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CHAPITRE III

L'association par contraste et les types qui s'y rattachent.

L'association par contraste agit chez les équilibrés comme l'inhibition, sans être plus visible qu'elle, et que tout ce qui concourt, en général, à un équilibre. Les forces s'accusent bien mieux et se remarquent davantage quand l'équilibre est rompu, et c'est pourquoi la pathologie est si instructive pour les physiologistes psychologues. De même que l'action des muscles antagonistes est nécessaire à la parfaite précision d'un mouvement, de même que la manifestation et la satisfaction d'intérêts opposés pourraient préparer l'équilibre social, l'action d'idées opposées, toutes prêtes, si l'équilibre est quelque peu rompu, et si chacune agit librement, à devenir contradictoires, est indispensable à la précision et à la sûreté des opinions intellectuelles. Lorsque nous suivons un raisonnement et que nous enchaînons des propositions les unes aux autres, il est bon que les négatives de ces propositions se présentent à nous, ou, du moins, se trouvent pour ainsi dire dans la pénombre de la conscience, prêtes à se présenter, à se faire éprouver, à subir le contact de l'état mental qui domine. Il se produit ainsi une sorte de continuelle démonstration par l'absurde qui dirige l'esprit en lui montrant ce qui adviendrait, si, à l'idée qu'il adopte, on substituait l'idée contradictoire ou opposée.

Généralement tout ce travail est très peu visible, les idées contrastantes sont à peine éveillées, notre attention ne se porte pas sur elles, et ne les suscite pas,

elles sont là pour servir de garde-fou à l'esprit et aussi comme force antagoniste pour empêcher en certains cas des écarts, pour retenir les idées qui voudraient prendre un développement excessif et risqueraient de nuire à l'équilibre général.

Dans un esprit parfaitement systématisé, ce travail deviendrait peut-être inutile, encore la question estelle à discuter, mais en fait, il ne l'est pas souvent dans le jeu ordinaire de l'intelligence consciente, qui par sa présence seule révèle l'imperfection de l'équilibre. On peut se rendre compte de l'utilité des idées de contraste pour le travail régulier de l'esprit en remarquant ce qui se passe lorsqu'elles disparaissent ou s'affaiblissent. (1) . La conviction qui se produit alors n'est pas celle de la logique, encore moins de la réflexion, c'est celle de 1' « emballement ». C'est l'impulsion intellectuelle qui triomphe, absolument comme en d'autres cas, l'impulsion à l'action. Il est des esprits chez qui les idées contrastantes sont insignifiantes et qui ne paraissent pas capables de supposer même très faiblement que l'opinion qu'ils acceptent peut être erronée. Ils l'accueillent sans arrêt, sans contrôle , sans éveiller aucune idée antagoniste. Elle triomphe, momentanément , sans embarras , ({uitte à disparaître bientôt devant une nouvelle venue aussi envahissante qu'elle.

L'intelligence acquiert ici la rapidité de l'instinct, mais non sa sûreté. Elle fonctionne automatiquement.

(1) Voir, pour la théorie de l'association par contraste et son rôle général , 'L'Activité inentale et les élétnents de l'esprit. Cette théorie répond, je crois, aux objections qui m'ont été faites, à propos de mes Caractères, sur la nature de l'association par contraste.

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et, par malheur, l'automatisme intellectuel, à notre degTé d'évolution, ne va pas sans aveuglement.

Le manque des idées de contraste produit le type irréfléchi, léger, pensant un peu à tort et à travers, comme d'autres agissent, nous retrouverons ce type d'impulsif intellectuel en nous occupant des intelligences illogiques.

Aux esprits très systématisés, il donne le type outrancier ; chez ceux qui le sont moins, il indique une tendance de l'esprit qui se corrige par une tendance opposée. Telle personne alliera une crédulité naturelle, provenant de ses habitudes de franchise, d'une vivacité excessive de l'esprit, d'une tendance très forte à l'association systématique, avec une prudence acquise, même avec une méfiance spontanée correspondant à une sensibilité exagérée, à une extrême susceptibilité, à une grande probité intellectuelle, et la seconde manière d'être corrigera, dans une bonne mesure, les défauts de la première et saura l'utiliser pour l'harmonie générale. Remarquons, en passant, les rapports divers de l'intelligence et des passions et l'influence que celles-ci exercent sur le mode de fonctionnement de celle-là, alors même qu'elles ne déterminent en rien le choix définitif d'une opinion.

Si l'insuffisance des idées de contraste est fâcheuse pour l'esprit, leur prédominance ne lui est pas toujours bonne. Nous la voyons, sans produire encore l'illogisme, donner naissance à une nouvelle série de types intellectuels.

La sûreté et la rectitude des opinions sont bien souvent le produit de la comparaison, par l'esprit, d'opi-

nions opposées qu'il sait évoquer et examiner tour à tour. Ce type de contraste réfléchi se rattache d'assez près au type d'arrêt, seulement dans celui-là, la lutte s'établit plus visible entre deux idées qui s'opposent plus directement et moins incomplètement l'une à l'autre et se contredisent avec netteté, au point que c'est, en bien des cas, la fonction spéciale de chacune des deux de nier l'autre et de tendre directement à se substituer à elle. Avec cette nuance nous pourrions reprendre ici l'étude des différents types que nous avons indiqués tout à l'heure. Les rapports de l'inhibition systématique et de l'association par contraste expliquent bien comment les types de contraste et d'arrêt sont si près l'un de l'autre.

S'il est des gens presque privés d'idées de contraste, il en est d'autres chez qui ces idées s'éveillent avec une merveilleuse facilité. Aucune pensée ne peut se présenter à eux sans que la pensée opposée vienne la balancer. Cette dernière sera, selon les cas, soit une idée positive directement opposée à la première, soit une simple négation. Et au lieu que les uns ne mettent pas même en doute qu'ils puissent avoir tort, les autres se demandent continuellement s'ils ont bien raison et maintiennent avec acharnement dans leur conscience deux idées opposées, éprouvant les vertus de chacune d'elles, et voyant comment s'en accommodent les théories qui ont déjà subi l'épreuve ou les croyances à qui on ne pense pas à la faire subir. Comme nous n'étudions en ce moment que les esprits logiques, nous ne nous occuperons pas des cas où cet examen n'aboutit pas et où il est autre chose que l'expression même de la logique générale de l'esprit qu'il sert, en fin de compte, à fortifier. La trop grande persistance des idées

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de contraste peut amener des conséquences plus fâcheuses. Remarquons seulement cette série : l'idée de contraste n'apparaît pas , elle apparaît faiblement, elle se développe et devient habituelle, elle persiste hors de propos. Chacun de ses termes, réalisé par de nombreux esprits, donne la clef d'un type intellectuel.

Une forme qu'impose souvent à l'esprit la prédominance des idées de contraste, c'est l'habitude de la discussion. J'ai déjà signalé un type moral de ce genre, celui du contrariant, le type intellectuel le rappelle trait pour trait, et parfois il n'est que l'expression du type moral, on discute parce que l'on contrarie, mais parfois aussi il en est une spécialisation lorsque l'intelligence est organisée en tendance indépendante. Aussi voit-on des gens assez discuteurs quand il s'agit d'idées et de théories, qui ne sont guère contrariants dans la pratique, mais plutôt doux, « sympathiques » et faciles à mener.

Il faut distinguer encore ici le type d'arrêt et le type de contraste qui sont d'ailleurs très rapprochés. Quelquefois le type d'arrêt impose le jugement plutôt que la discussion et fait repousser, plutôt qu'apprécier par des oppositions, les croyances des autres. Le type de contraste laisse davantage vivre les deux idées dans le même esprit et même les fortifie l'une par l'autre. Le discuteur du premier type est discuteur souvent pour défendre ses propres idées, il aime à contrarier, mais à contrarier ses adversaires, l'autre discutera aussi volontiers avec ses amis et avec luimême, l'idée qu'on lui soumet, même si elle s'accorde avec les siennes, même si elle est à lui, éveillera

dans son esprit des idées de contraste et il la discutera rigoureusement.

Au reste, les deux types se rejoignent, car c'est encore parfois une façon de défendre ses idées que de les examiner à fond et de leur opposer des idées contraires.

Cette discussion est quelquefois amenée par le désir même de rester logique, qui entraîne à repousser en apparence, et pour leur faire supporter un choc et voir comment elles seront défendues, les idées qui nous sont présentées et à leur opposer des idées qui les nient directement. Dans l'énoncé d'une théorie nouvelle on peut voir une sorte de violence faite à l'esprit qui se défend et ne veut se soumettre qu'à bon escient, d'où la nécessité de l'opposition et la prédominance momentanée du contraste et de la contradiction. Au reste, il est plus juste de dire que, dans la plupart des cas, la tendance au contraste est naturelle, spontanée, non raisonnée ou voulue, mais que l'intelligence, lorsqu'elle est bien systématisée, sait en pi-oîîter et la tourner à l'avantage de sa systématisation.

Les discuteurs, les disputeurs, les lutteurs intellectuels de toutes sortes, les polémistes, les esprits d'opposition, tous ceux qui présentent une manifeste combativité intellectuelle et n'appartiennent pas au type d'arrêt rentrent dans le type de contraste. Plusieurs se rattachent à la fois à l'un et à l'autre.

Beaucoup d'espèces varient le type du contraste. A côté des individus qui réagissent naturellement et répondent d'emblée à une affirmation par une affirmation contraire, d'autres ont développé volontairement en eux la tendance à l'association par contraste, et sans trop de dispositions naturelles à contrarier, mais natu-

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rellement prudents, impressionnables, rendus avisés par l'expérience, ils se sont fait une loi, non seulement de ne pas adopter à la légère une idée, mais encore d'évoquer dans leur esprit l'idée opposée à celle qui se présente. Il se sont ainsi créé un peu artificiellement un type de contraste. Ce type se rattache encore assez étroitement au type d'arrêt et je n'y insiste pas. Il est aussi, et pour les mêmes raisons, essentiellement un type de transition.

Comme la prédominance visible des inhibitions, la prédominance des associations par contraste donne des types de valeur très différente, elle a produit comme elle, et de semblable manière, un des types les plus élevés de l'esprit humain. De même qu'on a pu accepter comme un fait logique indestructible la lutte des systèmes et des idées, et faire de cette lutte même un principe de systématisation, ainsi on a accepté également la contradiction même et tâché de faire de cette contradiction le fondement de la plus haute harmonie.

Il fallait, pour cela, réunir en un seul tous les contraires, sinon les contradictoires et les réunir par leur opposition — en d'autres termes, montrer dans l'opposition des éléments la raison d'être du système et faire jaillir de la lutte, du contraste et de la contradiction, la vérité même ou la beauté.

Cette tentative peut être comprise et réalisée de bien des façons diverses, et l'association par contraste revêt des formes si variées que son emploi peut nous paraitre la chose la plus simple, la plus banale et la plus nécessaire, ou, au contraire, la plus

étrange et la plus paradoxale. L'opposition directe, nous l'avons vu, est généralement une condition de l'équilibre. Il ne s'agit que d'exagérer spontanément son importance et ensuite, par le procédé que nous retrouvons partout, de prendre ce moyen comme une fin, de généraliser et de théoriser son emploi, pour obtenir les effets spéciaux du contraste, pour en mettre en plein relief la portée comme aussi les inconvénients. C'est encore ici une manière d'être naturelle qui prend une existence distincte dans l'esprit, devient un but conscient et s'exagère par l'action volontaire.

Aussi tandis que chez certains équilibrés l'association par contraste est à peine visible, elle éclate au contraire, elle aveugle presque dans quelques autres esprits. Le type du contrastant différera certainement selon qu'il réalisera ses effets dans l'art et la littérature ou dans le domaine de la pensée abstraite. En littérature Hugo nous en montre la plus belle, la plus énorme réalisation. Dans son opposition violente et soutenue de la lumière et de l'ombre, qui se retrouve dans le dernier vers que, dit-on, lui inspira son agonie, dans son goût persistant et dominateur pour les antithèses dans le style, dans la composition de ses personnages qu'il bâtit à coup de contradictions et chez lequel il se plait à opposer sans répit soit la situation sociale et le caractère ou l'esprit (Ruy Blas, Claude Frollo, Fantine, Jean Valjean), soit les diverses parties du caractère (Lucrèce Borgia, Triboulet, Quasimodo, Claude Frollo), dans l'allure générale de sa pensée, dans la disposition des scènes et l'invention des événements, on retrouve partout la même tendance à rapprocher, à réunir de violentes oppositions, des contrastes qui semblent être le produit spontané du

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jeu de son esprit et qu'il impose au nôtre avec une extraordinaire vigueur. En art on peut rapprocher de lui, à certains égards, Rembrandt pour son merveilleux clair-obscur, pour l'extraordinaire génie qu'il a montré dans l'opposition de l'ombre et de la lumière, « le combat du jour et de la nuit », et aussi pour le symbolisme qui s'y peut rattacher.

Faut-il comme exemple de contraste dans la critique littéraire citer Sainte-Beuve ? Il trouvait qu'en traitant le même sujet à quelques années d'intervalle il n'y avait qu'à se redire ou à se contredire et ne craignait pas trop de prendre ce dernier parti. Mais en somme Sainte-Beuve, esprit souple et sinueux, était plutôt un équilibré en qui l'association par contraste servait surtout à l'harmonie générale sans prendre un relief bien spécial.

En philosophie, Hegel nous arrête arec sa doctrine de la thèse, de l'antithèse et de la synthèse. Ici nous rencontrons l'association par contraste extériorisée et systématisée, devenant la base d'une doctrine, la condition de l'harmonie de l'esprit et du monde. La contradiction est devenue un principe d'unité, elle est la condition reconnue de l'unité, l'antithèse nécessaire à la synthèse.

Mais encore ici la contradiction est pour ainsi dire résolue et puis tout l'esprit de Hegel ne tient pas dans cette théorie. De nos jours Renan a donné un exemple, un peu affaibli à la fois et exagéré sur quelques points, du même type. Il a dit quelque part, je crois, que la contradiction pourrait bien être la marque de la vérité, et aussi qu'en se contredisant on avait des chances de tomber juste une fois. Renan n'a pas appliqué à ses doctrines une logique bien

serrée. Il avait le sens de la contradiction et de son utilité ; l'association par contraste est assez marquée chez lui et quand il accepte une théorie il ne craint g-uère de la supposer fausse et d'en montrer les difficultés, de même il expose parfois avec une visible complaisance une hypothèse qu'il va rejeter. Malgré tout il n'a pas très bien compris et indiqué le sens et le but de la contradiction et parfois il l'entend, malgré la supériorité de son esprit, d'une façon un peu vulgaire et par trop simple.

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