CHAPITRE I
Les formes de Fassociation systématique
LES ÉQUILIBRÉS
Au sommet de l'échelle des caractères nous trouvions le type équilibré. Nous le rencontrons également au sommet de l'échelle des intelligences. C'est le type en qui la logique est en quelque sorte innée, naturelle et instinctive. Par là, il s'oppose non seulement aux incohérents, mais aussi, à un moindre degré, aux raisonneurs et aux logiciens.
Souvent, et dans les cas les plus simples, l'harmonie de l'intelligence n'est guère, chez lui, que l'expression de l'équilibre du caractère et de l'harmonie des tendances. Elle résulte du jeu spontané de l'esprit. La logique n'est sentie, ni spécialement désirée par l'équilibré, il la réalise sans le vouloir, et peut-être même sans le remarquer. Les idées peuvent être des éléments des tendances, une condition des désirs actifs, comme l'expression consciente de désirs encore faibles ou qui s'assoupissent déjà. Elles sont ainsi qu'eux systématisées et harmoniques. L'équilibré se rattache souvent à la première catégorie formée par les rapports de l'intelligence et des sentiments. Il n'a guère que les idées qui conviennent à ses besoins organiques ou affectifs et il les associe convenablement, avec justesse, parce que ses désirs eux-mêmes sont bien équilibrés. S'il ne dit pas de sottises c'est qu'il ne s'occupe, ni ne parle de ce qui dépasse le cercle, souvent
LÈS ESPRITS LOGIQUES
Les équilibrés
assez étroit, où s'enferme sa vie et qu'il ne s'intéresse pas, sans pour cela se montrer dédaigneux, à ce qui ne peut y rentrer.
Parfois cet équilibre donne une certaine grâce à l'esprit, toujours de la rectitude. Rectitude plus ou moins restreinte, et qui se transforme vite si les conditions variables de l'existence viennent à introduire de force, dans le cerveau de l'individu, des idées inconnues et des préoccupations insolites pour lesquelles il n'était point fait.
Le type équilibré simple et imparfait est assez commun. Il distingue la classe la plus estimable des intelligences médiocres ou moyennes, celle qui a pu trouver une fonction adaptée à sa nature — et dont la nature pouvait s'adapter à une fonction. Chacun a connu de braves gens qui s'acquittent convenablement de leurs diverses tâches sociales : métier, devoirs de famille, et qui ont les idées saines et le raisonnement juste dans l'exercice de ces fonctions — ou du moins qui se rapprochent de cet idéal, car chez la plupart do ces gens de bon sens, il ne serait pas très difficile de reconnaître quelques arguments d'imbécile et quelques impressions de fou.
Les équilibrés simples se rattachent aux plus compliqués par les intermédiaires habituels. En s'élevant un peu dans la série on commence à trouver des noms connus. Les équilibrés simples, sans vie intellectuelle et sans folles ambitions, ne nous occupent guère d'eux. Au contraire, les équilibrés médiocres qu'on rencontre de temps en temps parmi les intellectuels et ceux qui s'en rapprochent, suivent assez souvent des carrières qui les proposent à notre attention.
Encore ici, le type pur ou presque pur, est utile et
estimable. Même j'en dirais volontiers plus de bien s'il ne se faisait, presque partout, estimer plus et autrement qu'il ne vaut. Nous lui devons une bonne part des vulgarisateurs avoués dont la fonction n'est pas assez prisée peut-être et mériterait un nom plus flatteur, mais aussi beaucoup d'imitateurs peu intéressants, d'assimilateurs inconscients, de vulgarisateurs méconnus qui attirent trop à eux une estime méritée par d'autres. Ce sont gens raisonnables, avisés et prudents, assez souvent mieux équilibrés que les inventeurs, et, par là, mieux placés pour profiter de l'invention, pour se l'assimiler, la rendre acceptable et même la rendre pratique. On n'a qu'à regarder dans le sillage de tous les esprits originaux pour en voir une quantité. Ils réussissent aussi bien partout où l'activité intellectuelle est réglée et dirigée soit par l'inventeur, par le maître auquel ils se sont attachés, soit par la tradition, la coutume et le jeu des institutions. Aussi peuventils acquérir dans les administrations de hautes places, dans les arts ou les sciences des situations élevées, et s'y rendre utiles en temps ordinaire — car la routine absolue est une outrance qu'ils n'ont pas Ils sont nés disciples et conservateurs modérés ; et tout va bien s'ils n'essaient pas de passer pour des initiateurs et des maîtres, ce à quoi ils ne réussissent que trop, étant plus accessibles et plus sympathiques que les supérieurs vrais, à la foule des appréciateurs. Parfois ils sont l'intermédiaire obligé entre la foule et le génie, menant celle-ci à celui-là, s'éclipsant ensuite.
En art, en littérature, en poésie, les équilibrés de cette catégorie sont condamnés à une inesthétique médiocrité. Socialement, ils ont tout de même leur raison d'être. Ils donnent la pâture au sens esthétique
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vulgaire, et mettent à sa portée les nouvelles inventions, ils répondent à la demande toujours abondante d' œuvres sans élévation et sans originalité, mais agréables, pondérées, suffisamment novatrices et conservatrices sagement. Leur rôle s'oppose à celui des disciples outranciers dont nous parlerons tout à l'heure qui poussent à l'extrême toute idée nouvelle, plus classiques que Racine, plus romantiques que Hugo, plus naturalistes que Zola — qui l'est si peu d'ailleurs !
Quelques-uns atteignent la gloire par la perfection avec laquelle ils représentent l'opinion moyenne et le goût moyen, par l'habileté de leurs compromis entre l'avenir et le passé, par la correction de leur médiocrité. Scribe a des droits à se placer parmi eux, certaines de ses pièces y attirent irrésistiblement Emile Augier ; Paul Delaroche et Casimir Delavigne sont peut-être, en des arts divers, leurs plus irrécusables représentants. Je relisais récemment le Don Juan d'Autriche de ce dernier et je recommande fort cette lecture à qui voudra connaître à fond le médiocre élevé. C'est inouï ce que l'auteur de ce pauvre drame a dépensé de recherches ingénieuses, de fines intentions, d'esprit sans portée, d'expressions plates et de sentiments honnêtes et modérés, et de détails prétentieusement historiques pour rapetisser de grands personnages des temps passés aux proportions de fantoches bourgeois, sans vie et sans grandeur. (1)
(1) Il ne faut pas s'en faire accroire sur la « grandeur » réelle et continue de la plupart des héros de jadis. Mais les petitesses même des héros sont conciliables avec la grandeur quand elles sont convenablement traitées, et qu'elles ne décèlent pas surtout la médiocrité de l'auteur.
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Dirons-nous cependant que tous les médiocres restent inutiles à l'art ? Ce serait aller trop loin. En remontant la série on arrive à trouver des médiocres qui ont du talent, qui savent leur métier, et chez qui on pourrait même découvrir parfois comme une lueur de génie. Des qualités de technique peuvent être conservées et même développées par eux, mais le maintien seul d'une tradition, lorsqu'elle est bonne, suffirait à les rendre supportables. Ils servent ainsi les génies supérieurs du passé, et aussi ceux de l'avenir. A la suite de Hugo, et pendant que quelques outranciers poussent à bout certaines des inventions du maître, d'autres disciples, mieux équilibrés, s'appliquent à bien tirer parti de ses idées, coordonnent et régularisent ses hardiesses, achèvent la nouvelle discipline du vers français. Chacun prend l'œuvre de Hugo par un côté différent, en perfectionne un coin, et tous
Se taillent des pourpoints dans son manteau de roi.
Ceux quii parmi les Parnassiens, n'ont décidément pas eu de génie, ont pu se rendre ainsi utiles à la cause qu'ils ont servie.
En science les esprits de même niveau rendent des services supérieurs. La vulgarisation n'enlève pas à une œuvre son caractère scientifique comme elle lui ôte sa valeur esthétique. Vulgariser la science sans la déformer est possible à un esprit moyen et bien équilibré ; de plus en science, comme aussi dans tous les arts pratiques, des perfectionnements de détail, de petites combinaisons nouvelles, des inventions d'ordre secondaire ne dépassent pas la portée d'un esprit judicieux et appliqué.
En philosophie, le rôle des esprits moyens ou sim-
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plement distingués, s'il n'est pas nul, importe moins. Ils vulgariseront les grandes synthèses, et malheureusement si le bon sens y gagne quelquefois, la grandeur et la beauté y perdent. Ici, comme dans l'art, vulgariser c'est presque détruire, c'est au moins simplifier beaucoup trop, et souvent enlever à l'œuvre dont on répand l'influence sa vie propre ou même ce qui la rendait digne d'être admirée et obéie. Le sort du positivisme est édifiant à cet égard. Littré a certainement rendu des services en vulgarisant l'œuvre de Comte, il ne lui a pas moins changé son âme, et l'influence qu'elle a exercée s'en est ressentie. Peut-être à ces modifications, comme à celles qui en ont été la suite et qu'ont infligées, à l'œuvre du philosophe, les esprits de valeur décroissante jusqu'auxquels elle est descendue, devons-nous, pour une part, l'esprit pseudo-scientifique étroit de ces dernières années — et, indirectement, la réaction anti-scientifique dont on peut encore éviter les mauvais effets.
En remontant la série, nous nous sommes rapprochés des grands équilibrés. La médiocrité est compatible avec le talent, et, des esprits ordinaires, on peut passer aux esprits distingués et même aux gens de quelque supériorité, sans modifier beaucoup ce qui précède, c'est aussi bien ce que nous avons fait. Et le terme de « médiocre » est pris ici comme désignant tout ce qui n'est pas absolument supérieur. Evidemment ily aurait mille nuances à indiquer.
Les grands équilibrés sont les intellectuels, les philosophes, les savants, les artistes de haut vol en qui tout s'harmonise, œuvre et vie, idées et images, sans que rien, dans l'intelligence, défaille ou fasse dissonance. Ai-je besoin de dire que le type reste à peu
près virtuel ? Léonard de Vinci est de ceux qui, dans l'art, peuvent passer pour s'en rapprocher le plus, tant à cause de la richesse et de la variété de ses facultés, que pour l'élévation de son idéal et l'harmonieuse complexité de son génie. Raphaël, et, dans un autre domaine, Racine ou Bossuet,donnent encore avec moins de richesse dans les aptitudes et de variété dans les œuvres , l'idée d'esprits équilibrés et diversement
puissants.
D'autres génies, Corneille ou Shakespeare, Victor Hugo ou peut-être Richard Wagner font une impression difi'érentc. Ce n'est pas que l'équilibre leur manque, mais leur œuvre a dû, soit à la nature de leur esprit, soit aux circonstances qui les ont obligés à réagir contre une vive opposition, une forme parfois outrée. Il en résulte un admirable développement de certaines parties qui étouffent un peu leurs voisines, et cela se traduit par des inégalités d'exécution, par de grandes envolées suivies de pénibles plaisanteries, par un manque de « goût » et de modération. L'impression que nous en recevons tient pour une bonne part à nos habitudes variables, de sorte que le jugement reste souvent douteux. Je ne suis pas bien sur, par exemple, que, s'il s'applique au caractère de Wagner, il s'applique aussi justement à son génie dramatique et musical, et pour Hugo aussi le manque d'équilibre est discutable. Il n'est pas jusqu'à la « marmite infâme » de Ruy- Blas qui ne se puisse défendre, cependant les traits d'esprit des Chsinsons des rues et des bois paraissent bien irréductibles.
Au reste, il n'est pas rare que l'on trouve chez ces génies autant et plus d'équilibre et d'harmonie que chez les équilibrés — mais avec, en plus, quelques
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LES RAISONNEURS, LES LOGICIENS
parties qui compromettent cet équilibre et se trouvent en discordance avec cette harmonie. Si donc je ne les range pas dans la catégorie des équilibrés, cela ne saurait impliquer que je les considère, en somme, comme inférieurs à ceux-ci. Le type équilibré, abstraitement considéré, est un type supérieur, mais ceux qui le réalisent peuvent être médiocres. Ils ne seraient supérieurs au reste des hommes, que si les autres qualités de l'intelligence : force et souplesse des aptitudes, nombre des idées, richesse de l'imagination, etc., était également réparties entre eux, ce qui est rarement le cas.
Est-il besoin de faire remarquer que nous ne considérons ici les esprits que pour l'accord de leurs idées et de leurs aptitudes intellectuelles, pour la logique interne qu'ils réalisent, pour la systématisation mentale qui les distingue ? Ils sont très divers à beaucoup d'égards, ceux que nous rangeons parmi les équilibrés et bien des traits de leur esprit les sépareraient les uns des autres, les amèneraient à des classes distinctes et même éloignées. Il me suffit ici qu'ils soient assimilables pour l'ordre interne, qui n'est pas une abstraction sans importance mais une forme essentielle de l'esprit, pour la finalité qui se montre dans l'organisme de leurs idées.
Un point cependant à signaler, j'ai cité des auteurs et indiqué par cela même des ouvrages pour faire connaitre un type. L'ouvrage nous donne le résultat de l'activité et ne nous dit pas toujours comment il a été atteint. Or, si le résultat importe surtout, la route qui y mène n'est pas indifférente. Chez celui-ci l'équilibre final arrive sans secousses, chez cet autre, il sera précédé de troubles et de chocs. Si ces heurts sont vifs
et ces chocs nombreux, la mentalité peut en être modifie et se rapprocher du type de constraste, sinon ils compromettent seulement la pureté du type et la précision de la fonction mentale. Et de ces formes accessoires diverses dont j'indique l'une seulement, dérivent diverses qualités, plus ou moins caractéristiques de l'esprit que nous retrouverons plus tard.
LES RAISONNEURS, LES LOGICIENS
Chez ceux-ci l'équilibre est voulu, maintenu par principe. La logique n'est pas réalisée spontanément par l'esprit qui fait son œuvre. Ou, du moins, à côté de cette logique instinctive il se trouve une logique intentionnelle qui existe en lui, en théorie et en pratique, comme ensemble de règles et comme application de ces règles. Elle s'est réservé un domaine propre où elle se développe à son aise, et d'où elle envoie ses ordres.
Nous pourrions voir la logique voulue sortir de la logique spontanée comme l'intelligence elle-même sort de la tendance et comme l'idée sort de la perception. Le processus serait le même, et partirait du même point : le mal. Le mal, ici, c'est l'erreur reconnue, le trouble de l'esprit souffrant de ce désordre et obligé de l'apercevoir. Il s'ensuit un bouillonnement intellectuel d'où sortent l'idée de l'erreur et de la vérité, la recherche des moyens pour éviter l'une et rencontrer l'autre, les règles formelles qui en dérivent, etc. Et nous trouvons encore cette autre ressemblance que la logique voulue et consciente, comme l'intelligence, tend, à mesure qu'elle se perfec-