‹ Les Types de ParisChapitre 35 sur 40 · LES HABITUÉS DE CAFÉ · texte numérisé non relu

LES HABITUÉS DE CAFÉ

Paifois, alors que, pendant plusieurs jours et pour des motifs certainement impérieux, le voisin se dérobe, l'habitué se hasarde, quand il paye sa consommation, à demander au garçon de ses nouvelles — et si cet inconnu revient, il s'incline devant lui, puis se concentre, taisant le souci qu'allè[>e ce retour, souhaité par tous.

Il va de soi que ce n'est ni dans les brasseries aux foules négli(;ées et empuanties par de la fumée de pipe, ni dans les ^ estaminets commerçants, ni dans les cafés de (lala, que ces exceptionnels clients s'assemblent. 11 leur faut, à eux, des cafés spéciaux, des cafés où snrvit la tenue suranuée des anciens âf;es, des cafés où officient d'immuables {^arçons qui, à les fréquenter, se décolorent et se font même, par flatterie, plus vieux pour les mieux servir.

Et ces cafés d'aïeul, ces cafés immobiles dans le brouhaha d'un siècle, existent à Paris, sur la rive (gauche de la Seiue, dont certains quartiers exhalent un fleur clérical et intime, antique et doux. C'est sur la lisière de ce sixième arrondissement, peuplé de prêtres et de relieurs, d'imagiers religieux et de libraires, que ces habitués se recrutent et façonnent à leur image des estaminets où l'on ne joue pas, où l'on parle à peine, où l'on se comporte un peu comme dans un salon démodé de vieux veuf.

Le phis curieux, le pins typique d'eux tous est situé, non loin du quai, près d'un hospice. Maison séculaire tenant à des prix épicés un restaurant de fine chère dans un salon à panneaux blancs et or, tendus d'étoffe en damas vert, genre Empire, ce café étend une salle un peu sombre, propice aux yeux fatigués et, de même que la petite pièce où l'on mange, liserée de filets d'or sm- fond blanc. Des glaces couvrent les murs, séparées entre elles par de minces colonnes plates, barrées de raies d'or. Des divans

clc vcloiu's amarante usé bordent, derrière les tables de marbre, toute la salle.

Près d\m escalier en vis qui conduit au désert d'un éta^e toujours vide, sous un œil-de-bœuf, un comptoir en acajou orné de colonnes à chapiteaux de cuivre et d'une mythologie de secrétaire Empire, luie Cérès de cuivre dans un char escorté de femmes vêtues d'étoffes à tubes et à plis et dansant sur un pied, les bras en l'air, est surmonté du livre courant des comptes au-dessus duquel, entre deux vases désargentés, une dame en noir ahgne les identiques recettes que chaque jour apporte.

Au premier abord, ce café ne semble pas différent des bons vieux cercles de la province; mais sa clientèle qui est vieillotte et bizarre, et qui ne fleure ni le cancanage, ni le désœuvré mesquin d'une province, a déteint sur sa physionomie et marqué d'une particuhère étampe la sénilité de ses pièces.

Des mœurs maintenant abolies s'y révèlent; les garçons chenus, blanchis sous de très anciens harnais, servent en silence, vous remercient du pourboire, vous mettent votre paletot, vous précèdent lorsque l'on sort, ouvrent et ferment la porte, en vous rendant grâce d'être venu. Ces manières ne paraissent-elles pas étranges dans un temps où tous les garçons de café ne répondent pas aux appels ou hurlent boiDu ! jonglent avec les carafes et les tasses, cabriolent avec les plateaux et les verres, et s'enfuient alors qu'on leur demande un journal?

De même que les garçons qui semblent plus vieux que lenr âge, les bou teilles partout si tapageuses des liqueurs s'apprivoisent dans ce café, taisent leurs voyantes étiquettes, se vieillissent, sans tirei' l'œil, sur la petite table où elles bi vaquent.

Là seulement, réunies, se faisant valoir en un groupe non échelonné sur des étagères, elles font courtoisement ressortir leurs formes variées, presque féminines, quasi humaines : absinthes coiffées d'ini capuchon d'argent et écartelées sur la poitrine de la croix de Genève, avec le nom de Pernod sur fond cobalt; amers Picon enveloppés comme les bonnes de chez Duval, de la gorge aux pieds, par le tabher blanc de leur étiquette; flacons de sirops

Page 1