LE VIEUX COCHER
— Le chemin montait, c'est pour cela... mais maintenant c'est plat... nous irons plus vite... c'est plat...
Son geste était vague.
D'une vieille bourse de cuir vert à cordons, il se décida enfin à tirer sept petites pièces de cinquante centimes qu'il me remit avec résignation.
J'eus la crnauté de sauter, sous son nez, dans la voTture que j'avais avisée.
Maître Grégoire m'attendait. Mes comptes furent vite réglés. Je pliais mes billets, quand, pour dire quelque chose, et comme il arrive, maître Grégoire me dit :
— Savez-vous que cette étude a logé un saint, jadis?... Oui, là, derrière CCS casiers, ajouta-t-il en tapotant les cartons, comme s'il eût voulu toucher le mur à travers.
Et il me raconta que pendant la Révolution, les Lazaristes avaient craint qu'on ne leur volât le corps de saint Vincent de Paul déposé dans leur chapelle. Ils l'avaient enlevé et confié à son prédécesseur. Pendant vipgt ans, ces reliques étaient restées là.
Souvent un peu de mélancolie ne fait qu'ajouter aux heureuses dispositions de notre humeur. En m'en retournant, je me laissais donc aller à songer à la sépulture du saint, et que les morts ne sont pas plus sûrs de leur repos que les vivants.
J'allais vite, lorsque tout à coup je vis... oui, c'était bien le vieux cocher.
Il était resté à la place même où je l'avais quitté, tassé sur son siège, inerte; le cheval, le nez bas, les jambes écartées, était raidi comme dans une attaque.
Dans un pi-emier élan de générosité, je mis la main à ma poche; je m'aperçus alors, au nombre des petites pièces de cinquante centimes, que le pauvre homme n'avait pas pris , ou n'avait pas voulu prendre son pourboire.
Pendant une minute, j'eus l'idée très nette que ma brusquerie avait accablé le vieillard au point de lui donner le dernier coup. Oui, je lui avais fait sentir que lui et la chose dont il vivait étaient désormais inutiles, perdus, finis. Peu-
datit une minute aussi, j'eus le désir immense de faire comme le saint dont maître Grégoire venait de me parler; de tout abandonner comme saint Vincent de Paul afin de me dévouer aux humbles, aux pauvres, aux souffrants; ah! si j'avais pu être comme ces gens qui sont bons comme on est beau, naturellement, sans effort, et à qui la pitié vient au cœur comme le sourire aux lèvres !
Mais j'allais, j'allais, et peu à peu ce grand désir de bonté s'adoucissait en moi, se calmait, s'apaisait, si je puis dire, et si bien qu'avant d'arriver chez moi je m'étais très facilement persuadé que ce vieux cocher était gris.
On sait d'ailleurs, à Paris, que tous les vieux cochers se grisent.