LES CHIFFONNIERS
-«é^^^E tous les êti'cs de nuit que uiclie Paris uioclerne,— filles, joonimeux, chiffonniers, — ils ne sont pas, ces derniers, les moins curieux à observer, s'ils sont, cependant, les moins connus.
Le cliiffonnier, vu au travers de la lorgnette du théâtre, dramatisé ou idéalisé par Fenflure boursouflée d'un style pompeusement romantique (tel
l'iO LES TYPES DE PARIS.
celui de M. Félix Pyat), n'est guère le chiffonnier. — Seul, dans la rue déserte, il passe, ayant en main sa lanterne, furetant de ci, de là. Autour de lui tout dort. Sur le pavé, sur le bitume, traînent des bouts de luxe. Illes ramasse, les jette en sa hotte et les emporte. A l'aube, en sa tanière, — comme le fauve, — il s'en retourne. Ses petits l'attendent.
Un pen de statistique; quelques détails.
D'après les papiers officiels, on compte soixante mille chiffonniers à Paris. Snr ce noml)re, les trois quarts travaillent, aventureux : ce sont les « coureurs » . Douze mille sont « placiers " .
Le placier est au coureur ce que le négociant patenté est au camelot. Le placier ne besogne pas la nuit. Il sort au matin pour son habituelle tournée. Il a ses chents, et le bonjour des concierges, des domestiques. Dans la toilette des immculdes et du trottoir, il les aide souvent. En route des sept heures en été, des six en hiver, pour fourrager dans les vidées, il a vers neuf heures terminé ses visites.
Sur la rive droite, des coins de la plaine Clichy, de Levallois, de Saint- Ouen, la rue Danu'émont, à Montmartre, appartiennent un peu au chiffonnier. Caricature macabre de propriétaire, il y construit des immeubles. Là, côte à côte, de distance en distance aussi, s'élèvent de petites baraques, parfois constructions et mélanges rudimentaires de plâtras, de lattes, de planches, de morceaux de tapis, de vieilles descentes de ht, de tringles de fer, de cercles de tonneaux, défaits et allongés, de détritus. Les toits, faits de loques cousues ensemble, claquent sous le vent. Une seule chambre, où sur le tas des ordures glanées les familles, pele-méle, filles et garçons, vivent, dorment ou aiment, en un grouillement. L'avril vct, autour de ces é])auches de maisons, les terrains vagues et sales d'herbe maigre, fleurie çà et là de chardons et de pissenfits. Au mifieu des huttes, un marchand de vin, un assommoir : l'odeur d'absinthe cabriole avec l'odeur des immondices.
Sur la rive gauche, le chiffonnier n a plus cet aspect. La cité Doré,
la Butte-aiix-Caill(^s, la cité Jeanne d'Arc, — bâtisses de pierre plantées là par des capitalistes en mal de spéenlation, — Fabritent en de tortnenses ruelles, d'étroites impasses, où pendent, aux volets des fenêtres, les peaux de lapin, où rôdent des chiens étiques. T. à, une atmosphère brutale de truanderie modernisée.
Cité .leanne d'Arc, le « surin » fait concurrence au crochet, quand il faut. Une carte mal abattue, un regard de fille, — ça se
comp
^end.
et les couteaux au clair
Le chiffonnier est plus famille sur la rive droite. Ti'nprès-midi du dimanche, il vient de partout un peu, de CHchy, de T^evallois, de Montmartre, à la cité Marcadet, au bas des fortifications. Comme au vilbT[;(% — an soir des foires, — des couples s'avancent, lavés, peignés. TiCS gars sont en Idousc, bleue ou blanche, en cravate rouge ou le cou nu; les femmes, en robe simplette ou ridiculement affublées de pouffs énormes, en cheveux, un filet retenant les nattes.
Ils se rassemblent, se reconnaissent, échangent des l)onjours, des l)écots. Des groupes se forment. On boit, on mange, ou joue. Le loto, les billes, le pile ou face vont leur train et passionnent. — On s'amuse franchement.
Mais la nuit tombe. Ils se séparent, ces braves gens, s'éparpillent dans la brume. Et après, quelquefois, avoir dansé aux sons d'un accordéon lamentable et poussif, ils rentrent en leurs logis. Ils se désendimanehent alors, reprennent le vêtement horrible, la hotte, le crochet, la lanterne.
En route pour Paris, pour les moissons abondantes.
LES TYPI'S Di: PAU F S,
Les cliiffomiiei-s ont leiii' aristocratie.
L\ui d'eux, placier aux Cliamps-Élysées, a, pour sou iudustrie, im cheval et uue voiture. Sou fils est élève à l l^^cole Mour^e. Le [^aiu anuuel de cet
homme est de cinq à six mille fraucs.
Il rend les pièces d'ar^jeut, fourchettes et cuillers — que jettent par distraction les [>ens de maison au tas des oidures. « Il l'cud Far^jent. »
Un autre , très vieux , n'a point « man^jé » depuis quinze ans. Il vit en absoi'haut quotidiennement huit htres de vin, — sans compter les [jouttes.
Un type étraii{]e aussi, « la femm(; en culottes », qui vient de mourir.
Propriétaire d une impasse c[u elle habitait, elle louait à
des confrères. Elle faisait rentrer ses loyers à coups de poing. Us tombaient dru sur les rélractaires. Elle a amassé une belle fortune.
C'est là tout un peuple obscur qu'on ne voit pas, qui, — à certaines heures, où le reste des Parisiens sommeille, — sort de ses trous, de ses tanières. Des viveurs, botes des cabarets de nuit, coudoient parfois leurs silhouettes courbées, qui ont le « mannequin » sur le dos, dans la lueur incertaine des derniers becs de gaz et la p{de clarté du jour naissant.
On connaît la rencontre de M. de Camors avec l'un d'eux. — Camors a laisse choir un louis dans le ruisseau. Un chiffonnier est Là; il dit : « Ah! monsieur, ce qui tombe au fossé devrait être au soldat ! » — « Ramasse-le avec tes dents, répond Camors, et je te le donne. » L'homme hésite, couve d un regard de haine les joyeux compagnons de Camors, et, s'agenouillant dans la fange, il saisit, avec ses dents, le louis.
Camors lui crie alors, comme honteux de cet avilissement imposé au misérable : « lié! l'ami, veux-tu gagner cinq louis, maintenant? — Oui. — Donnemoi un soufflet ; ça te fera plaisir, à moi aussi ! » Et l'homme frappe, brutalement, eufiévré. Camors veut lui remettre l'argent promis : — « Garde, dit le chiffonnier, je suis payé ! » Et il s'éloigne.
I^a scène est jolie, si elle n'est pas vraie. Ils ne sont pas moins de soixante
mille braves gens comme cela , à Paris, qui voudraient pouvoir en faire autant.