LE TYPE PUÉRIL ET LE TYPE FÉMININ
Si les raisonneurs à l'esprit faux sont plus nombreux parmi les hommes et les imaginations faussées parmi les femmes, la frivolité peut-être est aussi plutôt féminine. Sûrement on la pardonne plus aisément aux femmes, comme on passe plus volontiers aux hommes de raisonner beaucoup et mal. Il ne faut pas pourtant se trop presser d'accepter ces jugements généraux sur une moitié de l'humanité, ni surtout se hâter d'en tirer des conséquences. Ils me paraissent justes dans un coin de l'espace et dans un moment du temps, encore restent-ils un peu vagues. L'expérience générale est bien grossière pour les dégager avec précision et les
observations personnelles trop restreintes. Sans doute, on peut essayer de déterminer le type intellectuel de la femme : l'éternel féminin, mais on doit être assuré qu'on restera dans le vague, qu'on tombera dans le faux, qu'on négligera trop les exceptions. Ce type tel qu'il peut se dégager à présent, ne me paraît nullement fixé, incapable de transformations considérables. Il reste un type « social » plutôt qu'un type « naturel » et, s'il est dangereux d'opposer ces mots, je pense toutefois, leur donner ici un sens assez net.
En somme, si je veux préciser autant qu'il m'est possible et si j'essaye de classer vingt intelligences de femmes que je connais et dont le souvenir me revient à l'esprit un peu au hasard, j'en trouve dix qui se peuvent ranger parmi les intelligences frivoles et sans portée, malgré les prétentions de quelques-unes, et dix autres qui en sortent. Parmi celles-ci plusieurs restent un peu douteuses et la nature de leur logique dépend beaucoup, j'ai pu l'observer, de la qualité de leur entourage et de leurs conditions d'existence. Ceci serait certainement vrai, d'ailleurs, pour quelquesunes de celles que je range parmi les frivoles. Pour les hommes, un examen analogue me laisse un nombre moindre de frivoles, un nombre plus grand d'esprits faux.
Ces constatations n'ont rien d'inattendu. Mais, en somme, j'ai rencontré plusieurs femmes, — plus que l'opinion courante ne permettait de l'espérer — capables de suivre des raisonnements abstraits et de faire preuve d'une logique assez sûre et assez étendue. L'aptitude même aux mathématiques ne semble pas rare chez elles. Et si l'on songe au genre de vie que leur a fait la société, aux agréments que l'homme exige
d'elles, au peu de souci qu'on prend de les habituer à raisonner juste et de les intéresser à des choses intellectuelles sérieuses, à la désastreuse influence que doit avoir sur l'esprit la vie de la femme riche, comme celle de l'ouvrière, on sera porté, pour les quelques-unes qui, malgré tout, se développent harmonieusement et acquièrent une raison solide, à ne pas avoir une trop mauvaise opinion de la logique féminine.
Il y a du reste chez les femmes autant de variétés d'intelligence, un peu moins marquées pour des raisons probablement sociales et à cause de la plus grande uniformité de leur vie (1) que chez l'homme. Et je ne veux pas dire qu'il n'y ait pas quelque différence essentielle entre une intelligence d'homme et une intelligence de femme. La frivolité ne nous donne qu'une différence réelle, je crois, mais accidentelle, peut-être trouverait-on des différences plus profondes dans la vigueur de l'esprit et dans l'activité créatrice (2).
Chez l'enfant, au contraire, une certaine incohérence est naturelle. Elle provient de la nouveauté des impressions, de la gaucherie des réactions, de l'imperfection des idées maîtresses et des sentiments directeurs qui doivent inspirer ces dernières, et, par suite, de la facilité avec laquelle toute impression présente domine l'esprit et l'oriente pour un moment. L'équilibre n'est
(1) Dans des états sociaux très dissemblables, la femme est toujours soumise à un certain nombre de conditions qui agissent sur l'intelligence du grand nombre d'une manière semblable et qui se rattachent à ses relations avec l'homme en tant qu'être de sexe différent.
(2) Voir sur cette question : Fouillée, Tempérament et caractère, et J. Joubert ; La femTïie devant la science contemporaine.
pas organisé, une idée qui naît ne trouve pas un système d'habitudes acquises qui puisse la corriger, la compléter, l'enrayer au besoin et se l'assimiler, en systématisant l'ensemble de l'esprit. Je trouve cette idée très bien indiquée par M. Bernard Pérez, et la frivolité de l'enfant bien définie : « Comme tous les esprits légers, impatients, superficiels, dit-il, l'enfant se contente le plus souvent de comparaisons par à peu près. Le premier jugement lui sufïît, en général, et, à moins de vifs stimulants d'attention, il se redresse rarement par des jugements nouveaux, les jeunes têtes, si promptes à juger, font quelquefois des appréciations plus saines des choses quand leurs émotions, maintenant leur attention fixée laissent aux premiers
jugements le temps d'en suggérer d'autres Une
fillette de six ans, me dit : « C'est moi la plus sage de l'école. — La maîtresse te l'a-t elle dit ? — Quelquefois. — Mais pas tous les jours, ni toutes les semaines ? — Oh ! je ne suis pas la seule : il y en a d'autres qui sont aussi les plus sages, mais il n'y en a pas beaucoup. » Ce superlatif (^ le plus sage » a été sur le champ atténué, grâce à l'attention, dans ce qu'il avait de trop absolu. L'esprit de l'enfant n'est, en bien des cas, étroit, tranchant, excessif, absurde, que parce qu'il a plus vite fait, et partant se contente de considérer un seul côté des choses, celui qui le frappe tout d'abord, qui frappe son amour-propre, ses convoitises, ses petites passions, ses habitudes de sentir, de penser et d'agir. » (1).
L'exemple que j'emprunte à M. Bernard Pérez, en nous indiquant comment peut s'amoindrir l'incohé-
(1) Bernard Pérez. L'enfant de trois à sept ans, 195-197.
rence de l'enfant, nous montre aussi sa nature et comment elle se prolongerait aisément par la succession naturelle des impressions, si l'on n'amenait pas l'enfant à réfléchir, si l'expérience des plaisirs et des peines ne l'y incitait pas d'autre part, et si, enfin, la poussée héréditaire de l'esprit ne le dirigeait aussi vers une logique supérieure. A un certain âge, l'incohérence est de règle, elle se maintient spontanément, à plus forte raison est-il aisé de la provoquer. J'ai vu des personnes s'amuser ainsi à obtenir d'un enfant des réponses successives opposées. C'est très facile, un peu plus qu'avec les adultes, sans que la différence soit bien considérable, mais je doute que cet exercice soit excellent pour la santé intellectuelle de l'enfant.
Nous pouvons conclure de cette incohérence par légèreté et frivolité qu'il faut se méfier des déclarations de l'enfant, très apte à recevoir d'autrui ou à se donner à lui-même diverses suggestions qui contredisent la vérité sans qu'il y prenne bien garde ou sans qu'il s'en soucie, (je ne parle pas ici des cas, où il prend plaisir au mensonge). On s'éclaire, peu à peu, sur le danger d'une foi aveugle aux paroles enfantines et les débats judiciaires n'y perdront rien. Évitons encore ici, de trop généraliser. Je me méfie moins de « l'éternel enfantin » que de « l'éternel féminin », cependant, si beaucoup d'adultes étalent à nos yeux le type puéril, un certain nombre d'enfants ne le réalisent guère.
La psychologie de l'enfant, on l'a dit bien souvent, et avec un assez grand fond de vérité, est celle d'un primitif. Mais on oublie trop vite combien nous sommes tous des primitifs, et sur combien de points ! Tout ce qui est nouveau, mal connu, inaccoutumé, qu'il
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aime les nouveautés ou qu'il les redoute, l'homme le traite, en général, avec la portée d'esprit, la logique et la sagesse des enfants. Chez la plupart, l'intelligence générale reste faible et gauche, impuissante tant que la routine ne l'a pas assouplie. Et nous voyons des hommes graves raisonner comme les enfants, comme les femmes les plus frivoles quand des sujets inconnus sollicitent leur attention. Ils les dédaignent souvent, puis touchent d'un mot des questions dont la portée reste inaperçue, jugent les théories ou les faits d'après quelques informes produits de leur imagination dont ils ne soupçonnent pas l'infidélité, et passent sans s'arrêter, vite distraits par d'autres préoccupations. Qu'on se rappelle l'histoire du darvt^inisme, par exemple, certaines objections faites couramment à Darwin, les étranges conceptions de son système qui eurent cours quelque temps et l'on comprendra la frivolité que peuvent montrer de^ esprits graves, jusque dans des travaux assez considérables. L'homme fait, comme l'enfant, comme le primitif dont il représente le type, a besoin de rectifier ses idées peu à peu, par retouches successives. Il est porté aux généralisations imprudentes, aux associations téméraires, aux successions rapides d'idées incohérentes. Au milieu de tout cela monte une sève parfois puissante. Des germes confus, mais vigoureux, présagent l'harmonie future, et cela différencie du véritable frivole, le sauvage et l'enfant, comme l'homme supérieur qui manque de souplesse d'esprit. Mais parfois le type se fixe et toute sa vie l'homme reste un enfant qui ne grandit plus, un primitif arrêté dans son évolution.