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LA SERIE DES TYPES FRIVOLES ET SUPERFICIELS

Les esprits les plus élevés de la série des frivoles sont ceux qui paraissent se donner entièrement à chaque nouvelle impression qui les frappe, et qui, sans être durable, peut être assez vive. L'attention volontaire leur fait défaut, comme aux autres, tandis que l'attention spontanée, très vite épuisée, est assez intense. Ils s'intéressent ou semblent s'intéresser à bien des sujets, mais leur intérêt s'éteint vite. Quelques minutes après il n'en reste pas même une trace visible. Le vent a tout emporté et l'esprit n'a pas même ébauché une habitude nouvelle.

Mais, un moment, il a pu briller. Des frivoles, des superficiels sont gens d'esprit. Les mots piquants, les réparties fines leur échappent dans l'animation d'un entretien, parmi les mille petites excitations de la vie sociale. Parfois il leur vient une pensée gracieuse, une image délicate, une façon d'idée. Une apparence de vivacité les décore et trompe les observateurs ingénus. Aussi, bien souvent, les personnes renommées pour leur esprit, pour leur à propos, ou même pour leur intelligence, appartiennent au type frivole et puéril ou s'en rapprochent visiblement. Le manque de préoccupations sérieuses et d'idée générales, le défaut de concentration, d'attention et de logique sont, en bien des cas, de bonnes conditions pour l'adaptation instantanée de l'esprit aux conditions fugitives qui se présentent. La logique, la raison enchainent les pensées, détachées elles vont plus vite, bondissent aisément, saisissent avec rapidité la parole qu'on lance,

l'incident insignifiant qui se produit. La parole les suit sans contrôle.

Sans doute, des équilibrés supérieurs, des log-iciens, des outranciers savent faire preuve à l'occasion, d'esprit d'à propos et déploient une imagination légère et brillante. Mais cela est relativement rare. L'homme qui traîne un système a trop souvent l'allure un peu lourde, et il n'est pas commun que la théorie sache se défendre à l'improviste avec à propos. Voyez, par exemple, les Notes sur Psivis de Taine. La force de la pensée, la profondeur du sentiment, la préoccupation des idées générales, le souci de la précision et de la rigueur entravent les caprices de l'imagination , et r « esprit » très réel certes, fm, ingénieux, y manque un peu de légèreté.

Aussi, à part quelques exceptions qu'on aurait vite fait de compter, les esprits profonds passent-ils malaisément pour spirituels. C'est qu'ils sont jugés par des frivoles et que ceux-ci ne veulent pas avoir, je ne dis pas même à réfléchir, mais à penser pour comprendre.

Les idées, les plaisanteries, les mots ont ainsi plus de succès à mesure que leur signification s'amincit. Les esprits peu dédaigneux se complaisent aux gros calembours, aux à peu près qui n'ont pas de sens, les raffinés à des rapprochements ingénieux, à des remarques fines ou parfois méchantes. Cela leur sera pardonné bien plus vite, si leur méchanceté n'a aucune portée et se comprend aisément. J'ai vu des personnes savourer des moqueries grossières et s'indigner de critiques, un peu aiguës, mais sérieuses.

L'esprit de l'équilibré, les pointes du logicien impliquent presque toujours une logique cachée, un ensem^

ble d'idées, qui, confusément pressenties effrayent le frivole (1), — à moins qu'il ne se méprenne. Ils n'amuseront que les intelligences d'élite. Encore deux esprits sérieux, d'un sérieux différent , ne sauront guère s'entendre, en bien des cas, qu'en prenant pour un moment le type du frivole.

A vrai dire, toute société impose ce type. Il y a en nous des choses cachées et incommunicables ; ce n'est pas à cette profondeur que peuvent s'établir des relations entre les individus. Mais, au contraire, ce qu'il y a de plus superficiel chez tous, ce qui se retrouve en chacun de nous s'y prête admirablement, à condition de le prendre sans ce que toute personnalité pourrait y mettre d'original et de systématique. Aussi le frivole recherche-t-il volontiers les nombreuses compagnies où toute conversation suivie est impossible et où tout raisonnement sérieux effaroucherait. C'est là qu'il se plait et c'est là qu'il peut plaire. La conversation, comme l'eau des vases communiquants, descend au niveau le plus bas que comportent les individus en présence, et ce que perdent les supérieurs n'est pas regagné par les autres. Même une collaboration d'esprits supérieurs ne donne pas, en général, ce qu'on pourrait attendre de leur valeur moyenne.

(1) J'ai été frappé récemment, en parcourant la collection d'un des plus connus parmi nos journaux mondains, du caractère d'actualité fort simple des plaisanteries. Il suffit, pour qu'une « nouvelle à la main » plaise, qu'un mot quelconque y rappelle une préo.ccupation actuelle, c'est-à-dire les idées qui se retrouvent chez tous, à leur état le plus simple et sans que ce rapprochement ait aucune signification. Faire surgir, hors de propos, une idée bien commune, c'est ce qu'on appelle être spirituel. En revanche, on s'est rarement avisé que Taine avait dépensé beaucoup d'esprit dans certains de ses livres.

Si dans ce type l'équilibre diminue, tandis que l'impulsion devient plus forte, un type inférieur se produit, celui de 1' « emballé » qui part sur toutes les pistes qu'il rencontre, mais s'arrête presque instantanément et change de voie. Il s'engoue parfois d'une idée, mais n'en peut rien tirer et s'en fatigue vite. Pour peu qu'une nouvelle idée le frôle, il s'éprend de celle-ci comme de la première et l'abandonne bientôt encore, aussi peu capable de poursuivre son entreprise que de ne la pas commencer.

Il reste encore, avec son élan passager mais vif, parmi les frivoles supérieurs. A un degré au-dessous, les « agités », les « inquiets » ont encore moins de suite dans les idées. L'élan est moins fort, plus émietté. Ils pensent beaucoup et mal, leurs idées se dispersent sans ordre, naissant au hasard, s'en allant de même.

Enfin, si nous supposons détruit ce qui fait souvent le charme de l'esprit frivole et superficiel : la vivacité des impressions, la grâce de la pensée, l'élan insoutenu, l'apparence brillante, nous obtenons 1' « esprit faible ». Celui-ci n'est pas plus capable que le premier de suivre un raisonnement ou de synthétiser ses pensées.

Tandis que les agités pensent beaucoup, les esprits faibles pensent peu, mais avec autant d'incohérence et aussi peu de sérieux. Quelquefois, ils paraissent intelligents pour des raisons opposées à celles qui font briller les frivoles supérieurs. Ceux-ci simulaient la vivacité de l'intelligence, les autres simulent la profondeur. Comme ils pensent peu, ils parlent peu, et leur air grave et réservé prévient en leur faveur ceux que la frivolité rebute. Si l'on essaye enfin de pénétrer leur pensée, on reconnaît qu'elle n'existe pour ainsi dire pas. Ils

sont même incapables de s'intéresser pour un moment et d'une manière superficielle à ce qu'ils entendent. Ce qu'on pourrait prendre pour de l'intelligence et de l'intérêt, c'est de la timidité, c'est de la bêtise simple, parfois un vague sentiment de bienveillance et de sociabilité, un certain désir de paraître attentif, quelquefois l'expansion d'un organisme bien portant, plutôt que d'un esprit sérieux, ou bien encore une sympathie instinctive, une peu intelligente admiration pour le causeur qu'on écoute ou l'auteur qu'on lit. Les différents sentiments des individus donnent au type bien des formes diverses. Mais la faiblesse de la pensée même en reste le signe caractéristique. Souvent, non seulement l'idée ne peut se développer, mais elle n'arrive même pas à naître. Elle avorte misérablement, quelques fragments de pensée, quelques signes extérieurs et fallacieux la remplacent seuls.

Parfois l'organisation des tendances vitales et de quelques tendances sociales inférieures donne aux esprits faibles un certain équilibre. Ils peuvent alors se conduire à peu près régulièrement, à la condition de se borner presque complètement au jeu routinier de leurs facultés. Mais en tout ce qui dépasse la vie organique ou les nécessités de la pratique, en tout ce qui se rapporte à l'intelligence proprement dite, dont l'exercice leur est, en certains cas, presque fatalement imposé, leur incurable faiblesse se manifeste régulièrement. Entre eux et les équilibrés, on le voit, il n'y a, bien souvent, qu'une différence qui tient surtout aux conditions d'existence. Mais ceci n'est pas universellement vrai.

Quand l'équilibre dû aux sentiments disparaît, la faiblesse d'esprit sans être toujours plus grande est au

moins plus visible. L'incohérence des idées, le « manque de suite » dans l'esprit frappe davantage.

Dans ces derniers types, la logique interne des éléments psychiques diminue aussi. Non seulement les idées sont moins bien coordonnées, mais elles sont aussi moins riches en éléments secondaires et souvent moins bien formées. Un court examen révèle aisément la pauvreté de la pensée du frivole et surtout de l'esprit faible. Les grands esprits faux ont encore des raisonnements où les idées sont mal, mais assez étroitement, liées entre elles, les frivoles supérieurs savent rapprocher superficiellement des impressions et des images, chez les uns et chez les autres les impressions comme les idées peuvent présenter une assez forte logique interne. Chez les frivoles inférieurs, chez les esprits faux inférieurs, chez les esprits faibles, la coordination interne des éléments s'affaiblit en même temps que leurs rapports réciproques se détendent, et les divers affaiblissements de la systématisation, s'ils ne marchent pas toujours d'un pas égal, ne vont guère l'un sans l'autre.

A un certain niveau, les divers types d'illogiques tendent à se confondre et se rapprochent l'un de l'autre. A mesure que la valeur de l'esprit baisse, le type perd de ses qualités spécifiques. Les esprits faux inférieurs, les esprits faibles inférieurs, les divisés se réunissent et se confondent dans une incohérence décisive.

Certains états pathologiques semblent se rapporter plus spécialement au type de la frivolité. Le type hystérique paraît bien être une sorte d'exagération de la mobilité d'esprit et de l'incohérence par succession d'idées opposées, de systèmes psychiques contradic-

toires. Cependant, à côté de cette incohérence, dans cette incohérence même, on trouve des systèmes assez vigoureux et qui rapprocheraient, en certains cas, l'hystérique des esprits faux par prédominance d'une idée maîtresse. (1).

Quant à la démence où quelques vagues éléments surnagent seuls, débris de l'esprit submergé, elle peut être considérée, semble-t-il, comme la fin de toutes les formes de la décoordination de l'esprit quand on en suit le développement logique, mais elle se rapproche surtout des types de l'esprit faible et du divisé.

(1) Voir à ce sujet les très intéressants ouvrages de M. Pierre Janet : Les hystériques : Les stigmates mentaux, Les accidents mentaux. Voir aussi Legrand du Saulle : Les hystériques.

Ainsi est épuisée la série des types intellectuels considérés au point de vue de la logique de l'esprit, et, si je puis dire, de la qusintité relative de la systématisation. Nous les avons suivis des grands équilibrés et des logiciens jusqu'aux frivoles, jusqu'aux déments et nous avons constaté, en passant, de l'un à l'autre, et toutes choses égales d'ailleurs, un affaiblissement progressif de la coordination mentale qui va se relâchant jusqu'à devenir presque nulle.

Il nous reste, pour en finir avec les formes proprement dites de l'activité intellectuelle, à constater les types qui dérivent des procédés spéciaux, des qualités particulières employés par les divers esprits pour réaliser en eux l'harmonie qui leur est accessible. La systématisation prend ainsi bien des apparences diverses et caractéristiques. Chez les uns, elle est créatrice ; chez d'autres, imitatrice ; chez les uns, elle prend la forme de la synthèse et, chez d'autres, plus volontiers la forme de l'analyse ; ici, elle dégage des éléments déliés et subtils, là, elle agit plus grossièrement, mais avec plus de force ; chez celui-ci, elle se montre souple et perfectible, chez cet autre, arrêtée et raide. Nous l'avons considérée en elle-même et un peu abstraitement ; l'objet de notre prochaine étude doit être d'en examiner les différentes manifestations concrètes, de les expliquer si' possible et d'en reconnaître le sens. Et nous pourrons alors aborder la détermination des types qui dépendent du contenu, de la matière de l'esprit.

Dans tous les cas, c'est l'association systématique,

la finalité que nous recherchons , parce que c'est elle qui donne l'existence même à la matière de l'esprit, parce que c'est elle l'essence de l'âme, unité des phénomènes mentaux, comme c'est elle l'essence de la vie, unité des phénomènes physiologiques. Nous avons pu la reconnaître, tant que l'esprit subsiste et suivre ses manifestations jusqu'à leur affaiblissement dernier, nous devons examiner maintenant celles de ses formes qui constituent spécialement les qualités secondaires de l'esprit.

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