L*ARRÊT DES IDÉES
Chez les premiers l'inhibition est la conséquence d'une croyance ferme, d'une conviction profonde qui est souvent heurtée par les idées que le milieu suggère à l'esprit, par les opinions des autres. Naturellement, elle suppose certaines qualités de caractère, mais ces qualités peuvent être spécialisées. Il est des gens qui, assez accommodants dans les circonstances ordinaires de la vie, montrent particulièrement leur combativité quand il s'agit de défendre leurs théories et leurs opinions. Ici encore, l'mtelligence nous apparaît comme un élément essentiel du caractère ayant sa valeur et sa forme particulières. Il en est d'autres, à l'inverse, des équilibrés, des logiciens, des spécialisés, savants, poètes, hommes d'affaires, etc., qui ne se laissent pas effleurer pas les idées contraires des autres, ils ne les reçoivent pas chez eux, ne s'y attachent pas et n'ont pas à les combattre ni à exercer sur elles leur faculté d'inhibition.
Ce caractère de combativité de l'intelligence produit les discuteurs, les critiques. Il s'en trouve un peu partout qui paraissent ne s'intéresser à leurs idées qu'en tant qu'elles peuvent leur servir à repousser les idées des autres, qui ne prennent bien conscience de leurs propres croyances (ce qui se produit d'ailleurs normalement chez tous, mais avec des heurts moins sensibles) que par la discussion vive et la lutte acharnée. Ce sont des tempéraments d'opposition et de lutte, et il est quelquefois très intéressant de voir comme cette combativité intellectuelle s'accompagne d'une difficulté réelle à passer aux actes. Tel révolutionnaire acharné, remarquable entre tous par la violence de ses polémiques, a toujours montré quelque hésitation à passer des théories à la pratique,
c'est un homme d'action intellectuelle, non d'action brutale.
D'autres sont à la fois théoriciens et critiques, ils mettent un zèle égal à vanter ce qu'ils aiment et à repousser ce qui leur déplait. La combativité n'est pas la cause de leurs convictions, mais leurs convictions en profitent. Tel critique contemporain s'est signalé par la vigueur avec laquelle il a combattu le naturalisme triomphant et quelques engouements littéraires qu'il a jugés dangereux pour le bon goût et la morale, en même temps que par son enthousiasme pour quelques écrivains des siècles passés. Il est certainement un homme de lutte, mais il est aussi autre chose, il aime autant qu'il hait et sa haine parait être la doublure de son amour — dans lequel aussi bien, sans doute, il entre quelque plaisir de contredire et de lutter.
Les hommes de lutte et d'arrêt dont nous venons de donner l'esquisse exercent leur faculté d'inhibition sur les idées des autres assimilées par eux et plus ou moins bien représentées dans leur propre esprit. Certains révèlent une autre forme du type et c'est sur leurs propres idées qu'ils exercent une action d'arrêt marquée et méthodique.
Les réfléchis, les douteurs, les sceptiques sont de ceux-là, lorsqu'ils ne se rattachent pas plutôt au type de contraste, La réflexion, en effet, est une action d'arrêt exercée sur les idées qui se présentent à l'esprit. Et ce qui distingue le réfléchi du combatif, c'est que le réfléchi réagit moins vite. Chez lui l'idée arrêtée est reçue, accueillie, au lieu que chez le combatif elle détermine beaucoup plus tôt, et parfois instantanément, une réaction qui peut être très violente. Le réfléchi se hâte moins, il commence par faire sienne
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l'idée qui s'offre à lui, mais sans la laisser pénétrer profondément dans son esprit, il la réalise provisoirement en quelque sorte et la laisse sous la réaction possible de ses autres croyances qu'il inhibe aussi partiellement pour un moment. Bien entendu, il peut y avoir des combinaisons de types et l'on peut être combatif par réflexion, et après avoir mûrement examiné les faits ; toutes les combinaisons sont possibles, mais les deux types n'en subsistent pas moins.
Chez le type réfléchi, la systématisation finale est ainsi précédée d'une quantité d'inhibitions très marquées qui la préparent. Les scrupuleux intellectuels nous donnent une autre variété du type. Ils sont une exagération du type réfléchi, craignant sans cesse de se prononcer à la légère et suspendant par principe leur jugement. En eux la réflexion s'est pour ainsi dire objectivée, elle est devenue, de moyen de connaître, une sorte de but recherché pour lui-même et le centre d'une tendance consciente. Tous ces types on le voit intéressent le caractère comme l'intelligence, ils forment autant de caracières intellectuels — et l'on pourrait en dire autant de ceux où cette analogie est moins visible.
Les sceptiques nous montrent encore le type d'inhibition et se rattachent aux réfléchis. Comme ceux-ci, et plus qu'eux, ils s'opposent à plusieurs égards aux combatifs, aux lutteurs. Ici c'est l'inhibition réciproque des idées qui domine, il n'y a pas en général de réaction vive exprimant la solidité des croyances fondamentales, mais une sorte d'équilibre entre des idées différentes. Il existe bien des variétés de sceptiques, les uns le sont par goût et par tempérament, pour ainsi dire, d'autres par logique, soit qu'ils ne se jugent pas
suffisamment informés, soit qu'ils arrivent par le raisonnement à cette conclusion que l'information suffisante est impossible et contradictoire, d'autres encore par impuissance intellectuelle, parce que les idées qui s'ébauchent sont arrêtées par le moindre obstacle et n'ont pas la force de s'imposer.
Dans tous les cas qui intéressent les intelligences logiques, le scepticisme n'en suppose pas moins une bonne constitution de l'intelligence, une bonne coordination d'un assez grand nombre de connaissances et de faits, un esprit formé qui sait apprécier les idées et les discuter, c'est-à-dire les entourer d'un système d'idées secondaires, d'arguments, de faits à l'appui. Mais cette coordination ne peut arriver à un état parfait. L'équilibre réalisé reste variable et dû à l'action opposée de forces contradictoires.
Nous retrouvons naturellement ici tous les degrés d'importance et de valeur de l'esprit avec des formes très diverses, depuis les simples hésitants qui craignent d'engager trop vite leur conviction et, précisément pour mieux préparer l'équilibre de leur esprit le retardent tant qu'ils peuvent, jusqu'aux esprits supérieurs en qui de nombreuses idées se pressent et se repoussent mutuellement et qui ne savent arriver à leur donner une orientation unique et définitive, jusqu'à ceux enfin qui prennent leur parti de cet arrêt des idées et qui en font même la condition de l'harmonie de leur esprit en y plaçant le terme logique des recherches de l'homme.
Nous voyons encore ici, toujours selon le même procédé, une forme du fonctionnement de l'esprit se détacher pour ainsi dire, prendre corps et passer à l'état de but, de centre de tendance — l'idée, la cons-
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cience du doute et du scepticisme commence à se poser d'abord, puis acquiert de plus en plus d'importance et devient une sorte de principe directeur. Alors on arrive à ce résultat paradoxal que l'harmonie de l'intelligence dépend de cette idée qu'elle ne peut complètement exister. C'est un des résultats singuliers du besoin de systématiser que de faire déclarer la systématisation impossible, et de faire de cette affirmation une des conditions de la systématisation même et comme une des bases de l'harmonie que l'esprit peut réaliser. Le sceptique par principe arrive ainsi à faire ressortir les avantages du doute pour la théorie et pour la pratique. Et, en effet, l'arrêt des tendances dans l'individu comme dans la société, a souvent pour effet, — et c'est là sa raison d'être — de permettre une harmonie plus large, de préparer un équilibre moins imparfait en empêchant une synthèse précoce, en laissant l'esprit profiter du travail que permettra le temps et qui dégagera un certain nombre d'éléments dont il pourra profiter. Il est, à certains égards, une sorte d' « opportunisme » mental, il a tous les avantages et tous les inconvénients de l'opportunisme, selon qu'il est bien ou mal pratiqué.
Bien qu'il arrive aussi à se fixer, à se cristalliser en quelque sorte, le type d'arrêt reste, à tous les points de de vue et essentiellement, un type de transition. Il est un type de transition au point de vue de l'évolution générale de l'intelligence, car l'intelligence — comme toute fonction organisée — tend vers l'harmonie complète. Il est aussi un type de transition pour l'individu. Sans doute on le voit assez souvent persister, comme
tous les types de transition, et alors au lieu d'être une sorte de chemin il passe à l'état de cul-de-sac, mais souvent aussi il conduit aune harmonie supérieure.
Cela arrive quand il devient lui-même la pièce maitresse de cette harmonie et que le scepticisme est pris comme « mol oreiller » par une tête qui se juge bien faite, mais cela arrive aussi d'une autre façon par le passage de l'esprit, du type d'arrêt au type de l'équilibré ou du raisonneur. Cela n'est pas très rare; le doute peut être provisoire, le scepticisme même peut se faire prendre au sérieux comme état d'attente et comme moyen d'enquête sans pour cela devenir la forme définitive de l'intelligence, et tel qui à vingt ans s'imposait comme loi de douter du plus de choses qu'il pourrait, peut, à quarante, être parvenu à fixer son opinion sur un grand nombre de points essentiels. Au reste, la fin logique de l'arrêt c'est la suppression des idées non adaptées, l'élimination des contradictoires et la formation d'un système cohérent d'idées et de croyances.