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CHAPITRE IV

L'association par contiguïté et ressemblance chez les esprits logiques.

LES ESPRITS LOGIQUES ET l'aSSOCIATION PAR CONTIGUÏTÉ

L'association par contiguïté ou ressemblance est une forme inférieure de l'activité intellectuelle. Si elle dirigeait seule l'esprit elle le réduirait à une complète anarchie, le jeu indépendant des éléments psychiques y remplacerait la coordination générale de l'intelligence (1). Mais il arrive encore ici ce que nous avons vu déjà si souvent. L'activité des éléments, quoique encore un peu trop indépendante, et prenant ainsi la forme de l'association par ressemblance ou contiguïté, ne l'est pas au point de détruire l'harmonie de l'ensemble. Au contraire une intelligence bien systématisée tire parti de ces petits écarts des idées et les fait tourner à son profit. Trop imparfaite pour annuler complètement les affinités spéciales de chaque idée, elle est assez formée déjà pour utiliser de son mieux ce qu'elle n'a pu empêcher. Au prix d'un détour le but est atteint. Sans doute, au point de vue abstrait, le type de l'association par contiguïté et ressemblance, comme le type de l'arrêt, comme le type du contraste, comme tous ceux où une forme spéciale du fonctionnement intellectuel s'exagère, est inférieur au type

(1) Pour la théorie complète voir V Activité 7nentale et les éléments de l'esprit.

équilibré. Il n'en caractérise pas moins de brillantes intelligences et certains esprits particulièrement élevés. L'esprit a trouvé dans ses imperfections mêmes, le moyen d'y remédier, et de ce qui paraissait le condamner à l'impuissance il a su faire une condition de sa grandeur.

La prédominance de l'association par contiguïté donne quelques types de grandes mémoires. Ce qu'on appelle en général la « mémoire » c'est, en effet, le résultat de l'association par contiguïté (ou par contiguïté et ressemblance) plus que le résultat de l'association systématique parfaite, et s'il fallait une différence entre la mémoire et la raison, c'est là qu'on la trouverait. La « mémoire » est presque toujours assez mal systématisée. Lorsque les divers états qu'elle retient sont trop fortement adhérents et ne se séparent pas facilement les uns des autres pour s'employer selon les besoins de l'esprit qui les recherche, il en résulte une allure assez lourde et embarrassée de l'intelligence, à cause des rappels de faits ou d'idées inutiles en la circonstance. La logique de l'esprit exige que ces phénomènes mal à propos évoqués soient écartés de nouveau.

Parmi les gens à grande mémoire les uns gardent facilement cette allure empêtrée. Leur esprit avale et conserve plus qu'il ne digère et n'assimile. Cependant ils arrivent assez bien à se servir de leurs connaissances, des longues séries de faits qu'ils ont observés, .des interminables listes de mots ou de dates qu'ils ont appris, et ils parviennent à en mettre les fragments au service de leurs théories, mais ils se trompent de

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temps en temps et prennent un rapprochement pour une raison, ou allèguent des faits qui n'ont rien avoir avec la question en cause mais qui sont situés dans le temps ^tout près de ceux qu'il faudrait signaler. On a souvent cité le cas du D'' Leyden que sa mémoire gênait. Les mots qu'il avait lus adhéraient si bien les uns aux autres qu'il ne pouvait isoler à volonté, du reste de ses souvenirs, celui dont il avait besoin (1). Parfois ce type est passager, il caractérise un moment plutôt qu'un individu. Il est des enfants que leur excellente mémoire rend plutôt paresseux d'esprit, en leur fournissant aux questions qui leur sont posées des réponses toutes prêtes, de sorte que la réflexion leur devient inutile. Ce cas est différent du premier, mais il montre bien, comme lui, en quoi le type de mémoire s'oppose au type systématisé tout en le préparant peut-être et en coexistant cependant avec une systématisation intellectuelle assez développée.

A mesure que le jeu des éléments devient plus souple et que l'influence de l'ensemble de l'esprit se fait mieux sentir sur le détail des associations, le type s'élève. Aussi faut-il se garder de trop opposer la mémoire à l'intelligence. Chez certaines personnes, le type de l'association par contiguïté ne se marque plus que par la facilité à rappeler, dans l'ordre donné par l'expérience, des faits qui peuvent encore être aisément séparés les uns des autres et réunis à des conceptions très diverses.

Les narrateurs sont encore des gens en qui domine souvent l'association par contiguïté. Je parle de ceux

(1) Abercrombie. Inqtciries concerning the intellectual powers. p. 74.

qui racontent en suivant invariablement l'ordre chronologique, sans autre raison que de dire les choses comme elles se sont passées. L'équilibré, le logicien, le spécialisé feront, au contraire, peu d'usage de ce procédé — à moins que ce procédé même ne leur soit, en la circonstance, imposé par la logique. Ils trieront les faits, s'attacheront surtout à ceux qui les intéressent, aux plus importants, écartant ce qui est inutile, groupant les événements secondaires autour des principaux et ne craignant pas, pour ajouter à la clarté ou pour aider à la démonstration, d'en intervertir l'ordre. Le narrateur risque d'être long et ennuyeux, les autres, s'ils ne sont très avisés et très loyaux, de dénaturer les faits. L'homme qui assemble les faits par contiguïté est souvent incapable de répondre à une question autrement qu'en discutant la longue série des événements qui s'y rapportent, il ne comprend guère et s'embrouille si l'on essaye de presser sa marche et de lui faire donner une vue d'ensemble, mais il fournit aussi parfois des renseignements précieux, que d'autres auraient laissé échapper sans les comprendre, parce qu'ils ne pouvaient les raccrocher à aucune théorie et qui plus tard éclaireront une affaire d'une manière imprévue. La connaissance du type mental du témoin est essentielle à la critique de son témoignage ; aussi cette critique est-elle trop rarement bien faite.

Peut-on rattacher à notre type les romanciers et les chroniqueurs, quelques historiens aussi ? Oui, dans une certaine mesure, mais il faut distinguer avec soin, et d'ailleurs quelques conclusions restent hypothétiques.

Pour les faiseurs de chroniques, les annalistes, il

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semble bien qu'ils doivent, en général, présenter à un assez haut degré — et sous la réserve que j'indiquerai — ce type de l'association par contiguïté. Ils content les événements selon cette méthode simple qui consiste à les mettre à la suite les uns des autres. Mais il s'agit d'événements qu'ils ont vus ou dont ils ont entendu parler. Les premiers ne nous apportent pas de difficulté spéciale, à propos des autres une complication se présente.

L'association par contiguïté rattache tous les faits, toutes les idées et les lie ensemble dans l'ordre selon lequel ils se sont produits. Celui qui revient à l'esprit entraîne avec lui ceux qui l'ont suivi et même, moins facilement peut-être , ceux qui l'ont précédé, mais alors, en général, avec le sens exact de la succession réelle des événements. Or, on comprend très bien qu'un esprit en qui ce mode d'association est prépondérant, enchaîne et reproduise aisément ses idées, ses impressions, les faits dont il a pu être témoin. Mais ceux qu'il n'a pas vus et qu'on lui a racontés, il faut bien qu'il les reclasse, puisque, dans son expérience, ils n'arrivent pas selon leur ordre chronologique. Il est parfois même obligé de restituer l'ordre de contiguïté que le récit ne lui fournit pas, ou bien, si, par exemple, on lui raconte un événement vieux de vingt ans, il lui faut de toute nécessité rompre la série réelle et la contiguïté telle qu'elle se présente à lui pour refaire une série objective comprenant les événements, non pas tels qu'ils se sont succédé dans son esprit, mais bien tels qu'ils se sont succédé dans la réalité.

Pour les représentants inférieurs du type c'est là une gêne évidente. Aussi parfois se bornent-ils à suivre leur contiguïté à eux. Ils ne refont pas la série.

Disant, par exemple, ce qu'ils ont fait, ils mentionneront leur rencontre avec un individu, et, à la suite, pêle-mêle, ce que cet individu leur aura raconté. Ecrivant des mémoires, ils seront enclins à rapporter les événements, non pas à l'époque où ils se sont passés, mais à celle où ils les ont appris. Parfois ils ont soin de vous prévenir à l'avance qu'ils auront plus tard quelque chose de plus à dire sur ce dont il s'agit, et, en effet, le moment venu, arrive un interlocuteur qui nous renseigne. Naturellement un esprit avisé peut tirer parti de cette infirmité qui l'empêche de systématiser aisément, il y trouve les conditions de certains effets, cela peut donner de la vie au récit, cela peut aider aussi le critique à apprécier la valeur du renseignement. Mais souvent, même quand le procédé est habilement employé on y sent l'impuissance partielle de l'esprit en même temps qu'une harmonie générale assez remarquable.

Pour les autres, il faut supposer que l'esprit fait, chez eux, inconsciemment ou non, ce qu'il fait d'une manière consciente chez ceux qui ont pris la lutte ou le contraste comme principe d'harmonie, et nous retrouvons ce procédé mental que j'ai déjà si souvent signalé. L'esprit, habitué à se représenter les choses selon la loi de la contiguïté et de la succession, a, pour ainsi dire, abstrait la relation de contiguïté des événements qui la réalisent et en a fait une sorte de règle générale, une « catégorie » de l'entendement. Il s'est ainsi plu à se représenter sous l'aspect de la contiguïté, des événements qui ne se sont pas présentés à lui en contiguïté l'un avec l'autre. Il s'est construit une sorte d'idéal, plus ou moins inconscient, de l'arrangement des faits en série continue et se sert de cet idéal pour

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classer les faits qui se présentent à lui sous l'aspect de la discontinuité.

C'est une sorte de logique à lui, de logique inférieure qu'il applique spontanément, comme nous avons vu appliquer par d'autres des logiques spéciales dont le principe était soit l'harmonie générale, soit une idée dominatrice quelconque, une théorie ou une doctrine, soit même la lutte ou le désaccord. L'esprit a, en quelque sorte, appris à s'imiter lui-même — car on ne trouverait pas dans les sociétés d'images et d'idées qui composent l'esprit, beaucoup moins défaits d'imitation que dans les ensembles d'esprits qui forment la société. Il a appris à associer selon la contiguïté les faits non contigus, comme il associait d'abord et tout spontanément les faits qui se présentaient à lui l'un à la suite de l'autre ; il a construit l'inconnu sur le modèle du connu.

C'est ainsi qu'il a pu former l'idée abstraite du temps, apprendre à l'appliquer et à s'en servir. Aussi l'association par contiguïté est-elle d'un usage universel. Mais elle est aussi d'un usage inégal, et c'est ce qui permet de différencier les types ; les équilibrés s'en servent dans la mesure exigée par l'harmonie générale, les autres en font le principe même de leur harmonie.

Entendue ainsi, on peut admettre que cette association par contiguïté est la forme de la logique mentale chez un assez grand nombre de romanciers, de chroniqueurs, d'historiens politiques ou militaires — et aussi chez ceux qui les lisent avec plaisir, quoiqu'ils en aient d'autres raisons. Le but des premiers ou du moins leur méthode est, en effet, de nous retracer des séries d'événements soit imaginaires, soit réels ou

prétendus tels. Assurément, pour un certain nombre, la succession des faits est une condition de leur explication, mais on voit aussi bien souvent que la succession est recherchée pour elle-même et que le seul but de l'écrivain est de donner la série des événements dans leur ordre de succession comme c'est le plaisir du lecteur de la retrouver. L'esprit façonne son œuvre à son image et il se réjouit de se retrouver aussi dans l'œuvre des autres.

Le narrateur ainsi compris s'oppose au théoricien, savant ou philosophe, comme l'association par contiguïté s'oppose à l'association systématique.

Au plus bas degré des types de contiguïté, je trouve ceux qui pensent, en quelque sorte, s'expliquer suffisamment un fait vulgaire quand ils en peuvent connaître quelques détails qui se suivent. On a souvent remarqué avec quelle richesse de détails, parfois inventés, certains individus, d'esprit ordinaire, racontaient des faits dont ils ne conservaient qu'un souvenir assez vague. Pris sous sa forme abstraite le fait ne les satisfait pas, il ne leur semble pour ainsi dire pas vrai. Ils ne le comprennent pas, et comme d'autres, pour se l'expliquer ou pour se l'assimiler, auront recours à des lois générales, à de grands faits dominateurs, à des causes cachées, à des hypothèses diverses, eux rechercheront ou imagineront de petits détails circonstanciés qui donneront une forme plus concrète à l'événement et leur procureront l'illusion non seulement de la certitude, mais encore de l'intelligence.

Sans doute, il faut voir là l'opposition de l'esprit concret et de l'esprit abstrait, mais il s'y trouve aussi l'op-

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position de l'intelligence systématique et de celle qui procède par association de contiguïté. Les petits faits n'expliquent pas toujours, mais toujours ils donnent au moins l'apparence d'une constatation et par là ils rendent un récit vraisemblable. S'il s'agit d'une catastrophe, les personnes qui se rattachent à notre type se plaisent à y intercaler de petits détails de faits antécédents ou concomitants qui n'ont aucune importance, mais rendent la narration plus vivante, plus semblable aux faits tels qu'ils les enregistrent chaque jour. Une bonne marque de cet état d'esprit est l'affirmation d'un petit détail quelconque donné comme preuve de la réalité d'un événement, ce détail étant d'ailleurs invérifiable, n'ayant aucun rapport vraiment logique avec le fait qu'il s'agit d'établir et ne prouvant rien, en somme, car il n'eût pas été bien difficile de l'inventer. Il y a dans les assertions de ce genre, moins rares qu'on ne le souhaiterait, une logique rudimentaire et spéciale qui laisse encore beaucoup de traces dans les bons esprits. Elle se manifeste abondamment, par la fréquence de telles affirmations, plus ou moins déguisées, qui non seulement entraînent souvent l'adhésion de ceux qui les entendent, mais n'ont pas une importance nulle, à priori, aux yeux du logicien le plus rigoureux. Celui-ci sait bien que l'association par contiguïté est la marque de certaines intelligences, et quelque chose comme la logique du pauvre d'esprit.

La petite partie de preuve qu'apporte en ce cas l'affirmation repose sur ce que l'énoncé d'un fait que nul n'a intérêt à mettre en doute, observé en même temps que celui qu'il s'agit d'établir, communique à celui-ci un peu de sa vraisemblance. Sous une forme un peu plus raffinée, il n'est nullement rare de trouver

dans la vie de chaque jour des exemples de cette logique enfantine. Même en des questions graves elle n'est pas toujours suffisamment abandonnée. Si j'en parle ici à propos des intelligences logiques, c'est qu'elle n'est pas absolument sans valeur et que d'ailleurs elle se rencontre chez des esprits assez sains, mais nous sommes bien sur la limite, et les illogiques en abusent singulièrement. Il est hors de doute qu'un homme inspirera plus de confiance en racontant un fait s'il multiplie les détails, s'il enchaîne rigoureusement, mais sans affectation, tous les fragments de l'événement à la suite les uns des autres, s'il donne des renseignements logiquement inutiles, mais qui l'évoquent plus vivement à nos yeux — s'il rappelle une sensation d'air frais, une bouffée parfumée de lilas, une pendule qui sonne ou une porte qui grince. L'imagination est une raison aussi, quoique imparfaite. Sa force vient en partie de la ressemblance des faits évoqués avec ceux que l'expérience montre, c'est ce qui fait sa valeur aussi, surtout lorsqu'on ne peut soupçonner d'invention l'auteur du récit.

Au plus haut degré, nous trouvons les personnes pour qui la contiguïté est une condition essentielle de la systématisation complète. Dans cette catégorie se placent les historiens philosophes, les chercheurs de lois d'évolution qui ne voient guère dans la suite des événements et dans les relations de contiguïté, quelles qu'elles soient, que l'occasion d'inventer des systèmes ou de justifier ceux qu'ils ont conçus à priori. Ici le rôle de l'association par contiguïté se restreint considérablement, elle n'intervient guère que sous le contrôle de l'association systématique, et l'on peut même quelquefois se demander s'il existe bien, chez ces

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esprits supérieurs, une tendance naturelle spéciale à l'association par contiguïté ou bien si celle-ci n'est pas un simple dérivé, une formation secondaire exigée par la logique même, de sorte que le type supérieur ne se pourrait guère distinguer ici du type équilibré, raisonsonneur, outrancier ou spécialisé. Ce qui peut déceler encore la prépondérance naturelle de l'association par contiguïté, c'est le choix fait par l'esprit pour s'y attacher spécialement, d'un ordre de recherches où cette forme d'association trouve le plus d'occasion de s'exercer, c'est encore la comparaison avec les esprits en qui cette forme d'association est moins développée. Peutêtre diagnostiquerait-on ainsi avec quelque probabilité la force de l'association par contiguïté chez les personnes qui se plaisent à envisager les questions par le côté historique plutôt que par le côté dogmatique et logique. Inversement on reconnaîtrait sa faiblesse chez certains abstraits qui se préoccupent peu des relations de temps et d'espace et recherchent l'universel et l'absolu. Mais ces présomptions ne sauraient avoir rien de complètement décisif. Le temps et l'espace sont les deux grandes occasions ou formes générales de la contiguïté et doivent, d'une façon générale et sans qu'on puisse demander à cette affirmation une grande rigueur, préoccuper surtout les esprits sensibles à son influence.

Un peu plus bas, le type de contiguïté se marque davantage et nous rejoignons peu à peu ceux dont nous parlions tout à l'heure. Ici se placent les historiens et les romanciers qui tâchent à la fois d'expliquer logiquement et de raconter chronologiquement, mais pour qui la succession et la coexistence ne sont pas, comme pour les inférieurs, des raisons à peu près

absolues. La chronologie est encore subordonnée à la vraie logique ou tout au moins marche de pair avec elle. Certains esprits s'attachent à reconstituer des séries d'événements qui s'expliquent Tun par l'autre, en écartant les faits contigus qui ne font pas rigoureusement partie de la série. La chronologie s'allie ainsi à la logique, les faits sont l'expression de lois générales, la narration et l'explication marchent du même pas. Les esprits de cet ordre s'opposent d'une part aux inférieurs du même type et de l'autre à ceux pour qui la contiguïté importe peu et qui considèrent volontiers les choses sub specie œterni.

Au reste, ces derniers mêmes .sont quelquefois les victimes de l'association par contiguïté ; elle prend plusieurs apparences, et personne, sans doute, n'est tout à fait à l'abri des erreurs qu'elle entraine, lorsque la systématisation de l'esprit n'en dirige pas assez étroitement la marche.

l'association par ressemblance et les intelligences logiques.

L'association par ressemblance nous donne, par sa prédominance, quelques types assez bien caractérisés. Nous n'avons à parler ici que des plus élevés, nous retrouverons les autres dans les intelligences illogiques, et je remets à tout à l'heure l'étude des esprits puérils que d'insignifiantes analogies font, à tout moment, sortir de la logique. Les intelligences que nous retenons sont d'ailleurs de valeur et de forme très différentes.

Comme les précédents, nos types en qui domine

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rassociation par ressemblance sont des types où l'équilibre est rompu par la prédominance exagérée d'une des formes normales, mais secondaires, de l'association, et en qui aussi la logique générale de l'esprit tourne à son profit cette rupture d'équilibre. Elle est assez forte encore pour tirer parti de ce qui semble, tout d'abord, devoir lui nuire, de ce qui, en réalité est une atteinte à ses droits.

Parmi les plus hautes fonctions de l'association par ressemblance est celle qui caractérise, à divers degrés^ les poètes ; elle unit dans l'esprit les mots dont le son est analogue, elle fournit la rime et l'allitération. Son importance, bien entendu, elle ne la tire pas d'ellemême, car elle préside aussi bien aux aberrations du fou ou aux plaisanteries du faiseur de calembours qu'aux inventions du poète, mais de l'emploi systématique qu'en sait faire l'esprit. Mais il ne faut pas diminuer ici l'importance de l'association par ressemblance, elle fournit en quelque sorte une matière à qui l'association systématique donne la forme. Celle-là donne les mots avec les idées qui les suivent naturellement, mais celle-ci trie, choisit et repousse, raccorde le tout, jette des ponts et parfois dirige secrètement la marche de ces éléments psychiques qui s'associent sans autre raison d'abord apparente que leur partie commune, que leur rattachement au son qui leur appartient en commun.

L'association par ressemblance, en effet, est essentiellement, comme l'association par contiguïté, une forme inférieure et fractionnée de l'association systématique , celle où l'association systématique est la forme non pas de l'esprit considéré dans son ensemble, mais des éléments qui le composent et qui agissent,

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chacun pour soi avec une indépendance relative. (1). L'association des mots par analogie de son qui forme la base du calembour, du jeu de mots, de l'invention de la rime, a joué un rôle extrêmement important dans l'histoire de l'esprit humain, puisqu'on la retrouve dans la formation de mythes et de légendes, dans la création et la modification des mots, et qu'elle ne reste pas étrangère, — pas toujours assez — à la naissance et au développement des systèmes philosophiques. Dans cette association, les divers systèmes de sons, de lettres, d'idées qui sont étroitement rattachées à un même élément, à un même son, plus ou moins complexe, se succèdent autour de ce centre commun qui les évoque, par association systématique, distincts, l'un après l'autre.

L'opposition entre l'association systématique générale et l'association par ressemblance, qui n'est qu'une association systématique restreinte à quelques éléments psychiques, est très réelle et se marque dans l'illogisme du faiseur de jeux de mots, comme dans l'opposition classique — et qui appellerait maintes réserves — de la rime et de la raison. Elles peuvent arriver cependant à s'entr' aider et même à se fortifier l'une l'autre, si les idées qui s'éveillent selon l'association par ressemblance sont saisies ensuite par un organisme d'idées et de sentiments bien coordonnés qui les unit systématiquement. La faculté de trouver des rimes sert ainsi au développement, à l'expansion logique des idées maitresses et des sentiments dominants, et l'esprit ayant trouvé un bon instrument dans l'association par ressemblance la développe par l'usage et

(1) Voir l'Activité mentale et les éléments de l'esprit.

l'association par bessémblangè 213

quelquefois par des procédés rationnels. L'habitude perfectionne le sens de la rime, et rien n'est plus aisé que de s'entraîner à faire des calembours par dizaines. Sans aller jusqu'à dire avec Sainte-Beuve que la rime est 1' « unique harmonie » du vers, ou avec Théodore de Banville qu'on n'entend dans un vers que le mot qui se trouve à la fm, il faut bien reconnaître que l'imagination poétique consiste pour une bonne part dans l'invention de la rime et qu'elle est une partie essentielle du vers français. D'autre part, l'assonance et l'allitération qui en sont comme des échos affaibliss ont joué et jouent encore, soit dans notre poésie, soit dans celle des autres peuples, un rôle assez important pour ne pas être négligé.

Au reste, l'imagination poétique est chose très complexe et très diverse. Les éléments n'en sont pas toujours les mêmes, les proportions en sont très variables et l'aspect de l'ensemble change constamment. Chez certains poètes l'association par ressemblance des mots est d'une force et d'une richesse incroyables. Hugo s'impose pour cette étude ; il est unique, on peut le dire, mais il donne la clef de toute une série d'imaginations qui se rapprochent de la sienne.

On voit admirablement chez lui les mots qui s'évoquent l'un l'autre et, en même temps, le travail d'union et de systématisation qu'accomplit la logique. Bien souvent la rime appelle la rime et les idées surgissent et se proposent, s'imposent presque à l'intelligence, mais celle-ci, c'est-à-dire l'ensemble logique des idées principales et des sentiments dominants, les utilise et les coordonne en les rectifiant, et l'idée générale d'un morceau distribue ainsi et arrange les idées secondaires successivement évoquées.

Un passage pris au hasard dans l'œuvre de Hugo, pourrait nous montrer ce mécanisme. Certains le rendent plus visible, et , par exemple, tout le début d'Aymerillot, les discours de Charlemagne à ses compagnons d'armes et les réponses de ceux-ci. Voici quelques vers de la réplique de Nayme, refusant Narbonne :

Alors assiégez-la, car nul ne peut la prendre,

Elle a pour se défendre, outre ses Béarnais

Vingt mille Turcs ayant chacun double harnais.

Quant à nous, autrefois, c'est vrai nous triomphâmes,

Mais à présent vos preux ne valent pas des femmes.

Ils sont tous harassés et du gîte envieux

Et je suis le moins las, moi qui suis le plus vieux.

Sire, je parle franc et je ne farde guère

D'ailleurs nous n'avons pas de machines de guerre (1)

Le mécanisme de la pensée est si visible ici qu'il n'est pas besoin d'y insister. Il caractérise toute une classe d'esprits. Ceux qui n'ont du poète que l'association des mots par ressemblance de son deviennent des faiseurs de calembour, ceux qui ont en outre un vague sens du rythme font des vers informes, sans signification, où le malheureux rimeur n'a pu accrocher à quelque phrase, ayant une forme et un sens, les deux mots consonnants qui se sont évoqués l'un l'autre. Enfin les poètes du type que nous examinons ici ont en plus la splendeur, la grâce, l'abondance des images, la force ou la subtilité des impressions, la vivacité des sentiments et combinent ces images, ces

(1) On peut voir aussi dans le Traité de versification française de Th. de Banville, une analyse intéressante et vraisemblable, en somme, d'une autre pièce de la Légende des siècles.

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impressions ou ces sentiments a\'ec les mots accouplés dans leur esprit par la ressemblance des sons.

Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer ici que tous les poètes n'ont pas au même degré l'imagination de la rime — non plus que les autres qualités qui peuvent constituer un type de poète — et que cette imagination paraît assez peu développée chez quelques-uns, et même chez quelques-uns des plus hauts comme Vigny, ou des plus aimés comme Musset.

Le type du rimeur peut se simuler et se former artificiellement. Boileau est un simulateur de ce genre, simulateur jusqu'à un certain point puisqu'il avoue et gémit. Mais la maladresse et la naïveté de ses moyens suffisaient à le déceler. De nos jours le métier a été perfectionné et l'on peut arriver à rimer richement sans vocation marquée et sans que l'artifice éclate trop aux yeux du vulgaire — je crois bien qu'il est toujours possible, sinon de le découvrir, au moins de le soupçonner.

Un autre type est celui que donne la prédominance de l'association par ressemblance non plus des mots mais des images. Il devient selon la façon dont il est réalisé par l'esprit, un type de poète ou un type de savant.

Cette association des images se combine plus ou moins à l'association des mots. Considérée à un point de vue abstrait, elle est aussi un vice de l'esprit plutôt qu'une qualité, mais elle est encore un défaut dont l'esprit parvient à se faire une qualité. La faculté pour une image d'éveiller celles qui lui ressemblent, c'està-dire qui ont avec elle un centre commun autour du-

èl6 LES ESPRITS LOGIQUES

quel elles se remplacent, permet à l'esprit les rapprochements, les comparaisons, les métaphores, et, en général, toutes les figures de rhétorique. Que la poésie lui doive une partie de ses charmes, cela est évident, et les preuves abonderaient. Elle cause, en sus de ses autres agréments, un plaisir comparable à celui des « métamorphoses » que des procédés ingénieux font subir sous nos yeux à différents objets, ou des transformations d'images que les visuels bien doués peuvent mentalement réaliser (1).

Cette facilité de rapprocher des objets différents qui est un des éléments de l'esprit poétique est, elle aussi, fort inégalement répartie entre les poètes ; je la trouve remarquablement développée chez Gautier, — qu'on surfait à mon avis, mais qui possédait supérieurement certaines parties de son métier. Le procédé ici s'accuse si bien qu'il devient typique et marque une imagination. La symphonie en blsmc majeur peut servir d'exemple pour montrer ce genre d'esprit ainsi que la pièce intitulée : A une robe rose.

D'où te vient cette robe étrange Qui semble faite de ta chair, Trame vivante qui mélange Avec ta peau son rose clair ?

Est-ce à la rougeur de l'aurore, A la coquille de Vénus, Au bouton de sein près d'éclore Que sont pris ces tons inconnus ?

Ou bien l'étoffe est-elle teinte Dans les roses de ta pudeur ?

Non, vingt fois modelée et peinte Ta forme connaît sa splendeur.

(1) V. Oalton. Inquiry into human facuUy, etc.

L'ASSOCIATION PAB RESSEMBLANCE 217

Et ces plis roses sont les lèvres De mes désirs inapaisés, Mettant au corps dont tu les sèvres Une tunique de baisers .

(EmausG et camées).

Le procédé ici est bien visible. Nous retrouverons les vers de ce genre, quand nous traiterons des types abstraits et concrets. Mais ce ne sont pas seulement les images concrètes qu'unit ainsi l'association par ressemblance. Les analogies plus éloignées qui rattachent une sensation à un sentiment et par suite aux objets qui évoquent ce sentiment sont le point de départ de semblables processus psychiques. M. Sully- Prudhomme, bien moins visuel et concret que Gautier, nous fournit un exemple intéressant :

Quelle nette apparition Au fond de mon cœur qu'il visite, Chacun de ces parfums suscite, Indolent ou vif aiguillon !

Discret comme sous la paupière Longue et soyeuse la pudeur, Ou pénétrant comme l'ardeur D'une prunelle meurtrière.

Léger comme l'espoir naissant Qu'une amitié de vierge inspire :

Intense et fort comme l'empire.

D'un amour fatal et puissant, etc.

On voit aisément le lien qui réunit toutes ces idées, toutes ces impressions si diverses, l'analogie parfois cachée qui les accouple dans l'esprit. Parfois, au reste, l'association par contiguïté vient s'unir à l'association

par ressemblance et contribue à provoquer les rapprochements.

Ces tourbillons d'idées et d'images, ces systèmes fuyants, jamais fixés, appelés l'un par l'autre, c'est ce qui fait, en somme, la base du symbolisme. Le sym. bole est un de ces systèmes que l'on charge de signifier, d'indiquer, de rappeler l'autre, c'est un ensemble d'images destiné à rappeler d'autres images, et aussi des idées et des sentiments. Mais un système d'idées destiné à rappeler des sensations serait aussi légitime, quoique moins facilement compréhensible à cause de la fréquence beaucoup plus grande des esprits concrets.

Dans les œuvres des symbolistes récents on retrouverait facilement ce procédé. Quelques-unes des plus belles et des plus célèbres pièces de Baudelaire lui doivent une grande partie de leur valeur. Je rappelle seulement les Correspondsinces, si souvent citées.

La nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles, etc.

Verlaine s'en servit admirablement. Nul mieux que lui n'a su représenter un fait psychique, un état d'âme par des images semées comme au hasard ou par des systèmes d'impressions sensorielles, par des paysages par exemple.

Voix de l'orgueil : un cri puissant comme d'un cor. Des étoiles de sang sur des cuirasses d'or, On trébuche à travers des chaleurs d'incendie... Mais en somme la voix s'en va, comme d'un cor.

Voix de la haine : cloche en mer, fausse, assourdie De neige lente. Il fait si froid 1 Lourde, affadie, La vie a peur et court follement sur le quai Loin de la cloche qui devient plus assourdie.

{Sagesse).

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Bien entendu, il n'est pas nécessaire d'écrire en vers pour user du symbole et manifester la prédominance de l'association par ressemblance. Je le trouve, à un degré très élevé, chez un romancier célèbre, que les symbolistes ont considéré — à tort, je crois, — comme un ennemi, je veux parler de M. Zola. Ses romans sont, on peut le dire, farcis de symboles, depuis le Paradou delà Faute de Vcibbé Mouret, jusqu'à la devanture de charcutier du Ventre de Paris, jusqu'à l'escalier de Pot Bouille. Il n'est pas un de ses volumes où le procédé ne s'accuse et ne s'étale.

Les figures de rhétorique s'expliquent par de semblables opérations de l'esprit. Si leur emploi artificiel n'est pas la simulation d'un type, s'il est autre chose qu'une simple habitude verbale, ou qu'un résultat du besoin de se faire entendre — dont la signification n'est cependant pas nulle — il décèle encore, en même temps que le type concret, le type de l'association par ressemblance.

La métaphore, par exemple, en qui nous résumerons beaucoup de figures, est essentiellement une association vicieuse d'images par ressemblance. On voit en quoi elle diffère du calembour et en quoi elle lui ressemble. Ici ce sont les images en général qui sont en jeu, là c'est seulement le son des mots, mais la forme d'association est la même.

Je n'ai pas à énumérer ici les divers usages de la rnétaphore : ils sont innombrables, elle sert à concrétiser une idée, à l'incarner dans des images, à la rendre plus accessible aux esprits nombreux que trouble l'abstrait et à exciter des sentiments que les abstractions

trouvent rebelles, elle sert à rapprocher l'inconnu du connu, à nous donner quelque vague idée de ce qui nous est inaccessible, elle a ainsi tenu sa place dans l'évolution des idées et des langues, des religions et des philosophies comme dans la composition des œuvres littéraires de n'importe quelle forme.

Ses défauts sont graves et ils se résument en un seul qui les engendre tous : elle risque d'être prise au sérieux. L'esprit passe trop aisément de l'idée au système d'images qui l'incarne, il les confond, il les brouille, et, partant de ce qui les unit, il en arrive vite, et sans s'en apercevoir, à ce qui les sépare. Il attribue à l'idée ce qui n'est vrai que des images et des impressions qui ne sont là que pour la mettre en relief. L'histoire des méprises ainsi engendrées serait interminable. Les discussions philosophiques ont bien souvent pour cause une métaphore mal comprise, et pour but la distinction de l'idée essentielle et des idées ou des images que le langage suscite malencontreusement autour d'elle. En religion, en politique, partout elle a amené des maux innombrables. « Délivrez-nous de la métaphore » s'écriait Paul-Louis Courier, esprit précis et sec, et comme il aurait eu raison si d'aillleurs nous étions arrivés à pouvoir penser et parler sans métaphore !

Nous retrouverons plus loin la métaphore . Elle se rattache, en effet, à deux causes différentes, d'un côté elle est une application de la loi d'association par ressemblance, mais en même temps elle marque la nature concrète d'un esprit et la peine qu'il a à dégager ses idées de la gangue d'images et de perceptions qui les enveloppe, ou bien la facilité à revenir à cet état pour améliorer l'expression et même pour développer

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la force de ses idées. Peut-être est-ce à ce point de vue qu'elle est le plus caractéristique. Il suffit ici, en indiquant le rôle qu'y joue l'association par ressemblance, de marquer seulement sa nature caractérisée par le rapprochement de deux objets unis par des ressemblances d'ordre et de portée très variables, et qui conduit à l'expression d'un de ces objets par le mot qui convient proprement à l'autre.

La signification psychologique de la métaphore dépend de la façon dont elle est employée. Lorsqu'elle indique réellement un type, lorsqu'elle est caractéristique, c'est-à-dire lorsqu'elle constitue une rupture d'équilibre et une sorte de défaut naturel que l'esprit utilise, elle marque certains esprits plutôt littéraires.

Ceux-ci aiment les façons de parler qui ne s'adressent pas seulement à l'intelligence raisonneuse, mais flattent l'imagination et émeuvent les sentiments. Ils ont un penchant à trouver froids et peu intéressants les raisonnements précis et les assertions rigoureuses qu'ils comprennent d'ailleurs imparfaitement et qu'ils ne peuvent pas suivre. Selon la tournure de leur caractère ils feront preuve d'esprit ou de sensibilité, et croiront avoir donné une raison péremptoire quand ils auront fait un rapprochement ingénieux et piquant ou bien quand ils auront trouvé un moyen d'exciter la pitié, l'horreur ou l'enthousiasme. On comprend l'utilité de la métaphore en de telles circonstances, elle la doit surtout au caractère concret qu'elle donne à la pensée, mais elle est amenée selon la loi d'association par ressemblance, et le type qu'elle constitue nous intéresse pour cela.

La métaphore est une comparaison suggérée, ébauchée. Aussi faut-il lui joindre la comparaison, Fana-

logie dans l'examen du type mental qu'elle détermine.

Ce type est surtout littéraire, il s'adapte à l'exposition plus qu'à la recherche pure, à la vulgarisation même. Au reste il est susceptible de prendre des formes très supérieures, comme d'en revêtir de bien moins élevées.

Les formes très supérieures sont celles qui impliquent une logique à peu près parfaite où la rupture de l'équilibre en faveur de l'association par ressemblance ne fait que parer à une nécessité de la situation, où l'emploi de la métaphore a pour but la compréhension plus facile et aussi la compréhension plus complète et plus émue, c'est à-dire pénétrant plus profondément et modifiant non pas seulement l'intelligence mais aussi le sentiment, la personnalité entière. Il est sûr que le type ainsi réalisé est magnifique, il unit à la fois un philosophe et un poète. Malheureusement il est aussi rare que beau. On en pourrait citer quelques exemples cependant, Platon, peut-être, surtout si nous étendons comme il convient notre type, ou, de nos jours, Guyau, si remarquable par la fermeté et la rigueur de la pensée comme par les images dont il la parait avec un sens poétique si élevé.

Mais bien souvent l'équilibre est bien moins heureusement rompu et la métaphore, la comparaison, les rapprochements, toutes les opérations de ce genre, faussent la pensée en la déviant à chaque pas, en lui faisant prendre de mauvaises directions. Aussi d'une façon générale, et, à moins d'un génie spécial, le type de l'association par ressemblance est très dangereux pour le raisonnement de ceux qui l'incarnent et convient mieux aux littérateurs qu'aux savants ou aux philosophes.

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Cependant il a été assez apprécié, grâce, sans doute, à l'influence prépondérante de quelques hommes , parce qu'il répond à une nécessité non pas logique, mais psychologique et sociale, parce que la division du travail, si notablement accrue pourtant dans notre société n'a pas encore eu pour effet de rendre chacun tout à fait indifférent à ce qui ne concerne pas sa spécialité, parce que certaines études, comme la philosophie, intéressent — en un sens — tout le monde. Aussi ne faut-il pas s'étonner que ce type plutôt littéraire ait été présenté il y a déjà assez longtemps, comme caractérisant les philosophes français.

« Deux méthodes au moins, écrivait M. Compayré (1), en 1876, (nous ne parlerons que des plus saillantes) sont aujourd'hui en présence, dans la composition des écrits philosophiques : l'une que nous appellerions volontiers la méthode anglaise ; l'autre qui est restée en général, et qui, avec quelques modifications, restera, sans doute, la méthode française. Ceux qui emploient la première, songent avant tout à recueillir des faits, à prodiguer les informations... La méthode française est tout autre. Elle use, sans doute, du raisonnement, mais avec discrétion ; elle fait appel aux faits, mais avec mesure ; surtout elle jette dans la balance le poids des convictions personnelles exprimées avec force, avec chaleur ; elle se rattache à l'éloquence, non moins qu'à la science ; elle s'inspire des exemples de Platon, ce maitre à la fois dans l'art de penser et dans l'art d'écrire , qui ne dédaignait ni d'orner la vérité, ni

(1) Revue Philosophique, 1876, 1er volume, p. 508-509. Article de M. Compayré sur les Prohlèmes de morale sociale de M. Gare.

d'égayer le raisonnement, qui enfin mettait au service de ses croyances, non pas seulement une sèche nomenclature de faits, mais les forces réunies de sa raison

et de son cœur Nous ne songeons nullement à

exalter ou à sacrifier l'une de ces méthodes aux dépens ou au profit de l'autre, nous croyons qu'elles ont toutes deux droit à l'existence. »

Il me semble que de ce qui précède, ressortent suffisamment les avantages et les inconvénients du type que j'étudie. Il y a quelque vingt ans, ses inconvénients avaient été fortement mis en lumière et l'on réagissait fortement contre lui, non sans raison. On proscrivait impitoyablement, en théorie, la métaphore, et il se formait un type opposé de sécheresse et de rigueur. Et certes, ce type nouveau très recommandable, très scientifique, ne répond pas tout à fait aux mêmes besoins, mais une réaction était utile pour forcer le type métaphorique, oratoire ou poétique, à ne pas nuire à la vigueur de la pensée, pour faire introduire des distinctions nécessaires et méconnues entre le rôle de l'intelligence et celui du sentiment, et pour préciser l'immixtion du sentiment dans les choses de l'intelligence.

Au reste, même ceux qui préconisaient cette réaction, ceux qui l'avaient prêchée et commencée ne s'astreignaient pas à une absolue sécheresse, ChezTaine, par exemple, l'imagination n'est nullement étouffée par le raisonnement. Peut-être tout en gagnant en précision, a-t-elle perdu en grâce et en pénétration aussi .

En littérature, l'esprit poétique, on le comprend de reste, n'expose pas aux mêmes dangers qu'en philosophie ou en politique, aussi le type d'association par

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ressemblance peut-il se développer impunément dans des proportions considérables. Nous pourrions reprendre à ce point de vue l'examen de certains poètes. Nous y verrions nettement la continuelle action de l'association par ressemblance, sa combinaison persistante avec la logique, et parfois même la subordination de la logique à l'imagination, de l'idée à la métaphore, Non seulement le raisonnement ne se présente pas sous une forme de logique abstraite, non seulement l'idée éveille constamment d'innombrables systèmes d'images rattachées à elle par d'imparfaites analogies, mais parfois même c'est cette union d'images et d'idées diverses, mais semblables en quelques points, qui constitue ici la logique réelle. La métaphore n'est qu'un des moyens employés par l'esprit pour arriver à ces associations par ressemblance que nous avons déjà étudiées.

Aussi manque-t-il souvent quelque chose aux poètes, aux littérateurs, qui n'ont pas un certain excès d'associations par ressemblance. L'imagination paraît leur faire défaut, lorsqu'elle intervient elle a l'air surajoutée, leur œuvre en garde une allure sèche et un air décharné, un peu étriqué même. Ils montreront de l'esprit, des idées en nombre suffisant, du bon sens et de la logique, cela ne sufïît pas. En notre état imparfait la logique ne saurait nous satisfaire, ou plutôt il est une logique supérieure à la logique et c'est celle qui leur manque.

Tel est le cas d'Emile Augier,par exemple, et la cause du discrédit où son théâtre est tombé, à mesure que notre besoin d'imagination et de symbolisme protestait contre la tendance, un peu exagérée et souvent mal comprise, à la rigueur, à la précision — et à la

sécheresse — qui avait préoccupé si vivement la génération précédente. L'imagination libre et ailée, le sens du symbole lui ont fait défaut. Il avait certes de la rectitude, de la raison, de l'esprit et de la vivacité — gâtés, il est vrai, par du convenu et, dans ses vers, par une extrême platitude qu'il cultivait peut-être, croyant s'en faire un mérite — ces qualités ne le sauveront pas.

Si l'association par ressemblance se modifie, si les systèmes qu'elle unit sont moins divers, plus logiquement et plus abstraitement évoqués, elle peut prendre une forme scientifique et contribue, pour une bonne part, à former certains types de savants et de penseurs abstraits : les savants classifîcateurs, par exemple, et les philosophes qui se préoccupent plus des analogies superficielles ou profondes des choses, que de leurs enchainements ou de leurs dépendances réciproques.

Ce qui distingue ces esprits des précédents, c'est la précision et la rigueur de leurs procédés. Il ne s'agit plus ici d'évoquer des images qui se succèdent et flottent, en quelque sorte, autour d'un élément commun qui n'est pas toujours le même, de passer de l'une à l'autre, de les substituer l'une à l'autre, selon le besoin des circonstances et parfois un peu au hasard, de jouir de ces jeux de l'imagination et des sentiments raffinés ou puissants qu'ils évoquent, il s'agit de découvrir entre les faits des ressemblances plus ou moins superficielles, plus ou moins essentielles, mais, autant que possible, exactes et précises. L'association par ressemblance ici prépare les matériaux, l'observation et le raisonnement les dégagent et les mettent en œuvre.

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Comme la contiguïté, comme le contraste, comme la systématisation, la ressemblance, après avoir été la cause de l'association spontanée des phénomènes, devient un principe d'association consciente et voulue. Elle est recherchée pour elle-même ; la loi naturelle est reconnue par l'esprit, abstraite de l'expérience, posée en idéal, elle devient une sorte de loi morale de l'intelligence, un devoir à remplir, — et la genèse de la morale, d'ailleurs, comme je l'ai indiqué déjà, et comme je le montrerais mieux si c'en était le moment, s'opère par le même procédé. Après avoir automatiquement associé des idées et des images parce qu'elles se ressemblaient, on en vient à rechercher volontairement leurs ressemblances pour les associer systématiquement d'après elles.

Au plus bas degré la prédominance de l'association par ressemblance produit les classificateurs d'ordre inférieur. Ceux-ci fondent leurs classifications sur des ressemblances souvent superficielles, bien plus que sur les rapports réciproques des phénomènes. C'est là encore une forme de transition, un type primitif et destiné à disparaître à mesure que la connaissance plus approfondie des faits permet de substituer à de vagues ressemblances des rapports de dépendance plus étroits, mais il se fixe et persiste chez certaines personnes.

Les classifications systématiques, fondées sur les rapports de dépendance des phénomènes, sont aussi supérieures aux classifications fondées sur l'analogie que l'association systématique est supérieure à l'association par ressemblance. Sans doute, dans toutes les classifications, la systématisation tient sa place, plus ou moins grande et plus ou moins remarquée, puisque,

aussi bien, les caractères semblables que l'on considère et que l'on recherche sont en général des caractères importants, c'est-à-dire dominateurs, qui en tiennent d'autres sous leur dépendance et sont des principes d'explication. Mais cette importance est secondaire pour le classificateur qui recherche avant tout les ressemblances, et il rapprochera, d'après de superficielles analogies, des êtres séparés par les caractères essentiels et vraiment dominateurs. Il collectionnera des coquillages et des timbres-poste qu'il s'amusera à placer les uns auprès des autres, selon certaines règles respectées, sans y trouver autre chose qu'un plaisir de classement par analogie (en dehors du plaisir des couleurs et des formes). Certains auront peine à comprendre que la baleine ne soit pas un poisson, l'étonnement général des enfants à cette nouvelle indique l'évolution qui se fait dans l'esprit, de l'association des ressemblances apparentes à l'association des ressemblances plus profondes portant sur des caractères plus essentiels et rapprochée ainsi de l'association systématique.

Les classificateurs d'esprit supérieur ont égard à l'importance des caractères qu'ils étudient et en viennent à rapprocher la quantité de ressemblance de l'importance systématique et à faire passer logiquement celle-ci en première ligne. Ceux-ci rectifient les classifications approximatives des autres.

Plus haut encore ceux pour qui la ressemblance n'est pas un point d'arrivée, mais un point de départ. L'association par ressemblance ici s'efface de plus en plus devant la logique. Si elle est prédominante encore, elle sert à amener à l'esprit les matériaux qui lui serviront, son rôle est purement préparatoire et d'im-

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portance secondaire. Comme exemple de classification systématique opposée à une classification par ressemblance, je citerai l'essai de Mendeléef sur la classification des corps simples d'après leur poids atomiques, dont leurs autres propriétés seraient fonctions, en mettant en regard la classification de Linné en botanique. Encore perfectionnerait-on la classification en découvrant la nature du lien qui unirait les propriétés d'un corps à son poids atomique.

La véritable classification est celle, en effet, qui explique les analogies, qui les ramène à des lois générales et permet ainsi d'en reconnaître l'origine, d'en réunir les filiations, d'en étudier les transformations et les synthèses différentes , plutôt que la classification toujours grossière qui les constate, et même que celle qui, déjà bien supérieure, en établit l'histoire. La classification systématique s'oppose ainsi à la classification par ressemblance, et à la classification par contiguïté ou d'après l'histoire et selon l'évolution. La première est la forme enfantine, la seconde est récente et d'importance considérable, mais toutes deux ne sont que des ébauches de la vraie classification, de la classification systématique et toute leur valeur vient de ce qu'elles l'annoncent, la préparent ou la réalisent déjà quoique imparfaitement.

Les philosophes qui généralisent en considérant les ressemblances des objets plutôt que leurs connexions se rattachent au même type. Chez eux l'association par ressemblance s'applique à des caractères de plus en plus abstraits, et s'écarte de plus en plus de celle qui faisait les poètes et les littérateurs. Ces philosophes recherchent surtout les analogies, rapprochent aussi les phénomènes, arrivent à des généralisations plutôt

faites pour exprimer et constater les phénomènes que pour les expliquer, et qui, si elles sont parfois utiles et importantes, gardent encore assez souvent, et selon la force de l'esprit qui les a trouvées, un certain caractère de naïveté. Sans doute, le systématique aussi recherchera les ressemblances, mais elles resteront secondaires pour lui. Montrer, par exemple, que tous les hommes ont certaines notions morales, rapprocher ces notions et en faire voir les analogies, en déduire que l'homme est un être moral et que la morale consiste essentiellement en tel ou tel caractère, c'est faire, en partie, œuvre de philosophe classificateur par les procédés employés au moins, car le but peut être systématique et l'association par ressemblance subordonnée. Analyser, au contraire, les rapports de la morale et de la société, montrer comment la règle des mœurs sort de l'état social et comment elle l'exprime, rechercher les procédés qui, à chaque état social réel, font correspondre un idéal moral qui en est l'image perfectionnée et dont la réalisation s'impose comme devoir à tous les membres du groupe, en déduire l'origine, le but, la nature, la durée, la valeur, soit de telle ou telle morale, soit de la morale en général, c'est faire œuvre de systématique. Dans cette œuvre, certainement, l'association par ressemblance tient sa place, mais cette place est restreinte et subordonnée, et, à cause de la logique de l'ensemble, on ne la remarque pas spécialement.

Tels sont quelques-uns des types que donne la prédominance de l'association par contiguïté et de l'association par ressemblance. 11 en existe d'autres, sans

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doute, mais il suffît ici d'avoir montré leur mécanisme général et d'enavoir donné quelques exemples concrets. Il pouvait encore moins être question d'étudier tous les usages des associations par contiguïté et par ressemblance. Ces associations ont leur rôle dans la vie normale et logique de l'esprit, mais elles ne nous intéressent ici qu'en tant qu'elles en sortent plus ou moins, et, comme elles indiquent toujours, en un sens, un certain manque d'équilibre, soit dans l'esprit même, soit dans les conditions auxquelles il est obligé de s'adapter, en tant que ce manque d'équilibre est assez notable pour différencier le type de contiguïté ou de ressemblance du type équilibré.

En somme, les types de contiguïté et de ressemblance nous apparaissent comme des types de transition tendant vers le systématisé. Encore faut -il distinguer. Parmi les personnes qui représentent ces types il en est d'aussi bien équilibrées que le comporte notre état actuel et le point d'évolution générale atteint par l'humanité. Leur manque d'harmonie est un symptôme de l'état social ou de l'état humain. Ce sont les supérieurs. Nous avons rencontré parmi eux quelques-uns des plus hauts esprits que l'humanité ait encore donnés.

Bien plus, — et nous retrouvons un phénomène que nous avons eu plusieurs fois déjà l'occasion de constater — leur défaut de pondération est souvent une condition favorable à l'équilibre général, c'est la prédominance chez eux de telle ou telle fonction qui permet à l'humanité d'harmoniser sa vie mentale. La spécialisation des individus, la différenciation des fonctions autorise, légitime et même rend nécessaire, dans quelque mesure, ce défaut d'équilibre individuel.

Chez d'autres, au contraire, le manque d'équilibre est personnel, il ne peut plus avoir son excuse et trouver une justification dans l'état de la société et dans l'évolution de l'esprit humain. La prédominance en eux de formes inférieures d'association est un défaut sans compensation suffisante. Aussi est-elle pour la société, comme pour l'individu, une cause de faiblesse.

L'association par contig-uïté et par ressemblance, au lieu d'être chez ceux-ci le point de départ, la base d'une nouvelle harmonie, le centre d'une nouvelle systématisation, est une menace permanente de trouble et d'affaiblissement pour la logique de l'esprit. Elle donne une allure spéciale, mais spéciale aux dépens de leur solidité et de leur sûreté, aux esprits logiques inférieurs qui ont conservé une aptitude particulière à l'association par contiguïté et ressemblance, mais ne savent pas s'en servir selon les lois de l'association systématique pour ramener à cette association l'ensemble dont les éléments lui échappent.

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