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LES HABITUÉS DE CAFÉ

lin dedans, mangeait, vidait à mesure ife dans sa tasse, rallumait son cigare teignait. 11 réclamait enfin un verre et d'anciens journaux qu'il dépeçait en lanières avec lesquelles il essuyait ses doigts qu'il trempait dans l'eau.

Les garçons l'appelaient « monsieur le comte » , et subissaient en souriant ses rebuffades qu'il mâchonnait d'une voix zézayante, tout en faisant voyager sur son front la peau glissante, comme savonnée en dedans, de son crâne.

Ce vieillard débraillé, vétu d'habits sordides, possédait quatre-vingt mille livres de rente et logeait dans un hôtel voisin, où ses exigences le faisaient haïr. 11 était Italien, comte, avait été camérier secret du pape Pie IX, et exilé parle cardinal AntonelU- rentré en grâce, il est récemment parti pour Rome, où il a, sexagénaire et maniaque, épousé une jeune fille de dix-huit ans qu'il doit, ainsi que son mac-farlane, traîner dans les cafés.

Il a laissé ici connue une légende. Le très sénile garçon qui a si longtemps supporté ses acrimonies et ses frasques, perd toute solennité, rajeunit, s'éveille, lorsqu il en parle.

En supposant que cet ancien diplomate fût à Paris, — le bruit en courait du moins, — l'un des plus effilés espions du Vatican, ce n'était certainement pas dans ce café qu'il pouvait surprendre de précieux secrets. Alors, pourquoi y venait-d? Mais pourquoi ces gens qu'il coudoyait, tous les jours, s'y attablaiént-ils régulièrement aussi? L'appât d'un bitter roboratif, cordial, sûr, est insuffisant à expliquer cette coutume, d'autant que parmi ces habitués plusieurs ne savourent point les rechigneuscs délices de cet amer rose.

Dans Fiuie de ses boutades rapportées par M. Bergerat, Théophile Gantier affirme que l'attrait dn eafé est triple. — Il satisfait d'abord, disait-il, nn besoin de vie publique et se substitue à la vie de famille dont on est las. — Puis le café est le temple dn dieu Tabac, et c'est là que l'on fume bien, et non ailleurs. — Enfin, ajoutait-il, sa séduction n'est que le goût de l'abrutissement par la boisson.

Ces motifs me semblent seulement apphcables à quelques pochards et à quelques sots. Ils sont, en tout cas, subsidiaires. L'attirance des foules sur certaines personnes peut se démontrer en effet, et l'horreur de la solitude existe; mais il n'en est pas du tabac comme de l'absinthe on des vermouts; tout le monde fume une cigarette dans son logis et n'a nul besoin de l'odeur d'un estaminet pour la humer. Et parmi les habitués, combien sont des gens sobres et qui boivent sans s'abrutii-, comme le veut Gautier!

Le contraire serait peut-être plus juste. L'habitué intelhgent, instruit, savant, exceptionnel, j'en conviens, celui dont je parle et le seul qui soit intéressant, par sa culture môme, a besoin de se visiter, de s'asseoir en soimême, de rester seulpendantquelques minutes, loin d'amis, s'il est célibataire; loin de sa femme, s'il est marié. Cette distraction de sa vie, il la savoure dans une atmosphère quiète, sur une berge propice, dans ce café mort. D'autre part, ces gens sont visiblement des gens très bien élevés, mais ils n'aiment pas le monde. Leur tenue et un certain laisser-aller le décèlent. I^a solution de l'énigme est peut-être là. Ces habitués trouvent une sorte de salon, mais un salon où l'on n'est pas forcé de s'habiller, de parler, de subir le bavardage exténuant des dames. Ils réafisent sans doute cet idéal de pouvoir rêvasser, voyager en repos, an loin, dans le tiède milieu d'une convenable compagnie muette.

LOUIS MULLEM

LES PEIITES GENS

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