LA GALICIENNE
Beaux soleils regrettés à la lumière enfuie, Pénombre des vallons, silence obscur des bois, Ah ! vous savez combien Ton peut mourir de fois Sans quitter la douleur et sans quitter la vie !...
Charles Grandmougin.
Sous sa double beauté de martyre et de femme Un masque s'est figé de stoïque mépris, Son dédain désormais brave le sort infâme, Qui ne peut rien sur elle ayant déjà tout pris. Maintenant c'en est fait. Seule parmi la mousse D'un champ froid et désert, calme comme un cercutil, Elle subit l'assaut des pleurs qu'elle repousse, Et qui viennent malgré son indomptable orgueil La faire agoniser...
Cependant tout décline !
Le pâle crépuscule amorphe dans son cœur Avec les derniers feux de la verte colline, Sa peine qui se voile et sa triste rancœur.
Son deuil aussi s'estompe avec la brume rose, Elle ne ressent plus ses lancinants regrets, Mais là- haut poursuivant quelque vision morose, Toujours son regard terne est rivé aux sommets. Sa pauvre âme sevrée, inconsciente et passive, Ne sait plus de prière et les rouges brouillards, Au lieu de l'enivrer à cette heure lascive,
Sont venus l'assaillir d'obsédants cauchemars. Un air tiède, alourdi de frissons de caresses, Lui dicte le blasphème envers son Dieu cruel, Et plisse sur sa bouche avide de tendresses, Un rictus piùs amer voulant narguer lé Ciel.
Mais le Ciel reste sourd et l'ayant écrasée, Se fait plus clair encor pour la mieux voir souffrir. Qu'importe ce cynisme à cette enfant blasée ? L'holocauste finit ; elle voudrait mourir !...
Sur la plaine, la riuit^ descend âvec mollësse. Le jour s'éteint blàfàrd, dans l'ombré enseveli. La Galicienne dort ét plus rien ne la blesse : Elle a fui la douleur dans la paix et l'oubli!...
Et les pierres, là-bas, dans les lointains atones, Montent la garde àutour de ce nàvrant ëommeil, Comme de noirs cyprès leurs formés motiotdnes, Traînent infiniment à l'horizon vermeil.
Car ces sombrer témbiris de ruines, de désastres, Sentant dans l'isolée un morne désespoir, Spectres presqu'animés, soiis le rayori des astres, Meilleurs que les humains, se sont émus cè soir!..
Herminée HOWYAN.
Smyrne, le 1 er août 1910.
Àti dernier moment, nous ajoutons h cet appendice un extrait du magnifique discours prononcé, à l'Académie Française, par M. Frédéric Masson, le 8 décembre 1910 — pour la distribution des prix de vertu. La parole éloquente de Téminent historien résume la situation d'une façon poignante, faisant ressortir le mérite des uns, le tort dés autres. Nul n'osera s'élever pour contredire une voix aussi autorisée.
Extrait dil Discours prononcé par M. Frédéric Massoîi
à l'Acàdémie Française lé 8 décembre 1910.
Messieurs, lèë Frariçâigéé et les Français ne réservent point Exclusivement à leurs concitoyens leur charité et leur dévouement. Ils en ont fait « un article d'exportation », et à céux qui, n'étant iii de leur race ni de leur religion, ont bêsoiil de leurs secours, ils n'offrent pâs seulement leur pain et letir toit, ils sont prêts à doiiner leur vie. Dans les annales de la vertu française, aux pages du Livre d'or où sont consacrées lés actions sublimes, nous gravons èn ce jour, avec tlll orgueil légitimé, les noms dés missionnaires français eii Cilicie.
Adana, capitale dë là Cilicie est une ville de 75.000 à 80.000 habitants, située sur la rive droite de 1'atitiqUë Sarus, — lë Sihoune, — - presque à miclieMn dë Târsë à Issus ou Nicopolis. C'est à Isfeus qu'Alë^âîtârë lë Grand remporta sur lës Perëês sa
mémorable victoire; c'est à Tarse sur le Cydnus, que Gléopâtre naviguait sur sa galère d'or aux voiles de pourpre. Ce pays déborde d'histoire et chaque caillou qu'on pousse du pied évoque des gloires abolies. A présent, on y décortique du coton et on y élève des vers à soie ; on y est agriculteur, industriel, ©ommerçant; le trafic de Mersine, qui en est le port et où résident les consuls, lui profite exclusivement et il est considérable. Le chemin de fer de Constantinople à Bagdad va décupler une prospérité qu'atteste le doublement de la population en un demisiècle. Sur les 80.000 habitants, une grosse moitié est musulmane ; les chrétiens, qui font l'autre moitié, appartiennent à quatre sectes : 5.000 à 6.000 Grecs orthodoxes, 1.500 protestants, autant de catholiques, 20.000 à 25.000 Arméniens schismatiques. Certains Allemands et quelques Italiens ont fondé des usines prospères hors la ville, vers la gare du chemin de fer de Tarse à Mersine. Le quartier arménien, distinct des quartiers fellah, crétois et grec qui l'entourent au nord et à l'ouest, s'encastre à l'est et au sud dans les quartiers turcs. Là sont situés les établissements des missionnaires français : le collège Saint-Paul, tenu par les Jésuites, en plein milieu : l'établissement des sœurs de Saint-Joseph, ou Béthanie, sur la lisière du quartier grec. Au collège Saint- Paul étaient réunis une école supérieure, des écoles primaires gratuites et la paroisse latine ; quatre cents enfants y étaient instruits par cinq pères jésuites, un frère coadjuteur et quatre frères maristes. A Béthanie où fonctionnaient un pensionnat, un externat, un asile gratuit, un orphelinat et un dispensaire, vingtcinq sœurs assuraient le service. Sans être monumentaux, les bâtiments répondaient largement aux besoins. Certes, ils n'égalaient point en magnificence et en commodité les institutions protestantes amé-
ricaines, où affluent des capitaux immenses, des dons parfois de plusieurs millions ; mais sans autre ressource que la charité des catholiques, nos missionnaires propageaient l'amour de la France, ils en enseignaient la langue, ils en répandaient l'esprit : esprit de tolérance d'abord et d'égalité. Dans les écoles, sans exception de nationalité ni de religion, tous les enfants de la ville étaient accueillis : Turcs et Grecs, Arméniens et Israélites, Fellahs et Grétois, et ils recevaient sur les mêmes bancs, les mêmes enseignements. De ces collèges d'Asie- Mineure — écoles primaires supérieures, dont l'enseignement est complété par l'Université et la Faculté de médecine de Beyrouth — sont sortis des hommes qui, dans la carrière médicale surtout, mais aussi dans les administrations civiles et même dans l'armée, font honneur à leurs maîtres et leur gardent une filiale reconnaissance.
Les Arméniens catholiques ou schismatiques, fournissent au collège d'Adana le gros de sa population scolaire. Ces arméniens de Gilicie ont les qualités et les défauts de leur race. Ils sont actifs, adroits, industrieux, très commerçants ; ils tiennent leurs comptes et exigent leur dû. Les idées nationalistes n'ont pu manquer de les séduire ; ayant conservé leur existence ethnique ils aspirent à retrouver une existence politique, mais, de tous les Arméniens c'étaient eux qui, dit-on, montraient le plus de modération. Certes ils souhaitaient la fin du régime qui avait organisé les massacres de 1895, mais s'ils avaient accueilli avec enthousiasme la Constitution de 1908, s'ils s'en étaient trouvés « dans un état d'effervescence qui ressemblait à du délire », ils n'avaient, afïirme-t-on, aucun dessein révolutionnaire. Toutefois, comme ils étaient instruits que certains Turcs avaient formé contre eux^de mauvais
deëseins ; comme ils savaient qu'au prëmier signal les Kurdes des environs accourraient au pillage de leurs magasins, ilâ s'étaient, comme la plupart des sujets du sultan, procuré dés armes et ils avaient pensé à assurer leur défense. Leurs jeunes gens étaient organisés et exercés. L'élite se disant « dévoués jusqu'à la mort», unie par des serments solennels, formait une troupe avec laquellè on devrait compter.
Une querelle particulière déclencha latèiripête : Le 9 avril 1909, Un jeune Arménien, malmené par trois Turcs, sortit un revolver, tira sur ses agresseurs, en tua deûx, et blessa le troisième.
Aussitôt les musulmans organisent et préparent un massacre des Arméniens, pareils à ceux qui ensanglantèrent l'Arménie.
Pendant plusieurs jours, à partir du 14 avril, ce sont à Adaha, et dans toute la Cilicie, des ruées de brutes qui portent le fer et le feu partout où vivent ces « chiens de chrétiens ».
Et ce sont nos écoles et nos églises qui serviront de refuges aux malheureux traqués par les ëgorgeurs. M. Masson dépeint ces journées d'angoisse pendant lesquelles nos missionnaires et nos consuls sauvèrent des milliers d'existences sous les plis du drapeau français. Malheureusement la protection héroïque de nos compatriotes n'empêcha pas le sang de couler. C'est par plusieurs centaines que les victimes tombèrent pour ne plus se relever...
A Akbès, coup de théâtre : c'est le consul, M. Roqiieferrier, avec son drogman> M. Alexandre Balit, et une escorte de dix officiers, qui arrive d'Alep, blanc de poussière, loin en avant de sa troupe.
« Avec quel plaisir rious nous embrassons, écrit le père Dilânge ; pour la première fois députe dix-sept jour^ la clbche sotme à toute voléël Pauvre chère cloche ! Jé pleure de bonheur ! $
LES Ttmctè ©NT PASSÉ LA*.« 895
Du même coup est débloquée la Trappe de Notre- Dame du Sacré-Cœur à Cheikhlé.
Aussi bien* en quelque lieu qu'ils résident, quelque habit qu'ils portent, à quelque congrégation qu'ils appartiennent, lès religiettx français ont fait preuve d'tm dévouement admirable* À Antioehe et à Tarse où les massacres et les incendies furent égaux en horreur à ceux d'Adana, lës capucins, les sœurs delà Saintes-Famille, t lës sœurs dé Saint-Joseph de l'Apparition, recueillirent, logèrent, nourrirent les survivants, feriimes et enîantfc. << Antioche comptait neuf cents Arméniens* écrit le P. Jérôme, supérieur des capucins de Syrie, il n'en resté plus que quinze audèssus de doiize ans, du sexe masculin... A Tarse, où plusieurs centaines dè chrétiens furent massacrés ; à Khodiibek et à Mersiheoù le sang ne coula point, des multitudes trouvèrent asile chez les capucins, « défenseurs obstinés de là cause à laquelle ils se dévouent depuis trois siècles eh Orient ».
C'est avec un patriotique orgueil quë je le dis ici. Nul des Français dont là maison était devenue un lieu d'asile n'eut la tentation d'acheter la conservation de son existence ët de ses biens avec la vie de ces misérables qui s'étaient fiés à lui. Epuisant pdur lès nourrir leurs suprêmes ressources; lëut* ènseignant le courage et au moment même où la mort était imminente, rassurant leurs cœurs par le soûrire de la joié française, il les portèrent jusqu'au salut, Capucins et Lazaristes, Trappistes et Jésuites: M. et M me Daudé qui, dans leur usine d'Hamidié, donnèrent asile à neuf cents personnes, les nourrirent du blé de leur réserve et leur prodiguèrent, durant plus d'un mois, d'admirables ccinsolations ; à Harnidié encore M me Sabatier : « Tous les Chrétiens qui ont échàppé au massacré, lui doivent la vie ; ils étaient quinze cents 11 ne vè$d% qm trente hommes et trois cent goiiaate-dk femmes
qui ont eu le temps de se réfugier dans la fabrique... La famille Sabatier nourrit et loge un peu plus de cent cinquante veuves et orphelins. » Puis M. Chartier, ingénieur en chef des ponts et chaussées du vilayet d'Adana, M. Godard, ingénieur attaché au ministère ottoman des travaux publics... J'en oublie sans doute ; au moins ai-je relevé ces noms ; ils devaient être prononcés ici. Ils ont été distingués déjà par le gouvernement de la République qui a décerné des médailles d'or et d'argent à ceux — religieux et laïques — qu'il a estimés le plus méritants.
J'ai gardé pour le dernier l'homme qui, associant aux missionnaires du Christ le missionnaire de la France, montra, cette fois encore, quelle force résulte de leur union et quelle efficacité elle garantit : Fernand Roqueferrier, consul de France à Alep. Puisant dans son patriotisme et sa charité l'inspiration de devoirs que nul règlement ne lui eût prescrits, il s'en vint d'Alep, à travers les périls d'une route ensanglantée, implorant une paix qu'il eut pu nommer la paix de la France et qui était la paix de Dieu. Il n'avait point cinquante ans lorsque, ayant prodigué durant cette mission volontaire les trésors d'un cœur admirable, il succomba à la maladie qu'il avait traînée par les chemins de Cilicie, qui avait eu raison de son énergie physique, non pas un instant de sa vigueur morale. Vétéran de la carrière, ayant passé par toutes étapes du drogmanat, il gérait en 1895, lors des premiers massacres, le vice»consulat d'Erzeroum. Il se mit au-devant des établissements français regorgeant de chrétiens et il fît reculer les agresseurs. Le gouvernement lui décerna alors une médaille d'or et la croix. Revenu en Orient en 1906 et nommé consul à Alep, Roqueferrier, dès la première nouvelle des troubles, obtint des autorités turques qu'elles envoyassent au secours des Arméniens d'Akbès cent cinquante régu-
liers sur qui Ton pût compter. Pour plus de sûreté, il sollicita et obtint de l'ambassadeur l'autorisation de les accompagner. Parti le 29 avril d'Alep, il arriva — juste à temps — le 2 mai, à Akbès, où il resta quelques jours prêchant aux autorités locales les mesures de pacification. Puis, bien qu'épuisé déjà par la dysenterie il continua sa route vers Mersine, emmenant de la trappe de Cheikhlé le P. Etienne et parcourant avec lui les villages les plus éprouvés. A défaut de son rapport qu'il n'eut pas le temps de rédiger, on a ses dépêches télégraphiques, on a les lettres écrites par son compagnon. On voudrait tout en citer, tant elles leur font honneur ainsi qu'aux Français qu'ils trouvèrent sur leur route. Le 19 mai Roqueferrier arriva à Adana. En huit jours, dans cette ville en ruines, il organisa une caravane de secours qui au nom de la France, parcourait les villages de la montagne. Il y avait le P. Etienne, le P. Rigal, la mère Mélanie, qui protesta avec un sourire que 1' « air de la campagne lui ferait du bien » , deux religieuses de Saint-Joseph et un interprète. Munis d'un crédit de quinze cents francs, ils emportaient des médicaments et des approvisionnements fournis par l'amiral Pivet et douze tentes mises à leur disposition par le général et le vali, nouvellement arrivés de Gonstantinople. Roqueferrier, après avoir assisté au départ de la caravane, continua la tournée qu'il s'était imposée, par Mersine, Alexandrette et Antioche. Il accomplit avec un admirable courage les dernières étapes de cette voie douloureuse ; il rentra à Alep pour y mourir. Il avait payé de sa vie pour la France : c'est un soldat tombé au champ d'honneur. Saluons, messieurs !...
Roqueferrier ne fut point la seule victime française. La sœur Marie-Antoinette, des sœurs de Saint- Joseph de Lyon, mourut le 27 juillet d'une intoxication
générale contractée au chevet des malades ; le 21 juillet de cette année 1910, le père Jouve succomba aux fatigues et au?: émotions, aux intempéries d'un hiver passé daujs locaux en reconstruction. A tous deux, la population clijrétie^ne fjt des obsèques touchantes. Ces religieux ont passé, laissant au sillon de leurs robes une traînée de lumière. Ils ont $i#ié ceux-là qjii ne sojat pas leçys ouailles, mais leurs frères : jusqu'à donner leur yi§ — et ils l'ont donnée. Au mois de juillet de cette année à Akbès, les ppfantp sortaient de l'école des Lazaristes. On siguala un cjiien enragé. Couvrant ses enfants le père Dillange ,se jeta au-devant du chien. U fut cruellement mordu. Les spins qu'il reçut à l'institut Pasteur d'Egypte firent ineffip^ces. Il r^ourut dans d'effroyables souffrances. C'est sur ur^e tombe lointaine, déjà perdue peut-être, que l'Académie va déposer une couronne. Est-ce qu'il ne vous semble pas que cet admirable sacrifice, obscurément accompli sur une seutp de Cilicie, achève de peindre ceux que j'eusse voulu louer par des paroles dignes delà Compagnie que je représente ? Tput ce qui relève de la France morale et intellectuelle lui appartient, et 4 dire comme nos concitoyens, religieux et laïques, ont, sur cette terre qui fut notre, soutenu le renpm de la vieille patrie, j'éprouve une émotion profonde ^ même temps que la plus sainte des joies.