TOURNÉES DE PROVINCE
sangloter tout Cavailloii ! . . . » vous raconte Baron revenant de province, et Ton entend dire à Lassouche : u Si vous m'aviez vu dans le Vieux Caporal!... » Puis, que d'étoiles de second ordre passent rapidement de première grandeur sur des scènes oii les comparaisons sont absentes ou lavorables! Tel petit nom inaperçu au Gymnase, à la Porte-Saint-^Martin, prend ici toute la vedette de 1 affiche; et vous pensez si la rentrée dans le rang semblera dure après cet te apothéose.
11 ai-rivc aussi que la troupe venue de Paris n'est pas complète et doit se recruter de quelques artistes de l'endroit. Alors c'est charmant. L' » Etoile » se fait bonne enfant, toute petite, donne des conseils, exphquc le rôle, parfois même promet sa protection pour un directeur parisien, ce qui cause souvent d'étranges désillusions. L'optique est si différente, la lumière de Paris si nette, si impitoyablement révélatrice! On a découvert en tournée, à Bordeaux ou à Toulouse, un jeune premier merveilleux, Delaunay à vingt ans. Le directeur, prévenu, prend le train, voit l'objet, tombe en extase : « C'est ça, mes enfants. . . tout à fait ça. . . Delaunay à vingt ans ! "
On l'engage, il débute, et le soir même, mais seulement alors, on s'aperçoit
que c'est un « Delaunay à vingt ans » de province, et qu'il le restera toute sa vie.
Que j'en connais à Paris, de ces acteurs destinés à briller uniquement sur des théâtres de décentralisation! Ils devraient s'organiser en troupe une bonne fois, trouver un imprésario habile, de très long souffle, et s'en aller pour ne jamais revenir, car ce sont des hirondelles dont personne n'espère, ne guette le retour. *
^^^A violette! Elle embaume!
Tapissées de branches de sapin, les petites voitures chargées de violettes ressemblent à de minuscules catafalques, enterrés sous les fleurs. Elles roulent lentement, sans bruit, laissant derrière elles un parfum subtil et doux, en harmonie avec le jour gris, l'atmosphère brumeuse, les formes indécises.
Ali bout de Favenue, la masse énorme de l'Opéra s'estompe comme un décor; Fallumeur passe en courant d'un réverbère à l'autre, et le gaz pose un double rang de perles aux maisons massives, étoilées çà et là de lettres d'or. La petite marchande de fleurs pousse sa voiture d'un pas lent et lassé; dans la brume épaisse, sa voix fatiguée répète aux passants qui vont vite, l'air pressé, le collet relevé, aux passantes qui trottinent sec, les coudes au corps, les mains dans rimperceptible manchon :
— La violette, elle embaume! A deux sous, la violette! Ce sont de rudes journées, ces journées de froid tardif! Lorsqu'un joh rayon de soleil a fait éclore partout des milliers de miUions de violettes, la moisson parfumée tombe comme une avalanche sur Paris. Cueillie à la bonne
chaleur, sous le ciel bleu, elle arrive un matin de brume, un de ces jours de mars où toute la neige de l'hiver ressuscité semble s'être figée là-haut en un grand glaçon qui remplit le ciel.
Il y a trop de violettes ! que faire de tout cela? La petite marchande achète, charge sa voiture à ne la pins pouvoir pousser, car c'est lourd, ces fleurs déhcates! et s'en va par les places, parles rues. . .
g II y en a trop! tout le monde en a, personne n'en veut plus ! Et les petites voitures s'en vont tristement remiser dans les faubourgs, toujours poussées par la femme courageuse, qui serre les lèvres et fronce les sourcils en appuyant sur les poignées de bois, dans les rues étroites au pavé cahoteux.
Demain, ce seront les mimosas, qui rempliront Paris d'une
traînée d'or, comme si le soleil de la Provence s'était immobilisé dans les petites boules diivetenses, afin de répandre au loin un peu de sa lumière et de sa joie. Plus tard, ce sera la fête merveilleuse des anémones, puis la griserie des jacinthes, des jonffuilles, de toutes les fleurs embaumées qui portent l'ivresse dans leurs parfums. Enfin, en juin, ce seront les roses, par bottes, par brassées, les roses de toutes nuances, dont l'ien ne fatigue, que rien ne surpasse; et les petites marchandes, comme des prêtresses devant leur anteJ, entortilleront le fil autour des tiges, avec des gestes rapides et mystiques. Parques de ces vies brèves et frêles, elles rompront le lien fragile avec leurs dents, en secouant la tête, comme si elles accomplissaient un rit(î mystérieux.
Accorte et pohe, avenue de l'Opéra, la marchande de fleurs parlera volontiers à la troisième personne: laubourg Montmartre, elle est plus familière, et vous hèle si vous passez sans regarder sa boutique ambulante.
— Hé, ma petite dame, achetez-moi donc quelque chose!
Si l'acheteuse est jeune et johe, tout en entortillant le fil antour des fleurs, elle l'appellera peut-être « mon petit chat », sans sortir toutefois des bornes d'une aimable familiarité, et lui donnera par-dessus le marché un œillet, une rose. Dans les cpiartiers pauvres, elle est plus rude; elle connaît le prix de chaque brin de verdure et sait aussi ce que représente le sou de l'ouvrière qui veut, un beau jour d'été, fleurir son corsage.
C'est par ces rues montantes, grouillantes de peuple, qui s'en vont vers les hauteurs de Belleville et de Ménilmontant, qu'on verra la marchande pousser
à {Traocrpeine sa charretée de petits pots de fleurs : résédas, géraniums, rosiers nains, qui font une forêt en miniature, et, aux jolis matins de mai, capucines, liserons, cobéas, qui encadreront les fenêtres des hautes maisons à l'aspect sordide, où le (jrand luxe est de suspendre une petite boule argentée entre deux rideaux de plantes grimpantes. Dans le miroir baroque et menteur de cette boule, les passants en bas, les nuages en haut, tourneront, tourneront toujours aux yeux de l'ouvrière qui lève les yeux et rêve, comme si l'univers, rapetissé pour elle et rapproché de son humble condition, s'était concentré dans le cadre étroit de la fenêtre.
— Des choux, des poireaux, des carottes! La hollande, la nouvelle, à cinq sous le quart ! Pois verts, pois verts !
Jia voix éraillée de la marchande de légumes monte aux étages supérieurs des maisons ; on se penche à la fenêtre, croyant voir un homme... Point! c'es1 elle. Coiffée en marmotte d'un madras déteint, affublée d'nn tablier qui n'est pins d aucune couleur, elle empoigne ses légumes comme s'ils étaient des criminels, et elle un gendarme.
D'un geste brusque elle happe les carottes par les cheveuxet vous les met sous le nez; dans les lenilles vertes d'un choufleur, elle enfonce le couteau, comme un sacrificateur dans les flancs d'un agneau; sons sa main vigoureuse, les pommes