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LES HABITUÉS DI- CAFÉ

et de gommes aux cous bossues de glandes, au buste couvert par la serviette en couleur d'une petite affiche; nounous à bavettes de papier rouge et à grosses gorges, pleines de menthe verte; commères à bedons pour le cura-

çao; gamines brunes et nues, fleuries d'une feuille de vigne au bas du ventre, garçonnes grandelettes, sans seins et sans hanches, réservées aux présomptueuses impostures des fines champagnes et des grands cognacs !

Et c'est dans ce milieu douillet, aux tons tranquilles, qu'il faut observer le véritable habitué dont j ai parlé, l'homme qui va au café sans intérêt de jeu puisqu'on n'y joue pas, d'affaires, car aucun négociant ne le fréquente, sans

désir de conversation, car on n'y parle [jnère, sans mên^e le besoin de pipes fumées, libre, car Tnsage de la pipe y est interdit.

Très déserté le soir, il est de cinq à sept heures presque plein. Au fond, souvent, deux jeunes prêtres qui chuchotent en buvant un vermout noyé d'eau; parfois un autre plus âgé, aux vastes épaules, lit le Correspondant et prend des notes. Il est le voisin d'une tête socratique, avec un nez en as de trèfle, des moustaches en brosses à dents, {prises, des yeux clairets, tamponnés, qui sautillent presque jeunes dans une face [frenue, piquée de lentilles et de loupes, une face d'esclave, jaune, presque mon{>ole. Obèse, flottant mal[jré son ventre dans une culotte tire-bouchonnée qui tombe, vêtu de vêtements fripés et (jras, coiffé d'un claque terne dont on voit les ressorts, il s'affaisse sur la banquette, enlève d'une petite serviette en toile cirée un manuscrit asiatique, et, cassé en deux sur la table, tirant sur un porte-cigarette en plâtre imitant l'écume, il souffle, relève la tête, apprête longuement le bain de Barèges de son absinthe, boit une gorgée, grimace, remet de l eau, remonte son pantalon, griffonne, avec un crayon dont il mouille le bout, sur les marges du manuscrit que ses doigts tapotent.

Et près de cet homme qui a le visage rentré d'un Polonais et qui doit être ou professeur ou répétiteur à l Ecole des sciences orientales voisine, jaillit d'une masse de cheveux blancs la tête d'un savant juit ; avec sa barbe raide, en pointe, ses limettes rondes, sa calotte de velours noir, on dirait, s'il portait la cravate blanche, d'un très vieux rabbin. Celui-là boit une tasse de café et rêve, sans bouger, les yeux déserts, pendant des heures; puis il ôte sa calotte, l'engouffre dans une immense poche, et, très poli, saluant très bas avec l'un de ces antiques chapeaux noirs qui s'évasent comme des pots d enfants, il disparaît, pesant, toujours dans la rue, à gauche. Membre de l ime des sections scientifiques de l'Institut, il ne persécute point, ainsi que je le supposais, le texte repi'isé du Talmud, mais il évoque sans doute, sur les murs blancs de la salle, une saltarelle de signes algéln-iques, décante, souriant, les nombres qui cavalcadent devant lui, en un mirage de pattes de mouche, les uns au-dessous des autres. Et au moment où il sort, apparaît

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