INTRODUCTION
Ce fut, dans toute l'Europe, un long eri de douloureuse émotion quand le télégraphe, répandit l'horrible nouvelle : la Cilicie gémissant sous la cruauté de ses tortionnaires musulmans, des villages entiers saccagés, détruits, ensanglantés, l'écrasement du plus faible par le plus fort. Au vingtième siècle, alors que la civilisation est plus affinée que jamais, n'est-il pas honteux que des hommes — qui devraient s'aimer comme des frères — s'entretuent et s'égorgent ?
Adana et Alep sont teints du sang de milliers d'innocentes victimes arméniennes, dont l'histoire ottomane de l'an 1909 restera à jamais éclaboussée.
La tuerie dura trois jours, pendant lesquels des brutes fanatisées par la guerre sainte au guiaour exterminèrent sans pitié les malheureux Arméniens écrasés par le nombre.
En effet, Adana est une province de 400.000
âmes, dont 45 à 50.000 Arméniens, noyés dans une masse de 300.000 musulmans. Ceux-ci avaient donc la force pour eux, d'autant plus que, depuis quelque temps, sans cause apparente, les Turcs faisaient ample provision de munitions de toutes sortes. En quatre ou cinq mois, on débita, sur le marché d'Adana, pour plus de 30,000 liv. tq. (environ 700,000 francs) d'armes de tous calibres : revolvers, pistolets, fusils ou carabines de fabrication allemande, autrichienne et belge.
Dès que le signal du carnage fut donné, des bandes de bachi-bouzoucks descendirent des villages du vilayet sur la ville. Ils allaient à cheval, le revolver au poing, le fusil en bandoulière, le yatagan au côté et, sur leur passage, ces pillards fanatiques, sanguinaires et infatigables semaient le désastre et la mort. La fusillade ne s'arrêtait, au coucher du soleil, que pour recommencer de plus belle à l'aurore.
Les hordes armées qui parcouraient le pays dans tous les sens avaient organisé la plus épouvantable chasse à l'homme qui se soit jamais pratiquée. Ils avançaient, menaçants, agitant leurs matraques, fouillaient les champs. Malheur à ceux qui s'étaient couchés dans les blés déjà hauts pour échapper aux regards des assassins! Il n'y avait pas de pitié pour eux, ils étaient abattus, un à un, à coups de massue,
tailladés par le yatagan. Les cimetières euxmêmes n'étaient pas respectés, les meurtriers massacraient les infortunés qui s'y étaient réfugiés.
Les faubourgs arméniens essayèrent en vain de se défendre, ils furent bientôt réduits à l'impuissance et obligés de se laisser détruire sans défense. Les Turcs s'étaient emparés de tous les bidons de pétrole trouvés dans les dépôts arméniens et, après les avoir défoncés, ils en aspergeaient les maisons puis y mettaient le feu. Bientôt, la flamme léchait les murs, menaçante, et c'était, dans la demeure incendiée, une panique effroyable : hommes, femmes, enfants pleuraient, suppliaient, imploraient, terrifiés par l'atroce perspective d'être brûlés vifs. Les uns fuyaient l'incendie, mais ils n'avaient pas franchi la porte, qu'ils tombaient sous le fusil ou sous le yatagan. D'autres se précipitaient par les fenêtres; s'ils ne se tuaient pas du coup, les meurtriers les achevaient à coups de baïonnette.
Ou bien ils se voyaient arrosés de pétrole et, torches vivantes, les vêtements en f©u, les chairs grillées, atrocement brûlés et asphyxiés par leur propre fumée, ils allaient s'abattre sur d'autras cadavres, dans une épouvantable agonie de flammes.
Tandis que le feu dévorait les habitations avec des craquements sinistres, les rues étroi-
tes étaient jonchées de csujavres en bouillie ou de cprps geignants dans un pêle-mêle indescriptible, le sang coulait de toutes parts et, pour compléter cet affreux spectacle, les gémissements, les plaintes des uns, les hurlements victorieux des autres.
Quelle ignoble boucherie ! Des enfants furent massacrés squs les yeux de leurs parents, iputilés, égorgés, jetés en l'air et reçus sur la pointe des baïonnettes. Puis vint le tour des femmes, qui subirent les tortures les plus atroces, les plus inouïes. Un hôpital plein de malades et de blessés fut brûlé par les incendiaires, que n'attendrissait aucune misère humaine. Et après le meurtre, ce fut le pillage, la dévastation, jusqu'au moment où éclata une sonnerie de clairon suivie du cri : Pqdichahem tchok yacha ! (Longue vie au sultan !) qui marqua la fin des hostilités.
Ces tristes événements causèrent une immense désillusion. Parce qu'il y avait, en Turquie, un nouveau régime et qu'une ère de progrès semblait devoir rénover le vieil empire, on croyait ces tueries à jaipais disparues. Mais il fallut rééditer le mot fameux : « Plus ça change et plus c'est la même chose ! »
Au lieu de punir énergiquement les coupables — et ils étaient nombreux, le gouvernement tergiversa, dans le but évident #' épargner lçs musulmans.
Le rapport de la Délégation gouvernementale envoyée à Açiana montra qu'en plus des différentes causes d'animosité entre chrétiens et musulmans, il y avait eu l'incapacité et le manque d'énergie des valis et de§ autres autorités locales.
Pour conclure, le rapport de la Cour Martiale disait que quinze coupables avaient déjà été pendus, que huit cents méritaient la mort, quinze mille les travaux forcés, quatre- vingt mille des peines moindres. « gi l'on veut châtier les coupables, il faudra établir, dit-il, un cordon militaire autour de la ville et opérer avec rapidité. Mais pour obtenir une réconciliation générale, il vaudrait mieux déclarer line amnistie plénière à l'occasion de la féte nationale. »
Cette déclaration n'était-elle pas une preuve accablante de l'obstination du gouvernement jeune turc à fermer les yeux — comme son prédécesseur — sur les agissements des Turcs proprement dits en leur faisant une place à part dans la grande nation ottomane.
Les personnalités gouvernementales poussèrent le parti-pris jusqu'à faire endosser aux Arméniens eux-mêmes, les responsabilités des massacres dont ils avaient été les victimes.
On les accusait d'avoir voulu préparer une intervention européenne, grâce à des comités révolutionnaires. Et ce sont les Arméniens qui,
par leur arrogance vis-à-vis de l'Islam, auraient déchaîné la haine et la vengeance ? L'Arménie aurait donc tissé son linceul, aiguisé l'arme qui devait faucher les siens ?
C'est inadmissible, puisque ses habitants n'avaient aucun moyen de défense. Cela ne tendrait-il pas à prouver, au contraire, qu'ils ont été pris au dépourvu ?
D'ailleurs, les chiffres — qu'on ne peut malheureusement définir d'une façon exacte — sont d'une éloquence qui vous fait frissonner. Trente mille personnes égorgées, trois cents fermes incendiées, plus de dix mille têtes de bétail volées, des pertes matérielles dépassant vingt millions de liv. tq. (environ 500 millions de francs), tel est le bilan approximatif du massacre des Arméniens dans la province d'Adana.
Bien entendu, les Turcs protestèrent contre ces chiffres et tournèrent en dérision les affirmations de maître Zohrab, député arménien de Constantinople, à la Chambre ottomane, qui apportait à la tribune des preuves accablantes.
« Messieurs, s'écria-t-il, je connais les façons employées par le gouvernement pour déformer la vérité. A l'époque des massacres arméniens de 1895, en ma qualité d'avocat de plusieurs inculpés arméniens, j'ai appris que le malheureux arménien qui se réfugiait derrière un pan de mur, alors qu'il était attaqué par des gens
armés, pour défendre sa vie, était considéré par les gouvernants comme ayant provoqué une attaque ! »
Voilà comment on écrit l'histoire, en Turquie !
Et, en 1909, quand M. Pichon, dans un discours à la Chambre des députés de Paris, parla de 20.000 Arméniens massacrés en Cilicie, l'ambassade ottomane de Paris, le lendemain même, faisait paraître des articles, dans les journaux parisiens, affirmant qu'il y avait eu 4000 morts seulement.
Il est temps de dévoiler la vérité, de mettre la plaie à nu. Nous avons entrepris cette œuvre salutaire, en bannissant toute dissertation littéraire qui eut pu en altérer le sens. Ce volume est un recueil de documents authentiques, — rapports, lettres, dépêches, discours, interpellations, articles, etc., etc., — auxquels nous avons laissé leur cachet original en respectant les termes de la traduction ; ils dégagent les responsabilités d'une façon accablante; les tableaux sanglants, les scènes de carnage sont d'une horreur déconcertante, et en les lisant on évoque tout naturellement le vers de Victor Hugo, dans Y Enfant Grec :
Les Turcs ont passé là, tout est ruine et deuil...
Georges Brézol