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CHAPITRE P-^ L'Illogisme

L'illogisme reconnaît une seule forme générale et beaucoup d'expressions, de formes et de causes particulières. Il consiste essentiellement en un défaut de coordination des phénomènes intellectuels qui se traduit par l'emploi pour une même fm de matériaux tendant naturellement vers des fins différentes. L'esprit affirme et nie à la fois, voilà le fond commun des illogismes. Ne pas accepter les conséquences de ses principes, c'est, par exemple, un manque de logique. Après avoir admis que la ligne droite est le plus court chemin entre deux points, on ne peut plus logiquement croire qu'un côté d'un triangle n'est pas plus petit que la somme des deux autres.

Ainsi l'illogisme implique et exclut en même temps l'unité systématique. Il l'exclut, cela va sans dire, sans quoi il ne se distinguerait pas de la logique, mais il l'implique aussi. Si, en effet, les deux éléments contradictoires n'étaient pas réunis en vue d'une fin unique, il n'y aurait pas illogisme. Il n'y a illogisme que lorsque deux pensées non harmoniques sont synthétisées dans une fallacieuse unité. Si les deux pensées contradictoires se trouvent, je suppose, chez deux personnes différentes, il se peut qu'aucune des deux n'ait péché contre la logique. L'unité fait défaut et l'illogisme ne se manifeste pas sans elle. Mais si nous

commençons à supposer un rapport entre ces deux personnes, un certain illogisme apparait, et si les idées contradictoires sont assez importantes, si les deux personnes appartiennent au même groupe social, si elles sont, par exemple, deux membres d'une même administration, leur contradiction nous révèle, sinon un défaut dans leur logique individuelle, au moins un défaut dans la logique de l'ensemble, une sorte d'illogisme social.

Et de même, dans un individu, deux propositions contradictoires constituent un illogisme d'autant plus prononcé que l'esprit les réunit plus étroitement. Des pensées qui traversent l'esprit sans déterminer des raisonnements, des séries d'idées, des enchaînenients d'images et qui ne se rattachent pas, en quelque sorte, l'une à l'autre, ne constituent pas un illogisme très marqué. Il arrive aux esprits les plus sûrs et les plus droits de tomber dans ces fautes légères, singulièrement facilitées par des généralisations vagues dont l'esprit ne voit pas la portée. L'illogisme s'accentuerait au moment où les deux propositions viendraient en contact et où l'esprit tenterait de les unir dans une même synthèse, de les faire converger vers une fin commune, vers une conclusion qui dépendrait à la fois de toutes deux.

Il arrive ainsi chaque jour que l'on applique dans la pratique d'un métier des principes qui, tels qu'on les comprend, sont contradictoires avec certaines idées que l'on professe à propos d'art ou de littérature. Il n'y a pas illogisme proprement dit, il y a plutôt alogisme. Ces deux états ne sont pas essentiellement différents. Le fait seul que des conceptions éclosent chez la même personne, dans un même cerveau, leur

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donne déjà une certaine unité, suffisante pour que toute contradiction soit un défaut, plus ou moins appréciable, de l'esprit. D'autre part, il n'y a pas très souvent illogisme absolu, caries propositions nettement contradictoires se rattachent à celles que l'esprit tente d'unir, et n'interviennent pas directement dans la synthèse, bien plus souvent qu'elles ne sont rapprochées ellesmêmes. Le lien qui les unit aux deux contradictoires peut être plus ou moins serré. L'illogisme et l'alogisme sont cependant assez divers pour qu'il y ait lieu de tenir compte de leur différence et comme certains esprits sont bien plus sujet-^ à celui-ci qu'à celui-là, ou inversement, nous trouverons en eux un principe de différenciation des intelligences illogiques.

La contradiction n'est pas un défaut toujours simple et toujours visible. Il n'est point aisé de savoir ce qu'implique absolument une idée admise par nous, puisque, s'il en était ainsi, nous connaîtrions, sans doute, l'univers entier où tout s'enchaîne. Aussi de temps en temps des contradictions apparaissent qu'on n'avait pas soupçonnées, tandis que de prétendus illogismes se révèlent comme des propositions acceptables.

L'analyse de quelques transformations d'idées peut aider à reconnaître la nature de l'illogisme.

Pendant longtemps, il fut très communément admis que le déterminisme rigoureux était incompatible avec la responsabilité morale. Quelques déterministes mêmes se rangeaient à cette opinion et, pour sauver leur théorie, sacrifiaient la responsabilité. Aujourd'hui, au contraire, cette contradiction est niée par plusieurs

philosophes. Les uns ou les autres ont raison selon l'idée qu'on se fait du déterminisme et de la responsabilité.

Pour les uns, le déterminisme des phénomènes psychiques et des actes de l'homme, — c'est-à-dire, essentiellement, l'enchaînement rigoureux des faits, de sorte que, pour tout ensemble de conditions donné, un seul conséquent soit possible, — impliquait la contrainte, la nécessité pénible, l'absence de réflexion, la subordination de la volonté, à l'on ne sait quelle force aveugle et toute puissante, et, en conséquence, la non intervention de la personnalité. Essayant de synthétiser ces différentes données avec les idées qu'entraîne la responsabilité, on déclarait la synthèse logiquement impossible, et contradictoire l'idée de fonder une morale d'où serait exclu le concept du libre arbitre, entendu souvent d'une manière bien vague, mais comprenant comme élément essentiel 1' « ambiguïté des futurs ».

En cela, les adversaires du déterminisme n'avaient point tort. Mais leur erreur était de considérer comme invinciblement liées à tout déterminisme les conceptions qu'ils lui adjoignaient. En effet, ces conceptions ont pu se détacher presque complètement de l'idée du déterminisme, ou se subordonner, se préciser de façon à rendre cette idée plus nette et plus une. L'impulsion irrésistible, par exemple, et l'action involontaire ont été étudiées à part et l'on a pu reconnaître en elles, une forme de la succession rigoureuse des phénomènes, un déterminisme, qui a ses conditions particulières et n'est pas impliqué dans toute succession déterminée de pensées, de désirs et d'actes.

S'étant ainsi débarrassée de quelques éléments pa-

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rasites, l'idée du déterminisme a pu se joindre, sans contradictions, à l'idée de responsabilité qui a subi d'analogues transformations.

D'autre part, l'idée du libre arbitre s'est épurée, elle s'est dégagée peu à peu des conceptions qui y étaient indûment rattachées par des liens trop étroits et s'est réduite à ce qui nous paraît aujoud'hui son essence : l'idée de l'ambiguïté des futurs dans le domaine des idées, des sentiments et des actes. Et maintenant le problème a changé de face et l'on peut se demander s'il n'y a pas une contradiction réelle entre le libre arbitre et la responsabilité. Si l'acte n'est pas déterminé par la nature même de la personnalité, si des désirs, des idées naissent dans une âme sans être une conséquence nécessaire de sa nature peuvent-ils lui être imputés ajuste titre, ne lui restent-ils pas étrangers à quelque degré et par conséquent ne doivent-ils pas demeurer en dehors de la sphère de sa responsabilité ? Je ne veux pas entrer ici dans le fond de la question (1), car il y aurait à discuter sur l'idée même

(i) Il faut citer surtout, à propos de cette question du libre arbitre et du déterminisme, les deux philosophes contemporains qui ont le plus contribué à élucider la question en représentant dans la discussion deux doctrines opposées : M. Fouillée et M. Renouvier. Pour le fond, je suis dans la plupart des cas de l'avis de M. Fouillée, mais les arguments et les idées de M. Renouvier n'en sont pas moins précieux, même pour ses adversaires. Je signalerai encore le livre de M. Fonsegrive : Le libre arbitre, histoire et théorie, très nourri de faits et d'idées, et pensé avec largeur, mais où l'idée du déterminisme reste encore engagée, à certains moments, dans de vieilles associations dont l'auteur lui-même a reconnu la fragilité. J'ai examiné cet ouvrage dans la Revue philosophique, Tome XXIV. La physiologie de la volonté de Herzen et le petit volume de M. G. Renard

du libre arbitre et ce qu'elle implique nécessairement, mais il nous importe de remarquer combien le problème a changé de face et comment la contradiction a pu s'effacer là-bas pour renaître ici, grâce au jeu interne des idées, au développement de certains de leurs éléments, à leur séparation d'avec l'idée principale, à leur subordination nouvelle et au classement imprévu qui s'est opéré.

La génération des cellules ou bien encore la segmention de l'ovule après la fécondation sont tout à fait analogues au développement et à la prolifération des idées. Ces centres de forces qui se forment et s'excluent, ces cellules qui s'allongent, s'étranglent, se séparent, nous représentent tout à fait la contradiction qui naît dans nos idées par le développement de leurs éléments, leur démembrement et leur rupture, ainsi que le système nouveau qui se crée par la coordination des nouvelles conceptions ainsi formées. Et les phénomènes sociaux nous présenteraient aussi de fort séduisantes et très réelles analogies.

Nos conceptions sont tout d'abord, et dans leur état

sur le déterminisme sont de bonnes défenses de la théorie déterministe conçue sous sa nouvelle forme. Au reste, la conception déterministe, bien que je l'aie plusieurs fois défendue moi-même, ne me semble nullement sans difficultés. Les auteurs qui l'adoptent font peut-être trop bon marché de ses côtés désobligeants, qui ne seraient certes pas une raison d'en rejeter la réalité, mais qui peuvent faire varier nos idées sur plusieurs points importants, quoique à certains égards secondaires. Je vois aussi des déterministes parler couramment de îaiis possibles, de mondes possibles. Ils le peuvent certes, mais je ne sais s'ils n'oublient pas de temps en temps que la possibilité n'est, pour le déterministe, qu'une impossibilité d'espèce singulière, dont l'étude, d'ailleurs, est intéressante.

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