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L*ILLOGISME

primitif (1), composées d'éléments un peu rudimentaires, grossiers et simples, en même temps elles sont pauvres en éléments harmonisés et plus riches en éléments hétérogènes. L'idée d'un cercle est pour un géomètre tout autrement complexe et précise à la fois que pour un ignorant, mais elle peut bien être plus pauvre à certains égards, être plus dégagée des images concrètes et des impressions affectives que l'ignorant veut encore lui joindre.

Surtout elle est plus logique et systématisée. Les éléments de l'idée vont se subordonnant, prenant la place convenable qui leur revient, et la précision même qu'ils acquièrent les débarrasse des éléments inutiles qui adhéraient primitivement à eux, et leur permet, comme à un rouage bien fini de prendre place dans un système délicat.

Ainsi d'une conception primitive se détachent plusieurs idées que leur développement propre et celui de différents éléments empêchent de continuer à vivre ensemble à cause des oppositions qui se révèlent, de l'impossibilité d'un classement régulier et d'une division méthodique du travail.

En effet, avant que les idées se soient séparées, elles ont commencé à grandir, et c'est ce développement qui cause leur séparation. Ces idées pour se développer s'assimilent de nouveaux éléments qui les complètent et les transforment. Ainsi modifiées, elles se heurtent et se contredisent. Notre idée de l'âme, par exemple.

(1) Il faut entendre le mot « primitif » en un sens tout relatif. Les évolutions des idées se répètent un peu, et telle conception peut être à certains égards plus « primitive » dans le cerveau d'un contempoiain que dans celui d'un philosophe grec.

en se transformant au cours des siècles, a dû se séparer de bien des idées qui lui ont été, un moment, associées dans quelque synthèse unificative. Elle est en voie, si je ne me trompe, de subir de nouvelles modifications qui changent complètement le sens des attributs d'unité et d'immatérialité qui dominaient sa dernière conception régnante. Sans doute, elle n'est pas au terme de ses évolutions. Si, par exemple, l'on était amené à reconnaître scientifiquement quelque vérité dans le spiritisme, notre idée de l'âme changerait encore, de nouvelles contradictions se montreraient et une orientation nouvelle de ses éléments devrait suivre l'épuration nécessaire.

Une fois que les idées sont assez développées pour que leur opposition, visible ou non, soit réelle, pour qu'il leur soit impossible de s'associer en vue d'une fin commune, d'entraîner l'esprit vers une même conclusion, la contradiction existe si elles continuent à vivre ensemble, à être réunies par l'esprit, comme la discorde éclate entre gens qui ont grandi côte à côte, mais qui, ayant pris chacun des goûts différents et des opinions opposées ne peuvent plus imprimer à l'œuvre commune une même direction. Il faut nécessairement que dans une idée dont les éléments ont divergé, la scission s'opère ou qu'une subordination systématique règle les rapports des composants.

La contradiction arrive ainsi bien souvent par le développement naturel et mal réglé des éléments d'une conception, elle arrive aussi, naturellement, si l'esprit veut rapprocher malgré eux des éléments déjà tout formés et incapables de s'unir sans une subordination et une coordination spéciale que l'esprit ne sait pas leur imposer. Cette contradiction est relativement

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grossière quand les éléments que l'esprit tente d'unir sont directement en opposition. Elle l'est moins si leur opposition est indirecte. Plus tard, par certaines rectifications, par la rupture de quelques alliances ruineuses, elle peut dans un cas comme dans l'autre, faire place à la logique. Les idées séparées s'organisent à part, se subordonnent, se divisent le travail et s'adaptent réciproquement pour former un nouveau système, dans lequel pourra recommencer le même processus de développement spécial des éléments par suite d'assimilations nouvelles, de contradiction et de réorganisation en un système supérieur.

Un fait vulgaire, un exemple classique, nous montre comment la notion contradictoire peut se former et comment aussi sa contradiction peut se résoudre. Une eau tiède parait froide à la main préalablement plongée dans une eau très chaude, et chaude à la main refroidie par une eau glacée. Deux jugements contradictoires nous sont donc suggérés : l'eau est chaude, l'eau est froide. Il se peut qu'un enfant ou un sauvage les acceptent tous deux à la fois, en s'étonnant, car la contradiction est manifeste. Les esprits un peu plus avisés chercheraient à la lever pëtît-être par quelque raison imaginaire qui unifierait plus ou moins bien les données de la connaissance, mais une science, même assez rudimentaire, permet de la faire disparaître complètement en rattachant l'impression de chaud et l'impression de froid à leurs conditions spéciales, en en montrant la relativité, en assignant à chacune sa place dans un système parfait. (1).

(1) Cf. la très intéressante théorie de M. de Roberty, sur l'identité de genre des contraires.

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Les circonstances de la vie mentale amènent ainsi bien souvent des contradictions que le jeu spontané de l'esprit fait ensuite disparaître. L'illogisme et le développement logique reconnaissent des causes analogues, car c'est souvent le développement logique d'une idée, d'un élément d'une de nos croyances qui détermine la contradiction interne de l'ensemble auquel il est attaché, et de même c'est l'illogisme ainsi produit qui provoque une réorganisation des idées et le triomphe d'une logique supérieure.

Le procédé est toujours essentiellement le même. L'expérience, la réflexion, les discussions, les conseils, les observations instinctives ou volontaires, tout exige de nouvelles adaptations, tout tend à ajouter de nouveaux éléments à ceux des conceptions déjà formées et à remanier le plan de ceux qui sont déjà combinés. Ainsi se produisent des synthèses nouvelles, discordantes parfois, mais tendant normalement vers l'accord par la séparation des idées développées et leur organisation distincte, par les nouveaux rapports qui s'établiront entre elles et les éléments qui leur étaient d'abord associés. L'observation a fait ainsi séparer l'idée du mammifère de celle du quadrupède, la réflexion conduit chacun de nous à modifier de même ses idées sur les hommes, et ses puériles conceptions des choses de la vie. Depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, sous la pression des circonstances et de l'activité interne de l'esprit, nos idées se gonflent, pour ainsi dire, et se divisent, puis les éléments ainsi séparés se combinent en une synthèse plus complexe. Et pareillement, depuis l'enfance des peuples jusqu'à leur décrépitude, un travail analogue se poursuit, développant constamment des contradictions qui vont se ré-

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soudre plus ou moins heureusement. Nous assistons maintenant aux tentatives qui sont faites pour ramener à l'harmonie les contradictions que produit le développement des éléments associés dans les grandes idées de la Révolution, La liberté, l'égalité fourniraient des illustrations à toute étude sur les illogismes. Voilà des conceptions qui ont répondu, qui répondent encore à des sentiments très puissants et très légitimes, qui résument des observations fort justes et qui, par la place qu'y ont prise certains éléments, par les vices de leur formation, par la généralisation mal faite, par l'assemblage d'idées secondaires qui tendent vers des conclusions divergentes, n'en sont pas moins restées des nids de contradictions. Certes quelques esprits les ont bien aperçues et ont fait des efforts plus ou moins heureux pour s'en débarrasser, mais l'esprit de la nation en souffre encore. Si ces contradictions viennent à se résoudre, on peut prévoir que ce sera par un classement des faits et des idées secondaires qui composent les notions générales en question, de manière à ramener, par exemple, l'égalité à une proportionnalité dont le principe est malaisé à fixer et à résoudre convenablement le problème de la liberté du mal dont les difficultés ne pourront peutêtre jamais être dissipées par l'homme.

Ce que fait la longue expérience de la vie, l'esprit humain peut essayer de le réaliser plus vite par cette expérience artificielle et abrégée qu'on appelle la critique. Le principe en est le même. Il s'agit toujours de donner aux éléments de nos conceptions l'occasion de se développer, d'aller où leurs virtualités secrètes les entraînent. Seulement, au lieu d'attendre cette transformation du cours naturel des choses, on la pro-

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voque. On suscite dans l'esprit les associations et les luttes que l'expérience de la vie aurait dû, un moment ou l'autre, déterminer, on met en relation les idées avec les idées ou les faits qui peuvent s'associer avec elles, servir à les développer ou à les restreindre en les rectifiant. Tous nos procédés d'analyse, de discussion, l'appel à l'expérience même n'ont évidemment pas d'autre but et ne diffèrent pas très profondément les uns des autres. L'appel à l'expérience n'est en somme, comme le raisonnement, qu'un moyen de mettre l'idée contestée en présence d'une réalité solide avec laquelle elle doit s'harmoniser, sous peine d'être exclue de la systématisation mentale. Par le raisonnement nous éprouvons des idées avec des idées et des images, par la vérification expérimentale nous les éprouvons avec des idées, des images et des perceptions. La vérification expérimentale vraie est plus complexe et la solidité des perceptions lui donne une grande force, mais il est aisé cependant de se méprendre sur elle à cause de la difficulté fréquente des interprétations.

Cette épreuve artificielle de nos conceptions n'est pas toujours actuellement possible. Souvent les éléments de nos idées nous restent inconnus tant que l'usage ne les a pas isolés, que le frottement quotidien des faits et des idées ne les a pas sortis de leur gaine ordinaire, à moins que nous ne les ayons vus libres déjà, avant la formation de la synthèse qui les retient. En ce cas la critique artificielle tâtonne et ne sait trop où se prendre. Même quand nous avons pu isoler quelques idées secondaires il est quelquefois difficile de les développer. Un peu neuves encore, ou bien, au contraire, usées déjà et retournées à l'automatisme, elles ma-

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nifestent mal leurs vraies affinités que de longues recherches feront seules ressortir. Je suis bien convaincu, par exemple, que les idées sur la perfection sont très généralement contradictoires et réunissent des éléments inconciliables. Mais si quelques logiciens peuvent relever ces contradictions, elles ne s'en imposent pas moins à la plupart des esprits et l'on s'entendrait difficilement sur leur compte. Quel est l'essentiel de la perfection, c'est une première question assez délicate. Et comment doit-il être compris, sous forme concrète, quelles sont les idées et les images qui peuvent s'associer avec lui sans le contredire, c'est encore un problème difficile. On a relevé l'illogisme des conceptions de Dieu accepté comme être parfait et paré d'attributs qui contrariaient fort cette qualité, on pourrait, je crois, critiquer ainsi toutes les idées de la perfection générale qui ne restent pas tout à fait abstraites. Je ne voudrais pas même affirmer qu'un concept logique de la perfection soit possible et que l'être parfait ne soit pas aussi contradictoire en soi que le cercle carré. Il se pourrait encore, comme je l'ai dit, que bien des sophismes fussent cachés dans notre notion du déterminisme. On est porté de nos jours à considérer comme s'y rattachant étroitement la notion de la constance des lois de la nature. Or si cette constance implique le déterminisme, — ce qui se discuterait, — la réciproque n'est point vraie et il se pourrait que la succession des phénomènes fût très diverse et ne pût s'exprimer par des lois régulières sans que deux phénomènes qui s'excluent l'un l'autre fussent jamais également possibles. Peut-être aussi la notion de phénomènes séparés, distincts et successifs qui

s'allie d'ordinaire au déterminisme est-elle réellement contradictoire. (1)

Sans doute, ce qui précède prépare suffisamment l'idée que l'illogisme est, en somme, nécessaire à l'homme et même qu'il est actuellement la condition de bien des progrès. Nous avons déjà pu reconnaître, en traitant de l'activité indépendante des éléments de l'esprit, et de l'association par contiguïté et ressemblance chez les supérieurs, quelques-uns de ses avantages. Mais il est des cas où il s'impose presque complètement, et, c'est précisément lorsqu'il s'agit d'innover, de rompre avec de vieilles habitudes, de briser ou de réformer un des moules de l'automatisme mental. Le caractère des notions primitives est presque toujours d'être grosses d'incohérences latentes, d'illogismes que leur développement révélera. L'intelligence générale abstraite de l'homme est presque toujours si faible qu'elle ne peut s'appliquer avec quelque succès qu'à la critique de ce qui ressemble à ce qu'elle aperçoit chaque jour. Hors de là, les sophismes sortent d'elles, comme l'eau d'un robinet ouvert. Si quelques esprits, particulièrement doués, peuvent encore conserver un jugement assez sûr, ils ne sont guère compris. Je ne veux pour preuve de ceci que les sottises dites tout récemment à propos du positivisme, du darwinisme ou du socialisme. Les associations d'idées les plus singulières ont été sérieusement proposées par

(1) On a tâché dernièrement d'en montrer les difficultés. Voir Lalande. Remarques sur le principe de causalité, Revue philosophique, tome XXX.

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des esprits distingués comme la parole même de la raison. Et, si leurs critiques les ont mal compris, il n'est pas bien sûr que Comte ait toujours bien entendu le positivisme (c'est au moins ce qu'ont pensé de notables disciples) et il n'est pas douteux que Darwin ne se soit quelquefois mépris sur le sens de la sélection naturelle et de la lutte pour l'existence. Les idées les plus fécondes sont aussi celles dont il est naturellement le plus difficile de préciser les conséquences.

L'humanité semble donc, tant qu'elle marchera, fatalement vouée à l'illogisme. Pour quelques coordinations obtenues, bien d'autres se proposent que nous sommes impuissants à réaliser. Il n'y a pas là, certes, une nécessité absolue, mais plutôt une conséquence de la façon dont l'évolution humaine s'est engagée, et l'on n'en peut rien conclure sur l'évolution en général. Certains faits bien connus, mais dont le sens n'a pas été suffisamment dégagé et qui peuvent se résumer dans cette formule : le mal, condition du bien, donnent un caractère particulier, et sinon essentiel au moins important, au développement de l'homme et de nos sociétés. En dire plus sur ce point, nous écarterait trop des types intellectuels.

Nous n'avons plus à nous occuper à présent des esprits en qui l'illogisme est accidentel et doit aboutir à la formation d'une harmonie supérieure, de ceux chez qui l'illogisme n'est pas une forme essentielle, un vice normal de l'intelligence même, de ce noyau d'habitudes dont nous avons constaté la formation, et l'expression naturelle de la personnalité. Sans doute, il n'y a pas de limite précise entre les logiques et les illogi-

ques, les premiers raisonnent quelquefois mal et les seconds quelquefois bien. Dans beaucoup de cas, la distinction est cependant assez facile.

Bien des causes, outre les besoins d'adaptations nouvelles de l'espèce, perpétuent l'illogisme et le rendent florissant. Le jeu des phénomènes intellectuels est continuellement faussé par la pression des éléments trop prédominants ou trop livrés à eux-mêmes. L'influence des passions et des intérêts aggrave encore le mal et nous devrons l'étudier à part. Très souvent le développement logique d'un désir, d'un sentiment, amène le fonctionnement illogique de l'intelligence, la maladie, l'âge en tant qu'il implique l'imparfaite coordination des idées ou qu'il semble les menacer de ruine, divers accidents, et, enfin, les coordinations sociales qui nous pressent de toutes parts et la nécessité de nous y conformer sont encore des facteurs importants et plus ou moins distincts de bien des fautes de logique.

Nous distinguerons trois groupes principaux parmi les illogiques.

Le premier comprend en un sens les plus illogiques, les esprits faux, ceux qui associent, sans s'apercevoir de leur contradiction, des idées, des éléments d'idées qui ne peuvent converger vers une même conclusion. Chez les uns, la coordination sera assez étroite et serrée, mais la prédominance d'une conception, d'une tendance, empêchera l'harmonie en introduisant trop facilement dans les idées des éléments qui y détonnent, en empêchant d'y pénétrer ceux qui devraient y prendre part. Chez d'autres, au contraire, le relâchement de la logique permettra aux éléments d'un système d'attirer avec eux dans leur groupe d'autres éléments

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liés à quelques-uns d'entre eux en particulier, mais ne s'harmonisant pas avec l'ensemble du système.

Les deux autres groupes seraient plutôt des alogiques que des illogiques. Le second comprendra les esprits en qui la multiplicité des conditions de la vie détermine une multiplicité correspondante de systèmes d'idées qui ne pourraient s'unir logiquement, mais ne sont pas mis en contact. L'inharmonie de l'intelligence y est la traduction de l'équilibre par opposition des sentiments et des tendances.

Le troisième groupe nous montre une division plus accentuée de l'intelligence. Les esprits qui le composent ne cherchent pas à enchaîner, même en de grands systèmes séparés, les phénomènes intellectuels. Les idées, les impressions se succèdent en eux au gré des sentiments divers ou selon les caprices de l'imagination. C'est le type puéril fixé chez l'adulte.

Les types illogiques que nous donne cette classification, un peu artificielle comme toutes les classifications, et qui se rapprochent souvent des types logiques dont ils constituent parfois comme une simulation, sont encore disposés selon le principe de la décroissance graduelle de l'association systématique et de l'indépendance croissante des idées, les unes par rapport aux autres. Ce sont les phénomènes intellectuels seuls que nous prendrons ici en considération, leur harmonie n'est pas toujours proportionnelle à l'harmonie des tendances, et tel homme classé parmi les esprits faux pourrait en ce qui concerne l'ensemble de sa personnalité, passer pour un équilibré.

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