‹ Les Types de ParisChapitre 32 sur 40 · BELLES FILLES · texte numérisé non relu

BELLES FILLES

j'ai vu, récemment, un bonbeiir-du-joiir ac1ju(]o à la très honnête fcnnne d'un médecin très en vue. Le trait n'a-t-il pas son éloquence? Ce bonlieur-du-jour avait dû contenir bien des légèretés, des scélératesses peut-être : elle n'était pas effarouchée de cette pensée. Au contraire, dans son for intérieur, j'ai quelque idée qu'elle était bien aise de posséder, elle, irréprochable mère de famille, un meuble un peu criminel. Mondaine ou demi-mondaine, on subit, en bien des points, les mêmes attirances. L'une va au sermon, l'autre reste dans son boudoir : toutes vont aux courses, au théâtre, chez le couturier, aux expositions; toutes ouvrent les yeux aux mêmes affriolements ; toutes ont les mêmes curiosités. Celle-ci lit à la dérobée le (^raveleux roman de la veille; celle-là le lit à découvert. La pi-emière se laisse apercevoir dans une bai- (jnoire, à la pièce é(yrillarde qui fait courir tout Paris; la seconde est comme chez elle dans nue avant-scène. Les {gazettes du boulevard mettent tous et chacun au courant de ces manè{jes; les petites biles hsent les gazettes qui traînent sur les tables, les morahstes écrivent des satires, et le monde va comme il peut.

M. de Marivaux dont j'ai parlé tout à l'heure, et sous les auspices duquel j ai commencé cette déhnition qui ne s'achèvera jamais, tâche â nous consoler de cette sorte : « Si l'on considérait les femmes d'un certain côté, dit-il, elles paraîtraient trop risibles pour avoir rien à démêler avec notre cœur ; elles cesseraient d'être aimables et ne seraient que nécessaires. » Mais c'est, précisément, sur cette nécessité que compte la « belle fille » de Paris, et elle ne souffre pas qu'on l'envisage de ce

cerlain côté dont s'inquictc rauteur des Faasses Confidences. Elle a tant de capriecs de tout ordre qu'on us(; son aetivité à les satisfaire. Elle déploie une habileté eonsoniniée à nous dérouter, une scienee i'al)ideuse à se fanfrelnclier ; elle eaehe sous les dehors d'une versatihté infinie une suite surprenante daus les idées. Son art naturel est de faire alterner des duretés ineroyables et d'extraordinaires tendresses, des trahisons méditées et des dévouements subits. Elle a des lU'rfs toujours; elle a des entrailles quelquefois. C'est tour à tour une poupée qui devient femme et une femme qui se fait poupée. Pour une bajjatelle, elle tombe à la bassesse, et elle traite en bagatelle une affaire de haute importanee. Le patrimoine de son amant se trouve dilapidé par elle ; il lui arrive de l'eneourager à le rétablir. Elle a eompromis l'honneur de son nom, elle lui erie : « Va te battre. » Elle l'a réduit au désespoir, et elle veillera de longues nuits à son ehevet. Tout ee qu'elle fait, tout ee qu'elle dit, tout ee qu'elle pense, qu'elle le veuille ou non, se rapporte à un seul souei : étendre et fortifier son empire. Elle ignore ee qu'elle tentera dans einq minutes, mais elle sait, seconde par seconde, où elle en est. On ne peut se passer d'elle : quel avantage pour régner! Ce qu'elle pardonne le moins, c'est nue déception. Elle souhaite qu'on s'élève dans son entourage principalement pour s'élever. Je me rappelle la fin tragique d'un personnage haut placé à qui sa femme avait tenu ce langage : « S'il vous convient que je vous aime, prospérez et grandissez. Ne vous présentez jamais dtnant moi après un échec. » Le pauvre lionunc^ s'épuisa en efforts et fit prévaloir ses talents : elle eut (pud- (pies années de joie souv(uaine. Alors survinrent les disgrâces : il lutta; elle le bannit de sa présence. Un matin, le monde apprit avec stupeur que le malheureux était moi t. Sa femme vous semble-t-elle odieuse? Elle l'était sans contredit, mais, au fond, elle n'avait fait ([ue suivre, en l'exajjérant, la logique de la « belle fille » de Paris : briller quand même et ne pas s'émouvoir du surplus.

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