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Chacun de nous ne se distingue pas moins des autres par la nature de son intelligence que par la forme de ses traits et les détails de son caractère. Pas plus que deux feuilles d'arbre, deux intelligences d'homme ne sont jamais rigoureusement égales et semblables. Et nos esprits ne diffèrent pas seulement du plus au moins, et, pour ainsi dire, par la quantité, par les dimensions, mais aussi, et plus profondément, parleur forme même, par les procédés habituels qu'ils emploient, parleurs diverses qualités, et par leur matière, je veux dire par la nature particulière des pensées et des images abstraites ou concrètes, auditives ou visuelles, qui se développent en eux et par eux.

Toutefois, à travers cette diversité, des ressemblances générales apparaissent et certaines grandes classes d'intelligence s'ébauchent aisément, mais d'une manière encore indistincte et vague. En pénétrant dans certains esprits nous sommes frappés presque immédiatement par la ressemblance de leur allure, parles analogies de leur habitude. D'autres^ au contraire,

b INTRODUCTION

sont tout d'abord reconnus comme essentiellement différents. Hume et Stuart Mill, par exemple, sont visiblement des esprits de la même famille. Stuart Mill et Victor Hugo mettent, au contraire, en action, des facultés dont la différence, l'opposition même éclate aux yeux les moins exercés. Et pour marquer encore mieux le contraste, Kant, je suppose, et madame Dubarry semblent si peu appartenir à la même famille intellectuelle que la simple association de leurs noms nous heurte et nous donne une impression de ridicule.

Il est donc possible de chercher et de trouver les bases d'une classification des types intellectuels, dont nous aurons tout à l'heure à déterminer le sens et la portée. Par l'étude des divers procédés de l'intelligence, des différentes qualités de l'esprit, des espèces diverses de faits intellectuels, par la constatation des effets de leur prédominance ou de leur défaut, je tâcherai de déterminer des catégories auxquelles il ne sera pas très malaisé de rattacher la plupart des esprits. Leurs combinaisons variées pourront donner, en outre, de nombreux cadres et permettre de déterminer des types plus concrets, en serrant toujours de plus près la vivante réalité que l'expérience nous impose.

Nous pouvons tout d'abord faire une remarque analogue à celle qui nous a servi pour l'étude des caractères, et d'égale portée. Lorsque nous cherchons, en effet, à juger une intelligence, à exprimer ses qualités propres ou ses défauts, les mots qui s'offrent à nous désignent deux séries de faits nettement distincts. Ce qui nous frappe, c'est, d'un côté, la forme même de l'intelligence, le procédé, la manière dont l'esprit fonctionne, l'aspect particulier que prennent chez lui les associations des idées et des images, le mode selon

lequel elles se font et se défont ; c'est aussi, d'autre part, la matière même de l'intelligence, la nature des phénomènes qui la composent ou sur lesquels elle s'exerce, nature qui varie d'un esprit à l'autre, d'un philosophe à un musicien, ou d'un mathématicien à un peintre.

Si nous vantons l'esprit logique d'un penseur, c'est d'une qualité de la première espèce qu'il s'agit. Nous entendons que les idées de ce penseur s'associent systématiquement et rigoureusement, de telle sorte qu'il n'y ait aucune contradiction entre elles, et que les unes et les autres convergent vers un même ensemble de propositions cohérentes. L'association systématique est le mode selon lequel il appelle et groupe, plus ou moins facilement, ses pensées. Si nous disons d'une personne qu'elle est réfléchie, nous signifions que les croyances ne se forment pas en elle spontanément et brusquement, que les idées n'y sont pas livrées à ellesmêmes, abandonnées au jeu de leurs répulsions et de leurs attractions particulières, mais que l'esprit les éprouve au contraire, qu'il les met en contact avec les croyances déjà fixées, avec les enseignements de l'expérience ou les prédictions de la théorie, qu'il leur fait subir, avant de les laisser s'imposer, un arrêt qui lui permet de les juger. C'est donc encore ici d'un mode d'association qu'il s'agit. Et si enfin nous nous permettons de déclarer « absurde » ou « incohérent » tel ou tel individu, c'est encore un jugement que nous portons sur la façon dont les idées s'appellent et s'associent en lui (on ne peut pas toujours dire ici : sur la façon dont il évoque et groupe ses idées) et nous voulons dire que les diverses pensées qui se succèdent dans sa conscience ne sont plus groupées selon aucune

forme logique, qu'elles agissent chacune pour soi sans être soumises à une loi de fmalité qui les unisse dans un ensemble vraiment un.

Mais si, d'autre part, nous admirons, je suppose, en Théophile Gautier, une imagination de peintre, nous apprécions ainsi non pas la loi selon laquelle ses idées s'associent, mais bien la nature même des idées et des images qui hantent son cerveau. Ce sont ici des images visuelles, des représentations de la forme et de la couleur qui naissent en abondance dans l'esprit, le dirigent et le dominent. Chez un autre nous remarquerons, au contraire, une prédominance d'images auditives, de représentations du son. Inversement nous constaterons que certaines personnes sont incapables de susciter une vision intérieure exacte et vive d'une figure aimée ou d'un paysage connu, d'autres ne pourront évoquer par le souvenir une phrase musicale, d'autres encore n'arriveront jamais à concevoir une idée abstraite. Ainsi c'est maintenant la matière de l'esprit qui nous intéresse, non la forme qu'elle prend. Et cette matière peut revêtir des formes très variées, comme les formes dont nous parlions tout à l'heure peuvent revêtir différentes matières. On peut apporter beaucoup de logique dans la combinaison des images visuelles comme on peut énoncer des idées abstraites avec incohérence. Sans doute l'indépendance réciproque du contenu de l'esprit et des procédés qu'il emploie n'est pas absolue, cependant — et l'expérience nous le montre à chaque instant, — il s'en faut qu'une forme déterminée soit invariablement attachée à une espèce particulière de faits intellectuels.

Une bonne classification des types de l'intelligence implique ainsi la réduction aux formes de l'association

mentale et à la prédominance ou au défaut des différentes sortes de phénomènes psychiques connus, toutes les qualités de l'esprit dont le développement peut constituer un type. L'ampleur de l'intelligence, la profondeur, la logique, la rectitude, la finesse, la subtilité sont du nombre, comme l'imagination pittoresque ou l'aptitude à trouver des rimes. Ce n'est pas sans difficulté que l'analyse, en les ramenant à leurs éléments essentiels, permet de les rapprocher, de les grouper, de les rattacher à quelques principes généraux. L'entreprise, cependant, ne m'a pas semblé irréalisable. La précision, par exemple, apparaît vite comme une forme, ou une condition, de la finalité bien développée, de l'association systématique parfaite. Elle implique à la fois la présence dans une conception, dans une idée, dans un raisonnement, de tous les éléments nécessaires, l'absence de tous les éléments superflus. La finesse est une forme particulière de l'association systématique, l'esprit fin est celui qui sait associer des idées qui n'ont que des points de contact presque imperceptibles, ou dont la liaison passe communément inaperçue, et surtout (car l'autre qualité est aussi celle des esprits vigoureux et peut en certains cas, déceler le génie) qui sait distinguer deux idées très rapprochées, et les employer différemment, qui possède le sens des nuances. La bizarrerie — un terme assez vague, d'ailleurs, comme beaucoup de ceux qui servent à qualifier l'esprit et que je prends ici dans son sens usuel, — pourra résulter de certaines formes peu communes d'association, et, en particulier, de celle qui, ne laissant apparaître que les termes extrêmes d'une série d'idées, semble rapprocher ainsi des pensées en apparence hétéroclites et que l'on sent toutefois n'être pas

purement incohérentes. La rapidité de la pensée qui ne permet pas d'apercevoir les intermédiaires, l'habitude qui les supprime, peuvent donner à l'esprit une allure étrange. Mais la bizarrerie peut résulter aussi de la matière même sur laquelle travaille Fintelligence ou de la juxtaposition, de l'association de phénomènes dont les rapports sont mal appréciés, par exemple de la traduction de sentiments abstraits par des images visuelles, ou réciproquement. En analysant ainsi les diverses manières d'être qui peuvent caractériser une intelligence, ou bien en partant des éléments abstraits et concrets de l'esprit pour retrouver, par synthèse, ces caractéristiques diverses, je tâcherai de les ramener toutes, soit à des formes de l'association mentale, soit à la prédominance de tel ou tel ordre de perceptions, d'images ou d'idées, soit à la combinaison d'une forme définie de l'association avec une classe déterminée de phénomènes intellectuels. La nature de ces qualités serait ainsi établie avec précision et ces qualités mêmes, ou leurs éléments essentiels seraient rangées dans un ordre systématique et rattachées à la classification des esprits.

En général, la psychologie concrète s'est plus occupée des matériaux mêmes de l'intelligence que de la manière dont ils sont mis en œuvre. On n'a guère encore, à ma connaissance, tâché de déterminer avec précision les types intellectuels produits par les différents modes du fonctionnement de l'esprit. Je ne vois guère que l'étude bien connue de M. Janet sur les qualités de l'esprit qui rentre dans ce cadre avec quelques parties du livre de M. Ribot sur l'attention, un ou deux articles tout à fait récents, et, ça et là, peut-être, quelques pages de divers auteurs, littérateurs pour la

plupart plutôt que psychologues. Les graphologues ont bien établi des divisions, marqué des groupes, indiqué des nuances, mais leur travail ne nous donne guère encore, pour ce qui concerne notre sujet, que d'utiles matériaux (1). Au contraire, dans ces dernières années, des recherches fort intéressantes ont commencé à dégager les types constitués par la prédominance de tel ou tel genre d'image. Les travaux de Galton sur la « mental imagery » attirèrent d'abord l'attention. Puis des recherches, menées surtout par M. Charcot et l'école de la Salpêtrière, ont abouti, comme l'on sait, à la détermination des types visuel, auditif et moteur. Cela fut un progrès important mais après lequel il ne faut pas s'arrêter, et dont il convient de marquer la portée. Ces trois types, comme on les entend communément, donnent surtout la prédominance des diverses formes de la parole intérieure, des diverses espèces d'images dont s'accompagne la pensée qui se parle. Mais ils ne constituent nullement des types intellectuels complets, et l'on ne peut, quoiqu'on l'ait essayé, fonder avec eux une classification satisfaisante des esprits. On sait aussi qu'il n'en faut pas trop généraliser la formule. Tel musicien qui, en tant que musicien, appartiendra au type auditif et sera caractérisé par la prédominance de l'imagination mélodique ou harmonique, sera peut-être un visuel ou un moteur par l'exercice de la parole intérieure.

Ces études sur la matière de l'intelligence sont

(1) Je dois signaler à part l'œuvre de M. Crépieux-Jamin qui a tant contribué à faire de la graphologie une étude scientifique et a distingué, avec raison, les intelligences par leur caractère d'infériorité et de supériorité.

d'ailleurs bien incomplètes encore, les images abstraites, par exemple, ont été trop longtemps méconnues et négligées par trop de psychologues. Les différentes formes des idées ne sont pas non plus .très bien connues. Cependant de récentes recherches — parmi lesquelles il faut mentionner une étude de M. Ribot — ont jeté plus de jour sur les idées abstraites, sur les apparences diverses qu'elles revêtent selon l'esprit qui les conçoit, sur les supports plus concrets qui les étaient dans les intelligences où elles ne peuvent subsister par elles-mêmes. J'ai moi-même il y a plusieurs années, essayé de montrer comment l'idée abstraite se dégage peu à peu de la gangue concrète qui l'enveloppe et la cache, et d'analyser les divers produits psychiques ainsi formés qui — je reviendrai sur ce point — peuvent devenir, par leur prédominance, des caractéristiques très nettes de types intellectuels.

Au reste, quelle que soit l'importance de cette détermination des types créés par la prédominance de telle qualité d'images ou d'idées, l'étude des types correspondant aux diverses formes de la pensée n'en est pas moins indispensable, et d'intérêt peut-être supérieur. A moins que la richesse de ses images visuelles ou auditives ne fasse d'un homme un génie créateur (et même en ce cas l'étude des images ne suffît pas à nous satisfaire), il importe sans doute plus, en théorie comme en pratique, de savoir s'il a l'intelligence juste ou fausse, fine ou grossière, crédule ou réfléchie, de déterminer sa manière de raisonner et de dire comment il arrange ses idées et comment il forme ses croyances, que de savoir s'il emploie de préférence, pour la parole intérieure ou pour la réflexion, les images auditives, visuelles ou motrices. Et par la combi-

naison de ces deux ordres de renseignements, on peut espérer établir des catégories nombreuses, suffisamment distinctes et systématiquement reliées les unes aux autres, et arriver par là à la reconstruction presque complète dans notre esprit et à la compréhension plus large de l'intelligence concrète et vivante des autres.

Si la considération des formes de l'esprit et de leur contenu a pu nous suffire dans l'étude des caractères, elle ne nous suffit plus dans l'étude de l'intelligence. C'est que le caractère comprend l'ensemble de la personnalité, et, à certains égards, l'intelligence ellemême. L'intelligence n'est qu'une partie de l'iiomme, et nous ne pouvons bien la connaître si nous ne connaissons pas ses rapports avec le reste de l'esprit, les désirs et les volitions. Nous ne pouvons nous contenter, pour arriver à connaître le fonctionnement de l'intelligence et à déterminer les types intellectuels, de considérer l'intelligence en elle-même, il faut aussi voir comment elle se comporte par rapport aux sentiments et aux passions. Et peut-être pourrons-nous trouver quelques lois générales qui expriment les rapports essentiels de l'intelligence avec les sentiments et la volonté, mais ce n'est pas là ce qui nous importe le plus. En fait les rapports des tendances et des idées, varient avec chaque individu, comme les rapports des idées entre elles, bien qu'elles soient soumises aussi à des lois abstraites générales et constantes, et ces variations caractérisent des types différents.

Sans doute leur étude semble plutôt, au premier abord, intéresser la psychologie du caractère, de la personnalité, bien plus que celle de l'intelligence. Cependant le fonctionnement de l'esprit, même dans

les moments où il raisonne le plus froidement, n'est pas entièrement dégagé de toute influence passionnelle. On peut même demander s'il lui est possible de s'en dégager, et si cette question a un sens, si la diminution de l'influence d'un désir sur la marche des idées, n'est pas due à la constitution de tendances nouvelles, plus spécialement intellectuelles, mais qui sont essentiellement, elles aussi, des désirs. En tout cas, l'esprit lorsqu'il arrive à s'affranchir de certaines influences passionnelles y arrive peu à peu, et chaque esprit y parvient dans une mesure qui lui est personnelle et par un procédé qui est le sien. Les tendances intellectuelles mêmes, qui ont souvent une si grande importance dans l'ensemble du caractère, n'ont pas la même allure chez tous, elles sont très calmes chez l'un, très ardentes chez l'autre, et sans doute elles n'existent pas, elles ne se sont pas organisées à part chez un troisième en qui elles restent encore isolées et confondues avec les tendances organiques et sentimentales. Nous avons encore ici de nombreuses différenciations à établir, et plusieurs types à déterminer.

Pour établir un ensemble systématique de types intellectuels, nous avons donc trois séries convergentes à suivre.

Tout d'abord nous étudierons les rapports de l'intelligence et des passions, dont je viens d'indiquer l'importance. Ici la personnalité entière est engagée, nous verrons l'intelligence primitivement mêlée à toute la vie psychique, s'en séparer peu à peu, au moins partiellement, se constituer un domaine à part, devenir elle-même, un centre de tendances, un objet de pas-

siens vivaces, puis, petit à petit et par les progrès successifs de la personnalité, revenir, dans une certaine mesure, à son état primitif, avec des changements, des arrêts et des retours nécessités par l'adaptation sociale de l'homme. A chaque étape de cette évolution, qui ne s'effectue pas toujours chez un même individu mais bien souvent dans un ensemble, et dont chaque stade est représenté par des êtres divers, correspond un type psychologique assez déterminé.

Nous aborderons ensuite l'intelligence considérée en elle-même et nous en étudierons en premier lieu les formes diverses. L'intelligence consistant essentiellement dans la systématisation, dans la coordination logique des idées, des images, des perceptions ou de leurs éléments, nous aurons à examiner tout d'abord les degrés mêmes de cette systématisation et la valeur de l'unité ainsi réalisée dans l'esprit par le fonctionnement de l'intelligence. Au plus haut degré nous trouverons cet état idéal de finalité parfaite où rien n'est discordant dans l'esprit, où toutes les idées, bien enchaînées, s'harmonisent en se fortifiant l'une l'autre. C'est le triomphe de la logique, réalisée instinctivement ou avec l'aide de la réflexion. Au degré le plus bas se placent les tâtonnements v^igues du dément en qui des idées incohérentes s'agitent sans lien logique, sans ordre et sans fin commune. Entre ces deux extrémités de la série, on trouve tous les intermédiaires. Et, allant de l'une à l'autre, divers types sont caractérisés par une façon particulière de tendre vers l'harmonie supérieure et d'organiser le monde des idées. Ils nous montrent, soit l'arrêt qui accompagne la réflexion, soit le contraste qui en résulte souvent, et oscillent ainsi de la réflexion forte et consciente au scepticisme

produit par l'impuissance de l'esprit ballotté entre deux croyances, sans pouvoir s'accrocher à aucune. Ils nous montrent encore une autre forme, un peu inférieure en soi, que donne la prédominance de l'association par contiguïté et ressemblance. Elle se réalise, entre autres, par les esprits en qui la mémoire passive, la faculté de reproduire une série de faits, de noms, de dates, l'emporte sur la faculté de raisonner et de coordonner les idées. Des procédés plus particuliers, employés de préférence par divers esprits pour travailler sur les données de l'expérience et en tirer parti, nous fournissent de nouvelles caractéristiques. Nous en trouverons, par exemple, dans l'emploi plus habituel de l'analyse ou de la synthèse qui peuvent se ramener encore à des formes spéciales de la grande loi de l'esprit. Nous en trouverons encore dans l'inégal développement de la faculté d'invention. Nous tâcherons de ramener cette faculté à ses conditions psychologiques et d'expliquer par la variation de ces conditions la différence des esprits à cet égard.

La perfection relative de l'association systématique, de la cohérence logique, et les divers procédés qui servent à la réaliser donnent ainsi une série de types. Mais les différentes façons dont elle se réalise, c'est-àdire les qualités de l'esprit, nous font voir encore des modes très divers de l'intelligence et fournissent de nouvelles caractéristiques qui viennent se joindre aux premières. Si les idées, si les associations qu'elles forment sont facilement modifiables, nous aurons un esprit souple ; si un homme associe les idées, d'habitude, par leurs caractères essentiels, nous lui reconnaîtrons un esprit fort ou profond, si c'est par leurs côtés superficiels, par des ressemblances de mots, s'il raccroche

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ainsi ça et là, et ramène à la lumière de l'intelligence des détails insignifiants, c'est un esprit frivole et léger. Si le nombre des idées, des images, des connaissances de tout genre qu'une intelligence peut réunir et utiliser est considérable, elle sera riche, forte, étendue — mesquine, pauvre et petite dans le cas contraire. « L'étendue, dit M. Janet (1) a rapport à la diversité des matières ; la largeur à la différence des idées et des opinions. » L'esprit sera donc large qui pourra réaliser en lui et comprendre différentes théories, des systèmes opposés, des croyances contradictoires, au moins en apparence : il sera étroit s'il n'y sait arriver. Si ses systèmes d'idées sont bien nets, bien complets, bien débarrassés d'éléments étrangers, l'esprit sera net et précis, il sera vague ou diffus s'il ne sait pas élaguer ses pensées, en retrancher les détails parasites, s'il ne peut réunir tous les éléments essentiels d'une idée, mais en laisse de côté sans y prendre garde.

Ces nouveaux types se rattachent visiblement aux premiers. Ces diverses formes de l'association logique ne sont évidemment pas, au point de vue de la logique même, d'égale valeur, et les réalisations qu'elles reçoivent de différents esprits varient également. Et ce qui en détermine la valeur c'est précisément encore le degré de logique qu'elles donnent à l'esprit, et, pour ainsi dire, la quantité de systématisation dont elles sont le signe. Nous avons donc, jusqu'ici, sinon une série linéaire de types intellectuels, au moins une classification fondée, en somme, sur un seul principe.

Mais après avoir ainsi décomposé et recomposé, en

(1) Des qualités de l'esprit, Revue politique et littéraire, 1er xnai 1880.

les ramenant aux modes de l'association des idées, les différentes formes de l'intelligence, nous caractériserons encore les esprits par les matériaux qu'ils emploient et dont ils sont composés. Il en est chez qui la sensation domine à peu près toute l'intelligence, qui rêvent peu et ne réfléchissent pas. Les quelques idées qui les effleurent se rapportent à la sensation présente ou à quelque sensation prochaine ou à peine disparue. Chez d'autres cette représentation du passé et de l'avenir prend plus de place et se complique de la représentation d'événements qui n'ont jamais eu de réalité et qui n'arriveront jamais. L'empire de l'imagination commence. Chez les uns l'image concrète, sensorielle, prédomine et les types formés par la prépondérance des images visuelles, auditives, tactiles ou motrices donneront ici d'importantes subdivisions. Les types les plus développés en ce sens comprendront des intelligences d'artistes, peintres, sculpteurs ou musiciens ; le reste, des amateurs ou des esprits ordinaires. Chez d'autres personnes les images abstraites sont presque la seule forme de la rêverie. Chez d'autres encore la vie intellectuelle consiste surtout dans le jeu des idées plus ou moins abstraites et plus ou moins dépouillées du cortège d'images qui les accompagne en général à leur première formation, ou que l'esprit leur accole (comme le mot et quelques représentations symboliques) pour leur donner plus de force et de solidité. Les diverses catégories d'esprits scientifiques, des naturalistes aux mathématiciens, des historiens aux philosophes, rentrent en général dans les cadres de cette dernière division. Quelles que soient, au reste, les différences qui les séparent entre elles et qui les distinguent toutes des premières, nous verrons

que les divergences apparentes cachent bien souvent des aspirations semblables et des procédés analogues. La vie se ressemble partout à elle-même.

Les types intellectuels sont ainsi distribués selon deux grandes séries, l'une montant de l'incohérence complète au système parfait, à l'harmonie absolue, l'autre partant de la sensation brute, pour traverser l'imagination et aboutir à l'idée abstraite complètement épurée. Ne serait-il pas possible de ramener à l'unité ces deux séries ? et comment ? La prédominance de l'idée abstraite, par exemple, une forme supérieure de l'association mentale, un système plus voisin de la perfection en donnent-ils le moyen ? On ne peut, certes, aller jusqu'à confondre les deux séries, ce serait commettre d'inévitables et singulières injustices, mais elles n'en sont pas moins deux applications d'un même principe, car, toutes choses égales d'siilleurs (c'est là une restriction nécessaire et importante, puisque, en général, les choses ne sont pas égales), l'idée abstraite est bien le signe d'une activité intellectuelle plus pure que celle qui emploie des images concrètes, des représentations encore embarrassées des résidus de la perception.

Nos deux séries se combinent forcément. En effet nos formes d'association ne peuvent exister qu'avec les idées ou les images auxquelles elles s'appliquent, et, d'autre part les idées ou les images s'associent forcément selon quelque loi, à moins qu'elles ne restent incohérentes, ce qui est encore une forme prévue. Nous retrouverons donc les types concrets, individuels et vivants, par la combinaison de différents éléments de nos deux séries.

En même temps qu'elles nous donnent les types intellectuels, ces séries nous permettent aussi, comme

elles l'ont fait pour les caractères, d'en apprécier la valeur. De l'incohérence à la systématisation, la valeur de l'intelligence va sans cesse croissant, elle augmente de même (sous les réserves que j'ai indiquées) en partant de la sensation brute pour aboutir à l'idée abstraite et générale. L'idéal de l'intelligence — ceci deviendra plus clair quand nous aurons mieux défini ses formes et sa fonction — serait un système d'idées abstraites s'assimilant constamment les perceptions actuelles ou possibles et induites, c'est-à-dire les analysant et construisant avec leurs éléments de nouvelles synthèses qu'elles se subordonneraient ou s'associeraient. Nous obtiendrons en conséquence, non seulement une classification, mais encore une hiérarchie.

D'autre part l'étude des formes diverses des rapports entre l'intelligence et les désirs ou passions nous donne aussi une hiérarchie. Et dans celle-ci les types sont classés non plus par rapport à la valeur spéciale de leur intelligence, considérée en elle-même, mais par rapport à la valeur que donne à la personnalité entière la nature des relations établies entre un de ses éléments : l'intelligence, et son autre grand facteur : les tendances, les passions et les sentiments, ou, plus simplement la nature des relations de ses diverses tendances, si l'intelligence peut être considérée comme l'une d'entre elles. La nouvelle série ainsi établie nous fournit donc un principe nouveau de classification et donne une hiérarchie, non plus seulement des intelligences, mais, à certains égards, des personnalités.

Je veux, maintenant, pour prévenir les malentendus, indiquer le sens et la portée de ma classification.

D'abord, comme toutes les autres, elle reste approximative. Elle n'aspire, d'ailleurs, qu'à marquer les principales phases de deux progrès à peu près continus où des groupes naturels s'ébauchent sans se préciser absolument. Entre nos différents types la ligne de démarcation ne se peut tracer nettement. De plus, et ceci est plus important, nous ne déterminons guère que ce qu'on peut appeler des types élémentaires. Il nous faudra reconnaître le plus souvent, chez un même homme, des formes d'association différentes appliquées à des matériaux d'espèces diverses. Chez un savant, par exemple, nous trouverons plus d'une fois à côté de systèmes d'idées scientifiques assez logiquement formés et de procédés méthodiques et réguliers, un esprit philosophique et littéraire peu développé, s' exerçant parfois au hasard et n'atteignant qu'un degré de logique et de coordination relativement faible. Dans un même esprit, des idées, des théories, des systèmes précis et vigoureux vivent très bien à côté de croyances mal venues, d'opinions informes et vagues. Ainsi, dans bien des cas, en faisant l'analyse d'une intelligence, nous y retrouverons, malgré une certaine unité fréquente de l'allure générale, plusieurs types distincts. Parfois l'un d'eux y prédominera suffisamment pour permettre de le rattacher à l'une de nos subdivisions, mais ce ne sera là qu'une approximation, et ce serait mutiler la réalité que de ne pas tenir compte des éléments étrangers au type principal s'ils ont quelque importance. Parfois aussi les divers types qu'un même individu réunit sont trop développés pour qu'on néglige même l'un d'entre eux, et ne laissent ranger exclusivement leur possesseur dans aucune catégorie.

A vrai dire, je ne saurais voir dans ce fait un défaut de la classification. Les synthèses individuelles ne sont pas l'objet de la science. Celle-ci ne doit rechercher que les lois et les formes abstraites et générales qui permettent de comprendre et d'expliquer les individualités, les faits particuliers. Elle classe et elle explique de son mieux les éléments des combinaisons infinies que la nature réalise et non ces combinaisons mêmes, à moins qu'une nouvelle loi générale, que des formes communes bien définies ne les expliquent ou ne les unissent. Si nous pouvions déterminer avec assez de précision, et expliquer par les lois universelles de l'esprit les modes généraux de l'intelligence et la nature des matériaux qu'elle emploie, de manière à comprendre parfaitement et à ramener à ces données tous les éléments des individus, notre but serait atteint. Les individus ne pourraient que devenir l'objet de monographies où l'on montrerait comment, et par quelles combinaisons spéciales et sous quelle forme concrète, les lois générales s'objectivent en eux.

Ceci suppose évidemment qu'il n'y a pas de groupes naturels d'esprits, que les hommes ne peuvent se ranger naturellement dans des cadres réguliers, qu'il n'y a pas, entre les lois abstraites et les individus, d'ensembles d'esprits intéressa,nt la psychologie générale, que l'on ne peut pas subdiviser l'humanité en espèces intellectuelles .

Je pense, en effet, qu'il en est ainsi. Sans doute on peut former d'une manière approximative des groupes qui semblent tout d'abord bien composés. On peut se proposer de faire la psychologie du poète, de l'avocat, du commerçant, etc., et tâcher de déterminer des « familles d'esprit. » Je vois à ce procédé deux incon-

vénients assez graves. D'abord les groupes que l'on forme laisseraient en dehors d'eux une grande partie de l'humanité, car beaucoup de personnes ne pourraient légitimement entrer dans l'un plutôt que dans l'autre, enfin et surtout on est amené à composer un groupe avec des individus qui n'ont pas de ressemblances réelles profondes, et à tenir compte de simples apparences beaucoup plus que de la réalité dés choses. On s'expose ainsi à rester absolument superficiel si l'on ne considère que ce que les membres du groupe ont de commun, et à tomber dans d'inévitables erreurs si l'on cherche à préciser et à compliquer le type, à moins de faire continuellement des restrictions qui risquent d'enlever toute portée à la synthèse essayée. Si, par exemple, on essaye de déterminer le type intellectuel de l'industriel ou du poète, je ne vois vraiment pas avec quelles qualités mentales on le constituera. Et si j'essaye de me représenter divers esprits de poètes, je trouve que les apparences communes qu'on peut leur trouver sont des résultantes d'aptitudes tout à fait différentes et même opposées. Comme je l'ai déjà fait remarquer ailleurs, on peut prendre deux poètes appartenant à la même race, écrivant la même langue, vivant à la même époque, se rattachant, à quelques égards, à la même école poétique et se sentir fort embarrassé pour leur trouver des qualités, des tendances, des aspirations et des procédés communs. Prenez Alfred de Vigny et Théophile Gautier, prenez même si vous voulez Victor Hugo et Alfred de Musset et essayez de voir ce qui permet de les ranger dans une même famille d'esprits. Sans doute vous trouverez quelques rapprochements à faire, mais que d'oppositions aussi et que de différences, dans la façon de

concevoir les idées, dans l'imagination, dans l'aptitude à trouver la rime, dans le sens du rythme, dans la richesse, la variété et la nature des images, dans le but poursuivi, dans les sentiments exprimés, enfin dans les formes de l'intelligence et dans ses matériaux habituels ! Ce qui reste de commun suffît-il pour constituer un groupe ? Je ne le pense pas.

Le résultat serait le même si nous prenions une autre caractéristique. Au reste, je ne veux nullement dire que les recherches de ce genre soient vaines, elles m'intéressent et je les crois utiles, mais, à mon avis, elles ne regardent pas la psychologie générale. Sans doute on peut arriver à déterminer quelques conditions favorables à l'exécution de tel ou tel travail intellectuel, on peut aussi réunir quelques observations de personnalités ayant présenté ces conditions, on peut remarquer que l'exercice même du travail tend à développer les aptitudes particulières qui lui sont favorables, et l'on aura ainsi fait une monographie probablement curieuse et qui pourra être pratiquement utile, mais si elle sert la science générale, ce sera indirectement, par les matériavix qu'elle lui apportera à débrouiller, par les manifestations concrètes de ses lois qu'elle lui montre. On n'aura étudié ainsi que des formes spéciales, non des généralités — et des formes spéciales qui, d'une part, ne peuvent, pour tant qu'on les multiplie, embrasser toute la réalité et qui, d'autre part, ne sauraient non plus suffire à désigner, avec une précision suffisante, une partie un peu considérable de l'humanité.

La psychologie des races offre un autre ensemble de groupes intellectuels. Certes, de récents travaux, parmi lesquels il faut citer ceux de M. Le Bon, ont

montré son importance. Elle correspond sans nul doute à une réalité dont la connaissance sera d'un précieux intérêt, mais non à ce que nous cherchons ici. A qui demanderait comment on peut classer les types intellectuels, personne, je pense, ne s'aviserait de répondre : il faut les classer en Français, Anglais, Hindous etc.

Mais, au contraire, il me semble que, comme elle peut montrer le sens et indiquer la nature exacte des types individuels, c'est notre classification générale qui peut donner la signification et préciser la valeur des types sociaux. Il y a là de grandes catégories empiriques, explicables par des raisons psychologiques, géographiques, économiques et surtout historiques, mais que la psychologie générale doit interpréter et qui ne peuvent, par elles-mêmes, fournir une classification rationnelle, exacte et précise.

Et ce qui précède suppose encore que, malgré une opinion actuellement en faveur, il n'ya pas de loi universelle de corrélation qui exprime l'association des différentes formes, des diverses qualités de l'intelligence. J'estime, en effet, qu'actuellement au moins il en est ainsi. Sans doute on voit s'ébaucher quelques corrélations psychiques dont il faudra tenir compte, mais elles ne se produisent guère que dans certaines parties de l'esprit ; les lois qui les exprimeraient seraient surtout vraies pour les principaux groupes de faits intellectuels, considérés isolément, bien plus que pour l'ensemble de l'intelligence. Ce n'est pas que les différentes idées, les différentes habitudes intellectuelles restent sans aucune influence les unes sur les autres, mais leurs actions et les réactions qui les suivent ne sont généralement pas de nature à pouvoir s'exprimer

par des formules assez spéciales pour différer des lois générales de la psychologie en même temps qu'assez générales pour constituer de Yéritables lois. Nous rencontrons, chez une personne, une habitude intellectuelle, nous lui connaissons telle idée ou telle opinion, nous n'avons pas toujours le droit d'en conclure qu'elle aura également telle autre habitude, telle autre idée, telle autre opinion qui nous paraît s'accorder avec la première. Il semblerait assez naturel, par exemple, assez « logique » qu'un homme, artiste, littérateur, homme politique, qui se distingue par la nouveauté, par la hardiesse, même par la fougue révolutionnaire des manifestations de son talent, soit un esprit très libre, ou du moins très indépendant à l'égard des vieilles croyances et porté à bien accueillir les nouveautés. Et cela ne se réalise pas toujours, il s'eii faut. Delacroix, par exemple, était assez classique d'opinions. Gros, qui innovait comme malgré lui, se montrait timide au point de laisser gêner son talent par les conseils de David. Léon Dumont très ouvert aux nouveautés philosophiques se montre absolument hostile à la musique de Wagner qu'il ne comprend pas et ne paraît pas pénétrer bien profondément les idées politiques qui commencent à grandir.

Ces faits sont communs et ne paraissent j)as inexplicables. D'abord l'intelligence humaine n'est pas achevée, elle se forme chaque jour, et n'arrive encore qu'à des équilibres provisoires. Les diverses idées qui y germent, les théories qui s'y forment, les croyances qui s'y développent ne sont pas harmonisées. Chacune d'elles y jouit encore d'une vie en quelque sorte individuelle et jusqu'à un certain point indépendante. Chacune s'organise et croît sans avoir toujours égard

à ses voisines ; il en résulte des heurts, des déchirements intimes quand elles viennent à entrer directement en conflit, quand l'esprit, averti sur ce qui se passe en lui, veut rétablir l'harmonie compromise. La nuit d'angoisses intellectuelles qu'a racontée Jouffroy dans une page célèbre en est un exemple. Mais, souvent, l'esprit garde ses contradictions sans en souffrir et même sans s'en apercevoir. Et il y a une grande raison pour que la « loi de corrélation » ne puisse s'appliquer universellement, outre la paresse spontanée ou voulue, la gaucherie et l'imperméabilité de l'esprit. C'est que cette contradiction ou cette opposition des idées, des opinions, des habitudes de l'esprit, peut, — dans notre état imparfait, — être utile au but qu'il se propose. Nous sommes obligés de nous adapter à un monde très divers et parfois nous ne savons trouver de meilleur moyen, pour y parvenir de notre mieux, que de nous contredire, souvent sans en avoir conscience. Il arrive aussi que les contradictions de la société en qui nous vivons retentissent fâcheusement sur notre esprit. Tant que l'enseignement des choses contredira l'enseignement de l'école ou de l'église, et même tant que l'idéal contredira le réel, il est à craindre que l'esprit de l'homme ne se contredise lui-même. Les infirmités de la société, comme l'incohérence relative de l'univers, viennent aggraver l'infirmité humaine, qui en est d'ailleurs à plusieurs égards la cause et l'effet. Et l'association systématique, l'essence même de la vie mentale, qui a donné aux lois de corrélation psychique la part de réalité qu'elles ont pu gagner, les empêche de s'étendre universellement , car elle n'agit pas seulement dans le jeu de l'intelligence, mais aussi par celui des tendances et des passions, —

et celles-ci ont trop souvent besoin de l'incohérence des idées.

Aussi les faits de corrélation et de non corrélation, soit dans les idées, soit dans les formes de l'intelligence, soit dans les goûts, sont-ils faciles à citer en abondance. Renan remarque quelque part que l'homme qui, sur un point, heurte les croyances florissantes et les habitudes en vigueur chez des contemporains, doit racheter cette opposition en se conformant pour le reste aux coutumes établies. C'est une bonne condition de succès. Et lui-même se donne comme exemple à ce sujet et nous dit ce qu'il a gardé de la façon d'agir, de sentir et de penser du prêtre qu'il a failli devenir. Spencer, inversement, fait remarquer, dans un de ses articles que les novateurs politiques, les indépendants et leurs amis se signalent d'ordinaire par leur désobéissance à la mode en ce qui regarde le costume et les manières. Ce désaccord, et les restrictions qu'il impose à l'une et à l'autre idée, on pourrait les retrouver bien souvent. Les lois de corrélation psychique ne se sont pas encore pleinement réalisées, elles expriment surtout une tendance.

Au reste, se réaliseraient-elles complètement, rien ne nous permettrait d'affirmer que, dans l'état idéal qu'on peut rêver pour elles et qui n'arrivera peut-être jamais, l'espèce humaine se décomposerait en variétés psychiques bien nettes coexistant au sein d'une même société. La division du travail pourrait s'accomplir par d'autres procédés. En tout cas ces variétés n'existent pas régulièrement aujourd'hui. Il faut donc nous borner tout d'abord à déterminer des types abstraits, à rechercher les qualités générales de l'esprit dont la prédominance absolue constituerait des types très nets

mais sans réalité, dont l'existence et la prédominance relative nous permettent de comprendre les intelligences concrètes et vivantes et de les rapporter, de notre mieux, à diverses variétés intellectuelles.

Ensuite nous pourrons indiquer les types synthétiques généraux qui se réalisent le plus fréquemment, étudier quelques familles d'esprits plus compliquées et moins précises à la fois, voir si l'on peut distribuer approximativement l'humanité entre quelques groupes d'apparence grossièrement analogue.

Dans tous les cas, l'étude des diverses formes de l'esprit conserve, outre sa valeur scientifique propre, une réelle importance. Peut-être l'étude psychologique des races, qui lui rendra des services, pourra-telle aussi profiter d'elle. M. Le Bon, on le sait, proposait récemment, dans un intéressant travail, de fonder la classification des races sur des caractères psychologiques. (1) D'autre part, la pédagogie et tous les arts qu'intéresse la culture de l'intelligence peuvent profiter de recherches qui doivent permettre de mieux comprendre les différences des esprits et, par suite, d'employer des moyens plus spéciaux, et d'autant plus efficaces d'agir sur chacun. Sans doute notre éducation en commun résoudra difficilement le problème d'appliquer à chaque enfant une méthode assez spécialisée, mais ne pouvoir faire tout n'est pas une raison de ne pas faire ce que l'on peut. Les efforts individuels, comme aussi les tentatives sociales pourraient s'amé-

(1) On trouvera une étude, faite en un sens différent, de la psychologie des peuples dans Y Histoire considérée comme science de M. Lacombe.

liorer par une détermination satisfaisante des types intellectuels.

Enfin l'examen de ces types nous sera, je l'espère, une occasion d'étudier de plus près le mécanisme même de l'intelligence et ses principaux rouages. De même qu'en analysant les caractères nous avons dû analyser les passions, ici nous aurons à regarder de près les phénomènes intellectuels et les procédés de l'esprit qu'il nous faudra connaître et comprendre avant de trouver en eux les éléments caractéristiques de nos types. Nous aurons, de plus, à trouver dans la psychologie des intelligences une nouvelle réalisation des grandes lois que j'ai d'abord étudiées dans la psychologie abstraite, que j'ai retrouvées ensuite dans la psychologie des caractères. Et peut-être aussi de ce travail, et de l'examen des rapports de l'intelligence et des sentiments, c'est-à-dire du rôle de l'intelligence dans la personnalité humaine, ressortira-t-il une conception de l'intelligence qui intéresse non-seulement la psychologie mais aussi la philosophie générale. Les divers types intellectuels représentent, en somme, les diverses manières par lesquelles l'homme réalise le monde en son esprit, le pense et le transforme idéalement pour arriver à le transformer en réalité, à faire de lui un instrument et comme un appendice, un élément inférieur du système social. Et cela intéresse certes notre conception de l'homme, de la société et du monde.

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