FORGERONS
T Tsilla enfanta Ïubal-Cani qui fut forgenr de « l'Airain et cUi Fer », dit la Bible. Mais bien avant ta naissance, ô fds du fratricide Sémite, Tâge du Fer avait débuté et les Nomades allumaient le brasier à la lisière du camp, le (jrancl forgeron barbare battait le rytbme sur l'Enclume sonore. Depuis, le Poème du Fer s'est toujours élargi, les générations ont aimé la gloire du Forgeron, les poètes subtils et les rudes épiques ont éga-
lement célébré la resplendissance des fournaises, le vol des étincelles-fées, la silhouette de l liomme au marteau dans la vie chaude du clair-obscur.
Lorsqu'au Crépuscule, en pérégrination dans une contrée mi-déserte, alors que les forêts s'accroupissent à l'horizon roufje comme des ouailles bleuâtres, on entend, lé(jer d'abord, le battement d'une forge, une fraîchenr profonde entre à 1 âme, le souffle d'une nuit hospitahère. A mesure, la vibration s'amplifie, une lueur apparaît au bas de la colUne, une bienveillance exquise et forte sourd du spectacle de la forge entr'ouverte et des rudes vainqueurs de la Flamme et du Métal, en même temps que s'éveille une emphase très douce, le ressouvenir atavique des luttes de l'Ancêtre, de sa longue guerre contre l'Elément avant qu'il frt jaiUir la fonte du minerai.
Chaque jour, la petite forge tend à disparaître à Paris et autour de Paris, l'ouvrier du fer devient par degrés une cheville dans un mécanisme, une humble partie d'un grand tout. T^e Monstre industriel, ses gueules flamboyantes, ses pilons lourds comme des mastodontes, ses engrenages tantôt pareils à des colonnes de temple, tantôt fines comme les ramuscules d'un bouleau, ses rumeurs de forêt et d'Océan, ses fourneaux: projetés comme des sanctuaires de Baal- Moloch, c'est le vrai domaine du forgeron moderne. Humble, il s'y perd et s'y ratatine. Aux fulgurations des foyers, dans l'entrelacs des câbles et des pou-
liclles, voycz-lc, semblable à un termite, remplii' quelque fonction détermin(''e, fabriquer un dixième d'outil ou un centième de machine; voyez son humble personnalité se mouvoir à côté du marteau automatique qui monte et descend en colossale cadence, dont la grande voix de basse engloutit la faible et criaide syllabition des hommes acharnés sur les enclumes naines.
De grand matin, je vous couseille d aller attendre aux abords d'une de ces forges modernes. Le cœur vous poignera, je pense, à l'arrivée des artisans, à leur marche lourde, — car I homme du fer a la jambe plutôt faible, — à leurs véteuients limailleux, mais surtout à Fengouffrement triste dans la géhenne, à la dévoration de l'individu par la caserne, à tout ce qui se dégage d'Impersonnel de ces foules du Salariat.
Cependant vous les suivez, vous assistez à l'éclosion de la vie industrielle, aux haleines énormes, aux palpitations des fournaises, à l'élan des rouages, et votre mélancolie s'efface à mesure, votre être se chauffe aux blocs de fer rouge, à la trépidation des hommes, aux formes puissantes ou déUcates que vous voyez jaiUir du Travail, — càbleaux, chaînes, boulons, roues, lames, serrurerie, taillanderie, maréchalerie.
Une joie arrive, une atmosphère de force et de coiira^je, l'impression de la victoire de Fhomme sur la matière, et que ce dur microcosme ronflant et martelant, c'est un hymne, un symbole de vie, une strophe de la (jrande évolution des êtres.
Mais que descende le crépuscule d'été ou le soir d'hiver, lorsque la multitude lasse émerge de la forge, et votre mélancolie du matin reprendra. Ces fantômes aux dos voûtés, aux baluchons misérables, cette humanité troupeau, lasse et pesante, aux sombres visages, ces voix de gaieté douteuse ou de raucité pénible, vous y reconnaîtrez trop le servage
^ d'un Industrialisme encore chaotique, encore inhumain, trop brusquement triomphal et trop sauvagement rué aux cataclysmes de la concurrence.
AZZOU RJNIS
Je ne sais, mais bien différente est mon impression, si je me repose devant qnelque forge individualiste, comme ma petite maréclialerie de Montrouge. Là, dans une pénombre attrayante, le feu s'éveille à l'haleine de la soufflerie, et les deux Hercules, l'un bref aux épaules de taureau, l'autre haut et riche en poitrine, ont une physionomie autrement imposante que les insectes des grands brasiers.
Dès le matin, ils surviennent, allègres, avec l'heureuse allure de « patrons » . La mise en train est grave tout ensemble et rieuse. L'outillage reluit, les marteaux s'étagent en belle ordonnance, et lorsque le labeur débute, lorsque arrive quelque barreau rouge blanc ou rouge cerise sur 1 enclume, lorsque retombe la masse maniée de deux mains musculeuses, lorsque s'élève la voix argentée du fer, ils semblent les vrais fils de Vulcain, les forts héroïques pour qui la caverne n'est point trop large, et le vol des étincelles, la docilité des lames à s'aplatir et à se tordre à leur volonté, les éclairs ardents qui courent
sur leur rude visa(ife, c'est une jolie pa^^e du Travail libre, du Travail intime où la personnalité humaine (^arde son orjjiieil et sa volonté.
Puis, selon l'heure et même le eaprice, ils ne tremblent guère, eux, de perdre une minute; ils prennent leur loisir en maîtres, et, sans moins d'ardeur à la tâche, c'est d'un cœur allègre qu'ils entrent ou sortent, pour la soupe ou le verre de vin, pour dire un mot au compère qui passe ou pour prendre une gorgée d'air frais. Et à l'agonie du jour, c'est avec un plaisir paisible qu'ils rangent l'atelier, c'est d'une allure altière, sans angoisse du lendemain, qu'ils retournent vers la Famille, et pour n'être point de fines intelligences ni des sensitifs raffinés, ils n'offrent pas moins une image de beauté et presque de grandeur, similaire à celle des grands buffles qui paissent sur la Savane.
Un regard arrière, de long regret, sur un art disparu. Jadis, les lourds maillets savaient tailler une filigrane merveilleuse, des dentelles forgées, des lampadaires, des landiers, des grilles de fontaines et de parcs où la ferronnerie rivalisait avec les grâces de l'orfèvrerie, où le métal âpre se métamorphosait en mille formes ingénieuses et délicates, où l'ardent artiste du feu savait symboliser les rêves du Marteau en jeux de ramuscules, en pétales de fleur, en statuettes de vierges, en bêtes bibliques.
Ah! c'est un des torts du Moderne, un des mille torts que le Progrès doit réparera la longue, que d'avoir laissé tomber en désuétude cette branche de l'esthétique humaine où certes restaient des inspirations en germe, des inspirations que ne rendront pas les moules à fonte, car il y faut, pour les faire jaillir, la résistance du métal, la furie de l'ouvrier cherchant ettrouvantun motif de Fer dans un travail de Fer!