JOURNÉES D'ANGOISSE
La petite ville de Tchok Marzevan est située à 6 heures d'Alexandrette, aux pieds des monts Amanus, dans une vallée, entre Payas et Argheni (Erzine) chef-lieu de Djébel Béréket; distante également de 2 heures de ces deux petites villes précitées, à 45 minutes du golfe d'Alexandrette.
Elle a une population arménienne de 800 familles. A droite et à gauche se trouvent, à un quart d'heure de distance, les villages à habitations mixtes armé-
Djine Torosse et sa fillette
Ce héros arménien a défendu la ville de Kars-bazar et sauvé la vie à 6.000 de ses coreligionnaires, lors des massacres.
niennes et turques Odjakli et Euzerli et 5 à 6 autres villages turcs Ichaïli, Karakilissè, etc., la cernent du côté de la montagne et de la mer. Les terrains environnants étant ainsi occupés, on est obligé d'installer des fermes et des colonies à 4 et 9 heures de distance de Tchok Marzevan.
Après les fêtes de Pâques, les habitants allaient le premier avril (le 1/14 avril 1909 se trouvait être le mercredi de Pâques) aux fermes, pour travailler et préparer leurs provisions d'hiver. Ces pauvres gens étaient loin de penser que leur pires ennemis avaient décidé de les massacrer dès le premier jour d'avril.
Le lendemain on apprit qu'Adana était livrée au massacre, Hamidiè (1) était complètement détruite, les fermes et villes arméniennes de Gueuy Oglan Boghazi, Guiaour Ouchaghi, Keur Couyou Ak Pounar, Rermetlou, Nadjarli, etc., etc., étaient livrés au massacre et à l'incendie. A Osmaniè il ne restait plus d'Arméniens. Hassan Beyli où se trouvaient 600 familles arméniennes était entièrement détruit.
De nombreux fuyards et blessés se réfugiaient dans Tchok Marzevan, la populace armée les y poursuivait; celle-ci se trouvait à une demi-heure de distance et menaçait d'attaquer le village. Les habitants d 1 Odjakli et d'Euzerli s'y étaient réfugiés aussi ; ils arrivèrent effrayés, affamés et presque nus. Un peu plus tard les maisons arméniennes de ces deux villages précités étaient en flammes.
Les chefs des villages voisins voulaient tromper
(1) Le gouvernement constitutionnel a lait plus tard changer le nom de Hamidié, et lui a donné le nouveau nom de Eurfié.
les pauvres habitants de Tchok Marzevan, tandis qu'on apprenait d'autre part que le Mutessarif Mehmed Assaf Bey distribuait à la populace les fusils Martiny et des cartouches du dépôt d'Argheni ; fait qui a été confirmé par son aveu personnel.
Je n'en ai distribué que 150, tandis que après avoir épuisé les 1*200 Martiny et toutes les cartouches, il est avéré qu'il fit venir d'Alexandrette sous sa signature, 20 caisses de cartouches.
Pour cacher son jeu il télégraphie à Adana et à la Sublime-Porte que Tchok Marzevan s'est insurgé, qu'il a pris possession des villages environnants et qu'il a assiégé Argheni (Erzine).
11 délivra tous les prisonniers d'Argheni, il leur donne des armes, à la condition expresse de prendre la ville de Deurt Yol, et par contre il fait mourir tous les prisonniers arméniens. Il envoie les mêmes ordres à la forteresse de Payas pour qu'on laisse libres les 5 à 600 galériens islams, en leur fournissant des fusils (1). Un officier turc égorge les prisonniers arméniens en fredonnant :
Adalety Moussavat, Oukhouçet.
Justice Egalité Fraternité.
Cet officier entre au village et se promène en se vantant de ses exploits.
Le mutessarif avait fait lier ensemble 42 arméniens et un prêtre qui s'étaient réfugiés dans le village de Touroundjli et les fait fusiller. 11 fallait voir le spectacle déchirant, émouvant, quand à chaque coup de balle les victimes rendaient l'âme en se serrant et en s'embrassant. Ces arméniens avaient nourri pen-
(1) Voir la confirmation de ces faits, au Rapport de la Commission d'enquête d'Adana
dant 3 jours la colonie turque crétoise qui se trouvait à Touroundjli.
Les habitants de Nadjarli après une résistance d'une journée entière, le désespoir dans l'âme avaient accouru trouver refuge à Tchok Marzevan, où ils étaient arrivés après mille péripéties, laissant des leurs sur la route. Ils sont arrivés là, après neuf heures de marche dans les ronces et sur des cailloux, ils étaient exténués de fatigue et mouraient de faim ; en route ils dûrent lutter contre la populace sauvage qui les poursuivait. Immédiatement après, la horde de barbares a entouré le village, elle a commencé l'attaque, il ne restait plus aux arméniens que la défense légitime.
La populace armée faisait des assauts furieux nuit et jour. Le lendemain, quand la lutte continuait, on a entendu le clairon militaire ; on a vu des policiers au devant des barricades construites pour la défense du village, on a cru un moment que le gouvernement avait envoyé des soldats pour délivrer le village de la présence des 30.000 massacreurs barbares qui le cernaient. Des sifflements de balles et le bruit du canon ont commencé à se faire entendre, mais de quel côté le feu était-il dirigé ? Les bombes détérioraient les maisons et les balles de fusils ne permettaient aucune circulation dans le village. Que devenir ?
Les assaillants ont détruit les conduites d'eau pour qu'on se rende, réduits par la soif. Les conséquences étaient graves, après une lutte acharnée d'une demiheure on avait capté l'eau derechef.
Le lendemain, dimanche, 5 avril, le commandant a avisé qu'il avait envoyé des soldats du côté de la
montagne pour repousser les hordes, et ordonnait que les villageois ne fassent plus feu. Voilà que des coups de canon et de fusil brisent les barricades à nouveau et l'eau est reprise encore une fois ; il a été impossible de reposséder l'eau et cela continua ainsi pendant neuf jours. 11 n'y avait pas une goutte d'eau, il n'y avait pas de réservoirs puisqu'on était habitué à boire l'eau courante ; on fut réduit à se désaltérer avec des feuilles d'arbre. Les pauvres petits enfants suppliaient, demandaient une goutte d'eau, que fallaitil leur procurer ?
Dans le village, il y avait plus de 12.000 personnes, puisque des 5 ou 6 autres villages on était venu s'y réfugier, on était altéré de soif, on devait mourir si au prix de sang et de vaillance on n'essayait pas d'aller chercher un peu deau à une fontaine, sise à une demi-heure de distance.
Quel sort ! Pourquoi tant de fusils et de canons braqués sur le village ? Il fallait nuit et jour, sans un brin de sommeil, défendre la vie et l'honneur des femme», des sœurs et des filles, contre 30 à 35.000 sauvages armés. Il n'y avait pas moyen d'aviser quiconque de cet état de choses, parce qu'on était cerné de toutes parts, et bien surveillé. Sur les vingt émissaires qu'on avait envoyés, un seul parvint à Alexandrette, et qui fut emprisonné par le gouverneur : tous les autres périrent en route.
Enfin le 7 du mois un point a paru à l'horizon, sur mer, la colombe de la liberté arrivait d'Alexandrette, le missionnaire anglais Kennedy accompagné de Achdjian Eff. drogman du vice-consulat d'Alexandrette venaient à bord du croiseur Diana, prendre des informations sur la situation, et voyant la faim,
la soif et les assauts formidables auxquels ce village avait résisté, ils partirent une demie heure plus tard, faisant promettre au mutessarif qui était parmi les assaillants, qu'il laisserait arriver Veau dans le village.
Cependant Mehmed Assaf Bey les trompait ; non seulement l'eau ne fut pas lâchée, mais les bombes et les balles se mirent à pleuvoir drû.
Durant la panique, 22 Islams s'étaient aussi enfermés à Tchok Marzevan ; ils furent nourris et logés pendant le siège quand on manquait d'eau et de pain ; cependant le fameux Bey, croyant qu'on avait tué ces Islams, proposa de les lâcher pour laisser couler l'eau dans le village.
Pourtant, il mentait toujours, malgré que ces 22 turcs lui fussent rendus selon son désir, les bruits du fusil et du canon devinrent tellement intenses qu'on ne pouvait plus entendre une parole et les coups étaient dirigés avec précision, car la trompette indiquait les endroits où il fallait faire feu.
Cette fureur dura jusqu'au soir du 12/25 avril. Les assauts étaient précédés parle cri « d'Allah ! Allah », comme si ce qu'ils faisaient fût agréable à Diau. Enfin vers la fin du jour, on aperçut de nouveau un croiseur sur mer.
Cette fois c'était M. Kennedy qui revenait avec l'abbé Krikor Minassian, vicaire arménien d'Alexandrette, sur un bateau ottoman qui venait d'Alexandrette, amenant des soldats pour défendre Erzine (sur la demande du mutessarif), on était donc sauvé par miracle.
Ces nouveaux soldats voyant l'état de misère du village, ont désiré beaucoup lâcher Feau, mais les
émeutiers tenaient tête voulant leur faire croire que les arméniens avaient tiré sur les soldats, ils ont dirigé des balles sur ces nouveaux venus.
Mais le courageux colonel qui était à la tête de ces soldats, prenant un bataillon à son secours, a déclaré qu'il allait faire feu sur les assaillants.
A trois heures de la nuit l'eau coulait enfin, c'était émouvant de voir le peuple apaiser sa soif. La ville était sauvée.
Le village est cerné comme en état de siège, les communications sont très difficiles, les postes et télégraphes ne fonctionnent plus. 11 y a censure pour la correspondance. Les réfugiés restent toujours dans le village, et où iraient-ils, leurs maisons, leurs biens sont incendiés, pillés, saccagés, la famine menace.
Les pertes du village avec Odjakli, Nadjarli, Euzurîi sont de 500 hommes environ. Le siège par la populace armée jusqu'aux dents a duré 12 jours et 12 nuits consécutifs (1).
La population du village et des environs est décidée à émigrer entièrement. A quoi sert la vie quand on est privé de tout le nécessaire, qu'on est ruiné jusqu'au bout, quand on a faim et soif? Où est la constitution, où est la Justice, quand un mutessarif maudit poursuit son peuple avec des mausers et des canons ? Quand la vie et l'honneur des gens sont devenus le jouet de si tristes personnages, célèbres par la férocité
(1) Canons. — Les dépêches du mutessarif annonçaient à Constantinople que les arméniens de Tchok Marzevan avaient confectionné des canons avec des tuyaux en fonte servant de conduits d'eau. Dans le récit ci-dessus nous avons vu avec quelle facilité ce noble Bey mentait impunément et cherchait toujours à tromper. Cependant ceux qui possèdent quelques notions militaires savent très bien qu'il est impossible de construire des canons avec des tuyaux de fer.
et la menterie et que ceux-là peuvent encore monter de grade pour avoir bien servi la patrie, grâce à leurs semblables qui reconnaissent leurs services bien rendus ?
L'état de siège a continué jusqu'au 11 juin 1909 autour de cette petite ville héroïque; toutes les affaires sont stagnantes et tout le monde en alerte et mourant de faim, ou bien décimé par des maladies. Le gouvernement obligeait les habitants à mettre bas toutes les armes, et la population déjà éprouvée et qui avait résisté à 12 jours d'attaques incessantes de la part de 35.000 sanguinaires ne voulait plus désarmer et refusait d'obéir aux injonctions du gouvernement, craignant de rester sans aucun moyen de défense, et être immolé comme à Edesse en 1896.
Vers le commencement de juin, une fusillade et cinq coups de canon tombent derechef sur la malheureuse ville, quelques personnes sont blessées, l'épouvante renaît et l'on ne sait plus où s'adresser pour demander pitié, car ils n'avaient fait que se défendre contre les hordes innombrables.
Nouveau mensonge du mutessarif qui télégraphie à Constantinople qu'un certain Rouhi, soldat dans le camp assiégeant, étant en ébriété avait tiré quelques coups de fusil sur ses compagnons et que ces derniers l'avaient poursuivi vers la mer et que la nouvelle d'origine arménienne était le bruit d'une montagne qui accouche d'une souris, qu'effectivement il n'y avait rien eu d'anormal.
Mais le patriarcat arménien de Constantinople ayant fait démarches sur démarches auprès du gouvernement, le généralissime Mahmoud Chevket Pacha a transmis définitivement des ordres précis
pour faire lever l'état de siège de Tchok Marzevan, qui se ruinait depuis avril.
Veuillez Remarquer en passant la vaillance des arméniens qui ont su résister derrière des retranchements pendant 12 jours consécutifs, aux menaces, aux attaques furieuses des hordes barbares réunies à des soldats réguliers munis de fusils et de canons ; et qui ont héroïquement supporté des balles, la famine et la soif, pour sauvegarder leur honneur, et la vie des leurs. Ce fait restera héroïque, mais que dire de cette insistance des hordes réclamant pendant tant de jours le sang arménien pour teinter de rouge le sol ?
La ville n'a dû son salut comme nous l'avons dit qu'à Farrivée de M. Kennedy, qui est venu avec 500 soldats envoyés par les jeunes turcs.
A Koz-Olouk
Village de 10 familles arméniennes ; à 8 heures à cheval au JV.-E. de Tarsous.
De YAravod{l), 23 avril 1910.
Ce pauvre village, situé sur une belle colline, a été, ainsi que nous l'avons déjà dit à propos de la destruction des quartiers arméniens de Tarsous, livré à la populace sanguinaire, grâce à la connivence de la police et de la gendarmerie de Tarsous même, qui y étaient venues persuader aux villageois de quitter leurs demeures sans crainte et de se laisser conduire sous escorte à la ville, aucun danger n'étant à
(1) Journal arménien de Constantinople, supprimé.
redouter. De cette façon, ces pauvres gens sont ainsi tombés dans le piège sans même essayer de se défendre, et ont eu à subir de la part des assassins des tortures inouïes. Voici quelques détails brièvement rapportés :
Le chef des tortionnaires, un certain Abdul-Azim, de la police à cheval, voulait tirer vengeance de la mort de l'un des siens, survenue aux massacres d'Adana. C'est pourquoi il était venu du côté de Tarsous, à la tête d'une forte bande de brigands et de pillards, pour y assouvir ses sentiments brutaux.
Une partie des habitants avait pu se réfugier dans un petit village turc, Boudjak; le chef de ce village, croyant remplir un devoir religieux, les exhorta à se convertir à la religion musulmane, pour avoir la vie sauve ; mais les renégats devaient changer leur prénom chrétien en un nom quelconque turc, et mettre, comme signe de reconnaissance, un linge blanc autour de la tête. De plus, il leur intima l'ordre de quitter de suite le village, disant qu'il ne pourrait garantir leurs vies. 11 les jeta ainsi dans la campagne, à la merci de la populace qui les guettait.
Parmi les fuyards se trouvait, une jeune et belle arménienne nommée Merzouhi, ainsi que son mari. Tous ces pauvres gens, au nombre d'une soixantaine, furent cernés par la populace aux environs du village turc de Yanik-Kichla. Les femmes et les filles arméniennes furent placées à califourchon sur des mulets ; et tout en marchant, les tueurs faisaient déjà leur choix. « Mehmed Agha n'a pas d'enfants, donnons lui cette fille. Cette autre sera à moi ; je ne la donne à personne, je l'épouserai », disait l'un. « Cette belle femme me fait envie, disait l'autre; si le chef du
village ne se Tétait pas appropriée, je l'aurais enlevée moi-même ». Un autre ajoutait : « Dépêchez-vous d'en choisir chacun une, avant que nos jeunes gens ne se les distribuent». Et chemin faisant, ils se préparaient à l'ouvrage qu'ils méditaient, ils aiguisaient les sabres et les coutelas, et les gardaient à portée de la main ; d'autres préparaient leurs armes et leur poudre.
Cependant Merzouhi, voyant son honneur et sa vertu menacés, ne tenait plus en place; et voulant mourir, elle suppliait son mari de la frapper avant qu'elle soit tombée dans les mains de ces individus iniques. « Prends ton couteau de poche, lui disaitelle, et plonge-le dans ma poitrine, pour conserver intact l'honneur de ta femme et la rendre éternellement heureuse ». Vaincu par ses supplications et ses pleurs, le pauvre mari perdit la tête et finit par accéder à sa demande : il l'immola comme un agneau. Elle ferma les yeux, et un flot de sang coula sur les genoux du mari que la douleur rendait insensé.
La bande sanguinaire commença alors à faire tournoyer en l'air les haches et les épées, et les cris, les plaintes et les gémissements s'entremêlèrent d'une façon terrible. Une quinzaine de belles nouvelles mariées et de jeunes filles, condamnées par ces brutes furent emportées une à une et séparées de leurs bien-aimés. Une d'elle suppliait qu'on épargnât son frère, dont elle voulait racheter la vie au prix de son honneur ! Les autres victimes, livrées à la brutalité de la bande, étaient ensuite mutilées et fusillées.
Un beau vieillard aux habits noirs se trouvait aussi entre leurs mains ; on lui entoura la tête de brindilles de bois et de bruyères sèches, et on y mit le feu pour
se divertir de ses tortures. Le pauvre vieux, transformé ainsi en flambeau vivant, tomba enfin tout brûlé : c'était le prêtre de Koz-Olouk, dont le fils, grièvement blessé et moribond, assistait au martyre de son père.
Pendant ce temps les hécatombes continuaient : on entassait les uns sur lès autres les blessés et les moribonds, on en formait un bûcher humain rouge de sang, que Ton entourait de fagots imbibés de pétrole, et Ton y mettait le feu. Une quarantaine de personnes périrent ainsi carbonisées, à la grande joie des assassins. Cris, gémissements, convulsions, tout cessa : une fumée épaisse et une odeur nauséabonde de chair brûlée indiquaient seules la place où cet acte abominable avait été commis par des bêtes humaines...
La situation à Antakié et à Kessab
Djèridè du 19 mai 1909.
A Antakié il y a eu des massacres presque aussi terribles qu'à Adana, Tarsous et autres endroits. Parmi plus de 800 arméniens il n'en est resté que 20, tout au plus 30, qui sont très grièvement blessés et très malades. Les églises, les maisons arméniennes et protestantes sont pillées; outre cela notre cher vicaire patriarcal Père Arsène Haroutounian, Père Arménak Donatossian, M. Mardiross Guiragossian, membre de l'administration municipale, ont été massacrés cruellement. A 12 heures de distance d'Antakié, Kessab, petit village se trouve sous l'administration de Djéssre Choughour et compte 10.000 habi-
tants avec ses environs. Il a perdu 200 hommes par les attaques des hordes des alentours, qui se jetèrent impétueusement sur ce pauvre village pillant, massacrant et commettant toutes les cruautés inimaginables. La population s'est réfugiée dans les montagnes pour avoir la vie sauve.
Mais grâce à Dieu, ceux qui avaient pu échapper à ces massacres se trouvent aux bords de la mer. Ils sont transportés à Lazkié à l'aide d'un bateau. Après le pillage, Kessab et les campagnes d'alentour ont été la proie des flammes. La perte est de plus de 200.000 livres. Quels sont les responsables? Personne ne le sait.
Des troubles (le 6 avril) ont éclaté à Àntakié, et le 9 du même mois, dans Kessab. Le 2 avril un Mutessarif (gouverneur) arrive de Constantinople. Dans le temps ce même gouverneur était destitué à cause de sa vie déréglée ; et maintenant il est arrêté à Alep. Tout porte à croire que cet impie est la seule cause des événements affreux. Tandis que Husni Agha, un des notables d' Antakié excitait bon nombre d'hommes à massacrer les arméniens, et dans cette intention, il circulait dans le voisinage d'Antakié, d'un autre côté Haledj agha Vahid, Béreketzadé Refèt et Rachid Agha, tous trois notables d'Antakié formaient un programme pour faciliter l'exécution du plan des massacres, poussaient les soldats de réserve à se munir d'armes et quand ils finirent de persuader le ministre local et les officiers, ils firent appel à ces soldats et donnèrent le signal de la lutte, lundi le 6 avril, à 9 heures 30. Au même moment, Husni Agha, appelant les vagabonds et les assassins, arrive à Antakié. Le plus curieux est
que ce corps de réserve sans uniforme de soldat, entre dans les casernes, s'approprie les armes et se mêlant à la populace turque, pénètre dans les quartiers arméniens et tous ensemble commencent à massacrer cruellement. Les arméniens, ignorant tout à fait l'intention infernale, se laissent égorger comme des moutons. Presque 1.000 arméniens qui vivaient libres et heureux sous la constitution, furent massacrés à Antakié, Kessab et dans les campagnes avoisinantes.
Quel cœur pourrait rester insensible à ces sinistres nouvelles ? Le pauvre peuple qui avait pu échapper aux terribles massacres de Kessab (6.000 personnes environ) était conduit à Lazkié. Le bon gouverneur de Lazkié en vrai patriote, leur fit parvenir des secours par l'entremise du père Movsès, et lorsque peu à peu le calme et la liberté revinrent, il les reconduisit à Kessab. Impossible de décrire la joie, le contentement de cette malheureuse population. A 6 heures de distance d'Antakié, se trouvent 6 ou 7 villages arméniens ; tandis que les dits persécuteurs faisaient tout leur possible pour faire un massacre terrible dans ces endroits, le Mudir de Suéydié, Halid Effendi, tenant ferme, travaillait de son côté à protéger 11.000 arméniens et il réussit admirablement. J'envoie mes plus empressés remerciements au nom de tous les arméniens. En parlant d'Antakié il est à remarquer que sans la coopération de l'intérieur de la ville, personne n'aurait pu faire autant de mal et causer de si tristes événements. A vrai dire, les massacreurs d'Antakié, de Kessab et des alentours avaient pour but d'accomplir mot à mot les ordres de Yildiz, donc s'ils ne sont pas punis comme de juste, il y a toujours à craindre que ces événements
puissent se renouveler. La situation d'Antakié, de Kessab et des alentours offre un spectacle navrant. Nous y invitons l'attention et la bonté de nos chers lecteurs et nous demandons leur intervention pour atténuer les conséquences de tels malheurs.
Signé : H. K.
Après la tragédie d'Adana
DANS LES RUINES DE LA VILLE — LA CAUSE DES MASSACRES — LA BEAUTE D'UNE ARMÉNIENNE
Moniteur Oriental des 14 et 15 juillet
Adana, 30 juin.
Me voici devant les ruines d'Adana. Mes regards ne se posent que sur des ruines.
C'est le quartier arménien qui fat en entier la proie des flammes. Quoiqu'il se soit passé bien des jours depuis l'incendie, je sens encore l'odeur qui se dégage des débris enfumés.
Des murs restent debout, ici et là, parmi l'effondrement des maisons avoisinantes, des murs tout noirs qui ajoutent à l'horreur du milieu.
J'avance parmi les décombres, m'arrêtant à chaque pas. J'éprouve cette lassitude spéciale qui étreint les membres de ceux qui se sentent poursuivis en rêve et dont les jambes ne peuvent bouger. Au-dessus de cet amas de ruines, dont émergent par endroits des poutrelles de fer, j'aperçois une croix et une cloche, seuls vestiges de l'église arménienne et de son clocher
en fer, À la vue de ce quartier détruit, dont le soleil couchant souligne le tragique aspect, l'esprit s'égare, le corps se crispe, la bouche se tait et le cœur pleure !...
Il est 7 heures du soir. Les passants sont rares, que l'on voit traverser les rues déjà désertes de ces quartiers dévastés.
La tristesse et la désillusion marquent leur front. A chaque pas on rencontré un soldat, baïonnette au canon, chargé probablement de surveiller les ruines.
L'atmosphère est lourde. 11 semble que la nature même soit en deuil. Rien de vivant ne paraît à mes yeux, en dehors d'un journaliste anglais occupé à photographier l'amoncellement des pierres et des poutres.
Il règne autour de nous une solennité effrayante que magnifie encore la nuit descendue.
Et la nuit avance.
Il est neuf heures.
Peu ou pas de passants dans les rues. Soudain, l'on entend de l'une des extrémités de la ville sonner le clairon. Et l'écho prolonge cette sonnerie jusque sur les hauteurs neigeuses du Taurus tandis qu'une autre retentit à l'autre bout de la ville sonnant le signal de Fétat de siège.
L'hôtel où je demeure constitue la frontière du quartier en ruines. Quelques pas m'en séparent, que j'ai vite fait de franchir.
Après le repas, nous nous installons avec le jour*naliste anglais sur le seuil de la porte. La tranquillité est complète. Il règne sur la ville un silence de mort, sous un ciel sombre. Les rues sont à peine éclairées par des lanternes vacillantes.
On n'entend rien sauf l'aboiement lointain de quelques chiens et le susurrement plus lointain encore des ruisseaux pleureurs. Mon compagnon me propose soudain de sortir, car il désirait avoir des aventures.
J'eus un instant d'angoisse à la pensée qu'il n'était guère propice de faire le courageux, et que les circonstances prêtaient à cette proposition originale un caractère de folle témérité. Mais mon ami ignorant les langues du pays aurait pu s'exposer à des mécomptes s'il ne comprenait par exemple l'ordre de s'arrêter à l'appel du soldat. Et j'acceptai de l'accompagner.
A peine étions nous sortis de l'hôtel, et avions-nous franchi quelques jardins, évitant la grand'rue, que nous entendîmes le bruit des bottas d'un soldat venant derrière nous. Et aussitôt une voix s'élève :
— Dourr ! ! (arrête).
Je retins par la main mon compagnon qui s'obstinait à continuer son chemin.
— Kim o ? crie le soldat d'une voix vibrante que l'écho répète.
Et il vient vers nous, baïonnette au clair.
Nous lui expliquons que nous sommes des étrangers. Après s'être rendu compte que nous n'étions pas des agitateurs, il nous fit avancer sous sa garde et nous confia plus loin à un autre soldat, lequel à notre vue s'était également empressé d'épauler son fusil en criant :
— Dour! Kim o ?
Et rentrés à l'hôtel, nous passâmes la nuit sur le seuil de la porte, à écouter le récit que nous faisait un témoin oculaire des horreurs sanglantes et de tous
M issalt Kassajian
toucher arménien, accusé, sans la moindre preuve, du meurtre de 50 musulmans et pendu au pont d'Adana, malgré son innocence. Au moment de monter à la potence, il a improvisé un poème qui fait le plus grand honneur à son imagination.
les détails de la tragédie rouge d'Adana, cependant que le corps frissonnait, que nos lèvres se taisaient et que pleurait notre cœur. C'est à Constantinople que l'historien désireux de connaître la vraie raison des massacres d'Adana, devra aller chercher.
Si Constantinople n'avait pas été 3e théâtre du coup d'État du 30 avril, rien ne serait arrivé à Adana. Les tristes héros de ces sanglants événements ont reçu les encouragements de la capitale avant de commettre ce quils ont commis.
11 a fallu pourtant qu'il y ait un motif, et ce motif était tout trouvé. Une arménienne d'une rare beauté, mariée à un jeune homme également beau, était depuis un certain temps en butte aux galanteries de deux turcs qu'elle s'empressa de dénoncer à son époux. Ces galanteries se répétant avec instance, la colère du mari devint telle que dans les derniers jours du mois d'avril dernier, surprenant les deux turcs il fit feu sur eux de son revolver tuant l'un, et blessant grièvement l'autre.
L'incident propagé^dans la ville excita la foule des musulmans qui manifesta diversement la nature de ses intentions ; un groupe d'entre eux se rendit auprès du gouverneur demandant instamment l'arrestation immédiate et la punition du coupable en fuite.
— Où a-t-on vu un arménien tuer des turcs sur un territoire ottoman ? s'écriait la populace.
Le gouverneur promit l'arrestation, mais les journées passaient sans amener de résultat, et pour cause, puisque le mari et sa femme s'étaient enfuis d'Adana.
— Non, l'assassin est dans la ville, criait-on parmi
les manifestants. Et la haine et la colère allaient en grandissant contre les arméniens.
Sur ces entrefaites survint le meurtre d'un arménien qui fut trouvé une nuit assassiné en pleine rue. Cela suffit.
Les arméniens ayant considéré cet assassinat comme le signal des troubles, se sont de bonne heure barricadés chez eux, et le lendemain le marché d'Adana resta fermé ainsi que tous les magasins. La circulation dans les rues s'en ressentit. Les plus braves des arméniens s'occupèrent à protéger le quartier arménien. Au nombre d'une cinquantaine, des jeunes gens furent postés à l'entrée de ce quartier prêts à livrer bataille.
Il est vraisemblable que les choses en seraient restées là, que l'ordre eût pu vite être rétabli si le bruit ne s'était pas répandu à Adana des désordres révolutionnaires qui venaient d'éclater dans la capitale.
Mardi est un jour de marché k Adana.
Les villageois des environs s'y rendent en foule dès le matin, et ne regagnent leur foyer que la nuit venue. Ce mardi-là, les villageois ne quittèrent pas Adana. Le lendemain, à l'aube, des coups de feu espacés se firent entendre ; tous les magasins fermèrent et dans la rue, les arméniens étaient massacrés sans pitié.
Le martyre des massacrés d'Adana, tel qu'il me fut conté, dépasse en horreur l'inquisition du moyen âge.
Un témoin de ces scènes sanglantes me conta qu'une arménienne s'étant trouvée dans les rues, cou-
LES TURCS Otff PASSÉ LÀ.
rait affolée avec ses deux enfants dans les bras, pour échapper à la fureur de ses assaillants.
Déposant soudain son précieux fardeau à terre, elle s'agenouilla implorant la pitié des bourreaux, suppliant qu'on épargnât au moins ses enfants.
Les assassins imaginèrent alors une exécution dont l'horreur est sans pareille.
Après avoir supplicié les malheureux enfants et les avoir découpé en morceaux sous les yeux de la mère, ils s'attaquèrent à celle-ci.
Us lui découpèrent les seins, puis les doigts des mains, enfin l'enfermant vivante dans un sac arrosé de pétrole ils y mirent le feu qui compléta leur besogne.
Ceux qui cachés derrière les fenêtres assistaient à ce carnage sans nom frémissaient d'épouvante.
On raconte encore la scène suivante : Un jeune arménien, poursuivi par quelques individus courait se réfugier dans la maison de sa fiancée. Celle-ci prévoyant par la fenêtre le danger qui menaçait le jeune homme, vers lequel allait s'abattre la main du bourreau, sans perdre sa présence d'esprit, et n'écoutant que son cœur, sortit aussitôt dans la rue et fut assez heureuse pour mettre en fuite les assassins, pour sauver celui qui allait être son mari.
Il y aurait des volumes à écrire avec les anecdotes et tous les épisodes qui furent narrés à propos de la tragédie d'Adana. Mais il faudrait avant tout une plume d'écrivain adroit pour décrire fidèlement le martyre des victimes et l'angoisse des suppliciés, une plume qui n'est pas la mienne.
La catastrophe. — Les hommes qu'on brûle.
Si la situation décrite se bornait aux détails donnés, la ville d'Adana n'aurait pas subi tout ce qu'elle a subi.
A l'annonce des premiers troubles, le consul d'Angleterre est arrivé de Mersine. Celui-ci se promenant en uniforme à travers les rues réussit à calmer les esprits et à encourager les chrétiens. De cette façon les massacres n'ont duré qu'une seule journée, pendant laquelle les arméniens n'ont pas été seuls à déplorer des pertes; plusieurs musulmans ont été également tués, car le quartier arménien, gardé par la troupe de 50 jeunes gens dont il a été parlé a opposé une sérieuse résistance.
Un calme relatif s'est rétabli en ville. Les coups de feu ont cessé. Les arméniens qui se réfugièrent dans les différents établissements grecs sont rentrés chez eux. Mais le marché est resté fermé. C'est à Mersine qu'il faut se fournir de vivres.
Cette situation a duré une semaine. Chacun espérait que c'était la fin de la crise.
Mais quelques jours plus tard de nouveaux coups de feu se firent entendre à l'aube. La foule armée se précipita vers le fleuve où le bruit avait rapidement, et l'on ne sait comment, couru que 15.000 arméniens s'étaient réunis, venant de tous les villages environnants et ayant à leur tête un arménien très connu et dont le nom m'échappe (1).
Les esprits furent surexcités à un tel point que la
(1) Il s'agit de Gueukdérélian.
haine de l'arménien s'accrut encore. La panique gagna toute la ville. Les arméniens qui s'étaient la première fois réfugiés dans les maisons grecques, convaincus que le quartier arménien était bien gardé, se sont précipités en masse dans les maisons, les églises et les écoles de ce quartier.
Plusieurs d'entre eux ont été accueillis chez les frères Tripani et Siméonoglou ainsi que dans la fabrique de tabacs, et plus de 1.000 ont trouvé asile chez Husséïne Danim Bey, commandant d'Adana dont la conduite fut au-dessus detouj éloge.
La journée s'écoula sans incident. Au coucher du soleil, ceux qui l'arme au poing s'étaient réunis devant le fleuve pour empêcher la prétendue invasion des Arméniens, des environs, ne les voyant pas venir, se dirigèrent vers" le dépôt de pétrole dont ils enfoncèrent les portes. Après s'être muni d'une grande quantité de bidons, ils se rendirent au quartier arménien, et ayant arrosé de pétrole toutes les maisons ils y mirent le feu.
Qui pourra jamais décrire l'horreur tragique d'une telle scène !
Le quartier arménien était en flammes.
Des milliers de femmes et d'enfants clamaient leur angoisse devant le péril imprévu. Les cris montaient vers le ciel en même temps que les flammes, épaisses et rouges, que l'on pouvait apercevoir d^une distance de plusieurs heures.
Les uns, parmi la foule condamnée à périr par le feu, se jetaient par la fenêtre pour être fusillés, les autres devenus fous finissaient dans le brasier.
Tous devenaient la proie des flammes.
L'incendie dura plusieurs jours.
Plus de 4.000 femmes et enfants purent cependant trouver un refuge chez M. Artémis, commerçant grec dont la mère, pour permettre plus facilement l'accès de la maison à la multitude groupée à la porte, jeta bas une partie du mur du jardin.
Le lendemain, les pillards entrèrent en scène. Ils brisaient les devantures des magasins sans distinction, emportaient les marchandises, enfonçaient les coffres-forts, faisaient mam basse sur tout, mettant la ville à sac. L'on dit même que des querelles surgirent entre eux, quant au partage du butin, au cours desquelles il y eut des centaines de tués.
D'après une statistique très sérieuse il y a eu 17.600 arméniens tués à Adana et environs, 1.900 musulmans, et, dans la ville d'Adana, 99 grecs.
L'état de siège a rétabli Tordre. Chacun vaque à ses affaires.
Les éprouvés et les orphelins s'abritent sous des tentes non loin de la gare. Les blessés sont guéris. Et les secours affluent pour soulager la misère de toutes ces victimes ; les autorités s'occupent, de la part du gouvernement, d'installer et de les protéger.
Néanmoins, la ville donne en général l'impression d'une maison mortuaire, au moment où les intimes reviennent du cimetière.
DÉPÊCHES OFFICIELLES du