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tionne, à se détruire elle-même. Une fois triomphante, devenue maîtresse incontestée, ses règles admises et suivies, elle deviendrait inutile et lentement cesserait d'être. Ainsi la logique voulue suit et précède la logique naturelle, elle provient d'une logique naturelle inférieure et mène à une logique naturelle supérieure. On peut donc considérer le groupe précédent et celui-ci, les équilibrés et les raisonneurs, comme répondant à deux espèces de moments différents d'un côté de l'évolution de l'esprit.
Le groupe des raisonneurs nous offre, comme celui des équilibrés, toute une hiérarchie d'esprits de nature et de valeurs très différentes. Si nous commençons par en bas, nous trouvons tout d'abord les « gens de bon sens » qui ne se contentent pas d'être « raisonnables ï, mais qui le savent et s'en font gloire. Ils ont des théories assez minces, quoiqu'inflexibles, avec lesquelles ils rangent durement tous les faits qu'ils admettent dans leur cerveau. Ils se sont fait ou on leur a donné un code, ils l'appliquent sans cesse en juges impitoyables et convaincus. Leurs opinions leur sont dictées comme des arrêts par les quelques idées générales qui composent, souvent sans titres suffisants, leur conscience intellectuelle. Le bon sens, la raison sont des divinités qu'ils invoquent sans cesse et dont ils ne doutent point d'être inspirés. Lorsqu'ils en sont particulièrement glorieux, c'est un peu par illogisme, car ils regardent volontiers le bon sens comme une chose impersonnelle dont ils croient, ou à peu près, (avec Descartes) que tout le monde est, par nature, essentiellement pourvu — et ceci leur permet d'être très sévères pour ceux qui ne sont pas de leur avis. Les gens réguliers, les méticuleux, les personnes
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à principes, tous ceux qui recherchent assez petitement l'ordre et la régularité dans les idées, dans les croyances et dans les opinions se rencontrent dans la même catégorie.
Au reste, cet amour de la logique est par lui-même une qualité, son écueil c'est l'étroitesse et la raideur. Trop souvent le système d'idées générales — et de sentiments — qui sert de principe directeur à l'esprit logique, se trouve, dans les formes inférieures du type, tout à fait insuffisant, incapable de systématiser les données si variées de l'expérience. Alors ou bien le système se rompt sous Teffort des faits ou bien il résiste, les faits sont méconnus, les erreurs abondent et le contraste des prétentions et des résultats aboutit
au grotesque.
Le raisonneur, 1' « homme à principes »>, présente une grande disposition à oublier en peu d'heures tout ce qui ne rentre pas dans son système, parfois il se refuse volontairement à l'admettre : « Je verrais cela, je ne le croirais pas. » Ce n'est pas la phrase de l'homme qui se méfie de ses facultés d'observation, mais de celui qui se fie trop à l'impersonnelle raison dont il se croit dépositaire.
A côté de ces formes plutôt désagréables du type, il en est, même dans les rangs inférieurs, qui sont au contraire estimables et utiles. Ce n'est pas que l'intelligence générale y soit bien supérieure, c'est qu'elle ne s'y efforce pas vers ce qui la dépasse. L'équilibre entre les moyens et le but en fait la valeur. L'homme qui s'est fait des idées, qui en a accepté, et qui sans morgue et sans raideur essaye de s'en servir de son mieux pour comprendre ce qui s'offre à lui et pour remplir son office, celui-là représente le type du rai-
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sonneur dans ce qu'il a de bon. Mais il se rapproche plus de l'équilibré. Le vrai raisonneur, sans intelligence supérieure, est facilement excessif et maladroit. Le type ainsi réalisé n'est pas du tout rare et j'en pourrais citer plusieurs exemples. Je ne les prendrais pas tous chez les illettrés, il s'en faut. Le raisonneur étroit et raide est bien souvent ce qu'on appelle un homme instruit, je veux dire qu'il a reçu l'instruction secondaire, souvent même l'instruction supérieure, et rien n'empêche qu'il ne remplisse de hautes fonctions .
A mesure que l'intelligence se développe, à mesure que nous passons des esprits simples aux esprits plus compliqués, le type ne change pas essentiellement, et les défauts que nous lui avons reconnus nous les trouverons chez des intelligences de nature et de portée bien différentes. Toutefois les apparences se modifient quelque peu. La valeur de l'esprit devient plus haute. Mais ce qui le transforme le plus, c'est moins la richesse, la force et la puissance de l'intelligence que sa souplesse et son aptitude à appliquer différemment, à perfectionner même les idées directrices.
C'est déjà un assez beau type intellectuel que celui de l'homme qui s'est fait son système et qui tâche d'unifier ses connaissances dans la mesure du possible, de les accorder ensemble, de voir clair en luimême et hors de lui, et tout en rattachant sans cesse à ses idées maîtresses ce qu'il constate, sait recevoir l'enseignement des faits et en élargit ses idées primitives — • alors même qu'il ne pourrait déployer des qualités intellectuelles supérieures.
Plus haut encore nous trouvons les raisonneurs par excellence, les philosophes et les logiciens, ceux qui s'efforcent de ramener à l'unité, d'équilibrer complètement non seulement ce qu'ils observent et ce qu'ils pensent, mais aussi ce que pensent et ce qu'observent tous les autres, mais encore ce que personne ne pense et qu'on n'a jamais observé, mais que quelqu'un pensera peut-être et qu'on observera sans doute un jour. Et quelques-uns veulent systématiser dans le domaine de ce que personne ne comprendra ni ne verra jamais, de ce qui échappe, d'après leurs idées mêmes, aux efforts de l'intelligence humaine : de l'inconnaissable — et je crois bien qu'ici la passion de l'unité et de la logique aboutit à la contradiction.
Les grands philosophes sont les principaux représentants de ce type. Les uns, les purs logiciens, auront principalement en vue la rigueur et la systématisation parfaite de la pensée raisonnante, la sûreté des procédés et la correction de leur emploi. D'autres, les philosophes scientifiques ou naturalistes, s'intéresseront plutôt au monde lui-même, à l'ensemble des phénomènes (forcément représentés en nous, d'ailleurs, par des perceptions et des idées) qu'à nos manières de raisonner. D'autres encore, les moralistes, s'attacheront surtout à la cohérence des sentiments et des actes, et naturellement des idées qui les représentent, ce sont des logiciens d'une espèce particulière, des logiciens de la pratique, de la conduite ramenée à ses principes généraux. Eux aussi acceptent ou cherchent des règles générales qui leur servent de pierre de touche pour apprécier, selon qu'ils s'y conforment plus ou moins bien, la valeur des actes et des désirs et pour les coordonner entre eux.
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Les théologiens rentrent naturellement dans la classe des philosophes. Ceux qui appartiennent aux religions déjà formées n'ont plus à chercher leurs principes, ils leur sont imposés, mais ils ont à les appliquer. Du reste les philosophes se trouvent dans la même situation, dans la proportion où l'esprit du disciple l'emporte, chez eux, sur l'esprit créateur. Et les théologiens n'ont pas moins qu'eux, j'imagine, le devoir d'éprouver ou de critiquer leurs croyances avant de les accepter.
Bien entendu tous les philosophes, ni tous les moralistes ne rentrent pleinement dans le vrai type du logicien. Il s'agit ici de ceux qui ont vraiment l'esprit philosophique, non de ceux qui le simulent et que nous retrouverons plus loin.
Nous rencontrons toujours plutôt une tendance, une sorte d'etïort vers le type du logicien, que sa réalisation complète. Ceci est vrai de tous les types supérieurs. Qui est arrivé à unilier ses connaissances et ses pensées ? Beaucoup du moins ont voulu ce but inaccessible. L'histoire des religions et de la philosophie est l'histoire de leurs tentatives puissantes, imparfaites et fructueuses. Avec des formes différentes, elles indiquent la prédominance de l'esprit organisateur. On le retrouve imparfaitement dans les encyclopédies modernes, amas de matériaux plus ou moins bien ordonnés, plutôt qu'édifices achevés, recueil de mélodies plutôt que symphonies , malgré l'esprit général qui a présidé à leur formation et leur donne quelque équilibre et quelque logique
Parmi les contemporains, Auguste Comte et Stuart Mill peuvent servir d'exemple des deux formes principales du type. Auguste Comte plus « objectif» en un
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sens, préoccupé du monde, non seulement pour le connaître mais pour l'organiser, philosophe et moraliste à la fois, le plus beau représentant, peut-être, de l'esprit de systématisation absolue. 11 veut unifier la connaissance et l'action, l'individu et la société, l'homme et le monde. S'il croit quelque unification réellement impossible il y supplée par des artifices. Son unité n'est pas une simple coordination de connaissances. Il se rend compte de ce que ce résultat garderait d'imparfait, il veut une unité pratique et vivante, et sa synthèse subjective vient préciser et trop rétrécir, en un sens, sa conception, tandis que sur d'autres points elle l'élargit considérablement. Il ne craint pas, lui, le « philosophe positif », d'aller jusqu'au fétichisme, de s'avancer en pleine imagination et en plein rêve, comme il ne craint pas de descendre aux plus minutieux détails de la pratique, et, dans son zèle de coordination, d'envelopper l'individu de la plus rigoureuse tyrannie qui se fût jamais proposée à notre humanité.
Stuart Mill est tout autre. Il se préoccupe encore plus de la convenance des idées que des choses en elles-mêmes — il représente peut-être le plus purement le type du logicien abstrait. Sa confiance dans le raisonnement et l'analyse est vraiment unique. II voit tout à travers les opérations de la pensée consciente et réfléchie. On est souvent tenté de le trouver naïf, et vraiment il le fut, non pas qu'il n'ait généralement raison quand il parle de la logique, mais il s'abuse, je crois, sur la possibilité de la faire entrer dans l'usage général et d'en imposer les procédés, actuellement, à la plupart des esprits.
Ses mémoires nous prouvent tout son zèle et sa
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spécialisation dans la forme de pensée que sa nature propre et son exceptionnelle éducation lui avaient imposée.Avec une louable tendance à unifier toujours son esprit, à tout approfondir (1) jusqu'à ce que les difficultés qui l'inquiétaient fussent résolues, il montra une confiance trop grande dans l'influence du raisonnement abstrait. « En effet, dit-il, puisqu'après tout c'est seulement par la philosophie qu'on peut combattre avec succès les préjugés, on ne saurait remporter sur eux aucun avantage durable tant qu'on n'a pas démontré que la philosophie n'est pas leur alliée. » Il va jusqu'à donner la logique pour l'étude qui convient le mieux aux débutants en philosophie « puisqu'elle est indépendante des opérations lentes par lesquelles on acquiert, par l'expérience et la réflexion, des idées importantes par elles-mêmes ; grâce à cette étude, les élèves parviennent à débrouiller une idée confuse et contradictoire avant que leur propre faculté de penser ait atteint son plein développement, tandis que tant d'hommes, capables d'ailleurs, n'y peuvent parvenir, faute d'avoir été soumis à cette discipline. » (2). Si la logique est peu utile pour acquérir de nouvel-
1) Voir, par exemple, ses Mémoires, p. 117. Il y dit le profit retiré de conversations philosophiques avec ses amis : « Je leur dois aussi d^avoir acquis, ou puissamment fortifié en moi une habitude d'esprit à laquelle je dois tout ce que j*ai jamais fait, tout ce que je pourrai jamais faire en philosophie : celle qui consiste à ne jamais accepter comme complète une demi-solution ; à ne jamais abandonner une question embarrassante, mais à y revenir sans cesse jusqu'à ce que le sujet soit percé à
jour à ne jamais penser que je comprenais aucune partie
d'un sujet, tant que je n'avais pas compris le sujet tout entier. »
(2) Mémoires, p. 12.
les connaissances, elle est, certes, adroitement maniée^ un excellent moyen d'éliminer les idées fausses et surtout de débrouiller sa pensée et de lui faire rendre tout ce qu'elle recèle. Aussi, plus que les exagérations de Mill, la haine et le mépris de la logique sont dangereux, ils sont aussi plus fréquents. Ils décèlent souvent une impuissance assez générale à l'analyse et à la rectification des pensées.
Au fond la logique ne s'oppose pas du tout à l'étude objective du monde. L'une et l'autre coopèrent au même but : l'unification de l'esprit ; l'une garnit l'esprit, l'autre l'épure. Et ceci n'intéresse pas seulement l'étude de l'intelligence, mais la philosophie, que les uns comprennent comme une étude objective portant sur le monde, les autres comme une sorte de logique générale. Si nous les supposions, les uns et les autres^ arrivés à leur but, ne trouverait-on pas que ce but était le même ? et les généralisations dernières qui apparaîtraient ici comme des « lois de l'esprit » ou des « formes constitutives de l'intelligence » ne seraient-elles pas reconnues là comme des lois dernières du monde et des faits irréductibles ? Le système d'Auguste Comte élargi, développé et poussé à bout ne concorderait-il pas avec la critique de Kant ou la logique de Mill ? Chacun prend l'œuvre d'ensemble par un côté, celui auquel s'adaptera le mieux son procédé favori. Chacun se spécialise et les différences naissent, et les oppositions s'accusent, réelles, certes, mais point profondes, et la faute en est, comme toujours, à ceux qui prennent, comme fin dernière, un procédé, une croyance, une théorie dont la valeur est d'être un moyen, et faussent ainsi ce qui serait excellent. (1).
(1) Il pourrait y avoir aussi des discussions au sujet defl relations de la logique et de la morale, et de l'esthétique. Gela
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Entre les plus hauts et les plus humbles représentants du type s'échelonne la foule des mauvais, des médiocres et des premiers supérieurs ; en bas ce sont presque des imbéciles, en haut presque des hommes de génie. Mais tous ont cette même caractéristique d'arriver à l'équilibre par le raisonnement, et non pas seulement d'y aspirer, bien que leurs aspirations soient, on peut dire, toujours supérieures aux résul-^ tats obtenus. Les disciples intelligents, zélés, plus cor-, rects qu'inspirés, sincères et amoureux de l'unité marquent un des degrés les plus élevés. Littré peut être considéré comme un bon représentant de ce type. Il appliqua longtemps avec une grande conscience et une patience inaltérable une doctrine qu'il n'avait pas inventée, mais qu'il remania, qu'il émonda la débarrassant des aspérités choquantes que le maitre y avait laissées, sinon volontairement placées, mais aussi en la rapetissant, en la rendant plus « raisonnable » et moins ample, en la vulgarisant dans tous les sens d\\
nous entraînerait en des disoussions sur les différentes formes de la finaUté et leur rôle spécial qui ne seraient pas ici à leur place. Remarquons que, selon le point de vue, chacune de ces trois études peut être considérée comme comprenant les deux autres. Par exemple, la logique se rattache à la morale en tant que raisonner de son mieux est un des devoirs de l'homme et que les règles de la morales doivent régir toute l'activité humaine, d'autre part, la morale est une application de la logique en tant que les règles de la logique doivent être constamment appliquées pour déterminer la hiérarchie des motifs et des actes, l'esthétique peut être considérée comme une morale ou une logique partielle et la morale comme l'application à la conduit» humaine des règles générales de l'esthétique.
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mot. Il lui demanda toujours les moyens de résoudre ou de poser tous les problèmes, aimant, lui aussi à tout ramener à l'unité, aux cadres réguliers qu'il avait refaits en modifiant les vues d'Auguste Comte. Il se plaisait même, quelquefois, à faire des plans de sciences futures, d'après ses principes favoris.
Au-dessous de lui, bien au-dessous, les demi-philosophes, les esprits qui se revêtent de la doctrine en vogue, religion et philosophie, et n'en veulent sortir, ceux aussi qui se font une doctrine de leur opposition aux idées de leur milieu. Les uns et les autres, bien entendu, nous les supposons ici, sincères et actifs, en même temps que bornés, recevant leurs idées d'autrui, mais tâchant de s'en servir. Ils s'imaginent aisément avoir la clé universelle du savoir, en politique, en science, en philosophie, et feraient volontiers de leur système un lit de Procuste. D'autres encore, plus bas, descendent peu à peu vers les prétentieux idiots qui sont au fond du type raisonneur.
Si les équilibrés nous ont paru souvent se rattacher au type chez qui l'intelligence et le sentiment sont encore unis et intimement liés, les raisonneurs et les logiciens, au contraire, appartiennent aux deux autres types. Tous ont l'intelligence organisée en force spéciale, capable d'agir par elle-même, mais les uns la mettent au service de leurs passions, c'est un sentiment qui les domine et qui les fait raisonner, chez les autres le sentiment n'est que la pression de l'intelligence émancipée et c'est la logique même qui est l'objet de leur passion.
Parmi les premiers nous placerons ceux qui mettent
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une grande puissance de logique et un goût très vif pour le raisonnement au service de leurs désirs. Naturellement ceux-ci aussi se subdiviseraient en plusieurs types très distincts et de valeur différente. Au plus haut degré seraient les passionnés généreux et intelligents, pour qui l'exercice de la pensée ne vaut que s'ils la mettent au service d'une grande cause — sociale, par exemple, ou religieuse. Au plus bas, les sophistes de diverses classes qui sont prêts à soutenir indifféremment, non pour s'éclairer, mais par jeu, par caprice ou pour le bénéfice qu'ils en espèrent, les causes les plus opposées. On pourrait y trouver certains types mférieurs d'avocats. Ici la logique est peut-être encore un besoin naturel de l'esprit, mais elle n'arrive pas à unifier l'intelligence, elle n'y tend même pas réellement. Ce qui fait l'unité de la personne, lorsque cette unité se montre, c'est le désir auquel l'intelligence se soumet et qui en détermine l'exercice, sans que les raisonnements qui s'enchainent se rapportent toujours directement à lui. Au reste , quand l'esprit est puissant, il trouve certainement encore du plaisir à s'exercer ainsi, et l'amour de l'art, l'amour du raisonnement peut s'unir aux autres désirs qu'il sert à satisfaire. La logique n'en reste pas moins ici fragmentaire et brisée, au point qu'elle touche à son contraire, et que le type pourrait servir de transition entre les intelligences logiques et celles qui ne le sont pas. Chez d'autres, cependant, l'amour de la logique même et de l'unification de l'esprit est devenu un sentiment très fort, l'un des plus puissants, et celui qui dirige non seulement l'intelligence, mais le caractère. C'est le cas que nous avons étudié tout à l'heure.
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Les outranciers sont équilibrés aussi à leur façon, seulement le centre de l'équilibre est singulièrement placé chez eux. Ils ne trouvent pas l'harmonie dans la pondération des éléments, mais bien dans la subordination très nette de l'intelligence à quelques-uns d'entre eux. Rendrons-nous justement notre pensée en disant que leur esprit, au lieu d'être, comme celui des équilibrés, une sorte de république démocratique ou parlementaire est une république oligarchique, sinon une monarchie absolue ? Dans les outranciers nous rangerons tous ceux qui ordonnent leurs idées par rapport à une conception, à une croyance dominatrice spéciale, qui donne à toutes les autres leurs places, d'où toutes les autres tirent leur valeur.
Les outranciers se rattachent aisément aux raisonneurs et, dans les formes inférieures du type logicien, nous voyons se dessiner déjà le type de l'outrancier. Passant de celui-là à celui-ci, nous ne faisons que continuer la marche déjà commencée.
Dans la série des équilibrés, en effet, l'harmonie de l'intelligence est complète, et même elle est souvent l'expression de l'harmonie de la personnalité tout entière ; chez les logiciens, l'intelligence est plus séparée des désirs, mais ce qui l'emporte encore généralement c'est la tendance à Tordre, à la logique, les idées étant un moyen de les réaliser. Dans certaines formes inférieures du type logicien et dans le type outrancier qui s'y rattache les choses sont renversées, l'ordre et la
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logique paraissent plutôt les moyens de Texpansion et du triomphe de l'idée dominatrice.
L'outrancier est d'abord tellement convaincu de la vérité de sa croyance et de l'excellence de ses goûts qu'il assimile complètement sa croyance à la vérité, son goût à la beauté. Bientôt il perd de vue la vérité, l'harmonie intellectuelle qui la représente, et il finirait par préférer sa croyance à la vérité, s'il pouvait les concevoir séparées. Forcément, il est conduit à mutiler la réalité, toutes choses égales d'ailleurs, bien pluB que ne le font l'équilibré ou le logicien. Pour suivre sa pensée jusqu'au bout, pour arriver à l'équilibre spécial qu'il peut réaliser, il s'oblige à ne pas comprendre bien des idées, à négliger bien des perceptions, à laisser perdre bien des faits qu'il ne connaît plus, qu'il ne veut pas connaître, qu'il laisse, souvent sans en avoir conscience, mais toujours systématiquement, non pas toujours en dehors de son esprit — il ne le peut pas, — mais en dehors de la partie vraiment active et a théorisante » de son intelligence. Parfois les forces ainsi comprimées s'ouvrent ailleurs une issue ; le caractère, la conduite de l'outrancier, nous montrent que ces idées, que ces sentiments rejetés parle système maître ne sont pas complètement perdus — ils continuent à inspirer les actes, à diriger la conduite, à faire choisir les relations, à soutenir les affections. Ainsi s'explique souvent la contradiction entre des théories bruyamment et, je le suppose, franchement énoncées, et la pratique de tous les jours. Tel homme affirme par sa conduite des croyances que nient ses théories. Il n'y faut pas, dans le cas qui nous occupe (car les faits d'apparence analogue recouvrent souvent des réalités très variées), voir seulement l'effet des nécessités so-
ciales ou des influences de famille et de milieu, mais aussi la persistance, dans quelque recoin de l'esprit, de certaines idées à qui l'idée maîtresse ne permet pas de paraître au grand jour, mais qu'elle ne peut empêcher d'influencer les actes. Il en est souvent ainsi quand un homme se pose en adversaire résolu des idées de son milieu. Sans doute, il peut avoir raison et les idées secondaires et subconscientes devraient parfois disparaître. C'est un nouveau cas, mais il est rare. L'opposition entraine souvent au-delà des limites de la logique et ce qui reste des anciennes idées contient une part méconnue de vérité que le système dominant, chez un vrai logicien du type élevé, aurait comprise et se serait assimilée.
Ainsi souvent l'outrancier l'est moins qu'il ne le paraît. Tel libre penseur qui se signale par l'excès de sa haine contre les religions et confie ses enfants aux couvents est moins convaincu de son incroyance qu'il ne se l'imagine. Tel homme, qu'une interprétation spéciale de la lutte pour l'existence, induira à proclamer l'inutilité absolue de la charité, pourra garder encore des opinions sourdes qui le pousseront à l'occasion, concurremment avec d'autres motifs, à venir en aide à des œuvres de bienfaisance.
Ceux que j'appellerai spécialement les outranciers, ce sont ceux qui sont obligés pour parfaire leur système, de laisser à l'écart, à l'ombre dans leur esprit un certain nombre de faits et d'idées qu'ils ne pourraient utiliser, dans leur grande construction mentale, sans diminuer l'importance de leur théorie préférée, et qui, restant en dehors de celle-ci, passent généralement inaperçus. Les perceptions mêmes qui pourraient les éveiller restent sans force et ne servent à rien. On
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comprend, d'une part, qu'il n y a pas de différence essentielle, je l'ai déjà fait remarquer, entre ce type et le type précédent, et d'autre part que l'outrance est une chose relative. Tel sera un outrancier aujourd'hui, parce que, venu en précurseur, il ne peut se défaire complètement lui-même, malgré ses efforts, de croyances vermoulues dont il cherche à débarrasser les autrès, ce qui le porte à réagir contre elles violemment et d'une manière souvent peu clairvoyante, et à ne pas voir comment son idée nouvelle pourrait utiliser ce qui reste d'assimilable dans les autres. Plus tard, et le terrain mieux préparé, il eût été un équilibré. La chute plus facile des ruines intellectuelles lui eût permis d'en mieux comprendre le plan et d'en mieux utiliser les matériaux, son système eût été moins exclusif et moins raide, des éléments plus nombreux y eussent plus librement concouru. Mais ces éléments, il faut d'abord les préparer à leur nouveau rôle, et l'outrance est parfois la condition de cet entraînement.
Les outranciers, comme les équilibrés se subdivisent en plusieurs types correspondant aux différentes valeurs des individus.
Au bas de la série, les fanatiques étroits poussent à sa dernière rigueur l'idée qu'ils ont prise pour guide, et qui est généralement un fragment d'une doctrine générale mal assimilée. Parmi eux sont des esprits très simples qu'une théorie scientifique, qu'une doctrine religieuse ou sociale a grisés. Elle leur remplit la conscience, et dans la crainte de lui être infidèle, ils évitent ou repoussent toutes les idées qui pourraient en diriger l'application. Toutes les religions, toutes
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les opinions politiques, toutes les philosophies qui deviennent populaires ont de ces adeptes qui les vénèrent, les simplifient et les défigurent. Parfois ce sont d'assez bonnes gens et leurs sentiments naturels subsistent, sous l'impulsion grandissante, ainsi que les idées qui y correspondent, mais en quelque sorte subrepticement. Orgon, à l'école de Tartuffe est devenu un outrancier de cette espèce, malgré son tempérament d'équilibré assez simple. On en trouverait beaucoup parmi les chrétiens et chez les libres penseurs et peut-être plus encore dans tous les partis politiques ou sociaux, depuis les réactionnaires les plus obstinés jusqu'aux socialistes et aux anarchistes. Les « modérés )) n'en sont pas exempts, malgré leur nom qui prête à une confusion trop rarement évitée, car ce n'est pas une même chose, par exemple, que d'être royaliste modéré ou modérément royaliste . L'une des qualifications s'applique au système auquel on se rattache, l'autre à l'énergie avec laquelle on y adhère.
Souvent une passion d'ordre non intellectuel soutient le petit outrancier. Parfois c'est la haine ou l'envie, parfois aussi c'est une bonne indignation ou un vif amour du bien. Mais il est rare, semble-t-il, que le sentiment qui domine soit, chez lui, d'ordre purement intellectuel.
A un degré un peu plus élevé, des disciples développent leur maitre en le parodiant, quelques ratés, faiseurs de systèmes, n'ayant pas une idée de la complexité des problèmes, leur trouvent des solutions très simples, très « unes » et se lancent, à esprit perdu, dans des généralisations bizarres auxquelles ils s'ingénient à rattacher toutes leurs idées. Il se forme ainsi des demi-philosophes, des réformateurs avortés, des
LES ESPRITS LOGIQUES
« toqués » dont quelques idées peuvent être bonnes, mais à qui l'équilibre a fait défaut en même temps que la force de l'intelligence. Ils n'ont su ni rester équilibrés comme les médiocres de tout à l'heure, ni avoir du génie comme les grands outranciers. Ils ont perdu la sécurité sans trouver la grandeur. L'art, comme la religion, les sciences sociales, comme la philosophie en inspirent un grand nombre. Il n'est pas rare de voir quelque tentative hardie pour réformer la société, ou pour expliquer le monde, Thomme et Dieu, au moyen de quelque principe fort simple. On est intéressé, sympathique même, — car c'est un devoir pour quelques-uns d*examiner les nouveautés avec bienveillance — et l'on s'aperçoit bientôt que l'auteur no pouvait ni reconnaître les énormes lacunes de son œuvre, ni même laisser à d'autres le moyen de les comblei». La construction universelle reste une conception subjective, d'une logique étriquée. On a pu être frappé, également, à diverses expositions de peinture et particulièrement à celles qui n'ont rien d'officiel (dans les autres, c'est surtout la médiocrité équilibrée qui s'étale et triomphe), de l'exagération singulière où des artistes, dont quelques-uns ont obtenu quelque réputation , avaient été conduits par certains principes excellents et certaines obser\'ations fort justes. Ils en avaient tiré les conséquences, non certes avec trop de rigueur, mais avec trop d'étroitesse et sans prendre garde à d'autres observations également justes dont il fallait aussi tenir compte. S'apercevoir que l'ombre était colorée, et très diversement colorée, non point unifonnémont noire, grisr ou chocolat, c'était trt?» bien, comme aussi reconnuitre que ré<rlainige d'un hU> Iw^r n'est pas oolui du pUiin air, ou voir rincertiludc
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des lignes qui limitent un corps, et les altérations que fait subir à leur contour le milieu à travers lequel on les voit. Tout cela a conduit, en effet, à des œuvres neuves, hardies, intéressantes et parfois très belles. Mais aussi quand une de ces remarques est tombée dans un cerveau étroit et outrancier, elle l'a occupé en entier, l'a empêché de rien voir à côté, lui a fait négliger tout ce qui, en dehors d'elle, peut intéresser l'artiste ou le spectateur et lui a inspiré — on n'en a eu que trop d'exemples— des séries d'œuvres à la fois cocasses et affligeantes.
Bien souvent, dans tous les domaines, les disciples ont joué à leurs maitres le mauvais tour de systématiser à l'excès leurs défauts. Ec, à vrai dire, ils évitent rarement cet écueil s'ils n'ont pas sombré sur le premier dont je parlais tout h l'heure, la vulgarisation au mauvais sens du mot.
Il ne faut pa» croire toutefois que les outranciers médiocres soient uniformément blilmables. On le» Juge souvent dans un sons ou dans l'autre avec trop de partialité. Tandis que les un» rient d'eux «ans aucune réserve ou n'indignent devant leur œuvre, d'autres leur savent trop de gré d'être les représentants d'une idée nouvelle et quelquefois bonne, mais qu'ils trahissent malgré eux. Cortci^ la médiocrité outrancièrc e.st plus excitante que la médiocrité équilibrée et convcm'ue. Au fond elle n'est pas toujours plus originale ert ollô M vaut pas mieux. Mais elle prépare les esprits à accepter les nouveautés — et c'est souvent un sèrvicle qu'efîlè rend ainsi aux maîtres.
Quelques outranoion, sans s'élever beaucemp *uderaus du médiocre ou du n^auvais, ont dt» idées qu'une luour de jénie commence i faire briller. <Jeux*^1à
LES ESPRITS LOGIQUES
valent déjà mieux. Ils sont des précurseurs ou des disciples personnels et outrés.
Au-dessus d'eux les outranciers supérieurs nous donnent quelques-uns des plus beaux types intellectuels qui aient éclairé l'humanité. Shakespeare par la profonde logique de ses caractères, mais surtout par 1 emportement d'une imagination qui ne recule devant aucune horreur et d'un esprit que ne rebute aucune gentillesse de mauvais goût, par la fougue de la pensée par l'implacable développement du drame, peut passer pour un outrancier. Fourier qui consacra sa vie à établissement de son système social, qui réglementa tout avec une si bizarre minutie, qui recourut aux plus extraordinaires inventions pour remplir les cadres que son idée avait tracés, qui ne craignit pas de prévoir que le manque de dégoût des enfants pour les choses sales serait précieux à l'homme fait et que la mer donnerait peut-être un jour une sorte d'abondante limonade, est encore un bon représentant de l'espèce Peut-être se demandera-t-on s'il a bien sa place parmi es esprits supérieurs du groupe ? J'inclinerais fort à 1 y laisser malgré ses extravagances, à cause de la profondeur et de la portée de ses vues, et parce que quelques-unes de ses conceptions critiques ou organisatrices paraissent en voie de prendre place parmi les grandes idées directrices de l'humanité (1). Joseph de Maistre fut encore un admirable outrancier, intermédiaire entre les outranciers et les logiciens, car il avait conscience de sa recherche de l'unité et ce qu'il cherchait c'était bien l'équilibre intellectuel et moral, mais la fougue et la force de son esprit l'aveuglaient sur
(1) Voir Ch. Gide. Prophéties de Fourier,
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LES OUTtlANCIËRà
tout ce qui n'était pas orthodoxe. Personne n'a osé, plus que lui, développer, sans scrupule de bon sens et sans remords de conscience, les conséquences de ses convictions. Si cette impitoyable et trop étroite logique l'a conduit à de singulières erreurs, il lui doit d'être, quoi qu'on en puisse dire, un des plus intéressants parmi les philosophes de langue française, un de ceux dont l'œuvre garde le plus de portée, si Ton veut bien s'en servir.
Il me semble que tout ce qui précède permet de réduire à sa juste valeur un reproche, souvent lancé sans signification bien précise. On blâme certains auteurs d'être trop logiques, de trop pousser à bout leurs théories et l'on parle des bienfaits de la modération. L'examen précis de ce point éclaire les types du logicien et de l'outrancier, en même temps qu'il sert à les apprécier.
En fait on n'est jamais trop logique, et même on ne l'est jamais assez. Ce qu'on appelle logique exagérée, c'est l'outrance, et c'est ainsi, à certains égards, le contraire de la logique, c'est, en tout cas, une logique trop spécialisée. Il n'y a jamais de danger à tirer logiquement de propositions vraies tout ce qu'elles peuvent contenir, ce qui est vrai, c'est qu'il est très difficile de le faire, et que l'on bronche facilement.
Il est assez singulier que l'on soit obligé encore de le faire remarquer, mais l'habitude générale est de se rendre très peu compte de la portée de ce qu'on dit ou de ce qu'on pense, et c'est un défaut de logique bien commun qui porte à médire de la logique.
Aussi Mill avait-il raison de la défendre. Seulement
Les esprits logiqpës
ce qui fait la force apparente de la thèse de ses adversaires, c'est la difficulté de l'appliquer. Le syllogisme qui conduit à nos croyances n'a pas trois termes, il en a un nombre indéfini, et parmi eux plusieurs peuvent être douteux ou mal compris. De là, le danger, non pas de la logique, mais, au contraire, de l'illogisme auquel s'expose souvent le raisonneur.
L'outrancier n'y échappe pas. Ce qui le caractérise c'est précisément un double caractère très marqué de logique et d'illogisme. De logique puisqu'il va très loin dans la voie qu'il s'est ouverte, puisqu'il tire de certains principes des conséquences rigoureuses. D'illogisme puisque, à côté de ces principes qu'il développe, à côté de ces faits dont il poursuit jusqu'au bout les conséquences, il est d'autres principes et d'autres faits dont la portée logique lui échappe, qui restent cependant inexpliqués par ce qu'il admet, et qu'il dédaigne le pjus illogiquement du monde.
LES SPÉCIALISES
L'équilibre est un idéal dont on s'éloigne peu à peu en passant des équilibrés aux logiciens, des logiciens auxoutranciers. Elargissons encore un peu la distance qui le sépare de la réalité, supposons que la part de l'intelligence qui ne rentre pas dans l'équilibre principal augmente, et que, à côté de cet équilibre, d'autres systèmes de pensées se forment qui, sans contrarier le premier, ne se laissent pas assimiler par lui et ne cherchent pas eux-mêmes à le réduire, le type
LES SPÉCIALISÉS
change de nouveau. Au lieu de réaliser à peu près comme l'équilibré, et de rechercher comme le logicien, la systématisation totale de l'intelligence, l'individu réalisera ou recherchera une systématisation spéciale ou partielle.
Le logicien déjà laisse souvent un peu en dehors de sa logique quelques parties de son esprit, celles, par exemple, qui se rapportent à la nourriture, ou à l'habillement, ou aux distractions qu'il s'accorde. Chez le spécialisé la proportion est renversée. Il s'attache à une science, à un art, à une branche d'industrie, à un métier, et c'est là qu'il concentre son attention et fait converger ses efforts. C'est une partie de son intelli-» gence, celle qui sert à sa fonction favorite, qu'il déve-s loppe et harmonise de son mieux, travaillant à la rendre toujours plus riche et plus large, plus souple et plus harmonisée . Mais ce travail est souvent inconscient, non seulement ce n'est pas l'harmonie intellectuelle qu'il cherche avant tout, mais il ne pense pas à elle, il pense à l'objet de ses recherches. Quand elle lui vient c'est spontanément et pour ainsi dire par surcroit. De plus, à côté du goût dominant ou du métier, il aura des goûts variés et diverses idées, il ira dans le monde, voyagera pour son plaisir, et exercera son es^ prit de façons très différentes sans que sa faculté dominante en soit favorisée ou combattue. Et chacun des systèmes d'idées qui vivent ainsi en lui pourra fort bien avoir ses allures propres, sa logique interne, ses lois particulières. Si j'ai comparé les unifiés à une république une et indivisible, et les outranciers à une monarchie absolue, je pourrais maintenant trouver un fait social analogue à l'état d'esprit du spécialisé dans une république fédérative, où domine un des
LES fiSPRItS LOGIQUES
états, ou dans un empire comme l'Allemagne avec le rôle prépondérant de la Prusse.
Ainsi l'association systématique diminue chez les spécialisés en tant qu'apparence générale de l'esprit. Cependant nous devons la supposer encore assez grande, puisque nous ne considérons que les esprits logiques, et reconnaître une influence prépondérante au principal système quel qu'il soit : accomplissement du métier, exercice de la fonction, satisfaction d'une vocation ou d'un goût.
Le type ainsi entendu comprend tous les individus qui, en vue d'une occupation favorite ou habituelle, groupent et systématisent régulièrement des phénomènes intellectuels, et créent une sorte d'idée dominante qui, sans se soumettre l'esprit entier,sans tendre même à l'occuper, en régularise l'activité et cherche à profiter de ce qui se fait à côté d'elle.
Ce type n'est pas rare et, comme dans les précédents, on y trouve une hiérarchie allant des plus humbles et des plus simples aux plus élevés et aux plus complexes. J'en pourrais redire à peu près ce que j'ai dit des autres, en montrant, dans les intelligences que j'étudierais, à côté de l'intelligence équilibrée ou unifiée que j'ai décrite, des éléments intellectuels, des systèmes d'idées, de notions et d'habitudes qui n'entrent pas dans cet équilibre, et qui, par suite, en diminuent l'importance relative. Mais je m'attacherai plutôt à mettre en relief ce qu'on y peut trouver de plus particulier.
Deux types principaux ressortent ici. D'abord les spécialisés qui ont une logique réelle, vivante et cons-
LES SPÉCIALISÉS
ciente correspondant à leur principale occupation. Grâce à des aptitudes innées, sans doute, grâce aussi à l'expérience et à la réflexion qui usent les idées, rendent les concepts plus souples et les forcent à s'adapter les uns aux autres, ils ont peu à peu fait naître et développé en eux un ensemble d'habitudes, un système d'idées et de croyances, tout prêt à reconnaître, à classer les faits d'un certain ordre qui viennent à se présenter, à agir sur eux, à les modifier dans un sens prévu et qui ne varie guère.
C'est le type méthodique avec ses formes et ses degrés divers. Nous avons tous connu des gens qui s'y rattachent, des fonctionnaires, des savants, des érudits, des médecins, des négociants, qui, sans prétention à la synthèse universelle, appliquent systématiquement, à l'expérience de tous les jours, un ensemble d'idées bien formé. Si leur intelligence est étendue et forte, ils font faire à leur art des progrès considérables. Les érudits, les savants spécialistes, les philosophes mêmes qui restreignent l'objet de leurs études et le traitent comme une spécialité (1) rentrent dans ce
(1) Il ne faudrait pas, d'ailleurs, me faire dire que les philosophes sont forcément plus logiques que les savants. Mais le philosophe doit, par principe, étendre jusqu'à la moindre de ses idées, dans la plus large mesure possible, la portée de son système. Le système philosophique est essentiellement absorbant, il doit envahir l'esprit entier sous peine de se mentir à lui-même. Il n'en est pas de même à un égal degré pour le système scientifique. Rien n'empêche le savant d'unifier aussi — comme cela arrive — sa pensée. Mais alors il est obUgé de se faire des idées très générales sur la morale, sur la logique, sur la vie pratique et il devient un philosophe soit qu'il se fasse un système de philosophie proprement dit, ou qu'il accepte
LES ESPRITS LOGIQUES
cadre. Il contient naturellement des esprits de premier ordre, et la réserve de « toutes choses égales d'ailleurs » s'impose ici, comme précédemment, pour établir la hiérarchie des types.
Les autres spécialisés sont un peu aux précédents ce que les équilibrés sont aux raisonneurs. Ils ne raisonnent pas avec un continuel souci de la logique et de la méthode, mais chez eux un goût dominant dirige l'esprit, sans guide et sans règle précise, obéissant plus à l'instinct qu'au savoir — sans que le rôle de la réflexion et de l'expérience puisse cependant être considéré comme nul. Les artistes, les littérateurs, les poètes rentrent plutôt dans cette catégorie, de même que les savants rentraient plutôt dans la première. Cependant cette remarque n'a rien d'absolu.
Les uns et les autres se reconnaissent à ce trait, dont on retrouverait évidemment la trace chez les équilibrés et les raisonneurs, qu'ils ont dans l'esprit des domaines séparés, que leur intelligence est en quelque sorte divisée en compartiments par des cloisons étanches. Le savant qui pense que ses convictions religieuses n'ont absolument rien à voir avec ce que sa science lui apprend, l'artiste qui méprise les données delà science, etc., gardent ainsi en eux-mêmes, par suite de leur excessive spécialisation, par défaut de logique, un manque d'équilibre et de véritables contradictions. Sans doute la contradiction est chez tout le monde, mais ici elle commence à s'accuser spécialement, sans être encore très grave.
celui d'un autre, soit qu'il généralise ses idées scientifiques et les amène, par extension ou par analogie, à l'état de système philosophique. Et ceci arrive trop souvent car le système est alors incomplet, étriqué et faux.
LES SPÉCIALISÉS
Je pourrais reprendre ici la hiérarchie des formes du type depuis les plus élevées, représentées par des spécialistes de génie, qui ne sont pas particulièrement rares, jusqu'aux plus basses. Mais cela m'entraînerait à des répétitions. On peut prendre comme exemples des formes les plus hautes, des savants comme Claude Bernard, des artistes comme Delacroix, qui montrent encore des tendances à l'harmonie générale éclipsées chez eux par le génie spécial qui domine tout et en qui seul se montre la supériorité de l'esprit — car les théories de Delacroix, par exemple, ne semblent pas toujours remarquables et la philosophie générale de Claude Bernard, plus forte que ne l'ont voulu certains adversaires, est cependant assez loin de suffire à l'unification du savoir et de l'esprit. Au-dessous viendraient des spécialisés sans souci de généralisation, cantonnés dans leur science, leur art ou leur métier, étroits, portés à dénigrer ou à nier tout ce qui ne rentre pas dans le cercle de leurs occupations ; les médecins, par exemple, qui ne verront chez les poètes qu'une occasion d'études de pathologie mentale, ou les peintres qui penseront pouvoir expliquer,à un point de vue pittoresque, la formation de la neige. Forcément des esprits de cette sorte gardent en eux-mêmes, sans s'en apercevoir, des germes importants de contradiction, des connaissances et des sentiments qui restent à part du système principal trop étroit et trop rigide. Le spécialisé se rattache ici très nettement à Toutrancier.
Il est assez ordinaire que chez les spécialisés l'intelligence soit étroitement associée au sentiment. Le système intellectuel dominant devient le centre d'une
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LES ESPRITS LOGIQUES
LES SPÉCIALISÉS
véritable passion analogue aux autres qui peuvent exister en lui et même souvent plus forte, selon le mode déjà indiqué plus haut.
La seconde forme générale du type spécialisé qui me retiendra encore est celle qui simule, toujours d'une manière imparfaite, les formes supérieures du type, et même l'allure de l'équilibré et du logicien.
On sait par quels procédés il est possible de simuler la mémoire des chiffres (1). Il y a des recettes qui permettent ainsi à des gens particulièrement doués de simuler un état mental qui n'est pas le leur. La simulation spontanée ou voulue se produit partout en psychologie.
Il faut rapporter ces simulations d'un type supérieur, pour une bonne part, à la loi de finalité. L'individu cherche instinctivement à tirer le meilleur parti de sa nature. Or il se trouve que, en trop de circonstances, il lui est avantageux de prendre l'apparence d'un type qui n'est pas le sien. Alors, parfois sans le vouloir, parfois avec préméditation, souvent à demi instinctivement et à demi volontairement il imite un type supérieur.
Cette simulation se produit aussi pour d'autres raisons, elle peut indiquer une aspiration vraie vers le type imité . C'est ainsi que l'esprit faux aspire à être un logicien ou un outrancier et croit l'être réellement. Il ne force pas sa nature ni ses désirs en raisonnant, il exprime ce qu'il est.
Cette raison vient souvent se joindre aux autres. Le seul fait d'avoir l'envie de ressembler intellectuellement à quelqu'un et de commencer à l'imiter, indique
(1) Voir Binet. Les grands calculateurs et joueurs d'échecs.
une certaine ressemblance — parfois très vague — déjà existante. Cela n'est peut-être pas toujours vrai* car il faut tenir compte des cas où ce qu'on désire, c'est moins le type intellectuel d'un individu que les avantages en honneur, en gloire et en argent qu'on en croit être les conséquences, mais cela est vrai bien souvent.
Le simulateur peut osciller d'une valeur intellectuelle assez grande à une valeur très faible : il est essentiellement disciple, mais disciple imparfait et ne revêt pas l'armure du maître, il se fait des armes en carton qui lui ressemblent. Le disciple peut arriver à être l'égal ou presque l'égal de son maître, il en est qui modifient, qui transforment en quelque sorte leur doctrine préférée — voyez, par exemple, ce que M. Renouvier a fait avec l'œuvre de Kant. D'autres régularisent, ordonnent et vulgarisent. Mais au-dessous de ceux-là et à côté, on trouve aussi le faux disciple, celui qui ne comprend pas, qui prend la doctrine et la méthode d'un autre parce qu'il faut bien en avoir, parce que c'est commode pour travailler, parce que c'est utile pour parvenir, ou bien, tout de même, parce qu'il pense que c'est un bon moyen de se développer et de s'améliorer, et il s'en sert, parfois avec conscience, mais gauchement et d'une manière empirique. Celuilà n'aime pas assez sa fonction ou manque trop de force d'esprit pour que toute sa vie intellectuelle en garde l'empreinte. Une couche superficielle suffît pour lui donner le brillant voulu et pour qu'il s'apparaisse à lui-même tel qu'il se désire. Aussi est-ce à propos du spécialisé que j'en parle plutôt qu'en étudiant l'équilibré ou le logicien, bien que souvent il présente cette apparence d'équilibre qui consiste à ne
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rien penser ou dire que tout le monde ne penserait ou ne dirait aussi bien, et quoiqu'il se donne aussi, d'autres fois, cet air de logicien intrépide et d'outrancier dont on peut s'orner si aisément en disant des inepties d'apparence paradoxale.
La méthode employée par le simulateur reste extérieure à l'esprit, elle ne fait pas corps avec lui, c'est une sorte d'appareil que l'intelligence prend à de certains moments et qu'elle quitterait aussi aisément. Le simulateur, s'il est assez bien doué, pourra être un semblant d'érudit, une manière de philosophe ; il imitera de son mieux le procédé en vogue ou celui qu'une circonstance particulière de sa vie, peut-être même un goût inné assez indécis, lui aura fait adopter, mais il ne saura pas faire vivre en lui le système qu'il tâche de s'assimiler, on entendra sans cesse grincer les ressorts. Il restera toujours à son égard une sorte d'étranger. Comme un ouvrier maniant un outil qui ne va pas à ses mains, il risque de frapper à côté, de se blesser lui-même, de fausser l'instrument. Les disciples de ce genre sont moins compromettants tout d'abord que les outranciers zélés, mais ils sont, en somme, moins intéressants, moins utiles et plus dangereux. Ils tuent les systèmes en les empêchant de se développer, de s'assouplir comme une ossification prématurée du crâne empêche le développement du cerveau, et des arrêts de développement qu'ils déterminent dérivent logiquement d'abondantes monstruosités. J'en citerais, s'il le fallait, des exemples en philosophie. Ils ne manquent pas ailleurs. Tel chirurgien imitera une pratique nouvelle, l'antisepsie, par exemple, et croira l'employer réellement alors qu'il négligera les précautions les plus élémentaires. J'ai vu un dentiste prôner la
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désinfection des instruments, flamber celui dont il allait se servir et le promener ensuite sur sa redingote dont l'asepsie me paraissait singulièrement douteuse. S'il arrive un accident dans ces circonstances, on en conclut que la méthode n'est pas infaillible. Tel magistrat, tel policier, se feront un petit ensemble de règles, incomplet et raide, qu'ils appliqueront sans méfiance et en aveugles. Et les systèmes, les méthodes en passant des esprits supérieurs aux autres deviennent des recettes et des formules mortes, grossières, sans souplesse et sans efficacité.
La simplicité de certains métiers semblerait devoir être une garantie contre ce défaut. Il s'en faut cependant. Les simples ne sont pas toujours mieux équilibrés relativement que les complexes. Les simulateurs se retrouvent à tous les degrés de l'échelle intellectuelle. Une recette même assez simple, inventée par un cuisinier bien doué, si un simulateur mal doué l'emploie, ne réussira pas mieux entre ses mains qu'une haute théorie dans le cerveau d'un disciple maladroit qui la déforme. Les deux cas sont, au fond, identiques. Une foule de petites inventions pratiques, ingénieuses et profitables se perdent, dégénèrent et n'arrivent à aucun effet utile à cause de la maladresse de ceux que leur bonne volonté porte à les imiter, qui croient les appliquer pour le mieux — et qui, parfois, ne sont pas sans retirer quelque mince gloire de l'invention qu'ils ont dénaturée.
Nous trouvons au plus haut degré chez le simulateur recueil de la méthode voulue : la routine et l'automatisme têtu. Comme il ne comprend pas le mécanisme qu'il applique, comme il ne saisit pas la nature intime et essentielle de la logique qui l'a construit, il n'ose
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y toucher, il ne peut l'élargir et le perfectionner. Aussi le simulateur est souvent obstiné et raide, tandis que la méthode et le système peuvent chez l'inventeur ou le disciple intelligent rester souples et capables d'évolution. De là, vient l'inquiétude des simulateurs quand on leur adresse quelques objections, et leur profonde incapacité d'y répondre convenablement. S'ils ont le caractère tranchant, dédaigneux et assuré — ou s'ils savent le simuler aussi — cela leur est une ressource, mais s'ils sont timides et vite décontenancés, leur embarras est pitoyable. L'objection sert ainsi très bien de pierre de touche. Sans doute l'esprit créateur ne la comprendra pas toujours, mais, en général, s'il y répond mal, il y répondra tout de même d'une manière intéressante, inventant de nouvelles idées, se répandant en considérations sans grand rapport avec ce dont il s'agit, mais parfois précieuses en elles-mêmes.
A vrai dire, l'inventeur aussi, le spécialisé ou le logicien reste souvent inférieur à son système, comme s'il avait imité un modèle invisible et resté quelque peu incompris. Il ne s'entend pas très bien lui-même, il manie gauchement les idées qui ont éclos en lui tt ne sent pas le parti qu'il pourrait en tirer, il demeure mcapable de les faire vivre, de leur assurer le développement auquel elles ont droit, on pourrait presque dire qu'il s'imite gauchement, et si l'on songe à la pluralité et à l'indépendance relative des éléments psychiques cela ne semblera pas sans doute trop paradoxal. Il a eu assez de génie pour concevoir l'idée, il n'a pas l'intelligence assez souple ou assez riche pour se l'assimiler, il reste encore spécialisé d'une certaine manière.
Tel est parfois le sort des précurseurs — et même
LES SPÉCIAX.ISÉS
c*est une des raisons qui les font rester à l'état de précurseurs. L'idée naît dans leurs cerveaux, mais elle rencontre des obstacles. Les préjugés, les autres idées inspirées par l'éducation, soufflées par le milieu, maintenues par les diverses relations sociales, lui sont hostiles, ou bien, simplement,le terrain où germe la graine est sec et insuffisant, la plante pousse quelques maigres rameaux et ne fleurit pas. 11 faudra, pour devenir féconde, que, transplantée dans un meilleur sol, elle y trouve le soleil et la nourriture qui lui ont fait défaut. Souvent le précurseur déforme par avance son idée, il lui laisse sa raideur et sa gaucherie, elle prend en lui, avec des formes très différentes, quelques-uns des caractères de la décadence, que le simulateur lui donnera plus tard. Celui-ci ressemble à celui-là comme le
vieillard à l'enfant.
Jusqu'à un certain point ils sont comparables. Le précurseur admire son idée en lui, plus qu'il ne s'admire en elle, il en sent le prix, s'efforce de la conserver et de la reproduire de son mieux, souvent il n'arrive qu'à la parodier. Les idées étranges des premiers évolutionnistes, leur manque de souplesse et de largeur, les conséquences erronées qu'ils tirent de leur idée maitresse, leur impuissance à lui donner sa formule vraie, l'extravagance de quelques interprétations, l'impossibilité de raccorder d'une manière satisfaisante l'expérience à la théorie, la pauvreté des idées secondaires qui doivent soutenir, expliquer et développer l'idée principale, donnent, si je ne me trompe, une suffisante idée de leur manière.
Mais, à côté de toutes les différences plus ou moins importantes qu'on peut relever, une différence essentielle sépare le précurseur et le simulateur. Chez le
LKS ESPRITS LOGIQUES
premier, l'idée informe, vient de naître, elle tâche de vivre et l'on sent ses efforts, dans le second, elle n'est plus qu'une chose morte, sans vie propre, caduque et fragile, prête à tomber en décomposition au premier choc un peu violent.
rv
Quel est le sentiment qui, chez les simulateurs excite l'intelligence y Les idées obéissent-elles simplement à leurs affinités réciproques ou bien sont-elles dirigées par des désirs plus ou moins cachés et qui ne sont pas d'ordre intellectuel ? Cela dépend et il n'y a pas de réponse générale à donner, l'indépendance de 1 intelligence paraît en rapport avec la quantité des Idées et de la force de l'esprit. Je connais plusieurs personnes que je rattacherais volontiers à cette catégorie intellectuelle et qui pourraient servir de types.
L'une, bien douée, éprouve certainement, éprouvait surtout autrefois, un plaisir assez vif à exercer son esprit On pouvait espérer un développement considérable puis l'intelligence s'est arrêtée dans quelques habitudes empruntées ça et là et insuffisamment coordonnées. Le type du simulateur s'est dessiné, en même temps l'exercice de l'intelligence semblait se subordonner, non pas complètement, mais un peu trop a des préoccupations diverses qui prennent dans la vie une place considérable, deviennent prépondérantes et relèguent tout à fait au second plan les soucis purement intellectuels. On sent en même temps le soin de se modeler sur un ensemble d'opinions appartenant a diverses personnes et le manque de critique sèrieuso L autre, bien au-dessous de la première, comme intelligence, à peu près à tous les égards, montre de
LES SPÉCIALISÉS
bonne heure des goûts très variés avec une incapacité assez grande et des prétentions excessives. Après plusieurs changements d'orientation, elle arrive à se fixer, se donne aussi des méthodes et travaille avec zèle dans sa spécialité. Là, son succès ne sera jamais, je pense, complet, mais il dépassera son mérite, il le dépasse déjà. Ici, le goût des choses de l'esprit existe, ce goût parait naturel, mais il n'est pas désintéressé, l'activité intellectuelle est certainement excitée et soutenue par une vanité exigeante, par une ambition peu clairvoyante, l'ambition non pas de la fortune, mais certainement de la notoriété, de la réputation, peutêtre de la gloire et de l'influence.
Une troisième enfin n'aime réellement pas, ou du moins n'aime pas très vivement, les occupations intellectuelles. Elle ne s'en est pas moins fait un ensemble d'opinions et de goûts assez arrêtés, un petit système d'habitudes intellectuelles. Ici c'est l'imitation pure et gauche. Le rameau greffé dépérit et les quelques feuilles qui poussent manquent de vigueur. Il n'en résulte pas moins une certaine harmonie générale qui peut faire illusion, et qui provient presque toute entière non pas du jeu spontané des idées, mais bien de la nature influençable, du désir d'approbation et d'admiration, de ' la crainte du blâme ou de la moquerie, de quelques autres sentiments divers, mais où la tendance intellectuelle ne joue aucun rôle.
Voilà donc trois exemples qui nous montrent dans un même type l'influence spéciale de l'intelligence décroissant progressivement et l'esprit de plus en plus soumis, à mesure que la force intellectuelle s'abaisse, à l'influence de sentiments d'ordres divers.
l'ahbét des idées