CONCLUSION
Le printemps refleurira, bientôt, pour la seconde fois, sur les lieux, hier, ensanglantés. L'orage est apaisé ; la vie a repris son cours ; Fespoir en un avenir meilleur gonfle le cœur des « rescapés » d'Adana et d'Alep — mais des pleurs sanglotent encore, tout au fond de leurs poitrines ; ils ont sans cesse devant les yeux le spectacle d'atrocités inoubliables; ils souffrent toujours du martyre des disparus...
Et la nature, indifférente, s'apprête à fêter le renouveau, dans cette Asie-Mineure éternellement endeuillée. Ah ! si les choses pouvaient parler ! Elles seraient autrement éloquentes que les hommes pour décrire les horreurs dont elles furent les témoins muets.
Nous placerons donc, ici, ces pages d'un Arménien sincère, qui porte au cœur la blessure profonde du meurtre de ses frères innocents.
O ! Rivages historiques de Cilicie et de Syrie, dites-nous les misères épouvantables auxquelles vous
ayez assisté. C'est là, chez vous, que des bateaux européens ont recueilli les pauvres arméniens échappés par hasard au carnage de brutes humaines. Vous les avez vus monter sur des embarcations qui les emmenaient loin de ce pays de malheur, vers des rives plus hospitalières.
O ! fleuves Sihoune et Djihoune, confiez-nous le secret de vos flots noirs et profonds, qui se rougirent de sang, aux jours des massacres. Combien de bouches avez- vous clos pour jamais? Combien de cadavres mutilés avez-vous ensevelis dans votre sein mouvant?
O ! Adana, vallée des larmes, sais-tu le nombre des malheureux arméniens qui ont été lâchement exterminés sur ton sol fécond ? Sais-tu le nombre des églises, des couvents^ des écoles, qui furent la proie des flammes, et s'écroulèrent, amoncelant leurs décombres fumants sur les corps carbonisés de ceux qui avaient cru y trouver un refuge?
O ! Monts T#urus, que de blessés, comme les oiseaux atteints par le fusil du chasseur, sont tombés dans les replis de vos flancs escarpés, le corps pantelant, le cœur torturé, pour échapper aux mains homicides! Et combien, succombant ^aux ^lesfures affreuses, ont servi ,de pâture aux corbeaux e| aux vautours qui peuplent vos cîmes altières.
O! plaines fertiles de la Cjjice, dite^r-nous Jes supplices des moribonds dont le sang arrosa votre terre généreuse. Contez-nou^ les orgies de nieurtres auxquelles vous assistâtes. N'avez-vous pas frissonné au spectacle de ces atrocités, dignes d'une tribu d'anthropophages.
O I Mer Méiit$rr^é#, toi aussi tu fus le jt§moin
muet des massacres d'avril 1909; toi aussi tu as reçu dans ton abîme profond des milliers et des milliers de corps rouges de sang, qui servirent de proie à ta population sous-marine.
Et vous aussi, ô rochers et falaises de Chypre, vous savez beaucoup de choseg. Vous aussi, vous avez pu compter des milliers de cadavres, vous avez pu assister à cette boucherie humaine, perpétrée en plein vingtième siècle, en pleine civilisation !
! chers morts qui êtes tombés, victimes du fanatisme musulman, vous ne souffrez plus, vos maux sontfinis. Mais vous avez laissé des mères, dçs sœurs, des filles qui eussent préféré cent fois le trépas à l'esclavage. Sous quels toits, dans quelles huttes, se trouvënt-elles , maintenant, ces pauvres arméniennes ? Brutalement, on les a arrachées à leur patrie, à leur religion et elles se lamentent, silencieusement, sous ie joug de leurs bourreaux. Désormais, la vie n'a plus aucun attrait, pour elles. Elles ne pensent qu'à vous — et vous pleurent.