DES MAISONS DE RETRAITE
gi-ands bâtiments de Fasile, les jolis pavillons du directeur, du concierge et du jardinier restent tout barbouillés de buée (jrise sous le morne reflet des blancheurs ; les arbres tordent en h^^ots noirs leurs branchages furieux.
Et puis, il disparaît si vite, ce peu de clarté qui traîne sous les nues! Le crépuscule s'ombre déjà sur le coup de cincf heures, lorsque la cloche bat son brusque appel pour le dîner. Quelques formes obscures, des dames, deux ou trois bonshommes se détachent alors de la torpeur de la chapelle, d'autres descendent de tous côtés les escahers de pierre, et c'est un lent et muet gUssement de spectres qui va, dans la nuit venante, sous les galeries vers le réfectoire.
Le cœur ne se serrc-t-il pas à voir les vieux, allant ainsi disciplinés? Bah! cela n'est qu'une tristesse d'apparence, à cette minute de mauvaise saison et pour qui, sans savoir, regarderait du dehors par les grilles. Les frissons se dissipent dans l'heureuse tiédeur de la salle à manger ; l'éclat des gaz illumine une exquise propreté de nappes, de faïences et d'argenteries sur les petites tablées de dames ou de messieurs gronpés par quatre; les causeries se lèvent au milieu de l'allée et venue bruyante des serviteurs; — . et quel charme de gravité vierge, de gentillesse claustrale chez la bonne sœur, veillant à la distribution des parts !
Après le repas, c'est la veillée dans le salon de lecture et de jeu. Mais les tomes bien pensants dorment leur propre sommeil derrière les vitrines ; les dominos, le bésigue et les réussites ne sévissent qu'autour de peu d'abat-jour verts. Les parleries et colportages de médisances sont d'un bien autre attrait! Que d'observations piquantes chaque jour, combien de furtives idylles surprises dans les recoins ; combien d'attardés Philémon et Baucis ne demandant qu'à rééditer des semblants de Daphnis et Chloé; combien de rougeurs ont trahi des émois cl àme sous les gothiques coiffes de tulle, que d'œillades d incendie ont ilambé sous les casquettes à visières !
Tj'arrivée de nouveaux pensionnaires apporte, entre temps, une puissante diversion au train-train. Quels sont-ils? Les curiosités brûlent; les confidences sont astucieusement provoquées, l'histoire, très simple, est toujours la
LES PETITES GENS DES MAISOxNS DE RETRAITE
même : la bonne femme on le petit boni'geois, nn morcean de capital arraché
dn commerce on d'une retraite d'emploi semi-séculaire, juste de quoi payer la pension, sans même le supplément d'une chambre à part ! Que voulezvons? Le veuva(Te est venu, les enfants se sont mariés, et, malgré leur affection vraiment sincère, on subissait des abandons, on i-isquait d'être une gêne. On avait fait son temps, mieux valait se sacrifier; oh ! ce sera triste !...
Erreur ! ce sera charmant. Bientôt on s'amorce à ce renouvellement d'existence ; on s'acoquine aux coteries, aux rivalités, aux haines qui sont les raisons passionnées de vivre. Détaché de famille, débarrassé des devoirs et contraintes pro-
fessionnelles, on a la grisante sensation d'être enfin fibre ; on ne se soucie pins des sorties ; on ressent comme une impatience quand viennent les jours graduellement pins espacés des visites de parents ; on veut défendre son présent tout jeune contre le passé mort...
L'été, du reste, a refait l'enchantement du jardin. Les soirées sont divines. On va s'égarer sans rhumes à des rendez-vous le long des ombres odorantes et semées d'étoiles ; on pourra rêver à la musique des feuilles, longuement assis sur les bancs, la main dans la main. C'est, alors, on ne sait quel cantique des cantiques, maficieusement retouché par Platon, un trop-plein de poésie
et de tendresse dans le silence des étreintes ; une éclosion enthousiaste de romans délicieusement vieillots f|ue la jalousie et le commérage épient sous les arbres pleins d'un chuchotement cVliistoires folles !...
Mais un autre carillon retentit. Voici le revers de la médaille : il faut rentrer se coucher, endurer la promiscuité du dortoii-, encourir le péril des courants d'air, dissimuler avec peine les désastres séniles du déshabillé derrière un paravent, lutter pour dormir contre l'affreuse symphonie des ronflements et des catarrhes, se dire enfin que cette destinée, mal^jré les illusions du cœur, se poursuit bien pénible. . .
illlons ! ne vous plaignez pas trop, vous les petits rentiers tranquilles, vous le petit peuple des maisons de retraite, ponrvu de loisirs et de sécurité. Il est tant d'autres vieux et vieilles fouettés par la misère à l étcrnel travail! Il leur faut hanter les bureaux de demandes et refus de secours, coudre en ville tout le long de toutes les heures, souillonner dans la tenue des petits ménages, pousser le chariot des quatre saisons, tomber an ramassage des ordnres, à balayer, à mendier ; plus bas encore, s'offrir à de louches pratiques d'intermédiaires, et toujours à la cherche du pain quotidien, et toujours, fallût-il mourir demain, crever tout à l'heure, toujours cette affre si noire, si cruellement injuste chez les vieux : la peur de l'avenir...