LES PETITES MARCHANDES DES RUES
de terre tombent dans le « quart » de bois avee un bruit de grêlons ; elle bouscule les pâles navets effarés pour retrouver ses poids, et n'a d'égards que pour le papier, le précieux papier, dont elle acbète le moins possible et qu'elle ménage comme si c'était de la soie.
Enfin, le coup de feu est passé, plus de femmes affciirées dans la rue; voilà onze heures et demie qui sonnent, les enfants sortent de classe partent. Tia marchande, debout depuis quatre heures du matin, au lieu de s'asseoir, s'accote entre les poignées de sa petite voiture soigneusement calée, à l'ombi e en été, l'Iiiver au soleil, pas trop loin de la maison d'école, et cherche, dans un panier suspendu en dessous, un morceau de pain qu'elle mange lentement sur le pouce, bouchée par bouchée, avec du fromage.
De petits pas pressés retentissent sur le trottoir, scandés par le rythme des talons de galoches en bois, et l'enfant vient s'abattre contre l'épaule de sa mère
— Bonjour, m'man!
11 est coiffé de la casquette bleue à palmes brodées, ce gamin; blonds ou bruns, phats ou frisés, ses cheveux sont bien tenus et sa blouse n'a pas un accroc. Elle est si pauvrement vêtue, la marchande, qu'on ne saurait indiquer l'âge même approximatif de son jupon éraillé, rapiécé ; mais hii, l'enfant, est proprement habillé et va à l'école.
— C'est que je ne veux pas qu'il ait à rougir de sa mère! dit-elle fièrement.
Elle regarde son fils d'un air à la fois orgueilleux et bourru.
— As-tu déjeuné?
— Oui, m'man.
— As-tu su tes leçons?
— Oui, m'man.
— Eh bien, va-t'en jouer.
Ils s'eml^rassent, sans enthousiasme maladif de
la part de la mère, sans tendresse exagérée dn côté de Fenfant, tout simplement, comme des gens qui s'aiment bien, à la bonne franquette.
— C'est que je ne le vois pas le matin, explique la marchande à Facheteuse fourvoyée à cette heure, où Fon n'achète point. Il dort encore quand je m'en vais à la halle : aussi il vient me dire bonjour avant d'aller jouer.
C'est tout simple, n'est-ce pas? Pourtant, qui pourrait dire le nombre de ces enfants bien tenus envoyés à l'école par les petites marchandes des rues? I.a .statistique n'en fait point mention; il faut pour les connaître Fœil curieux et fnreteur de la promeneuse matinale, et ce sont des choses qu'on ne rencontre pas sur le chemin du bois de Boulogne.
On n'y rencontre pas non plus la marchande de poisson. Celle-ci s'en va fièrement, le panier au bras, le nez au vent, prête à jeter son cri : « Merlan à frire, à frî-ire! » avec le hoquet terminal qui ressemble au sursaut d'un individu frappé par derrière d'un coup de pied imprévu, pendant qu'il pérore.
liibre vie, et bohème, et sans souci, que celle de la marchande au panier! Elle va, flânant par les rues, s'arrêtant aux portes, tourmentée d'une seule crainte, celle du sergent de ville, qui la pourchasse et en fait à de certaines beures une sorte de Juif errant en bonnet de linge.
Point de lourde voiture à pousser et à ramener au logis, point de grosse mise de fonds qui représente un désastre, si la marchandise est fragile (le merlan est très fragile). Quelques francs de poisson tout au plus, et Fon finit toujours bien par les vendre. Mais il faut être adroite et savoir, au premier coup d'œil, distinguer la cliente étourdie ou confiante à qui Fon peut vendre cher la crevette avariée, sans qu'elle s'en aperçoive, celle à qui l'on affirme et persuade que le merlan est d'autant plus frais qu'il est pins mou.
Avec la marchande de poisson à la voitnre, de tels hasards sont moins à craindre. D'abord elle a sa place fixe où l'on est sûr de la retrouver à telle heure dn jour, et si prête qu'elle soit à se prendre de bec avec quiconque, elle a sa situation à ménager; ce n'est pas une voyageuse comme cette vaga-