INONDATIONS D'ADANA EN
Inondations ciliciennes. — Les inondations de la ville d'Adana et d'une partie de la province se trouvant sur le parcours des fleuves Sihoun et Djihoun, au commencement de novembre 1909, ont eu une influence néfaste sur une population déjà éprouvée par le massacre, le pillage et le feu ; il ne lui manquait que ce dernier malheur pour la secouer de fond en comble et achever la raine du pays.
En effet les dépêches dépeignent la situation bien navrante des inondés et demandent des secours immédiats et urgents car les municipalités des villes et villages précédemment éprouvés par les tristes événements d'avril 1909, sont dépourvues de tous fonds et ne peuvent venir en aide efficacement. Par une carte géographique où Ton trouverait les pays inondés on saisirait bien la vaste étendue du malheur, on dit qu'il y a bien une centaine de villages submergés et détruits en dehors de la ville principale d'Adana, pour laquelle le gouverneur Djémal Bey donnait journellement des détails télégraphiques.
L'un des fleuves, le Sihoun prend sa source aux monts Taurus, le second fleuve le Djihoun vient du côté d'Albistan, à trois journées de distance à l'intérieur de la ville de Zeïtoun. Le premier se déverse dans la Méditerranée près de la ville de Tarsous,
tandis que le Djihoun se prolonge jusqu'à Youmourtalik, au golfe du même nom, non loin d'Alexandrette.
Ces deux fleuves ne forment donc pas de confluent, mais dans le cas d'un fort débordement ils se joignent vers Gourdilli. C'est dans ces vastes contrées qu'une centaine de villages sont éparpillés dont deux seulement habités par les arméniens — comme Cheikh Mourad et Abdoglou qui ont été déjà incendiés et pillés pendant les événements d'avril 1909 ; tout le reste des villages signalés sont habités par des musulmans. Les arméniens ne possédaient dans ces parages que 5 ou 6 fermes qui ont été inondées. Dans la ville d'Adana également la position des quartiers arméniens est élevée, il est à présumer que ce dernier malheur les a épargnés. Les eaux ont dépassé un mètre de hauteur dans la ville, les vieillards même ne se rappellent pas avoir assisté à une inondation pareille. L'importance de ce malheur est provisoirement évaluée à un million de livres turques, sans connaître encore les détails succincts.
Ci-dessous quelques dépêches adressées par Djémal Bey vali d'Adana au ministère de l'Intérieur.
Àdana le 1/14 novembre 1909.
Les eaux commencent à baisser mais la ville est toujours exposée aux ravages des torrents. Hier soir les quartiers Yéni Mahallé, Yerbachi et ïcharpek Mahallé se trouvant à proximité de la gare du che-
min de fer étaient en grand danger. Nous n'avions qu'à prier Dieu de nous préserver. Toute la nuit jusqu'au jour nous avons fait des efforts surhumains pour évacuer en voiture et à dos de mulets les habitations et effectuer le sauvetage. Les eaux avaient pris l'aspect de la mer par place, nous y avons fait fonctionner des radeaux pour déménager les meubles des maisons en péril et avons transporté les habitants en des lieux sûrs. Nous espérions que grâce à la digue en terre qui se trouve près de Yerbachi la ville pourrait éviter l'inondation ; pour caser les familles pauvres nous avons fait évacuer les maisons et fabriques. Nous avons acheté de suite du pain et l'avons fait distribuer aux éprouvés des quartiers qui avaient quelques craintes de submersion si la digue se démolissait. Les maisons de ces quartiers furent évacuées avant minuit. A huit heures à la turque le vent du Sud Ouest qui soufflait fort, redoubla et l'impétuosité du torrent qui battait la digue devint de plus en plus intense, tellement qu'il finit par la briser et l'eau bondit comme une bête furieuse sur la ville. Les environs de la gare du chemin de fer furent submergés, ainsi que la fabrique des frères Tripani si bien connue, et les quartiers Yéni Mahallé, Kara Keupru et Tcharpek Mahallé. Quoique la force des eaux ait diminué graduellement, les constructions et maisons qui se trouvent envahies par les torrents s'écroulent avec fracas les unes après les autres comme des châteaux de cartes. Les eaux, devant la gare, ont atteint une hauteur de deux mètres. Nous travaillons pour atténuer la misère des éprouvés. Quoique nous ayons pu sauver une partie des meubles, la grande partie est restée sous les eaux et le torrent les a
emportés. Quoiqu'il soit absolument impossible d'évaluer en détail les pertes, il est à présumer que la ville d'Adana éprouve à elle seule une perte minima de 100.000 livres. La ville et ses environs, à un rayon de dix heures environ, se trouvent entièrement submergés et dévastés. Les semences sont pourries et totalement détruites. Malgré notre envoi de gendarmes et de cavalerie aux villages et faubourgs voisins afin d'y porter secours et avoir en même temps des nouvelles de ces endroits, nos cavaliers ont dû rebrousser chemin et revenir faute de passage. Notre espoir est que la position des villages au delà d'Adana étant comparativement plus élevée, l'inondation n'y aurait pas fait autant de ravages qu'ici, mais nous en sommes sans aucune nouvelle. Nous croyons qu'il n'y aura pas de pertes d'hommes mais dans un malheur aussi grand il ne manque jamais de victimes. Actuellement la ville est submergée. Il ne reste personne dans les quartiers menacés. Trente radeaux, cent rameurs et agents de police sont occupés à transporter des malheureux. Les eaux baissent encore un peu. La municipalité d'Adana, étant très pauvre, est incapable de dépenser même 100 livres turques : voilà pourquoi je vous prie d'envoyer 5.000 livres turques pour acheter du pain aux éprouvés. Que le Dieu Tout-Puissant préserve les pays ottomans de grands malheurs pareils !
Le gouverneur d'Adana, Djémal.
Curfîé (ancien Hamidié), le 1 er novembre 1909.
Le fleuve Djihoun a débordé et inondé toute la ville. Les maisons construites avec de la chaux et de la terre, ne pouvant résister à l'effort des eaux, s'effondrent l'une après l'autre. Les quartiers bas de la ville forment de véritables lacs. Les communications avec les villages sont interrompues.
Adana, le 2 novembre 1909.
Les eaux baissent sensiblement ; cependant elles ont formé des lacs un peu partout. La ville ressemble à un marais. Nous avons entrepris de déverser la boue dans le fleuve (Sihoun). Pour faire écouler les eaux lacustres, je fais ouvrir des tranchées, pour qu'elles aillent au fleuve ; c'est ainsi que nous faisons également pour les eaux ramassées le long de la voie ferrée, car si elles restaient ainsi elles mineraient les fondations des maisons et la plupart s'écrouleraient. Les éprouvés ont été secourus activement et à temps, de sorte qu'il n'y a pas de pertes humaines.
Quant à présent le nombre des maisons écroulées dépasse 500. Celles qui sont encore inondées sont nombreuses et pourraient s'écrouler d'une minute à l'autre. Les maisons urbaines construites en chaux se démolissent l'une après l'autre. Par conséquent il y aura beaucoup plus d'écroulements qu'il n'y en a eu jusqu'à présent. Les maisons précédemment incendiées pendant les événements d'avril et reconstruites plus tard au village de Christian Keuy se sont aussi écroulées. Par ma dépêche d'hier, j'éva«
luais à près de 100.000 livres turques les biens et meubles brisés et emportés par le torrent ; malheureusement ce chiffre s'élèvera à quelques cent mille livres. 11 faut au moins un mois pour que la boue et le limon amassés par les torrents sèchent et pour que la population puisse s'occuper à nouveau des travaux agricoles et de la culture. Pour atténuer les besoins des malheureux et tâcher de diminuer la misère, nous cherchons tous les moyens possibles et praticables. Nous avons aussi formé une commission de six membres sous la présidence de Suiéïman Bey, commandant de la police, afin de visiter quartier par quartier, inscrire le nom des éprouvés dont les maisons ont été emportées et évaluer le chiffre des dégâts.
Remerciements pour le 5.000 Ltq. expédiées, nous les emploierons à acheter du pain.
Si une seconde inondation ne se produit pas dans l'intervalle, les eaux se retireraient dans trois jours et l'on pourrait entreprendre la réparation des digues. Je m'en vais de suite sur les bords du fleuve examiner en compagnie d'ingénieurs l'état des digues. Des agents de policé et des gendarmes sont envoyés dans toutes les directions de la province pour qu'ils puissent secourir les inondés de ces parages* Le gouverneur général, Djémàl.
Âdana, le 2 novembre.
Grâce à Dieu, les pluies torrentielles n'ont pas causé de dégâts à Sis* Une vingtaine de pauvres
familles d'Azizié ont été surprises par la pluie à trois heures de distance de Sis, mais grâce à la vigilance des agents de police, elles ont été délivrées de cette triste position, ont été transportées et installées dans la ville. Des inspecteurs sont partis pour s'informer de la situation des environs.
Adana, le 3/16 novembre 1(,09.
Les eaux se sont retirées. Je vous avais avisé de mon départ pour la réfection des digues. Je me suis occupé toute la journée, aidé de fonctionnaires compétents, pour passer en revue les dégâts et étudier les réparations à faire aux digues. Un mur d'une longueur de 2 kilomètres 1/2 et d'une hauteur de 1 mètre 1/2 qui pouvait résister à la poussée ordinaire des eaux et garantir la voie du chemin de fer, a été ébréché en 18 endroits différents, succombant à la force extraordinaire de l'inondation. L'enquête a établi que pour une réparation ordinaire et immédiate il fallait 20.000 piastres. Il est indispensable que cette somme se dépense de suite et qu'on nous autorise spécialement pour la réparation de la digue. Mais comment trouver cette somme, la municipalité étant incapable de fournir un liard? ensuite il n'est pas à présumer qu'après les ruines laissées par les troubles la municipalité puisse avoir dé l'argent. Il n'est pas non plus logique de lui faire supporter à elle seule les frais d'une pareille entreprise. Par conséquent, nous avons jugé opportun de nous adresser au ministère des travaux publics pour exiger qu'il veuille bien nous offrir un crédit
de 3.000 livres turques. Ainsi en comptant le faire passer au budget des travaux publics comme frais extraordinaires, j'ai pu faire entreprendre des réparations.
A Kara-Issalu les dégâts n'ont pas été importants mais l'hôtel du gouvernorat et l'écurie des agents de police ont été emportés par les eaux.
Le gouverneur de Iche-H télégraphie que par suite des pluies torrentielles de deux jours consécutifs la rivière Gueuk Son a débordé d'un façon extraordinaire. Toutes les maisons et le palais du gouverneur de Selefkè sont inondés. Plusieurs maisons se sont écroulées, il y a beaucoup de pertes de paille, de céréales et de biens. Le vieux fort menaçant ruine, on a donné ordre de le démolir tout à fait.
Signé : Djémal.
Adana, le 4/17 novembre 1909.
Une dépêche reçue du gouverneur de Kozan dit que « A Fékkè les routes et les ponts sont abîmés et le gouvernorat est devenu inhabitable. 11 n'y a pas de dégâts du côté de Hadjine et de ses environs, cependant l'édifice du gouvernement étant détruit il n'y a pas moyen de pénétrer dans les salles du tribunal, de la statistique, du juge d'instruction, de la caisse, des commissaires de police et même de la prison. Les papiers officiels sont perdus. Dans le district de Sis, les amandiers, mûriers, citronniers et grenadiers plantés dans les jardins et les vignobles sont détruits ainsi que les légumes potagers. Les semences des villages Arslanli, Ayvali, Tchavouche,
Azizli, Utche toute Hadjilar, Hamam, Sofou Tache sont restées sous les eaux, et l'on ne pourrait pas fixer les pertes avant leur retrait.
Le gouverneur de Djébel Béréket télégraphie que par suite des pluies torrentielles le gouvernorat d'Osmanié qui était déjà en décrépitude, s'est effondré avec une partie de la prison ; il n'y a pas de pertes d'hommes. Les affaires des autorités sont traitées provisoirement dans une autre bâtisse louée exprès. Des 20.000 piastres destinées aux réparations des bâtisses menaçant ruines, une partie a été consacrée à l'achat des tuiles et aux frais y afférents. Cependant comme nous avons fait déjà pressentir le ministère des finances, dans des endroits où de petites réparations sont urgentes, les frais seront lourds à cause du mauvais temps, et il est indispensable qu'on nous ouvre un crédit minimum de 4 à 5 mille livres turques.
Le gouverneur général, Djémal.
Le 7/20 novembre 1909.
Une dépêche du gouverneur d'Adana dit qu'il y a dans la ville 278 maisons écroulées ; on en a également démoli 150 autres pour éviter des accidents.
Deux autres quartiers sont encore submergés. On évalue le nombre général des maisons écroulées à 600 environ. La dépêche du gouverneur présente la ville sous un aspect très lamentable. Djémal Bey accomplit des actes héroïques en faisant tout par lui
mêmé et il arrive au secours des besogneux dans la mesure du possible.
— Comme il appert de tous ces télégrammes, on pourrait évaluer les dégâts et pertes par les inondations à un chiffre minimum de 25 millions de francs ; ce qui formerait, avec la ruine causée par les tristes événements d'avril 1909, une somme globale de 500 millions au bas mot, sans compter les frais de la conséquence des massacres, les pertes d'hommes et de biens qu'on n'a pu évaluer quant à présent.