CHAPITRE III
Les illogiques par adaptation multiple Les divisés
Dans les conditions ordinaires de la vie, l'homme est obligé de s'adapter à des situations très diverses, dont les exigences sont assez différentes ou assez oppo sées pour que les idées, accompagnant les sentiments et les tendances qui s'y rapportent, soient naïvement contradictoires. La contradiction, l'illogisme peut ainsi naître et persister par la coexistence , dans l'esprit, d'idées séparées, isolées et tendant vers des systèmes intellectuels qui se nient, ou de théories contradictoires, se rapportant parfois au même sujet et ne parvenant ni à se réduire, ni à s'amalgamer, ni seulement à se combattre. Tandis que l'esprit faux synthétisait des éléments disparates, le divisé les conserve en lui sans chercher même à les unifier. L'un de ces types n'exclut pas l'autre absolument.
L'état d'esprit du « divisé » correspond à la division delà personnalité à l'état normal telle que je l'ai étudiée ailleurs (1). Il nous montre dans l'intelligence la scission qui se manifeste par cette division dans les tendances et le caractère, et celle-là est intimement liée à celle-ci. Chaque tendance, en effet, comprend comme éléments essentiels une certaine quantité d'idées, chaque sous-personnalité groupe ainsi un nombre considérable de phénomènes intellectuels, et du désac-
(1) Voir L'Activité mentale.
cord, de la discordance de ces personnalités naît l'illogisme de l'intelligence considérée dans son ensemble, et composée de parties différentes relativement bien organisées, si nous les prenons chacune à part, mais mal raccordées entre elles.
Comme, chez certains équilibrés, l'harmonie de l'intelligence n'est que l'expression de l'harmonie des tendances , chez beaucoup de divisés l'illogisme de l'intelligence est l'expression de la désharmonie des tendances groupées en sous-personnalités divergentes. Mais à cause de la mobilité plus grande des phénomènes intellectuels, la division de l'intelligence peut être poussée plus loin que celle du caractère.
Le type intellectuel du divisé est assez fréquemment reproduit par les intelligences inférieures, sans vie et sans élévation. Celles-là reçoivent de plusieurs côtés des emj)reintes persistantes correspondant aux divers systèmes d'influences qui ont agi sur elles. La famille, l'école, le métier, les circonstances diverses de la vie développent en elles des séries distinctes de croyances qui restent isolées sans s'harmoniser et sans se combattre, ne prenant point contact. Des opinions contradictoires naissent, s'établissent et prospèrent chacune de son côté, en s'ignorant, sans que l'individu se rende bien compte de son illogisme et fasse effort pour le faire cesser.
Nous avons tous les jours des exemples de cette division. Un électeur sous la pression des journaux, des professions de foi, des discours des candidats, des conversations de ses amis, de quelques sentiments personnels qui se satisfont ainsi, de la mode enfin, et des succès d'un parti comme de l'intérêt qu'il peut trouver à s'y rallier, se constitue une opinion politique
nette et ferme, relativement logique. D'autre part, des intérêts différents, de vieilles habitudes mentales, l'influence de sa femme et de sa famille lui maintiennent dans l'esprit une série de convictions profondément enfoncées et contradictoires avec les premières, mais qui, souvent, n'entrent pas en conflit avec elles. Chaque groupe se satisfait à part, chacun dirige une portion de la conduite. S'il faut voter, tel sera révolutionnaire et anticlérical qui deviendra religieux et conservateur lorsqu'il s'agira de l'éducation de sa fille. En public, on fait bon marché de ce que dix-huit siècles de christianisme ont pu laisser de traces dans notre civilisation, mais en particulier on confie son fils aux religieux et l'on envoie sa fille au couvent, — sans d'ailleurs, chercher à synthétiser, ou à rectifier l'une par l'autre les opinions divergentes auxquelles on se conforme.
Les croyances relatives à la vie future offrent encore de bons exemples de la même division de l'intelligence. En tant qu'adepte officiel d'une religion on croit à l'immortalité de l'âme, en tant qu'observateur sans prétention des choses de la vie on incline à croire que les morts ne reviennent jamais et par conséquent n'existent pas. Ni tentative de discussion, ni tentative de synthèse ; les deux opinions font corps avec les tendances qui les soutiennent et restent isolées. Avec une égale logique, on se représente tantôt l'âme dans le ciel ou dans l'enfer, heureuse ou tourmentée, tantôt l'âme toujours attachée au corps enfermé sous la terre, sentant vaguement, éprouvant de sourdes impressions de son nouvel état.
Les intelligences frustes présentent souvent l'illogisme par division, mais il ne faut pas croire qu'il soit l'are chez les esprits plus cultivés. Si l'électeur a souvent
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deux ou plusieurs groupes d'opinions assez distincts, il en est de même plus d'une fois pour le candidat et pour les mêmes raisons. Il n'est pas sans exemple que ni le candidat, ni l'électeur ne tiennent bien sérieusement aux opinions sans lesquelles le premier n'oserait pas demander un suffrage que le second lui refuserait certainement. Et pour les opinions religieuses on sait assez par quel singulier dédoublement on a pu les satisfaire, et l'histoire du savant, qui, disait-il, en entrant dans son laboratoire, laissait sa religion à la porte. Son exemple fut suivi par plus d'un et parfois systématiquement. La division de l'esprit a été conseillée, recommandée comme règle de conduite. A vrai dire, cette conscience et cette volonté, en la systématisant, la diminuent un peu.
Les esprits « convenus » sont très souvent des divisés. Soumis à toutes les influences de la famille et de l'école, à toutes les fluctuations de la mode, ils réunissent en eux, sans contrôle, les opinions incohérentes qu'il est convenable de professer. Chez eux les croyances ne font pas bloc et ne se discutent pas. Aucune ne se rattache logiquement aux autres, chacune est en rapport seulement avec telle coutume ou telle prétention d'un des milieux sociaux que le « divisé » fréquente. Idées reçues sur l'art, sur la religion, sur la littérature, sur la famille, sur la politique et sur l'amour, tout cela se juxtapose dans le cerveau du divisé et sert à diriger tant bien que mal, selon les circonstances, ses paroles et sa conduite. L'intelligence du « snob » ne contient pas autre chose.
La division de l'intelligence, si elle n'est pas très recommandable, est au moins très commode. Grâce à elle, tel fonctionnaire peut conserver des idées que sa
situation officielle lui impose, tandis que l'expérience de chaque jour lui suggère des remarques en complet désaccord avec elles. 11 corrige par là ce que les premières auraient de désastreux dans la pratique, et cependant continue à les professer hautement et ne mécontente ni sa conscience, ni ses chefs.
Ainsi se produit une sorte d'équilibre inférieur des idées et des tendances, équilibre qui ne résulte pas de la convergence, mais de l'opposition. La continuation de la vie paisible et assurée exige quelque illogisme, et l'on s'évite le chagrin d'y consentir en ne l'apercevant pas. Combien de fois, par égoïsme, par amour du repos, par peur d'imminentes ruptures et aussi par un vague sentiment de luttes désastreuses, ne se refuset-on pas à voir clair dans les faits et en soi-même, à élucider ses propres idées, à se rendre compte de ce que l'on croit réellement, et ne se résigne-t-on pas, à demi inconsciemment, à éterniser en soi des malentendus !
Et ce n'est pas toujours un tort. Il n'appartient pas à tout le monde de vouloir s'élever très haut. Bien souvent, en cherchant à s'unifier davantage, l'individu affronterait des luttes dans lesquelles il serait brisé, et il se soumettrait plus tard à des compromissions ouvertement humiliantes. Sa tentative aboutirait, en somme, à le faire déchoir moralement. S'il ne se sent pas le cœur vaillant, il sera sage en ne tentant pas l'aventure.
Chez les hauts intellectuels, la tranquillité ne peut s'établir que par l'unité, ou du moins par sa recherche sincère, mais c'est au prix de bien des déchirements et des angoisses. Deux des grands intellectuels du siècle causaient, dit-on, il n'y a pas encore bien long-
temps, et l'un disait ses regrets d'une amitié rompue avec une vieille amie, une princesse offensée d'une libre étude sur le plus glorieux de ses parents. J'ai rompu avec une bieh plus grande dame, reprit l'autre, j'ai rompu avec l'église pour chercher et dire le vrai. Et tout cela ne va pas sans souffrances et sans crises. La nuit où Jouffroy cessa de croire en reste un exemple typique. Souvent la contradiction des croyances reste d'abord inaperçue. Guyau nous a donné dans l'Irréligion de l'avenir, le récit des changements des croyances religieuses chez une jeune femme. On y verra comment les opinions se développent, quels sont leurs rapports, comment il est possible de les limiter l'une par l'autre sans les harmoniser, de les laisser se partager l'esprit sans s'entendre, et de réaliser ainsi l'illogisme du divisé, comment aussi l'unité peut se rétablir par la reconstruction sur un plan nouveau de l'harmonie des croyances.
La division de l'intelligence n'est pas toujours l'expression d'une division du caractère. Elle peut exister par elle-même, être spécialement intellectuelle. Les idées contradictoires peuvent être engendrées et maintenues dans l'esprit sans se rattacher étroitement à des sentiments. Il se peut que la division provienne simplement de l'adaptation de différents groupes intellectuels à différentes idées principales. Au fond, et dans l'abstrait, les choses se passent toujours de même, seulement ce sont les idées qui sont, ou à peu près, seules en jeu. La division est due aux croyances divergentes suggérées par des groupes différents de conditions extérieures et que l'esprit n'a pas su conci-
lier ou réduire à l'unité par une nouvelle synthèse de leurs éléments.
Ce genre d'illogisme n'est pas très rare chez les intellectuels. Des observations diverses, des raisonnements fondés sur elles ou sur des opinions préconçues, font naître dans l'esprit des idées, qui faute d'un contrôle suffisant, restent contradictoires. Tel groupe de faits suscite une théorie, tel autre groupe une théorie qui ne peut cadrer avec la première malgré cela toutes deux sont acceptées. Telle des idées générales que nous avons acquises nous fait admettre une croyance secondaire, telle autre idée nous en imposera une autre qui la contredira et nous conserverons l'une et l'autre. Cet illogisme se propage du maître aux disciples. Je recommande à ceux qui auraient le respect fétichique, je ne dis pas de la science telle que nous la rêvons, mais de nos sciences, la lecture d'un livre de M. Stallo déjà vieux d'une dizaine d'années (1). Ils y verront à quel point, il a été facile d'admettre comme vraies, grâce à l'adaptation multiple de l'esprit, des thèses qui se contredisent, qui sont comme autant de morceaux d'autant de conceptions d'ensemble que personne n'accepterait et que l'on croit, à tort, pouvoir réunir dans une seule conception générale. Si l'on songe que les sciences représentent une des portions les plus systématisées de l'intelligence humaine, on sera édifié sur la logique ordinaire de notre espèce.
(1) Stallo. La matière et la physique moderne, 1 vol. de la Bibliothèque scientifique internationale.
L'état d'esprit propre au divisé peut s'allier à bien des qualités diverses. L'extrême raideur et l'extrême souplesse contribuent aussi bien l'une que l'autre à le produire. Toutes deux empêchent également la synthèse systématique, la première parce que les éléments psychiques ne peuvent quitter leur groupement pour en prendre un nouveau, la seconde parce qu'ils fuient, pour ainsi dire, sous l'effort et, remplacés immédiatement par d'autres, ne peuvent engager avec eux la lutte qui précède l'accord et la fusion.
Ce qui reste surtout, c'est ce qu'on peut appeler « l'imperméabilité » de l'esprit ; l'intelligence semble, en effet, partagée en compartiments séparés qui ne peuvent communiquer. Les éléments psychiques restent isolés, et l'esprit est encombré d'idées, de connaissances, de croyances qui ne servent à rien, qu'il ne sait utiliser. Elles ont été acquises pour divers buts, en des circonstances différentes, pour fournir des réponses aux examinateurs, pour obéir aux parents, ou aux professeurs, pour « faire comme les autres », puis celles qui ne sont pas parties dès que la cause qui les fit naître eut cessé d'agir, restent isolées dans l'esprit, comme mortes, sans emploi, sans rapports avec la vie, sans connexion avec l'expérience. Des malheureux ont été gavés de lois de physique qui demeurent hors d'état de trouver d'eux-mêmes l'explication du phénomène le plus simple. Certaines personnes qui ont enseigné à d'autres, toute leur vie, des mots et des propositions, restent elles-mêmes incapables de les comprendre, et les donnent à peu près comme un mot de passe mystérieux, une formule magique qui arrachera une bonne note à l'examinateur. Il n'est pas rare non
plus de voir l'observation demeurer inféconde. Telle personne distinguera très bien chez une autre un gros trait d'indélicatesse et ne continuera pas moins à lui attribuer une âme d'élite. L'éducation abstraite et formelle, ou, au contraire, les habitudes trop constamment pratiques faussent également l'esprit d'une façon semblable et contribuent pour une bonne part à répandre le type du divisé, l'une en ne rendant pas l'idée assez vivante pour qu'elle se développe et acquière la force d'organiser l'expérience, les autres en empêchant l'intelligence de s'inquiéter assez de l'accord et de la synthèse des observations.
Cette imperméabilité de l'esprit trouve des expressions plus caractérisées dans les phénomènes anormaux ou pathologiques comme dans les formes de transition. Quand les différentes parties du cerveau ne sont pas encore suffisamment reliées les unes aux autres — telle est du moins l'hypothèse physiologique qu'on peut faire — ou bien encore quand la maladie a détruit leurs connexions en remplaçant le tissu nerveux par un tissu inactif, nous voyons l'isolement des idées se produire et l'imperméabilité de l'esprit s'exagérer. Et le premier cas, est peut-être celui de Venfance, que nous retrouverons, mais le second paraît bien probablement celui de la paralysie générale. On a pu dire que la conscience du polyparétique était « cloisonnée en un nombre infini de petits compartiments qui ne peuvent communiquer. « (1). Les travaux
(1) Mariller. Du rôle de la pathologie mentale dans les recherches psychologiques. (Etude sur les travaux de Magnan). Revue philosophique, oct. 1893 p. 384.
récents sur le cerveau, en rapportant, un peu hypothétiquement d'ailleurs, le développement de l'intelligence à l'établissement de connexions intercorticales nouvelles et plus étendues, vient à l'appui de cette idée que le progrès intellectuel est, par une de ses faces, une marche du type relativement divisé au type relativement unifié, cette unification, lorsqu'elle est partielle, pouvant, du reste, accentuer d'anciennes divisions et en produire de nouvelles. (1).
Il n'est pas sans intérêt de remarquer, encore ici, ce qui subsiste d'unité sous la division. Il faut, sans doute, mettre à part certains cas pathologiques extrêmes ou l'esprit est perdu. Dans la vie normale, la division elle-même est souvent un effort vers l'unité. Elle rend la vie possible, et c'est à l'unité inférieure qui résulte du développement de l'individu en conformité avec des milieux incohérents qu'est sacrifiée l'unité de l'intelligence et la systématisation de l'esprit, comme la systématisation du caractère. Pour beaucoup qui seraient incapables des efforts voulus et des souffrances nécessaires, l'harmonie de l'esprit ne s'affirme qu'à la condition de se diminuer, de se nier partiellement. Il faut donc voir, en général, dans la division intellectuelle, le procédé instinctif par lequel l'esprit réalise en lui le maximum d'harmonie générale dont il est capable.
Les cas où la division n'est que transitoire doivent être considérés à part. Nous verrons ailleurs les précautions à prendre pour bien comprendre une intelligence
(1) Voir Les nouvelles idées sur la structure du système nerveuse chez l'homme et chez les vertébrés, par le Dr S. R. Gajal. Trad. fr. du Dr L. Azoulay.
individuelle. Remarquons déjà qu'il faut pour apprécier .la division tenir grand compte de ce que l'ignorance, la non-conscience de la contradiction et cette contradiction elle-même sont souvent la première phase d'un processus qui se poursuit et aboutira à la lutte des idées pour se terminer par une harmonie supérieure. Le type du divisé ne se dessine alors qu'en passant, et il s'en produit, pour ainsi dire, une simulation. C'est le cas de l'enfant, c'est aussi celui de certaines personnes dont le développement a été enrayé ou retardé par des conditions défavorables. Même quand le type du divisé se fixe, on sent parfois que l'individu qui le présente aurait pu y échapper. Un autre, au contraire, paraît avoir été incapable d'arriver jamais à l'unité intellectuelle, à la constitution d'une intelligence unifiée. Il y a certainement une distinction à établir entre les deux. Sous des apparences analogues, le type intellectuel n'est pas le même ; la division, accidentelle chez l'un, est essentielle à l'autre. Elle disparaîtra peut-être chez le premier, si les circonstances le permettent, et, ne disparût-elle pas, il n'en resterait pas moins une possibilité qui n'est pas négligeable.
Mais l'unité de l'esprit se montre encore par le sentiment intérieur qui accompagne souvent les occupations de l'intelligence, par les habitudes intellectuelles persistantes. C'est bien, au fond, le même esprit qui pense ici d'une façon et là d'une façon opposée. Cette unité varie beaucoup selon les personnes, elle ne devient jamais, sauf dans des cas pathologiques, nulle ou même presque nulle; Les phénomènes contradictoires proviennent souvent des développements, sous des conditions différentes, d'un même désir ou d'une même idée. Si la division s'introduit entre les idées
principales et les désirs directeurs, nous retrouvons l'unité un peu plus bas dans les croyances plus fondamentales, dans les désirs plus profonds, et ainsi de suite. L'esprit de l'homme oscille entre l'unité de l'ensemble et l'indépendance des éléments, mais la première reste un idéal et la seconde est incompatible avec une vie normale.