaire militaire très intègre et très humain.

Après des recherches, qui ont duré six jours, Ali- Kaïdar Bey a réussi à dénicher les coupables, ainsi que l'argent de cette dame. — &n racontant cette histoire, nous voulons conclure que si tous les fonctionnaires du gouvernement agissaient avec les mêmes sentiments que Ali-Haïdar Bey, la justice triompherait et personne n'aurait le droit de se plaindre...

Léon Papazian.

Monsieur Florimond Falanga, chef de gare

Ha£-ter

Ce jeune reporter, en compagnie du frère Marc, a sauvé plus de 2.000 personnes réunies dans l'Eglise Saint - Etienne d'Adana, au moment où elles allaient être brûlées vives . En outre, bravant les événements, il n'a jamais cessé de transmettre les nouvelles au journal dont il était le correspondant. Sa conduite fut des plus héroïques.

cTÀdana, a son rang bien mérité parmi les bienfaiteurs ; le brave homme malgré ses revenus modiques a hébergé et nourri longtemps des centaines de malheureux. Que son bon exemple serve de leçon de charité et d'humanité à d'autres plus aisés que lui !

Voici une lettre relative à M. F. Falanga, publiée dans le Jamanak du 18 mai 1909.

« En causant avec un sujet anglais j'ai appris l'histoire intéressante suivante, qui démontre la sympathie des Européens pour des malheureux arméniens.

« Le frère de mon ami, qui est chef de gare à Àdana, a gardé sous son toit une quarantaine de pauvres familles arméniennes, en hissant le drapeau anglais et les a sauvées des mains des sanguinaires.

En outre de cet acte de bienveillance, il a résisté longtemps à une populace furieuse composée de 2000 individus, qui avait envahi la gare, demandant la formation d'un train exprès pour la conduire dans des villages qu'elle voulait brûlei et massacrer. Cet homme de bien a refusé longtemps, mais sous des menaces de mort et à la vue des armes braquées sur lui, il pensa qu'après sa mort son acte resterait inutile, il céda à la sommation. C'est ainsi qu'il a donné à regret les ordres de préparer un convoi, il s'est résigné à laisser s'accomplir ce qu'il ne pouvait pas empêcher lui-même, malgré ses bonnes dispositions envers les malheureux. En retardant la formation des convois et de leurs départs, il avisait télégraphiquement les villageois des diverses stations, d'avoir à déguerpir avant l'arrivée de la populace sanguinaire que le train devait y amener.

Bédazn.

Les Pères Jésuites, les trappistes, lazaristes, carmélites, les frères maristes, les sœurs françaises se sont distingués dans plusieurs circonstances et sont au-dessus de tout éloge. Ils ont été endommagés et blessés et ils ont couru des dangers réels en secourant les sinistrés réfugiés chez eux.

A signaler parmi ces religieux les Pères Etienne, Rigal* Benoit, Tambet, Jouve* Louis Xavico, le Frère Marc Sabatier ; les franciscains et parmi eux le Père Sabatino (1) supérieur de la mission à Kessab, le Père Herménegilde Siîvestri et le Père Hilaire d'Alexandrette.

Notons en passant le bon mutessarif (gouverneur) d'Osmanié, Ahmed Bey, qui a sauvé pendant les massacres, environ 600 chrétiens.

Monseigneur P. Terzian, évêque arméno catholique, s'est signalé pendant les événements d'Adana (ville) : il s'est prodigué partout, il a fait des efforts et des démarches inouis, auprès du vali Djevad Bey, pour mettre fin au carnage, aux massacres et à l'incendie.

C'est bien grâce à son intervention énergique, aidée du consul anglais, que des milliers de personnes blotties dans l'Eglise arméno-eâtholique ont eu la vie sauve, bien que les édifices, écoles et église, n'eussent

(1) Le Père Sabatino de Kessab a sauvé la vie de 6000 arméniens de cette ville, en se mettant à leur tête et les conduisant au port de Bassit.

Voir Les missions catholiques, année 1909, page 378 (Kessab est une ville de 14000 arméniens).

pas été épargnés et fussent quand même la proie des flammes.

Rien que dans la ferme de Monseigneur Terzian, 160 ouvriers journaliers ont été massacrés.

Cependant, Monseigneur Terzian, cet évêque modeste, traîne aujourd'hui la misère, ayant perdu église, presbytère, écoles, maison, meubles et vêtements ; il habite sous une tente, comme le dernier des malheureux. Pourtant il n'a pas abandonné ses ouailles, qui ont besoin, plus que jamais, d'entendre ses bonnes paroles et ses consolations.

(Voir ci-après dans la biographie de Monseigneur Terzian, écrite par l'abbé Nersès Papazian de Constantinople, ancien élève du couvent Saint-Louis de la même ville.)

S'il y avait dans le Vilayet d'Adana, dix agents consciencieux comme l'officier de gendarmerie Toplama oglou Hadji Hassan agha, les massacres auraient pu être évités .

Cet officier a sauvé 2000 chrétiens à Nadjarli, en courant toutes sortes de dangers, en allant au devant de la mort, vaillamment. Il mériterait d'être nommé commandant, puisqu'il est valeureux, humain et juFS.

Essad Agha du quartier Tekké à Tarsous, a sauvé des fers et d'une mort certaine plusieurs arméniens.

Cet homme de bien, quoique sans fortune, a conduit des hommes, des femmes et des enfants chez lui et les a nourris plusieurs jours. 11 a le droit d'être cité comme un bienfaiteur intègre, qui n'a voulu

toucher aucune récompense pécuniaire pour sonacîe.

Les héros de Kars Pazari ont été l'officier de cavalerie Ahmed Effendi et l'agent de Police Ahmed Bechir Effendi qui ont fait une résistance bien organisée et acharnée.

A Bahdjé, Poyraz oglou Keussé Mehmed Effendi a gardé chez lui et nourri 168 arméniens affolés par la terreur.

Le héros Mahmoud Effendi. — Au village Nurpède, dépendant du Caza de Kars, le héros Hodja Mahmoud Effendi a sauvé 200 chrétiens, du massacre qui devait y avoir lieu.

Le deuxième jour d'avril, Mahmoud Effendi ayant appris les événements tragiques d'Adana, a fait armer la population musulmane de Nurpède ; pour protéger les chrétiens, il a passé deux jours et deux nuits consécutifs au milieu d'eux.

Se privant de nourriture et de sommeil, il a empêché les habitants des villages voisins d'entrer à Nurpède.

Voyant, à la fin, qu'il ne pourra résister aux attaques des bandes qui revenaient de Kars, après y avoir tout massacré, il installa tous les chrétiens dans des maisons turques et jura qu'il risquerait sa tête plutôt que leur voir arriver rien de fâcheux. Effectivement, il a tenu sa promesse, en restant fidèle à son serment. Grâce à lui, personne n'a encouru aucun danger, sauf deux individus qui s'étaient évadés du village ; ils seraient vivants, s'ils y étaient restés. Des milliers de rôdeurs, composés de Gircassiens, turcs et autres islams enragés attaquant Nurpède ont essayé de convaincre Mahmoud Effendi, ainsi

que Nouri Agha en disant qu'ils gardaient rancune contre les chrétiens et qu'eux aussi ils pouvaient se perdre dans la bagarre ; cependant ils n'ont pas réussi dans leur tentative. Ces bandes sauvages ayant pillé les maisons chrétiennes, brûlé et réduit en cendres l'église et une vingtaine de maisons, ont continué de nouveau à envahir le village. Mais ils ont travaillé en vain, pour décider Mahmoud Effendi, à imiter leur exemple. Celui-ci, malgré leur exhortation, a conservé toute son énergie et sa fermeté de caractère, il a refusé toutes leurs propositions.

Nous ne sommes pas capables de décrire les jurons et les outrages, dont il a été l'objet, rien que pour nous secourir. Il leur déclarait hautement que si cest notre souverain qui vous a donne cet ordre, il a été induit en erreur. Car Dieu et notre Prophète ne consentiraient jamais à ce qu'on tue ainsi des gens tout à fait innocents. Se munissant ensuite de ses armes, il s'est élancé sur ces enragés, les apostrophant. Je n'avais pas encore juré, mais au nom de Dieu, vallahi, billahi, je frapperai quatre de vous autres, alors vous m'aurez tué et vous égorgerez après tous ces gens! Parmi ces diables enragés, quelques-uns ont tiré sur lui, cependant les musulmans de Nurpède, parant les coups, tombèrent sur eux et après les avoir battus à plate couture, ils se sont emparés de leurs armes. Mahmoud Effendi était épuisé de fatigue, mais il se battait encore comme un jeune héros, sans se décourager. Cette lutte a duré jusqu'à l'arrivée des gendarmes et des troupes de la ville de Kars ; ils ont rétabli Tordre et la tranquillité.

Je suis un professeur de Nurpède ; mon cœur

battait fort, en entendant les chrétiens dire, au milieu des attaques de ces sauvages, nous deviendrons musulmans. Cependant , Mahmoud Effendi m'a donné raison, lorsque je lui ai déclaré que le Coran n'admettait pas une conversion forcée. 11 a dit alors aux chrétiens ne devenez pas de suite musulmans, restez chrétiens, je vous protégerai quand même, si plus tard vous jugez avec calme et sang-froid, que la religion mahomètane est meilleure, vous deviendrez alors musulmans. Tout en disant ces paroles, il les consolait. Les chrétiens ont gardé leur religion ; Mahmoud Effendi est devenu ainsi un véritable héros

Marache, 18/31 mai 1909.

(Signé : Panos Tournayan.)

A Hakim-Kan, le mudir (le maire du village) Garibagazadé, a sauvé la vie pendant les événements de la province d'Àdana, à 62 familles arméniennes sans armes, ni protection. La vile populace avait menacé le village et elle aurait tout balayé et massacré, sans la vaillance de ce mudir et de Kadi Effendi, directeur des Postes du même village.

La fille de M. Christine, Miss Radgers qui a assisté avec les arméniens au feu, au pillage et aux massacres, a appris la mort de son mari à Adana. Mais malgré sa douleur et sa tristesse, elle s'est occupée quand même de ces malheureux et blessés ; le devoir de solidarité et de fraternité l'emportait sur son deuil si récent et profond.

Abedinzadé Chiski Effendi du quartier Kizil Mourad

à Tarsous, a réussi à sauver 200 arméniens. H a pu confier une partie de ces malheureux, aux bons soins du directeur du Collège américain, gardant chez lui le reste, avec plusieurs orphelins de père et de mère, qui furent l'objet de ses soins particuliers.

Cet acte d'humanité est expressément signalé dans une lettre particulière adressée au Patriarcat arménien et signée par le Directeur du collège américain, ainsi que d'autres notabilités de la ville de Tarsous.

Le gouvernement ottoman a récompensé les personnes suivantes pour avoir protégé les arméniens pendant les massacres d'Adana. Savoir :

1° Hodja MoustaphaEffendi du village Eyri Bodjon a reçu la médaille de 5 e classe de l'ordre de Medjidié ;

2° Ibrahim Effendi, officier de police de Tekké ; 3° Molla Ahmed Effendi du village Osmanié ont reçu la médaille d'Iftikhar.

Le Caïmacam d'Aïntab, Kémal Bey, a protégé au moment des massacres les arméniens contre la populace armée pendant une vingtaine de jours. La nation arménienne lui a témoigné ses sentiments de reconnaissance, par l'entremise de S. B. le Patriarche Tourian.

Miss Rose Lamberd mérite une mention toute

spéciale pour avoir protégé les arméniens contre les attaques de la populace à Fekké et ses environs, pendant les événements, ainsi que pour les avoir hébergés après les douloureux moments des troubles. — Le métropolite arménien de Hadjine a demandé par écrit la bénédiction patriarcale pour elle.

Kessab. — Ce village a été visité par la populace sanguinaire et a été incendié, mais il n'y a pas eu de pertes d'hommes à déplorer, grâce au vice-consul de France, M. Pothon, qui est arrivé au secours de la population effarée. 11 a perdu lui-même 6.000 livres turques (138.000 francs) au pillage ; mais il a hébergé quand même pendant fort longtemps les vieux impotents, les femmes et les enfants arméniens, en dépensant de ses deniers 500 francs par jour. Les actes humanitaires de ce vice-consul sont au dessus de tout éloge.

Les villages arméniens de Kheder-keny, Pitias, Hadji-Abla et Yoghoun-Olouk, aux environs de Suéidié, ont été épargnés du pillage par l'intervention de M. Pothon.

A Àdana. — Le directeur de la succursale de la Banque Impériale Ottomane mérite un éloge particulier pour avoir aidé et sauvé d'une mort certaine de nombreux arméniens, ainsi que pour avoir fait rentrer dans leurs foyers plusieurs autres arméniens émigrés en Egypte ou à l'Ile de Chypre. M. Grabowsky mérite par conséquent la reconnaissance la plus chaleureuse pour son zèle et pour ses sentiments nobles et humanitaires.

A Tarsous, — Un ancien repris de justice, laissé libre à la proclamation de la Constitution, un certain turc nommé Kurkitlili-Zadé-Essad, a sauvé du

milieu des flammes les arméniens jetés pêle-mêle dans la maison du coiffeur Sérop et a offert l'hospitalité chez lui à une trentaine de femmes et enfants blessés. — Il se jette une seconde fois dans les flammes et réussit à délivrer cinq femmes originaires d'Adana, des émigrés, des portefaix et même plusieurs originaires de Tarsous même. — Des dames d'Adana voulaient lui offrir une bague en or en souvenir de sa vaillance, mais il refusa énergîquement le cadeau, disant qu'il n'avait fait que son devoir. Cet homme, par cet acte de dévouement, a racheté les mauvais actes commis dans son passé. — 11 existe un témoignage écrit, signé par de nombreuses notabilités de la ville de Tarsous.

A Adana. — Guvendzadé (moukhtar) a gardé chez lui vingt-trois arméniens et le turc Mémodja a sauvé la vie à cinquante autres arméniens.

Biographie de Monseigneur Paul Terzian, Evêque arméno-catholique d'Adana.

L'homme qui depuis vingt-cinq ans a gagné la sympathie de tous les arméniens-catholiques, grégoriens et protestants, et qui a rendu des services inappréciables à toute la nation arménienne sans distinction de culte, c'est bien FJEvêque d'Adana, Mgr. Paul Terzian. Prêtre sans tache, évêque incomparable, apôtre infatigable de Jésus-Christ, il s'est oublié, s'est sacrifié partout pour le bien des âmes.

Il est né à Keutahia (ville d'Asie mineure), en 1854,

de parents de modeste condition, mais qui étaient d'excellents chrétiens et d'honorables citoyens .

Après avoir fait de brillantes études au Collège de la Propagande à Rome, il fut envoyé à Brousse où il s'est attiré l'affection et le respect général par l'exemple de toutes les vertus sacerdotales. — Il a montré de bonne heure que s'il s'était revêtu des livrées de Jésus-Christ, ce n'était ni pour son bienêtre, ni pour son ambition, mais bien pour souffrir et s'immoler à la suite de son divin Maître. — Il choisit donc pour lui-même les postes les plus périlleux et toujours ce qu'il y a de plus pénible dans le saint ministère. — Persuadé qu'un missionnaire se rend d'autant plus utile qu'il connaît plus de langues, il a étudié tout seul le français et perfectionné Farménien et le turc ; et comme la science d'un prêtre sert peu sans la piété, il s'est appliqué à des exercices spirituels avec la plus évangélique ferveur. — Le diocèse de Brousse n'a point oublié, après vingt-cinq ans, la sublime éloquence du jeune prêtre, qui, à trente ans, remportait des victoires oratoires, arrachait des larmes à tous les yeux et élevait les âmes aux bontés du monde surnaturel. — Son activité n'était pas moins étonnante, partout où il y avait une peine à soulager, un cœur à consoler, un malheur à prévenir ou un mal à réparer, on y voyait l'abbé Paul. — Les insultes des ingrats, les critiques des paresseux et les persécutions des méchants ne surent attiédir son zèle, quand le devoir ou le salât d une âme étaient en jeu. 11 agissait avec un esprit tellement droit que les supérieurs en furent ravis d'admiration; et lorsque Mgr. Garabed Aslanian, vicaire patriarcal de Mgr. Azarian, dût choisir un successeur

pour Adana, il n'est pas allé chercher son candidat parmi les prélats du diocèse de Constantinople. — Toutes les sympathies du vénérable archevêque étaient pour le jeune et modeste abbé Paul, qui était tout à fait inconnu à la capitale et à Adana.

Le vertueux prêtre qui ne pensait qu'à se sanctifier et à sanctifier les autres dans la vie la plus obscure, fut étonné d'un pareil choix ; il hésita à accepter une charge qu'il croyait trop lourde pour ses épaules. Heureusement pour la nation, son confesseur était un homme de bon conseil, il lui a persuadé de ne point résister à la volonté de Dieu, qui nous donne toujours la grâce d'occuper dignement un poste éminent, quand nous ne l'avons nullement convoité.,.

A peine la Cilicie a-t-elle connu son premier pasteur qu'elle a été enchantée. On a bien vu alors que cette élection n'était pas celle des hommes, mais celle de l'Esprit Saint.

Depuis près de dix ans il gouvernait admirablement son vaste diocèse, lorsque Mgr. Etienne-Pierre Azarian vint à mourir. — Les yeux de toute la nation se tournèrent naturellement vers lui ; n'avait-il pas tout ce qu'il fallait pour être un excellent patriarche? doctrine romaine, amour patriotique, vie irréprochable, dévouement à toute épreuve, ardeur apostolique, éloquence entraînante, intelligence à la hauteur des besoins du siècle, zèle pour la discipline ecclésiastique ? — Avec tout cela, il était aussi persona grata à Léon XIII et à la France. — ■ Le conseil mixte arméno-catholique le choisit donc pour premier candidat, mais le Synode a trouvé que Mgr. Paul Emmanuélian était plus digne et il a eu

le courage de le choisir comme Patriarche... ce qui a eu des conséquences bien tristes et pour les évêques et pour la nation en général.

Au bout de cinq ans, à la mort de Mgr. Emmanuelian, les évêques aussi étaient d'accord sur le mérite exceptionnel de Mgr. P. Terzian, mais le veto du malheureux Abdul Hamid vint cette fois- ci rayer tyranniquement le nom de l'admirable évêque de la liste des candidats.

Pendant les massacres de la province d'Adana en 1909, Mgr. P. Terzian s'est montré comme toujours à la hauteur des circonstances. — Avant le désastre il avait exhorté ses ouailles à ne pas suivre les arméniens grégoriens dans leurs exagérations de joie et de démonstrations ; mais quand l'effusion du sang a commencé, il a été le premier à inspirer courage et confiance à tous les chrétiens de Cilicie. — Des milliers de grégoriens se sont réfugiés dans ses églises, écoles, couvents, etc., etc.

Son rôle a été prépondérant, il a su sauver des milliers d'arméniens voués à une mort certaine, grâce à son énergie et à son activité.

Par ses exhortations enflammées, il les a préparés au plus généreux martyre ; il s'est multiplié dans ces jours néfastes pour mettre à l'abri l'honneur des vierges et la vie des innocents. — On a voulu même le tuer, et c'est par un miracle qu'il a pu échapper à la mort.

Les R.R. P.P. Jésuites d'Adana, qui Pont vu de près, lui ont rendu ce témoignage, qu'il a agi et souffert comme un évêque des premiers siècles du Christianisme.

Un très vertueux religieux, le R. P. Benoit, a dit

en particulier : « Monseigneur Paul Terzian, a été « admirable de courage et de magnanimité ». Aussi la nation arménienne et la Jeune Turquie lui doivent-elles une reconnaissance éternelle.

De même, le délégué du partriarcat arménien, Monsieur Sarkis Souine, qui fut pendant plus de deux mois à Àdana et qui a fréquenté tous les jours Mgr. P. Terzian, ne tarit pas de faire son éloge et s'extasie devant la simplicité de sa vie pastorale et son aménité vis-à-vis de tous les malheureux (1).

(Signé) l'abbé Nebsès Papazian.

(1) Vers le milieu de l'année 1909, Mgr. Sabbaghian, patriarche des arméno-catholiques, a donné sa démission. — La nation a de suite tourné les yeux du côté d'Adana, vers Mgr Terzian. — S. B. a été élue en Avril 1910, à l'unanimité des voix des députés de la nation arméno-cathoîique et du St. Synode, Patriarche et catholicos, sous le nom de Pierre-Paul XIII. Voici comment Mgr. Terzian, a été récompensé pour ses vertus et sa modestie. Il a été appelé aux plus hautes fonctions dont une nation puisse l'honorer.

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