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LES PHÉNOMÈNES ANORMAUX

Ici encore les états anormaux, en nous en montrant l'exagération, nous font mieux comprendre l'état nor- . mal. Mais ils ne devraient peut-être pas nous arrêter bien longtemps, pour curieux qu'ils puissent être, s'ils ne nous étaient une occasion de voir combien il subsiste d'unité dans l'esprit, même sous les plus étonnantes divagations.

Pendant toute une partie de notre vie, chaque jour ou peu s'en faut, nous appartenons tous au type illogique, et les esprits faux eux-mêmes ont à subir un illogisme qui n'est pas celui auquel il sont habitués. Aussi l'état mental du rêve est-il très apte à nous faire pénétrer la divagation de l'esprit faux.

•Le procédé est le même, c'est toujours la déviation, la bifurcation de l'esprit engagé dans d'inharmoniques associations par les images diverses susceptibles d'être associées à un même élément psychique. Il suffît de rappeler, par exemple, les successions d'images incohérentes qu'enchaînent des calembours partiels dans certains rêves racontés par M. Maury, les séries d'images peu logiques, successivement attirées par l'influence persistante d'un son, d'une syllabe.

Parfois ces images restent séparées dans le rêve, mais souvent aussi l'esprit cherche à les relier, à les amalgamer en un tout, à les prendre pour des parties d'un même ensemble logique, et nous retrouvons dans le rêve comme dans la réalité ce constraste frappant qui fait l'essence même des illogiques que nous avons examinés jusqu'ici, le coatraste de l'intention, de la

tendance vers l'équilibre, et du fait, du résultat qui est la négation de cet équilibre et le triomphe de l'incohérence sur la systématisation.

Dans le rêve même et dans les états qui s'y rattachent, il arrive que l'esprit ait conscience de sa faiblesse momentanée. Je me souviens de la pénible impression que me fît éprouver, dans un état de somnolence indécise, mon impuissance à coordonner mes pensées. Je voulais faire un effort et suivre une idée, je commençais, puis mon esprit déviait, prenait le premier chemin de traverse venu, la rêvasserie s'emparait de moi, ensuite je prenais vaguement, comme par un choc, conscience de cette aberration, et je ne pouvais rentrer au bon chemin, incertain du but comme du point de départ, hors d'état de rassembler mes idées éparses.

Mais souvent on ne cherche pas la logique, on croit la tenir. On ébauche ainsi des théories, on se sent illuminé par une idée soudaine, et l'on reconnait au réveil seulement qu'on a « pressé tendrement un navet sur son cœur. » Une fois, je suivis ainsi cette idée, qui n'est qu'aux trois quarts absurde, que le fondement de l'harmonie consistait à faire entendre simultanément les mêmes notes dont la succession donnerait une mélodie. Ainsi un atome de vérité nous suffît très bien •pour colorer en vrai un raisonnement très vicieux. Quelques clichés, quelques phrases connues jointes à une impression très vague, à une sorte d'état d'âme intellectuel indécis et assez indéfinissable, agissent de même, v Je lisais, dit M. Delbœuf, un livre de philosophie scientifique. ... et je m'émerveillais de la facilité avec laquelle l'auteur élucidait les questions les plus obscures. Je fus interrompu dans ma lecture par le

réveil — que je jugeai même fort intempestif, — et j'eus la chance de retenir la dernière phrase que voici : « L'homme élevé par la femme et séparé par les aberrations, pousse les faits dégagés par l'analyse de la nature tertiaire dans la voie du progrès. » Inutile de mentionner que, la veille, j'avais lu une note de Plateau sur l'irradiation attribuée par Arago à un effet d'aberration. C'est sur les caractères généraux de la phrase que notre attention doit se porter. On pourra s'étonner à bon droit qu'une suite de mots aussi incohérents offre l'application rigoureuse des règles de la syntaxe. Cette remarque n'a pas échappé non plus à M. Victor Egger, qui, à ce qu'il m'a écrit, a fait une collection de phrases analogues. Tout le monde y reconnaîtra aussi des clichés : L'homme élevé jpar la. femme, les faits développés pa7' l'sinalyse, la. voie du progrès. » (1).

Je citerai encore un exemple typique emprunté par M. Delbceuf à un recueil d'observations inédites de M. Tarde :

Trombone, revolver, chassepot, clarinette, Ce sont amusements d'une personne honnête.

Voilà des vers faits en rêve par M. Tarde, « les deux vers, fait remarquer l'auteur, ne sont pas faux. La rime est bonne. Ainsi donc, j'ai pu conserver, en rêvant , la faculté de trouver deux mots qui riment ensemble, d'apprécier qu'ils riment bien, de remplir les premiers mots présentés à mon esprit par d'autres mots qui forment avec ceux-ci le nombre voulu de syllabes ; et néanmoins j'ai ignoré le sens de ces mots ! Car, je m'en souviens, trombone et clarinette, chasseil) Delbœuf. Le sommeil et les rêves p. 225-226,

pot et revolver, je mettais tout cela sur la même ligne, et je n'y voyais que des instruments de musique. Il s'est donc produit ce fait extraordinaire que les mots se sont rappelés entre eux sans me rappeler leur sens, qui cependant leur est attaché depuis qu'ils existent en moi. Même durant la veille, d'ailleurs, il est plus difficile de remonter au sens d'un mot que de passer d'un mot à un autre, ou, autrement dit, d'être un penseur que d'être un rhéteur, et rien n'est plus ordinaire, réflexion faite, que les enfilades de mots incompris. » (1).

Les rêves de ce genre reproduisent, en effet, et portent à l'extrême tous les caractères de l'illogisme normal : méconnaissance du sens des mots, conservation de la forme de la phrase, même de la forme logique de la proposition, conservation de certaines logiques spéciales et formelles (système du vers français, etc.) que l'esprit abstrait de l'expérience commune et applique à des groupements insolites de mots. Tous ces caractères sont les mêmes chez le rêveur et chez l'esprit faux. J'ai lu des vers et des discours de réunion publique où l'incohérence n'était pas moindre que dans les rêves de M. Delbœuf ou de M. Tarde.

Et la systématisation foncière de l'esprit s'affirme, en même temps que l'illusion s'explique, d'une part, grâce à la conservation des logiques spéciales dont nous venons de parler, de l'autre par la persistance d'un certain besoin d'unité, et parla conscience plus ou moins troublée de l'unité de la pensée ou du sentiment directeur. Réduisons, en effet, le phénomène à sa forme la plus atténuée, il sera compatible avec une

(1) Delbœuf. Le sommeil et les rêves, p. 236-237, en note.

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raison parfaite. Il arrive qu'on prononce ou qu'on écrit sans s'en apercevoir un mot pour un autre, mais l'harmonie de l'esprit n'en est guère troublée. L'intrus se substitue à l'autre mot et soutient le sens de ce dernier, il y a substitution complète, l'illogisme n'est qu'à la surface. De même encore un causeur négligent à qui le mot ne vient pas, le remplace par un terme vague : chose, affaire, machine, apte à s'accommoder de toutes les significations. Ici encore le sens n'est pas affecté, et la logique générale subsiste. Peut-être cependant faudrait-il se méfier de ce procédé. A mesure que le lien qui unit l'expression et la pensée vient à se relâcher, l'esprit est de plus en plus à la merci du jeu trop libre des éléments et peut devenir la dupe de l'unité de construction de la phrase, de la forme des vers qui l'entrainent sans qu'il le voie.

C'est qu'une logique partielle trompe aisément l'esprit sur l'ensemble. Il faut à l'esprit de l'harmonie, mais il se satisfait trop souvent à peu de frais. Pour les uns la pensée seule importe et pourvu qu'elle soit cohérente et logique ils pardonnent à la forme son manque d'harmonie et même de réelles incohérences. D'autres, au contraire, s'attachent surtout à certaines apparences et permettent à la pensée le vague et l'illogisme pourvu que l'expression en soit régulière et soignée. Les rêveurs et les esprits radicalement faux poussent à l'outrance dans les deux sens et se satisfont de phrases incohérentes pour exprimer un sentiment ou, plus souvent peut-être, de phrases bien faites recouvrant un désordre complet de l'intelligence. La forme littéraire, l'apparence du raisonnement sont déjà des systèmes, des logiques partielles et suscitent un sentiment d'harmonie dont profite l'idée vague ou

mal conçue qui les accompagne. Les clichés, les associations toutes faites agissent dans le même sens, par leur caractère de « déjà vu )), par le sentiment de sécurité et d'harmonie qu'elles inspirent elles rassurent et séduisent l'esprit en lui donnant des impressions de profondeur, de logique serrée. Toutes les images imparfaites, embryonnaires qui naissent ainsi sont amalgamées par l'intelligence et employées comme si elles formaient un ensemble coordonné. Et l'illusion du dormeur est tout à fait analogue à celle du raisonneur à l'esprit faux qui s'enchante par des sophismes, des phrases vides, des associations de mots que la logique de l'assonance a seule reliés.

Ni l'un ni l'autre ne se préoccupent beaucoup du sens réel des termes. Mais, à vrai dire, ils ne diffèrent peut-être pas comme on le pense, du bon raisonneur " éveillé. Comment jugeons-nous, la plupart du temps, au moment même où nous parlons, de la valeur réelle des mots employés ? Simplement par une sorte d'impression, par le tact qui, si nous avons une suffisante habitude de la langue et des idées que nous manions, nous avertit souvent des faux pas. Le classement des impressions et des idées s'opère instinctivement, par un mécanisme assez compliqué. Sans doute nous pouvons, plus tard, réfléchir, analyser, chercher aux mots des équivalents, provoquer plus minutieusement le heurt que doit nous causer une discordance, mais nous sommes bien obligés de nous fier en fin de compte à notre sens intérieur, et, dans la plupart des cas, de le consulter assez grossièrement. Aussi les lapsus sont inévitables et abondants. Chez le rêveur ou l'illogique, des associations ou des désagrégations d'idées et d'images changent les conditions du choc,

l'empêchent de se produire. L'esprit trompé accepte la phrase pour ce qu'elle ne vaut pas, mais c'est bien encore une harmonie spécialisée, restreinte qui l'aveugle et l'illusionne sur l'incohérence de l'ensemble. Et qui serait bien sûr, même très éveillé, de ne jamais prendre à première vue, un amphigouri à forme régulière pour une proposition raisonnable ou ingénieuse ? Cela n'est certes pas sans exemple et quand on étudie la complexité des conditions du raisonnement on en viendrait volontiers à s'émerveiller des esprits qui ne sont que légèrement faux.

Mais ce qui trompe aussi l'esprit, c'est le sentiment interne de l'unité de son idée ou de son sentiment. Ce sentiment est trompeur aussi, bien souvent, et l'esprit s'illusionne aisément sur l'harmonie de sa pensée, mais il est réel et puissant. Si le rêveur et l'esprit faux croient à leur logique, ce n'est pas seulement pour la cohérence formelle plus ou moins grande de leurs phrases, c'est parce que, pour eux, ces phrases représenteLt une idée, un sentiment. L'illogisme consiste en ce que cette idée ou ce sentiment, très pauvres d'ailleurs bien souvent, sont en contradiction avec les idées ou les sentiments secondaires qu'impliquent logiquement les mots employés pour les exprimer. L'idée ellemême n'en a pas moins son unité. Dans le distique de M. Tarde on la voit bien aisément étant donné que son auteur se méprenait sur le sens des mots. De même, dans les phrases incohérentes de l'esprit faux éveillé que j'ai citées tout à l'heure et de M. Delbœuf endormi, on trouve bien quelque sentiment, quelque pensée sous-jacente. Un orchestre accompagnant un chant assez régulier, mais où les instruments joueraient en des tons discordants des parties empruntées à diffé-

rents morceaux, nous représente à peu près l'effet de l'illogisme. Mais l'idée fondamentale elle-même est souvent bien moins logique et une qu'il ne semble. Et l'illusion dépend encore ici de semblables con^ ditions. Il y a, en elle, quelque unité qui satisfait et trompe l'esprit. Bien souvent des conceptions absolument illogiques donnent à l'esprit, qui les aime, une impression d'unité parce qu'elles flattent certaines idées, certains sentiments assez forts, c'est-à-dire assez bien organisés eux-mêmes — et nous pourrions remonter encore plus haut et faire de semblables remarques, en examinant ces sentiments. Jusqu'où irionsnous? Sans doute, jusqu'aux idées et aux tendances fondamentales qui sont en chacun de nous comme la substance de l'esprit et de la vie. C'est toujours un système qui se trompe en s'assimilant incomplètement des éléments déjà engagés dans d'autres systèmes et qu'il ne peut systématiser parfaitement. Le système imparfait ainsi constitué agit de même et ainsi de suite. Un illogisme général résulte de toutes ces actions et de toutes ces réactions.

Dans les divagations de certains aliénés, les incohérences s'accentuent. Nous y trouvons encore, en quelques cas, quelques-unes des logiques particulières, des raisons spécialisées qui se manifestent dans le rêve, mais celles-là même s'affaiblissent souvent. Les aliénés font parfois des vers, mais, en bien des cas, la forme de la langue s'altère, les phrases suivent le désordre de l'idée. Et cependant on sent, même sous l'incohérence générale, un certain sentiment, une certaine idée qui dirigent vaguement l'esprit, et que

l'esprit voudrait suivre. Mais, ballotté, passant d'une conception à l'autre, il ne peut maintenir sa direction et la reprend ça et là, à tâtons. Il n'y a plus guère que des bribes éparses de pensée. Probablement l'aliéné n'a, en bien des cas, aucune connaissance de son manque de logique et cela doit nous faire réfléchir sur la nature et la portée de notre conscience intellectuelle, comme de notre conscience psychologique en général. Voici un fragment de lettre où l'on trouve, poussés à bout, les caractères de l'illogisme normal, on y peut suivre assez bien le jeu indépendant et désordonné des éléments psychiques, et l'on y croit sentir, en même temps, ça et là, un sentiment dominant de mécontentement et l'idée de se défendre et d'exposer des plaintes dont la nature reste obscure. L'un et l'autre s'éclipsent assez souvent.

« Monsieur le docteur,

» Le Semnopithecus Monsuelanus, ça fume, ça fume, » ça fume — sont mes accapareurs ont sôtement crû » sôtement — que j'étais en leur parenté de famille — » à identité sans nom — Limousin d'origine : identité » je suis — ■ Ma tête ne porte pas la loupe à Gavro- » che — je ne suis donc pas un fîlouteur, par eux je » suis cerné, il faut ouvrir un passage par la raison, » sinon par la force de la loi. Les filouteurs sont les )) accapareurs des biens d'autes : les miens, prêt a » faire mettre nous avons la muselière pour l'un, le » panier pour l'autre, enfin au restant le licol pour la » race chevaline : trois races sang croisé sans identité » aucune, n'ont que le berceau du bagne, très facile à )) juger à la femme qu'ils ont l'anaphrodie de l'animal, )) femme étranger à eux-mêmes — la loupe est à ga-

» vroche, certains n'y figure pas sans manque de » mérite. Sont ces natures Escargots : que depuis cent » cinquante ans. Sont en enfants, etc. »

Nous avons suivi les esprits faux depuis leurs formes les plus élevées jusqu'aux plus basses. A ce dernier degré, ils rejoignent, ou peu s'en faut, les autres formes d'illogisme que nous étudierons et dont ils ne se distinguent pas absolument. Leur caractéristique générale est la synthèse, la recherche de l'unité, chez ceux de la première catégorie, par la suppression illogique de ce qui contrarierait l'idée dominante, chez ceux de la seconde, par la négligence instinctive des associations que laisse s'opérer le relâchement de l'association systématique. La synthèse est trop étroite dans le premier cas, elle est trop peu systématique dans le second, et l'inharmonie, le désaccord en résulte forcément dans un cas comme dans l'autre. L'unité de l'esprit est amoindrie et viciée.

Bien entendu — et c'est une remarque que pourraient provoquer la plupart de nos différences, il n'est pas rare que les types se combinent, et un esprit faux est faux souvent de plusieurs façons. C'est une question de proportion. Telle forme d'illogisme domine chez l'un et c'est une forme différente chez l'autre. Cela sufïit à notre étude.

l'influence DES SENTIMENTS SUR LA FA.USSETÉ DE l'esprit

Les sentiments faussent trop souvent le jeu de l'intelligence. « Le cœur a ses raisons que la raison ne

connaît pas » et s'il a quelquefois le droit pour lui dans ses conflits avec une raison mal éclairée, la raison n'a pas toujours tort de ne pas reconnaître les « raisons » qu'il cherche à faire prévaloir.

L'action du sentiment est toujours au fond semblable à elle-même, mais ses formes varient comme son importance. Chez les esprits communs en qui l'intelligence ne s'est pas encore détachée des désirs, rien n'est plus fréquent que de voir l'influence des sentiments engendrer les erreurs et les sophismes. Parfois l'équilibre passionnel se traduit par l'équilibre intellectuel étudié déjà, mais l'équilibre passionnel est relativement rare et sa rupture est dangereuse pour l'intelligence, que lui-même ne préserve pas toujours de l'erreur.

Chacun a pu constater combien de fois les meilleures raisons restent impuissantes devant le désir et l'intérêt personnel, et avec quelle force, quelle fécondité souvent, quelle souplesse parfois, et, presque toujours, quelle obstination, les arguments sont repoussés, retournés, méconnus et dénaturés. C'est à ce point qu'on serait assez justement suspect de naïveté si l'on comptait trop sur le succès en opposant une conception simplement intellectuelle à une idée soutenue par une passion. La mauvaise foi, assez souvent inconsciente et involontaire, des gens qui ne veulent pas être convaincus a frappé tout le monde. Ceux même qui sont honnêtes et examinent de leur mieux, raisonnent à peu près comme les autres, par entêtement, parce que leui^ intelligence n'est pas assez libre pour fonctionner régulièrement malgré la pression d'un sentiment un peu vif. Chez les uns comme chez les autres l'idée qui favorise le désir est maintenue, à travers des erreurs et des illogismes aussi nombreux qu'il le faudra.

Non seulement il est souvent impossible de convaincre les esprits de cet ordre, mais on peut observer aisément que la conviction intellectuelle est une chose dont beaucoup n'ont aucune idée. Ils tiennent diversement à leur désir et voilà tout ce qu'on peut constater. Ils essayent moins de comprendre une raison qu'ils ne cherchent un mot quelconque pour y répondre. Ce mot est presque toujours un sophisme. Si le sophisme ne vient pas, les représentants inférieurs du type le remplacent par un mensonge, si le mensonge est impossible, par une injure, une provocation, un défi. Cette incompréhension de la connaissance intellectuelle est typique, et l'appel au coup de poing ou au coup d'épée, pour trancher une question, lorsque d'autres voies sont ouvertes, décèle nettement une certaine classe d'intelligences ou de caractères : une intelligence bornée, fruste ou raide, avec un tempérament courageux, brutal et susceptible, ou bien une intelligence lucide avec de la mauvaise foi et un caractère hasardeux.

La femme, il faut bien le reconnaître, est, en général, et sauf exception, plus réfractaire encore que l'homme à la démonstration purement intellectuelle. De même que l'homme et plus souvent que lui, elle niera un fait, repoussera une conséquence, s'emportera, fera valoir de mauvaises raisons, des pleurs ou des crises de nerfs pour ne pas modifier ses idées et ne paraîtra pas même supposer qu'il existe une véritable démonstration intellectuelle.

Cette négation des conséquences d'un fait, et, parfois, du fait lui-même, est de règle chez ceux qui ne sont ni des intellectuels, ni des équilibrés. Ils agissent comme si les affirmations qu'on leur oppose étaient

purement gratuites, sans fondement sérieux. Les esprits faux sensitifs, non intellectuels, n'ont pas le sens de la possibilité d'une conviction intellectuelle parce qu'ils sont incapables de s'en faire une, ou d'en trouver en eux des rudiments reconnaissables, leurs croyances faisant corps avec les sentiments qui les imposent.

Dans les cas même où la mauvaise foi intervient, les choses ne se passent guère autrement, La mauvaise foi aussi fausse l'esprit, elle implique, en général, une conscience vague de la faiblesse des raisons invoquées, mais non la croyance à la fausseté des idées qu'elles appuient. Bien souvent elle applique aux convictions la maxime c la fin justifie les moyens » et elle impose à l'esprit des opérations vicieuses pour arriver à une croyance considérée comme bonne et comme vraie. Souvent, aussi, on est de mauvaise foi avec soi-même, et pour conserver une idée, une croyance, on arrête le développement de toutes les idées qui pourraient leur nuire. La mauvaise foi est donc, en général, un cas de l'influence exercée par les sentiments pour multiplier les illogismes et dont les exemples sont trop connus et trop nombreux pour que je doive insister.

Chez les intellectuels, nous trouvons souvent à côté de quelques parties dégagées du jeu des désirs, d'autres parties dont les tendances viennent fausser l'activité. Déjà nous avons dû remarquer que certaines idées, celles qui conviennent aux mathématiques, par exemple, ou aux sciences physiques, sont naturellement plus indépendantes des désirs. Aussi verrons-nous des intellectuels raisonner très bien en ce qui intéresse leur

intelligence seule et raisonner mal quand leurs sentiments sont en jeu. Je pourrais citer telle personne, — que d'ailleurs, je ne rangerais, certes pas, parmi les esprits faux, — dont l'intelligence lucide, impartiale, pénétrante quand il s'agit de questions scientifiques, se trouble et bouillonne s'il s'agit de questions morales, politiques ou sociales qui engagent des sentiments, qui mettent en jeu la personnalité entière. Elle sera prête à revenir sur une erreur en matière scientifique, sans hésitation et sans regret, soignant ses théories, les discutant, supportant volontiers la contradiction. Pour le reste, au contraire, elle se décide assez vite, d'instinct, s'obstine, discute avec impatience ou se dérobe ; la contradiction lui est manifestement pénible. La théorie, ici, touche à la pratique. Elle juge « avec son cœur » autant qu'avec son esprit. Peut-être aussi cette chaleur indique-t-elle un contraste, une réaction contre soi-même, un effort pour écarter les tentations et garder des idées moins indiscutables, moins solides qu'on ne le désirerait. Les sentiments qui s'y rapportent se sentant menacés, s'opposent à une discussion approfondie, même intérieure, et laissent s'introduire des pétitions de principe, des incompréhensions du vrai sens des critiques et de la nature des théories dans une intelligence que les recherches scientifiques trouvent beaucoup plus logique.

Ce que j'ai pu souvent constater, et tout le monde avec moi, je pense, c'est la singulière méthode selon laquelle même des intellectuels d'esprit droit se forment leurs opinions sur les faits qui se passent chaque jour devant eux et de quelle méconnaissance des règles les plus élémentaires de la logique ils font preuve dès que leurs sentiments et leurs intérêts sont en jeu.

alors qu'ils sauront bien mieux comment il convient de les appliquer aux témoignages historiques. Comme si la vérité des faits d'autrefois pouvait être appréciée selon d'autres méthodes générales que la vérité des événements de la vie actuelle ! Quand il s'agit d'esprits douteux, naturellement les erreurs se multiplient encore. Rien n'est plus commun que de voir une préoccupation dominante, l'amour, la malveillance, la jalousie faire dévier ainsi l'intelligence. Tel homme n'est certainement pas un esprit très sûr, il raisonne souvent assez mal, cependant ses qualités d'activité, de finesse, de vivacité, une certaine pénétration le rendent apte à élucider fort bien tel ou tel point. Mais il est porté aux interprétations rapides et une certaine malveillance générale l'entraîne vite à de trompeuses conclusions sur le moindre indice, bien ou mal compris. Si l'indice ne se présente pas, il lui arrivera de le supposer et de penser en conséquence. Tout au moins exprimera-t-il un doute etparlera-t-il, avec une réserve visible, d' « apparences » favorables. Sans doute, il lui arrive bien des fois de tomber juste, et dans ce cas, c'est souvent, en quelque sorte, par hasard, et parce que, sur quelque mauvaise preuve qu'on se fonde, on risque de ne pas se tromper en jugeant sévèrement son prochain.

L'influence des sentiments sur l'illogisme peut, avec un fond analogue, revêtir bien des apparences diverses. Chez les uns, elle produira une sorte d'arrêt du raisonnement, une immobilité de l'esprit fixé dans quelque attitude prescrite par la tendance. Le raisonnement est devenu impossible, et, selon un procédé familier à l'homme, il est proscrit et mal considéré. « Qn ne discute pas un sentiment » telle est la formule

qu'aiment les esprits faux de ce genre et qui exprime bien leur nature.

D'autres, sont excités à raisonner par l'influence de leur sentiment, mais ils déraisonnent. L'excitation psychique fait naître en eux d'abondantes idées, ils tâchent de les enchaîner et pensent y arriver, mais c'est leur erreur. A chaque instant le sentiment les aveugle sur le résultat obtenu. Sans pouvoir réaliser complètement en eux les idées des autres et les leurs propres, ils n'arrivent qu'à ce pseudo-raisonnement par lequel on accumule des idées secondaires autour d'une idée principale qui s'accommode d'elles comme elle peut et qui, soutenue par un sentiment puissant, n'a pas besoin de leur appui. Elle les produit, leur communique sa force et ne se sert guère d'elles. Tel un père feint de s'appuyer sur son enfant et de s'aider de lui pour marcher, alors qu'il le porte presque en réalité. Ici la fausseté de l'esprit ne se traduit plus, comme dans le premier cas, par de la raideur, un dédain orgueilleux, une froide obstination, elle s'accompagne d'une tendance à penser avec agitation, à parler avec volubilité et sans écouter, parfois d'un désir de s'insinuer, d'une vanité non plus raide et fière comme tout à l'heure, mais enveloppante : on veut prévenir les objections de l'adversaire, on sait mieux que lui ce qu'il pourrait objecter, on a déjà passé par l'état d'esprit dont il souffre.

Cette influence du sentiment sur l'intelligence est très générale. Elle s'exerce directement et aussi d'une manière plus ou moins indirecte. Ainsi non seulement l'homme éprouve quelque peine à reconnaître les mérites d'un adversaire, mais il sera porté à juger défa-

vorablement les amis de cet adversaire. L'esprit de famille, l'esprit de parti, l'esprit de coterie, l'esprit national sont des sources d'erreurs continuelles. Quand quelque scandale politico-financier éclate, on peut remarquer avec quelle faveur sont accueillis, même par des gens d'esprit droit, les soupçons qui frappent les hommes d'un parti rival et quels jugements différents ils portent, sans raisons intellectuelles bien valables, sur les hommes du parti auquel ils se rattachent. Parfois une opinion, même juste et bonne, a chance de se faire écouter par des gens tarés ou douteux et de se voir repousser par les honnêtes gens un peu timides — mais quel est l'homme qui conviendra avec lui-même de ce petit inconvénient ? A vrai dire, toutes les opinions doivent se concilier, parfois même pour ce qu'elles ont de meilleur, un certain nombre de fripons. Ils ont bien des chances de se faire accepter pour de très braves gens par les membres de leur parti.

De même et d'une façon plus générale, nous sommes portés à donner raison, à propos de tout, aux personnes qui nous plaisent, même quand les qualités qui nous les ont rendues agréables n'ont aucun rapport avec l'affaire en question, et à juger sévèrement, avec un discernement égal, les personnes qui nous déplaisent. Très peu de gens savent résister à la répugnance de juger sainement et de sang-froid ceux qui ne leur sont pas indifférents. Et si quelqu'un a froissé parfois, par l'indépendance de sa pensée ou la sauvagerie de son caractère, quelque personne de sa famille, plus âgée et pénétrée de son importance, il aura pu s'apercevoir de la singularité des jugements malveillants qu'on aura portés sur lui à propos de choses indifférentes et comment une opinion dérivée d'une observa-

tion première, en somme assez exacte, se déformait et s'altérait sous la pression indirecte du sentiment. Aussi le jugement sain, quand les sentiments personnels sont intéressés, est-il une véritable exception. Il ne faut pas confondre la sûreté et l'indépendance du jugement avec l'affectation qui peut induire des nigauds à parler avec éloges de leurs adversaires — ou surtout des adversaires de leurs amis, — ni avec la sévérité et la méfiance dont se montrent animées quelques personnes envers leurs amis les plus chers.

Le sentiment n'intervient pas seulement pour diriger en gros nos idées, il pénètre dans le détail des opérations de l'esprit pour en troubler le cours. La suite de nos pensées est à chaque instant modifiée par le jeu de nos impressions, par les traces de nos tendances comme les eaux d'une rivière sont retardées, agitées et déviées par les rochers invisibles qui pavent le fond de son lit.

Un exemple nous en est offert par le travail mental de l'homme qui va prendre parti pour une idée, pour une croyance et qui repasse les raisons pour ou contre qu'il peut évoquer. Il est difficile, non impossible, de faire cette observation sur soi-même et on en peut retirer d'intéressantes trouvailles. On constate ainsi de combien d'illogismes partiels une opinion logique peut résulter. Telle raison qui paraissait d'abord insignifiante grandit lorsque quelque sentiment vient indûment la faire profiter de sa force. Telle autre d'abord prépondérante perd singulièrement de sa puissance si l'on découvre qu'elle contrarie indirectement une habitude vivace. Que nos dispositions en soient modifiées, cela n'aurait rien que de naturel, mais la sûreté du jugement en souffre.

Une conclusion, en effet, est chose très complexe. D'innombrables causes contribuent à la rendre précisément ce qu'elle est, à lui donner le degré de certitude qu'elle prend, à doser exactement les éléments qu'elle comporte, à établir sa forme même, comme à amoindrir ou renforcer son influence sur les autres idées. Croire qu'il faut aller passer une saison aux eaux, l'on y arrive d'une infinité de façons, avec plus ou moins de confiance dans leurs effets, avec des sentiments très divers des agréments qu'on trouvera, avec une foule de petites considérations secondaires sur la commodité du voyage, sur les relations qu'on établira, sur les costumes à prendre, sur les réflexions imposées par ce départ aux voisins ou aux parents. Bien souvent, en supposant la détermination bonne et l'opinion juste, elle est due en partie à une foule de petits accidents et formée par des procédés essentiellement illogiques, et qui diffèrent plus ou moins d'une personne à l'autre même parmi celles qui doivent voyager ensemble. Chacune d'elles a subi une préoccupation principale accompagnée de désirs spéciaux, de petits sentiments qu'escortent, en général, de petites représentations intellectuelles plus ou moins unifiées. La complexité de la vie intellectuelle et de ses relations avec les désirs permet de préjuger la fréquence des déviations et des chocs, parfois assez faibles pour que la marche générale de l'intelligence n'en paraisse pas affectée,

Le mécanisme de la déviation de l'esprit par l'influence des désirs est bien simple et se ramène à l'association systématique des éléments secondaires de l'esprit autour d'un élément plus important. L'illogis-

me ici, comme partout, est une logique incomplète et partielle, une logique à laquelle se soumettent seulement quelques-uns des éléments de l'esprit, mais qui dans son domaine peut se montrer rigoureuse. Ceci nous est une nouvelle occasion de rapprocher du jeu des idées le jeu des désirs. Les tendances, en effet, n'agissent pas autrement que les idées dominantes ; comme nous avons vu l'illogisme constitué par l'influence trop prédominante des idées, nous le trouvons également produit par l'influence mal équilibrée des désirs. Et d'une part, une idée bien systématisée, une théorie, une conviction, devient un véritable désir organique , de l'autre , le désir qui agit sur l'intelligence est bien souvent représenté lui-même dans l'esprit par quelques phénomènes intellectuels, par des idées qu'il s'est étroitement attachées.

Toute tendance, toute passion, tend à susciter les états d'esprits qui peuvent le mieux s'harmoniser avec elle, profiter de sa force et la fortifier à leur tour. Un désir, l'expérience le vérifie sans cesse, évoque continuellement les pensées qui se rapportent à lui et font, en quelque sorte, partie intégrante de la passion. L'amoureux s'obsède de l'image de sa maîtresse, le chasseur passionné a des visions de perdreaux qui partent à bonne distance, le joueur se représente mentalement le coup qui l'a fait perdre et ceux qui le feraient gagner. L'élément intellectuel fait si bien corps avec le sentiment qu'on ne peut supposer celuici sans celui-là. En même temps, et selon la loi de l'inhibition systématique, le désir tend à faire disparaître les idées qui s'opposeraient à lui.

Mais la passion, en suggérant des images, en les suscitant, en les faisant vivre, les impose à l'esprit, les

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associe à la vie mentale, et tend à les faire entrer dans le système habituel des idées et des images. Si l'équilibre de l'intelligence n'est pas absolu, et il ne l'est jamais, il risque fort d'être gravement altéré. L'idée ainsi poussée dans l'esprit ne se classe pas avec une régularité parfaite et ne se subordonne pas toujours comme elle devrait. .

Qu'une idée longtemps ou souvent imposée à l'esprit ait des chances d'être acceptée pour vraie, de prendre la place qu'une rigoureuse logique lui refuserait cela est certain. La mode de la réclame s'est établie sur ce fait ingénieusement exploité. A force de voir annoncer un chocolat comme supérieur à tous ses rivaux, on le croit ou on fait comme si on le croyait, au moins on goûte pour vérifier, et comme nos vérifications de tout ordre sont rarement bien sérieuses, l'épreuve est déjà une excellente condition de succès. La passion fait ainsi, — et avec toute la force qui lui est propre — une incessante réclame aux idées et aux images qu'elle appuie et qui la favorisent et tend, grâce au défaut de vérification, grâce à la défectuosité du contrôle, à faire passer pour vraies des idées fausses. L'esprit familiarisé avec les idées et les images ne les juge plus raisonnablement. A-t-on envie d'un livre ou d'une gravure, à force d'y penser ou de les voir, on vient à juger qu'il serait moins déraisonnable de les acheter qu'on ne l'a cru tout d'abord. Chez certaines personnes qui se laissent aisément influencer, on voit le goût naître d'abord par imitation. Le désir germe et se développe, il impose l'idée de l'objet convoité. Peu à peu, de la possession idéale on passe sans peine à l'idée de la possession réelle. D'abord on admire simplement une chose, puis on regrette :d& ne

pouvoir se la procurer ; ensuite on se dit qu'il ne serait peut-être pas déraisonnable de l'acquérir au moyen de quelque privation, et la force du désir fait triompher, à force d'obsession, l'idée qui le satisfera, et désagrège les objections raisonnables et justes, les plus puissantes au début. (1).

Ainsi se passent les choses avec des variations dépendant de la nature de chaque individu. Chez les uns, la cristallisation est presque immédiate, l'esprit est faussé d'emblée, arrêté, orienté dans une direction qu'il n'abandonnera plus, chez les autres, on peut assister à l'envahissement progressif de l'idée suggérée et maintenue par le désir.

Les grands mouvements d'opinion, fondés généralement sur des sentiments plus ou moins profonds et durables, mais vifs et intenses, sont marqués par de nombreuses aberrations dues à l'influence de ces sentiments. Les foules nous en fournissent de trop fréquents exemples (2). Voici un cas où l'on voit combien le sentiment se contente du moindre prétexte pour imposer ses idées en faussant le raisonnement. Pen-

(1) Je ne veux pas, bien entendu, méconnaître que la force du désir soit par elle-même une raison raisonnable de s'en procurer la satisfaction, quand des raisons meilleures ne vont pas à rencontre, mais indiquer comment elle agit sur nos raisonnements pour les fausser et se procurer par des sophismes une satisfaction souvent déraisonnable et parfois aussi fort légitime, mais pour laquelle nous pensons avoir besoin de prétextes qu'il faut se créer,

(2) Voir à ce sujet les travaux récents sur la foule. La Psychologie des foules de M. Le Bon, l'article de M. Tarde, Foules et sectes dans la Revue des Beux-Mondes et la Foule criminelle de M. Sighele.

dant le siège de Paris, en 1870 « les habitants surexcités et nerveux, raconte M. Bauer, ne rêvent plus qu'espionnage et trahison ; les fausses nouvelles, les désastres s'ajoutant aux désastres, expliquent facilement leur humeur. Quand vient la nuit, il n'est pas prudent pour les locataires de l'étage supérieur des maisons de garder lampes ou chandelles allumées. Les lumières qui brillent à la mansarde et aux greniers paraissent signaux à l'ennemi. Aussitôt un attroupement se forme sur la chaussée : cent bras désignent la fenêtre, la lucarne éclairée ; la patrouille envahit la maison et perquisitionne, suivie de tous les curieux,

« Il serait vain de parler raison aux affolés, de montrer le ridicule de pareilles appréhensions, de prouver qu'à quinze kilomètres les Prussiens ne sauraient distinguer une lueur entre les cent mille lumières de la grande ville. Une fois, j'essayai de l'expliquer à des gardes nationaux assemblés autour d'une maison suspectée ; ils me regardèrent d'un œil défiant et mauvais ; ils m'ont interrompu en me demandant brutalement qui j'étais, d'où je venais. » (1). Et peut-être convient-il de remarquer ici que si la société nous fournit à tous, de façon différente, les moyens et les occasions de raisonner, elle contribue aussi à faire dévier notre esprit. Tous les préjugés, toutes les tendances provisoirement utiles, tous les sentiments factices qu'elle nous suggère sont autant de pierres où vient buter notre intelligence.

Le sentiment indique, par son existence seule, une certaine désharmonie de l'esprit. Même l'émotion

(1) Henri Bauer : Mémoires d'un jeune homme, 150-151.

agréable est un trouble beaucoup plus considérable que celui qu'exprime l'idée. (l).Il y avait donc lieu de supposer à priori ce que l'expérience ne confirme que trop. L'émotion venant influencer l'idée, c'est une bande mal disciplinée introduite dans une compagnie relativement paisible qui s'effare, se tait, ou se met bientôt à l'unisson de ses envahisseurs.

Mais les caractères mêmes du phénomène affectif nous forcent à croire que son influence doit être bonne à certains égards et dans certains cas. La grande raison pour cela c'est que le sentiment est une force, une force mal disciplinée, mais puissante. Et si l'étude de ses bons effets ne rentre pas absolument dans notre sujet actuel, au moins convient-il de les indiquer pour ne pas représenter trop inexactement les relations du sentiment et de l'intelligence et pour montrer aussi que souvent l'influence mauvaise de l'émotion sur l'esprit décèle un vice secret de l'intelligence encore incomplètement formée.

Ces bons effets résultent de l'excitation diffuse que produit le sentiment. L'intelligence en profite, quelquefois indirectement. Un certain état de bien être, une excitation agréable et non absorbante ne se rattachant pas directement à l'exercice de notre esprit, mais provoquée par une série d'événements heureux et sans grande importance, peut favoriser le développement de notre esprit selon ses lois propres, c'est-à-dire en augmenter la logique si cette logique existe déjà, en faire manifester plus franchement les qualités, comme les défauts. La constitution de l'intelligence en force indépendante est naturellement une bonne con-

(1) Voir Les phénomènes affectifs.

dition pour qu'elle puisse profiter, sans en être troublée, de l'excitation diffuse qui accompagne et suit l'émotion.

Parfois une secousse un peu brusque, en bouleversant les idées, en détruisant momentanément l'équilibre de l'esprit, ne nuit pas, en somme, à la bonne harmonie, au contraire. La réorganisation des pensées sur un plan nouveau est souvent un progrès, et des idées jusque-là impuissantes peuvent à la faveur de ce bouleversement prendre le dessus et déterminer une orientation nouvelle de l'esprit. La honte et le chagrin de la punition, si elle est appliquée à propos, peuvent rectifier la logique d'un enfant, déterminer l'affaiblissement, au moins momentané, de désirs parfois peu intenses et peu importants, mais qui troublaient l'harmonie de l'esprit et que l'enfant maintenait et appuyait par des sophismes. En ce cas, l'émotion rend à l'intelligence sa logique naturelle. De même, le malheur peut être une bonne école pour l'homme et non seulement former son caractère, mais aussi rectifier son esprit et lui donner une logique plus sûre. Il serait imprudent d'attendre toujours de bons effets de semblables remèdes . Parfois le malheur aigrit et déséqui* libre. Inversement le choc favorable peut-être produit par une impression agréable qui surprend. Un bonheur inattendu fait comprendre tout autrement les choses de ce monde et rétablit quelquefois un équilibre mental compromis. Selon les qualités de l'esprit, selon qu'il penche d'un côté ou de l'autre, selon la nature de la secousse agréable ou pénible, le résultat sera différent. Mais dans tous les cas, lorsqu'il est favorable, c'est un désordre passager qui fait disparaître un désordre chronique ou prêt à le devenir.

Une influence indirecte des sentiments sur la logique générale de l'esprit résulte de l'unification de la personnalité par quelque tendance maitresse ou par l'harmonie qui s'établit entre des sentiments jadis divergents, sous la pression de quelque nouveau désir. Ici la logique de l'esprit augmente, en quelque sorte, parallèlement à celle de l'ensemble de la personne. Le jeu des tendances harmonise les idées en les faisant converger sans les réunir étroitement entre elles, sans les séparer des désirs auxquels elles sont liées, mais simplement en faisant converger ces désirs. Il produit alors un type d'équilibré. Mais ce n'est pas toujours sans dangers.

L'influence directe des sentiments ne se manifeste guère sur l'ensemble de la coordination intellectuelle. Les désirs qui renforceraient directement la logique sont des désirs purement intellectuels : la passion systématique, l'amour du vrai. Une passion morale ou religieuse, comme le zèle pour le bien, l'adoration de Dieu, peut faire dévier l'esprit en lui imposant, kpriori^ des croyances trop vite acceptées, et je ne prétends pas que les désirs, même purement intellectuels, soient sans inconvénients, puisque aussi bien nous avons vu la fausseté de l'esprit déterminée par l'excessive prépondérance d'une idée. Mais ces passions élevées sont certainement capables de développer l'unification de l'esprit, car elles imposent comme idéal l'harmonie des idées aussi bien que la logique des actes.

En dehors de ces cas particuliers, le sentiment paraît capable de provoquer surtout, comme bons effets, une logique supérieure momentanée, ou bien de développer ces formes spéciales de logique qui constituent les qualités de l'esprit. Sous l'influence d'une forte

émotion, pour défendre leur vie ou leur honneur ou bien pour servir simplement un intérêt très peu élevé, certaines personnes font preuve d'une vigueur de pensée, d'une puissance de coordination mentale qui les abandonne vite. Mais surtout un désir rendra l'esprit plus ingénieux, plus avisé, plus pénétrant, plus lucide, plus attentif (1), en ce qui le concerne et ce sera parfois au détriment de la logique générale de l'intelligence. Et d'autre part, nous rencontrons encore le mauvais côté de l'influence du sentiment : l'intelligence entravée, arrêtée court ou simplement gênée. C'est souvent lorsqu'on aurait le plus grand besoin de sa présence d'esprit qu'elle fait défaut. J'ai vu une vive émotion, une impression soudaine faire trébucher les meilleurs esprits.

Peut-être pourrait-on dire avec quelque vérité que l'influence de l'émotion sur l'intelligence est, à prendre les choses en gros et à considérer l'ensemble de l'esprit, quantitativement bonne et qualitativement mauvaise, je veux dire qu'elle multiplierait les idées sans les ordonner. Mais ceci comporterait des réserves qu'indique suffisamment, je suppose, ce que j'ai déjà dit.

En somme, il semble que deux grandes conditions sont surtout favorables aux bons effets du phénomène affectif, d'abord la constitution de l'intelligence en force indépendante, et ensuite le caractère relativement régulier et systématisé du sentiment. Mais ni l'une ni l'autre de ces conditions n'est suffisante ni nécessaire et leur union même peut rester impuissante, tant les

(1) Voyez, sur ce point, la Psychologie de l'attention, de M. Ribot.

phénomènes d'inhibition et d'excitation varient avec chaque esprit et, pour un même esprit, avec une foule de menues conditions qu'il est impossible d'exprimer par des propositions générales.

Le résultat dépend de la façon dont, en un cas donné, le sentiment et l'idée se rencontrent ; selon que le choc est plus ou moins brusque, selon que l'esprit est plus ou moins préparé, selon les idées qui le hantaient au moment précédent, et l'orientation des journées précédentes, selon les préoccupations récentes et aussi selon l'état de la santé, la température, etc., l'intelligence est excitée ou déprimée par l'émotion, et excitée de façons assez différentes. Peut-être ces nouvelles conditions se ramènent-elles aux premières et s'agit-il encore ici des combinaisons de systèmes plus ou moins harmonisés; je suis porté à croire qu'il en est ainsi, mais c'est une hypothèse qu'il est impossible de vérifier actuellement et même de préciser autant qu'on le désirerait.

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