LIVRE r
L'intelligence et les sentiments.
La constitution de l'intelligence, comme partie distincte de l'activité de l'esprit, nous donne notre première série de types psychiques. Il s'agit ici de l'intelligence non pas considérée dans ses éléments ou dans ses formes spéciales, mais prise comme un tout et envisagée dans ses rapports avec le reste de la vie mentale, et de la vie en général.
Une observation, même superficielle, de quelques personnes, surtout si nous les prenons dans des fonctions sociales variées, nous montre immédiatement entre elles des différences essentielles. Chez quelquesunes, l'intelligence n'a pour ainsi dire pas de vie propre, elle n'est qu'un moyen vital. Entièrement absorbée par les exigences du métier ou par les mille petits soucis de la vie, elle ne se déploie jamais librement, ne s'exerce pas pour elle-même. Elle a une apparence générique, plutôt qu'individuelle. Sans doute la personnalité de l'individu s'y marque toujours, et jusque dans le plus petit détail par le comment des actes intellectuels, par la qualité des images, par la logique plus ou moins rigoureuse, par la vivacité plus ou moins grande, mais l'ensemble ne change pas sensiblement d'apparence. Chez l'un comme chez l'autre l'intelligence ne se dégage pas de la vie pratique et sociale, les idées sont absolument dirigées par les désirs, les tendances, les habitudes actives, et ne s'en peuvent séparer. Ces personnes ne pensent que pour agir. Elles
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exercent leur métier d'une façon plus ou moins adroite et plus ou moins subtile, elles mettent au service de leurs passions plus ou moins d'astuce ou de clairvoyance, elles peuvent se servir pour arriver à leur but d'images visuelles ou d'idées abstraites, elles n'en appartiennent pas moins au même type en ce que chez elles c'est la tendance active ou affective qui domine et dirige l'exercice de l'intelligence : elles ne pensent pas pour penser.
Chez d'autres, au contraire, c'est la pensée qui est le but essentiel de l'exercice de l'intelligence. Ici l'ordre des fins est retourné. L'action même et le désir, s'ils n'ont pas pour seul office de susciter des idées, y concourent au moins bien souvent. La pensée n'est nullement enchaînée à tel résultat pratique qu'elle doit amener, au contraire le désir et l'action sont employés à lui permettre de se développer dans les meilleures conditions possibles. Elle est libre, — d'une manière toute relative sans doute et je veux dire par là qu'elle trouve en elle-même , si nous ne considérons que l'individu, sa propre raison d'être, qu'elle est la fin qui dirige l'esprit et vers laquelle convergent les autres activités. Spinoza, Taine, appartiennent à ce type, ils n'ont pas pensé pour vivre, ils ont vécu pour penser. Mais tous les « intellectuels » ne s'élèvent pas à leur hauteur. Appartenir à leur type ne garantit ni le génie, ni le talent, ni même une intelligence supérieure. De purs nigauds que je pourrais citer, s'y rattacheraient fort légitimement.
Entre les intellectuels purs et les actifs ou les sensibles chez qui l'intelligence est entièrement subordonnée aux tendances, bien des transitions s'échelonnent. Ces types divers sont, en somme, les réponses
diverses données par la réalité à la question si discutée : quels sont les rapports de l'intelligence et des passions ? ou bien : quel est le rôle de l'intelligence dans la vie de l'individu ? (1).
Ces réponses, on le prévoit, sont complexes et nous aurons à voir quelle conclusion générale on en peut tirer. A première vue nous trouvons que l'intelligence, par rapport aux tendances, vitales ou autres, est tantôt subordonnée, tantôt dominatrice, tantôt elle existe comme pouvoir indépendant, non subordonné, tantôt le fait intellectuel semble être simplement une phase d'un processus qui l'englobe et qu'il ne domine pas, un moyen en vue d'un acte dont il prépare ou rend possible la réalisation.
L'étude de ces divers types intéresse certes la science du caractère, ce n'est pas à ce point de vue que nous la traiterons ici. (2). Je m'attacherai surtout à montrer la constitution progressive de l'intelligence, à suivre ses modifications, à faire voir comment le groupe des faits intellectuels se forme peu à peu, se sépare des autres phénomènes psychologiques, et de province subordonnée, devient une sorte de royaume dans la confédération de nos facultés, et parfois obtient à son tour l'hégémonie, puis par quels intermédiaires une nouvelle fusion s'opère et ramène dans une harmonie supérieure quelques-uns des traits du premier état.
Cette question est, à certains égards, tout à fait
(1) Je dis : de l'individu. Si nous examinions la question au point de vue social, la réponse pourrait être tout à fait différente. Au reste, l'occasion se présentera de revenir sur ce sujet très important au point de vue philosophique.
(2) Voir Les caractères, 2e partie.
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essentielle pour la psychologie de la pensée, et l'on pourrait soutenir, sans trop de paradoxe, que le mot intelligence a deux sens différents selon qu'il s'applique à celui chez qui l'exercice de la pensée s'est débarrassé de l'influence des passions et des tendances, et devient à lui-même son principal but, ou à celui qui n'a des idées, qui ne pense ou n'imagine que dans la stricte mesure nécessaire à la continuation de sa vie et à la satisfaction de ses désirs.
De même que nous verrons plus tard l'idée se désincarner pour ainsi dire, se séparer de la sensation et de l'image, nous allons à présent voir l'intelligence sortir de l'existence animale et de la vie du désir, se dégager de la volonté et de l'impulsion en même temps que de l'influence directe du monde extérieur et arriver plus tard à se les subordonner. Un monde nouveau naît et se développe ainsi, et se forme dans l'individu par la combinaison d'éléments détachés des tendances, des actes primitifs, par des réactions diverses, par la réflexion, par les interférences des désirs mêmes, et diversement organisés ensuite en systèmes d'aspect très varié. Nous devrons reconnaître sa signification et son but.
Comme différentes personnes réalisent des phases différentes de cette évolution de l'intelligence, l'étude des types concrets s'associe forcément à l'étude de la psychologie abstraite, et nous grouperons les individus en diverses classes qui correspondent aux phases de l'évolution de l'intelligence se dégageant des passions et des actes. Les individus nous apparaissent ici, de même qu'ailleurs, comme des moments d'un processus général qui les dépasse.