CHAPITRE IV
L'interprétation des types et leur transformation
Chez les intellectuels, l'équilibre psychique est aisément rompu, comme chez les purs sensitifs, comme chez tous ceux en qui une tendance, quelle qu'elle soit, s'impose comme fin principale à l'organisation. La vie psychique peut être comprise de bien des façons différentes selon la part faite à chaque élément, mais elle n'est possible et bonne que par la systématisation générale de l'ensemble par rapport à l'ensemble même et non par rapport seulement à l'un quelconque des éléments de l'esprit.
La rupture de l'équilibre de l'individu peut compromettre l'équilibre général. La prépondérance exclusive d'une faculté dans l'individu se traduit par des formules dangereuses et susceptibles de jouir d'une certaine vogue, capables d'orienter un des groupes dirigeants dans un sens contraire à celui de la finalité générale. L'art pour l'art, la science pour la science, la philosophie pour la philosophie : à prendre ces mots au pied de la lettre, et si l'on considère le rôle de l'art, de la science ou de la philosophie dans l'ensemble social dont ils ne sont qu'un élément, ils expriment une idée manifestement fausse, (jn n'a pas de peine à montrer que ni l'art, ni la science, ni aucune manifestation sociale ne renferme en elle-même ni son origine, ni sa fin. L'art, la science et la philosophie, comme l'industrie, comme la religion, sont pour
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l'humanité, non pour eux-mêmes. Ou si nous voulons, ce qui est plus juste, ramener à l'abstraction cette vue un peu concrète, car l'humanité même n'est pas une fin dernière, une « fin en soi », ils sont des moyens relatifs tendant vers l'absolue systématisation, vers l'harmonie parfaite.
Mais ces formules n'en répondent pas moins à un sentiment profond et juste de certaines nécessités. Elles expriment d'une façon incomplète et partiellement mauvaise, la tendance à la spécialisation qui est une conditionde la vie sociale.
Il ne faut pas demander à l'artiste de s'intéresser beaucoup aux statistiques du commerce, ni exiger du philosophe qu'il s'initie toujours avec joie aux procédés nouveaux inventés pour teindre les étoffes ou économiser le charbon dans une machine à vapeur. Ils ont bien le droit de n'avoir en vue l'un que son art, l'autre que sa science, et si la formule se présentait ainsi : l'artiste pour l'art, le philosophe pour la philosophie, il y aurait beaucoup moins à lui reprocher.
Malheureusement de cette formule on passe tout naturellement à l'autre; lorsqu'un homme a exercé une fonction toute sa vie, il est porté à croire que la société entière y est intéressée au suprême degré. Lorsqu'il s'est donné avec enthousiasme à sa fonction sociale, il lui est doux de l'ériger en loi suprême et de qualifier vivement ceux qui ne partagent pas ses transports. Flaubert est resté un mémorable exemple de ces esprits exclusifs.
Même sans aller jusqu'à ce degré, la spécialisation peut être excessive. On se rappelle comment Taine avait esquissé, dans ses Philosophes classiques, le portrait du philosophe qui n'est ni père de famille, ni
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marié, ni citoyen d'un pays quelconque, qui n'est plus qu'un théoricien dont la seule fonction est de penser, de rechercher le vrai. Parmi les objections qu'on s'empresse d'opposer à de telles conceptions il en est qui ne portent que parce qu'elles supposent le type mal ou incomplètement réalisé — comme lorsqu'on dit que le cœur seul peut comprendre les choses du cœur.
Mais il ne saurait nous être indifférent de savoir si le type peut, en effet, se réaliser actuellement dans de bonnes conditions. Et il semble bien que de graves raisons s'y opposent.
La spécialisation absolue, qui justifierait l'oubli et la méconnaissance du reste du monde, supposerait, en effet, un état très avancé de l'harmonie sociale. Pour que, dans un orchestre, chaque musicien fît sa partie sans entendre et sans voir les autres, et sans la direction visible du chef, il faudrait une perfection irréalisable, à moins qu'elle ne se réduise à un grossier mécanisme, et ne reste d'ordre tout à fait inférieur. Il est donc essentiel que la spécialisation ne soit pas absolue, que chaque homme puisse s'inspirer des désirs et des besoins des autres, qu'il sache les comprendre et au besoin contribuer à les modifier. Sans doute ces influences réciproques des esprits ne sauraient être annulées mais il peut être nuisible de les restreindre trop par humeur ou par principe. Dans notre état imparfait l'imitation, comme la comprend M. Tarde, ne peut entièrement céder la place à la division du travail comme l'entend M. Durkheim. Il y a là deux principes sociaux qui se combattent non seulement dans les théories des sociologistes mais aussi dans la réalité et qui, correspondant chacun à un état net et exclusif de
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la société, ne peuvent, ni l'un ni l'autre, s'appliquer exclusivement à notre état troublé et encore indécis.
Mais une fois ces réserves faites, il faut bien reconnaître ce qu'il y a de juste dans la théorie généralisée de « l'art pour l'art » et ce qu'il y a de bon dans cette spécialisation intellectuelle qui consiste non pas à faire seulement un métier quelconque, mais à se subordonner à son idée maîtresse et à résister aux efforts extérieurs. Elle est une réponse exagérée à une pression exagérée aussi. Si quelques-uns sont exagérément artistes ou intellectuels, d'autres sont exagérément industriels ou politiciens. Si l'exagération de ceux-ci n'excuse pas celle de ceux-là qui n'y répond pas intentionnellement, elle lui donne cependant son utilité sociale, et, certes, j'admets très bien que l'on combatte l'intellectualisme exagéré, et j)eut-être l'ai-je fait moi-même, mais il est d'autres dangers plus pressants, et il n'est guère à craindre que le monde succombe à un excès d'intellectualisme. Quand on considère l'ensemble des actions et des réactions sociales on vient aisément à cette idée que l'intellectualisme, même outré, n'est pas sans utilité, et ceux mêmes qui le combattent, tâchent, j'aime à le croire, d'en diriger les effets, plutôt que de le faire disparaître. Et ils ont aussi leur place, à ce titre, dans cet ensemble, où d'ailleurs il s'en faut que tout soit pour le mieux.
S'il est un domaine où la spécialisation exclusive et les sentiments qu'elle engendre puisse être dangereuse c'est peut-être bien celui de l'intelligence, à cause de l'influence des idées. Mais comment ne pas reconnaître aussi que c'est celui où elle est le plus légitime et le plus utile ? D'abord c'est, sans doute, une excellente condition pour trouver le vrai ou pour chercher
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le beau que ne pas s'inquiéter outre mesure, je ne dis pas de ses besoins personnels, mais même des besoins de la société dont nous sommes partie. 11 est un égoïsme patriotique, il est même un égoïsme social, et un égoïsme humanitaire dont il faut savoir s'abstraire. Le vrai et le beau dépassent l'homme, ils dépassent la patrie, ils dépassent l'humanité. Il est des abstractions plus hautes que les réalités que nous connaissons, et qui peuvent s'incarner à leur tour dans des réalités devant lesquelles nous ne serons plus. Ce sont parfois ces abstractions, vaguement pressenties, ces réalités possibles à peine entrevues qui poussent l'artiste et le penseur, l'isolent et le tournent contre son siècle. Alors c'est lui qui représente le droit, quand bien même il paraîtrait en dehors de toute société possible. Le difficile est de distinguer ces pressentiments et ces hautes inspirations non pas peut-être des désirs vulgaires — qui parfois d'ailleurs les accompagnent, — mais des aberrations de la folie. L'avenir, s'il nous connait, fixera la responsabilité de chacun. En attendant le mieux est, sans doute, pour chaque conception spéciale, non pas de tâcher d'étouffer les autres, mais d'en profiter, soit pour s'améliorer soi-même, ce qui est toujours possible, soit pour se fortifier par la comparaison avec les conceptions rivales.
Les intellectuels sont, en quelque sorte, les cellules pensantes de l'humanité. Leur rôle social est celui qu'exerce l'intelligence dans l'individu. Ils sont donc, bon gré mal gré, partie d'un système qui les dépasse, mais qu'ils peuvent, dans quelque mesure, modifier et diriger.
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Leurs fonctions sociales, ils les remplissent comme ils peuvent. Tous les intellectuels ne sont pas intelligents. D'une manière générale, la domination de l'intelligence leur assigne bien une certaine vigueur relative de l'esprit. Toutefois nous trouvons parmi eux beaucoup de médiocres et quelques imbéciles. Chez les uns l'intelligence domine parce qu'ils sont incapables d'éprouver une passion quelconque un peu forte, ils sont intellectuels par faiblesse de désir plutôt que par force d'esprit, l'instruction qu'ils ont reçue leur ayant constitué, sans grand peine et sans grand profit, une provision d'idées. D'autres sont obsédés par une toquade, une idée s'est emparée d'eux et les dirige, mais la pauvreté du terrain l'empêche de donner des pousses vigoureuses. C'est peut-être chez ceux-là qu'apparaît de la manière la plus frappante l'importance de l'intelligence. Envoyant des gens qui auraient pu faire des commis passables ou des administrateurs suffisants dans les rôles inférieurs se vouer aux recherches intellectuelles pour toute leur vie, en reconnaissant la place que peuvent prendre dans une vie d'homme quelques idées maigres et chétives, on apprécie mieux que jamais la force de l'idée, on sent combien elle est capable — dans des circonstances encore mal définies — de faire l'objet d'un désir, de devenir une tendance maîtresse. Les « ratés » parmi lesquels il en est de malheureux, de laborieux et de sincères , à côté des bohèmes, à côté aussi de ceux qui parviennent aux honneurs et à la fortune — des ratés mécon-= nus — appartiennent, pour la plupart au type intellectuel plus ou moins pur. Je sais bien que la paresse et l'orgueil contribuent à enrichir ce type, cependant il est bien des paresseux qui ne s'y rattachent point —
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et pourquoi mettraient-ils leur orgueil à être des intellectuels s'ils ne sentaient pas, plus ou moins, confuse et vacillante encore en eux, la force de l'idée ?
Cette fonction de penser, plus ou moins bien remplie, à quoi sert-elle ? Quel est le rôle de l'intelligence dans la vie individuelle et dans la vie sociale?
Son origine nous l'indique. Les idées sont essentiellement, nous l'avons vu, des fragments de tendances ; tendances réelles et actives ou tendances virtuelles. Ces fragments séparés sont beaucoup plus libres, beaucoup plus souples que les tendances elles-mêmes, il leur est beaucoup plus aisé de se combiner en différents systèmes, de s'associer et de se dissocier. L'intelligence finit ainsi par être un organisme très délicat et très susceptible, facile à ébranler, à l'affût de toutes les impressions qui passent, sachant recevoir, recueillir, classer et conserver les impressions, les perceptions, tous les éléments que le désir brut laisserait échapper et rendrait vains. Mais ce mécanisme d'idées représente un mécanisme de désirs, de tendances complètes réelles ou possibles. Ainsi l'intelligence peut servir d'abord à éprouver les objets, à les soumettre à un examen qui dispense d'en essayer l'emploi. En soumettant l'état nouveau à la critique de quelques idées elle permet de ne pas mettre en branle les tendances, les désirs et les habitudes, de ne pas engager l'individu tout entier dans des aventures compromettantes ou pénibles. En tant que représentant les désirs acquis et persistants, elle facilite leur satisfaction et leur évite des déconvenues. Ainsi un laboratoire, parla connaissance scientifique de la nature de certains pro-
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duits, permet de les écarter de la circulation, ainsi les renseignements fournis par quelques éclaireurs permettent de diriger une armée sans lui faire essayer à elle-même les diverses routes possibles. Les idées sont des fragments de tendances plus mobiles et très capables de voir plus vite, et surtout avec bien moins d'inconvénients, ce qu'il convient de faire dans l'intérêt général de l'organisme — à condition, bien entendu, qu'elles restent suffisamment en relation avec les désirs et les passions et qu'il n'y ait pas de séparation trop complète entre le représentant et le représenté.
L'intelligence permet une adaptation de l'esprit, souvent plus superficielle que celle qui résulte du jeu des tendances, mais aussi beaucoup plus prompte, beaucoup plus étendue et beaucoup plus perfectible.
Et cette systématisation superficielle peut servir d'amorce à une systématisation plus profonde. Nous avons montré l'idée résultant de la désagrégation des éléments d'une tendance, mais inversement la tendance peut naître de la combinaison d'éléments psycho-organiques avec une idée. Cela se produit à chaque instant et la loi d'association systématique nous indique comment s'opère cette synthèse.
Lorsque l'intelligence est une fois émancipée, les idées naissent et se fixent sans que les désirs et les passions y soient fortement intéressés. Mais les images, les idées nouvelles qui se forment ainsi évoquent des états d'esprit avec qui elles peuvent s'harmoniser, d'autres idées, d'autres images, et suscitent aussi ce qui, dans les désirs et les tendances, peut s'associer systématiquement avec elles, peut se servir d'elles ou les servir. Cette opération est facilitée par l'adaptation déjà établie de certaines idées à certains désirs. L'idée,
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en arrivant dans l'esprit, en se classant parmi les autres idées, se classe du même coup dans le caractère et entre dans le jeu des tendances qu'elle modifie. Pour prendre un exemple simple, si nous apprenons à un chasseur qu'un endroit de la plaine est peuplé de perdreaux, cette idée évoquera immédiatement des désirs qui lui sont chers et pourra en modifier les manifestations en lui faisant diriger ses pas autrement qu'il n'en avait pris l'habitude. Ainsi les révélations qui nous sont faites sur le caractère de telle personne, le résultat de nos observations et de nos réflexions sur elle peuvent changer nos sentiments à son endroit et modifier notablement notre conduite. Le jeu du sentiment et de l'idée est très compliqué dans des cas de ce genre ; le phénomène intellectuel éveille directement le sentiment, puis celui-ci réagit et nous pousse à chercher, à observer, à mieux comprendre, et ainsi de suite. Au reste, comme nous l'avons dit, le jeu de l'intelligence et celui du sentiment ne peuvent généralement être considérés à part, même chez les intellectuels, que par un artifice.
Il est des cas où l'idée paraît bien créer réellement la tendance. Elle s'aide, bien entendu, des désirs déjà manifestes ou latents, mais c'est elle qui en réunit les éléments épars, qui détermine la synthèse, qui lui donne une forme, de telle sorte qu'il est souvent difficile de retrouver par l'analyse les éléments de la combinaison nouvelle. C'est le cas, évidemment, pour les passions intellectuelles. Ce sont bien des idées, des connaissances qui ont organisé, par exemple, la personnalité de Darv^'in, en s'associant, certes, à des tendances profondes, mais qui n'avaient aucune forme bien précise tant que l'esprit ne leur en avait pas im-
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posé une. Le fait seul que les mouvements organiques ou volontaires, la marche, les mouvements des mains, etc., qu'excitaient d'abord l'amour de la chasse ou de semblables désirs, se coordonnent ensuite spécialement pour servir une théorie et développer une hypothèse, montrent la force organisatrice de l'idée, et comment elle crée la tendance complète.
Mais ce n'est pas seulement dans les passions intellectuelles qu'elle agit. Ailleurs son rôle peut être moindre, il n'est certes pas nul. Dans tout ce qui s'élève au-dessus des besoins organiques, où elle intervient encore souvent, l'idée joue son rôle d'organisatrice et de créatrice. Les phénomènes intellectuels sont nécessaires à toutes les tendances pour qu'elles se précisent et s'achèvent, ils les transforment aussi en les élevant. Que serait l'amour sans les représentations, les idées, les images qui le précèdent et l'accompagnent ? A peine un désir de brute, une tendance puissante et vague. Voyez en tout cas comme le choix, l'imagination, l'intelligence en un mot, le modifie et fait un sentiment d'un instinct primitif (1).
Et c'est l'idée encore qui, souvent, grâce à sa mobilité et à sa souplesse plus grandes, établit des rapports entre nos différentes tendances, exposées quelquefois à s'ignorer l'une l'autre, et travaille ainsi à l'unification de la personnalité, à la création du caractère, à la formation de nouvelles tendances. La transformation et la naissance des désirs résultent, en effet, des heurts ou des accords qui se produisent et qui sont amenés dans beaucoup de cas, par le jeu des idées. Les connaissances que nous donne l'expérience, ce que nous
(1) Cf. Fouillée. Tempérament et caractère.
apprenons par les autres, et ce qui résulte de nos réflexions, des combinaisons diverses établies par notre esprit, tout cela sert à marquer, et même à faire naître, les oppositions intérieures, comme les convergences plus ou moins visibles de nos désirs et de nos passions. Et ces combinaisons intellectuelles provoqueront ainsi des combinaisons de tendances, des rapprochements ou des luttes qui se termineront quelquefois par l'élimination progressive d'un désir, par la synthèse de plusieurs autres. Il n'est pas douteux que la connaissance des propriétés de la vapeur, par exemple, ou des lois de l'électricité n'ait contribué à servir et à combiner bien des sentiments et des tendances qui seraient restés hostiles ou étrangers. (1).
Toute idée introduite dans l'esprit est un germe de tendances nouvelles, ou tout au moins une condition de transformation, de lutte ou d'harmonie plus grande pour les tendances déjà formées, une condition d'existence des tendances futures, à qui la nouvelle idée donnera une forme ou fournira des éléments. Toute connaissance nouvelle, concrète ou abstraite, peut modifier plus ou moins profondément et plus ou moins vite notre activité, l'expression de nos tendances et ces tendances elles-mêmes.
Chez les intellectuels, la création sirtiflcielle de la société, cette singulière hypertrophie des facultés pen-
(1) On trouvera dans les ouvrages de M. Tarde, un grand nombre de faits du genre de celui-là, fort ingénieusement étudiés au point de vue de la logique sociale et des formes diverses de l'imitation.
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santés que l'état social a pu seul permettre, semble-til, comme il a créé l'attention (1), est devenue naturelle au même titre que les autres désirs de l'homme, lentement ébauchés et lentement grandis. Presque monstrueuse si l'on ne considère que l'individu elle devient normale si l'on a égard à l'ensemble. Le cerveau du penseur est un organe social.
L'intellectuel est le semeur des désirs de demain, il prépare et dessine les cités futures. Les idées qu'il émet sont des germes de passions. Fécondées, elles dirigeront le monde. Toute idée exprime un trouble et tend à y remédier. Si l'homme qui pense et qui médite est forcément, à certains égards, un mécontent, du moins sa pensée même et sa méditation vont, sans qu'il le sache toujours, vers l'amélioration de ce qui le froisse.
L'idée est une force comme le veut M. Fouillée, et, comme le dit M. Le Bon, dans une formule discutable, mais qui donne une idée juste de l'ensemble des faits, il faut qu'elle devienne sentiment. Nous avons vu comment, plutôt, elle organise le désir et s'y incarne. Elle exerce sa force propre en synthétisant les éléments des tendances, en leur donnant une forme précise. L'intellectuel a pour rôle de semer en abondance des germes organisateurs, mais il ne dépend pas tout à fait de lui qu'ils soient vivaces. Souvent une idée informe éclipsera entièrement une conception bien supérieure. L'union d'un grand esprit avec une foule médiocre peut rester stérile comme l'union de deux êtres de race différente. Et il faut que le germe attende son moment, en travaillant lui-même
(1) Voir Ribot. Psychologie de l'attention.
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à le préparer, pour porter ses fruits et transformer le monde.
Chaque intellectuel agit ainsi à sa manière et suivant ses moyens. Pour la plupart le résultat est médiocre, presque nul. Mais outre son importance il varie en qualité. Les uns travaillent, sans le prévoir, à créer et à satisfaire à la fois de nouveaux besoins physiques, d'autres de nouveaux besoins moraux. Telle idée quelquefois insignifiante en apparence, prédit de larges transformations. Celui qui observait la force de la vapeur et pensait, en voyant se soulever le couvercle de sa bouillotte, aux moyens d'en tirer parti ne pouvait guère prévoir les conséquences sociales de sa découverte et toutes les idées, tous les sentiments, les grandeurs et les misères, les révoltes et les bouleversements qu'elle susciterait ou qu'elle favoriserait. Le « machinisme » contemporain, avec tous les problèmes sociaux qu'il a posés ou rendus urgents, en dérive pourtant pour une bonne part.
Si la naissance de l'idée est le rôle propre de l'intellectuel, son développement et son incarnation dans un désir régardent tout le monde. A mon sens, ce n'est pas tant par imitation que se forment ainsi les grandes passions de l'humanité que par adaptation successive de désirs et d'idées secondaires à une idée principale. Chacun systématise, à sa façon avec ses propres tendances, les désirs qu'il reçoit et qu'il apprend et le système qu'il crée ainsi influence les autres et se transformxC en ^3assant ensuite chez des esprits différents. Quand une orientation générale, toujours un peu vague et flottante, se dégage de cet amas d'actions et de réactions, une nouvelle force civilisatrice est créée. Parfois, au contraire, l'idée agit trop diversement chez les divers
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individus pour qu'une croyance générale s'élève et devienne puissante. A notre époque, par exemple, la plupart des idées lancées ne semblent pas déterminer de courants bien intenses, il est probable cependant que quelques-unes survivront, et peu à peu deviendront le germe d'une foi nouvelle. C'est dans les doctrines sociales que se fera très probablement ce travail (1). Un cas extrêmement intéressant de fécondité nous est donné par le christianisme. Là nous pouvons reconnaître à peu près les apports successifs, les déviations, les développements qui ont amené dans un immense organisme de conceptions très étudiées, de sentiments extrêmement divers, de pratiques minutieuses, les idées enseignées par son fondateur il y a bientôt dix-neuf siècles. Certes, il est facile de supposer, avec d'autres hommes, bien des doctrines dissemblables fondées sur la même base, et les différences des religions ou sectes diverses qui ont gardé le nom du christianisme montrent assez la possibilité de ces variations.
L'intelligence, comme la conscience elle-même, tend finalement à sa propre disparition, par cela même qu'elle indique un trouble et qu'elle fournit un moyen d'y remédier. Dégagée de l'automatisme et de l'acte réflexe par l'intermédiaire du désir conscient, elle y retourne soit par l'habitude intellectuelle, soit encore en se réincarnant dans un désir nouveau, et doit aboutir logiquement à une tendance réflexe analogue à celles d'où elle est sortie, mais beaucoup plus compli-
(1) Cl. Le Bon : Lois psychologiques de V évolution des pépies.
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quée. Elle est donc un movient de la transformation, de la systématisation générale des tendances.
Nous rencontrons ici un procédé très fréquent dans notre monde. J'ai déjà eu l'occasion de le signaler à propos de la sanction morale qui commence par la « sanction naturelle » pour se compliquer et se troubler en devenant sanction artificielle et arriver enfin à un nouveau fonctionnement spontané et non voulu, et résulter alors du jeu naturel des fonctions organiques ou sociales sans intervention d'un appareil spécial (1).
Les institutions sociales, comme les facultés de l'homme, sont ainsi des travaux provisoires destinés à favoriser un changement qui les fera disparaître lorsqu'il aura abouti. C'est une manière de voir que je me propose de développer ailleurs et qu'il me suffît d'indiquer ici en montrant comment s'y rattache l'interprétation des types de l'intellectuel et de l'indifférencié.
Toutes les idées ne peuvent éviter l'automatisme et l'inconscience finale que par leur renouvellement continuel, par les modifications qui les rajeunissent, par les emplois nouveaux qu'elles s'essaient à remplir, enfin par le défaut d'équilibre général de l'esprit.
Si l'équilibre se rétablit, si les modifications cessent, si un contentement relatif s'ébauche, si une moindre imperfection vient à triompher, l'automatisme s'accroît, la conscience diminue, la routine triomphe, la vie s'organise, l'intelligence, en tant que force indépendante, décroît, elle se résorbe de nouveau dans l'ensemble vital, rendant de plus en plus difficile les progrès ultérieurs. Le bien est l'ennemi du mieux.
(1) Voir la Sanction morale, Revue philosophique, 1894, I.
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Aussi la théorie de la tendance de l'intelligence vers l'automatisme et de la perfection inconsciente ne choque pas autant qu'on pourrait le croire les aspirations générales. Il faut insister sur ceci, que l'inconscience serait l'état de l'intelligence complètement adaptée, c'est-à-dire de l'intelligence disparue en tant qu'intelligence, de l'esprit parfait dans le monde parfait, c'est-à-dire dans le monde devenu, en un sens, « esprit ». Jusque-là si la conscience marque un défaut qui tend à disparaître, l'inconscience indique plutôt, et en général, un défaut qui tend à persister, une organisation incomplète, excessive et vicieuse parce qu'elle est prématurée et forcément trop étroite, quelque chose d'analogue à la sagesse apparente et trop précoce de l'enfant lorsqu'elle ne décèle qu'un manque de santé physique ou de vigueur mentale. L'automatisme et la vraie perfection se rencontrent, comme les parallèles, à l'infini.
En même temps que l'intelligence marche vers l'automatisme, elle tend à se subordonner encore à l'action, à s'incorporer aux tendances. C'est ce qui justifie son existence et c'est aussi ce qui la menace. Ainsi des trois grands types que nous avons étudiés le troisième tend à retourner au premier par l'intermédiaire du second. Dans le processus complet et régulier, l'intelligence d'abord attachée à l'instinct, s'en sépare peu à peu, s'organise à côté de lui, mais pour servir encore les besoins et les sentiments, puis, continuant à se développer elle cesse d'être subordonnée et se pose ellemême en « fin en soi » . Elle devient ainsi le centre de tendances nouvelles, importantes et même domina-
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trices. Mais les idées, comme nous l'avons vu, finissent par provoquer et organiser de nouveaux désirs, synthèses dont elles sont un élément. Les voici subordonnées de nouveau, et à mesure que la tendance à laquelle elles ont servi se perfectionne, s'épure et s'organise, elles adhèrent de plus en plus étroitement à elle, arrivent à s'en distinguer à peine et finissent par s'y cristalliser entièrement. Nous sommes revenus au premier type.
Le cycle est fini. Il peut recommencer et recommencer encore, jusqu'à la systématisation supérieure qui le rendrait inutile, jusqu'à ce que l'humanité se cristallise dans quelque forme imparfaite et définitive comme l'ont fait, sans doute, quelques animaux et peut-être quelques peuples, jusqu'à ce que l'être pensant soit détruit par quelque catastrophe, ou par l'effet de quelque loi cosmique et que le monde retombe dans son obscurité.
Tel est le schéma. Dans la réalité les choses se compliquent singulièrement et une foule d'idées ont échappé et échapperont encore longtemps à cette disparition progressive,
Tout d'abord il en est qui meurent autrement. Elles avortent, se flétrissent et se décomposent rapidement faute de trouver des systèmes d'idées qui les accueillent, ou des désirs qui leur prêtent leurs forces. Ceci est fréquent dans la vie des hommes d'aujourd'hui en qui les idées sont introduites et cultivées sans égard pour les besoins de la vie. Regardez passer des lycéens et comparez leur visage à ceux des hommes qui les ont précédés sur les bancs de l'école et sont aujourd'hui notaires ou négociants, industriels ou propriétaires. L'expression des premiers n'est peut-être
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pas plus intelligente, elle est à coup sûr plus intellectuelle. On sent que chez les autres l'intelligence désintéressée a décru, que le nombre des idées qui ne sont qu'idées sans but pratique, a diminué. Et, en effet, que reste-t-il de la plupart de celles que l'instruction avait semées dans le cerveau ? Quelques habitudes d'esprit, sans doute, c'est-à-dire des dispositions à peu près inconscientes mises au service du métier ou des désirs, des habitudes pratiques. L'individu est retourné du troisième type au second ou au premier — et pas toujours avec un suffisant élargissement des tendances primitives. Le progrès en tout cas, lorsqu'il a lieu, se compense par de considérables pertes, par l'énorme gaspillage des idées purement verbales, ou de force insuffisante pour se développer et améliorer l'individu.
De plus, différentes circonstances, les combinaisons nouvelles, les actions et réactions des idées et des désirs empêchent les pensées de se cristalliser, comme le vent empêche l'eau de se geler. Aussi la mise en rapport des désirs et des pensées, leur confrontation incessante, c'est-à-dire la critique sous toutes ses formes, est-elle le meilleur moyen d'empêcher l'ossification prématurée de l'esprit. Quelques-uns l'emploient méthodiquement, il vit spontanément chez d'autres.
Enfm, ce n'est pas toujours chez un même individu, ni chez un seul peuple qu'une idée peut évoluer et présenter les différentes phases du processus général. Les éléments de l'individu ont leur vie particulière, l'individu de même, et les races aussi, mais ces différentes vies s'entrecroisent et se combinent en mille manières.
Il est des idées qui nées de l'automatisme y retournent chez le même individu après un séjour plus ou
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moins long dans la sphère de l'intelligence. Cela arrive assez souvent aux idées détachées des besoins organiques, des tendances rudimentaires qui précèdent l'apprentissag'e d'un métier ou d'un art manuel, ou du moins pour lequel des combinaisons de mouvements sont nécessaires (la musique instrumentale, par exempie).
D'autres, au contraire, passent d'un individu à l'autre, restent longtemps sans emploi défini, à l'état d'idées pures, jusqu'au jour où , des idées nouvelles ayant modifié les caractères, elles trouvent à exercer leur activité au service de quelque passion naissante en laquelle elles s'incorporent.
D'autres vivent isolées ou incomplètement absorbées pendant la vie de races entières. La vie de l'individu disparaît ici dans les lentes ondulations intellectuelles de l'humanité.
Au point où nous en sommes, dans notre état d'incohérence et de dispersion, la plupart des idées un peu larges ont à peine trouvé à s'incarner dans des désirs naissants encore faibles, combattus sans cesse et variables encore plus, elles ne représentent guère pour nous que des promesses encore vagues et un avenir aléatoire et lointain.
Tous ces faits compliquent beaucoup l'appréciation de la valeur d'une intelligence que l'on rattacherait à tel ou tel de nos types. Des esprits très hauts et des esprits très inférieurs peuvent se rencontrer dans la même classe, et deux intelligences pourront être supérieures, par exemple, à un esprit représentant la forme de transition, l'une parce qu'elle appartiendra à la
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première classe, et l'autre parce qu'elle fera partie de la troisième ; la première parce qu'elle a su détacher de ses désirs et de ses besoins les idées qui constitueront un esprit, et les augmenter des idées qu'elle a acquises ça et là, l'autre parce que, après avoir constitué son intelligence, elle a trouvé le moyen de l'employer, et l'a consacrée au service de hautes aspirations avec lesquelles son esprit s'est en quelque sorte identifié. Selon que le travail d'accroissement, d'acquisition, de rénovation, de critique l'emporte ou que c'est au contraire l'œuvre d'organisation et de classement, on peut aller en progressant continuellement, mais en marchant tantôt vers un bout, tantôt vers l'autre bout de notre série de types. On ne peut bien apprécier la nature d'une intelligence que par le caractère, la forme et les causes de ce mouvement. Et si l'on ajoute que différentes portions de notre intelligence en sont toujours à des phases différentes, et que la vie individuelle des éléments de l'esprit ne saurait être ici négligée, on voit combien le jugement final est chose délicate.
Les individus apparaissent bien, en gros, comme des représentants de certaines phases des transformations générales de l'intelligence, mais lorsqu'on y regarde de près, on voit que cette vue n'est juste qu'avec de nombreuses réserves qui ressortent suffisamment de tout ce qui vient d'être dit.
Les idées elles-mêmes, les éléments psychiques ne sont pas toujours faciles à apprécier. Il est malaisé de définir le point d'évolution de telle ou telle idée, de reconnaître si elle a subi une élaboration intellectuelle suffisante avant de s'engager dans un désir nouveau. Les difficultés sont à peu près les mêmes et je n'y
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insiste pas. Elles ne sont pas toujours, il s'en faut, insurmontables. En ce moment, on reconnaîtrait aisément diverses idées encore insuffisantes, mal dégrossies, mal précisées, qui commencent à s'incarner dans des désirs et à diriger des conduites. Le pire qu'il puisse arriver, c'est qu'elles risquent de barrer un temps la route à des idées plus approfondies et capables de répondre aux mêmes besoins.
Si nous essayons de résumer en quelques mots les résultats de cette étude sur les rapports généraux de l'intelligence et du caractère, nous dirons que l'intelligence est un élément du caractère, dont l'importance et l'influence peuvent considérablement varier. Sa fonction est de faciliter, par des tâtonnements plus légers et des variations plus subtiles, la systématisation générale des éléments psychiques et des éléments sociaux. Elle est exercée naturellement par les intelligences individuelles, mais, par la spécialisation des intellectuels qui n'en profitent guère pour leur conduite propre, elle fonctionne au profit surtout de l'ensemble social. Détachée peu à peu des tendances et des désirs, organisée peu à peu en système individuel, puis indépendant, puis prépondérant, elle tend, par son triomphe même, à revenir à un état semblable au premier mais plus élargi et supérieur. A chacune des étapes de cette transformation correspond un type spécial des rapports de l'intelligence et du désir, à ces types se rattachent, plus ou moins nettement, tous les individus.