‹ Les types intellectuels [microform]Chapitre 16 sur 36 · L* ASSOCIATION PAR CONTRASTE · texte numérisé non relu

L* ASSOCIATION PAR CONTRASTE

Tellement prudents, impressionnables , rendus avisés par l'expérience, ils se sont fait une loi, non seulement de ne pas adopter à la légère une idée, mais encore d'évoquer dans leur esprit l'idée opposée à celle qui se présente. Il se sont ainsi créé un peu artificiellement un type de contraste. Ce type se rattache encore assez étroitement au type d'arrêt et je n'y insiste pas. Il est aussi, et pour les mêmes raisons, essentiellement un type de transition.

Comme la prédominance visible des inhibitions, la prédominance des associations par contraste donne des types de valeur très différente, elle a produit comme elle, et de semblable manière, un des types les plus . élevés de l'esprit humain. De même qu'on a pu accepter comme un fait logique indestructible la lutte des systèmes et des idées, et faire de cette lutte même un principe de systématisation, ainsi on a accepté également la contradiction même et tâché de faire de cette contradiction le fondement de la plus haute harmonie.

Il fallait, pour cela, réunir en un seul tous les contraires, sinon les contradictoires et les réunir par leur opposition — en d'autres termes, montrer dans l'opposition des éléments la raison d'être du système et faire jaillir de la lutte, du contraste et de la contradiction, la vérité même ou la beauté.

Cette tentative peut être comprise et réalisée de bien des façons diverses, et l'association par contraste revêt des formes si variées que son emploi peut nous paraître la chose la plus simple, la plus banale et la plus nécessaire, ou, au contraire, la plus

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étrange et la plus paradoxale. L'opposition directe, nous l'avons vu, est généralement une condition de l'équilibre. Il ne s'agit que d'exagérer spontanément son importance et ensuite, par le procédé que nous retrouvons partout, de prendre ce moyen comme une fin, de généraliser et de théoriser son emploi, pour obtenir les effets spéciaux du contraste, pour en mettre en plein relief la portée comme aussi les inconvénients. C'est encore ici une manière d'être naturelle qui prend une existence distincte dans l'esprit, devient un but conscient et s'exagère par l'action volontaire.

Aussi tandis que chez certains équilibrés l'association par contraste est à peine visible, elle éclate au contraire, elle aveugle presque dans quelques autres esprits. Le type du contrastant différera certainement selon qu'il réalisera ses effets dans l'art et la littérature ou dans le domaine de la pensée abstraite. En littérature Hugo nous en montre la plus belle, la plus énorme réalisation. Dans son opposition violente et soutenue de la lumière et de l'ombre, qui se retrouve dans le dernier vers que, dit-on, lui inspira son agonie, dans son goût persistant et dominateur pour les antithèses dans le style, dans la composition de ses personnages qu'il bâtit à coup de contradictions et chez lequel il se plait à opposer sans répit soit la situation sociale et le caractère ou l'esprit (Ruy Blas, Claude Frollo, Fantine, Jean Valjean), soit les diverses parties du caractère (Lucrèce Borgia, Triboulet, Quasimodo, Claude Frollo), dans l'allure générale de sa pensée, dans la disposition des scènes et l'invention des événements, on retrouve partout la même tendance à rapprocher, à réunir de violentes oppositions, des contrastes qui semblent être le produit spontané du

L ASSOCIATION PAB CONTRASTE

jeu de son esprit et qu'il impose au nôtre avec une extraordinaire vigueur. En art on peut rapprocher de lui, à certains égards, Rembrandt pour son merveilleux clair-obscur, pour l'extraordinaire génie qu'il a montré dans l'opposition de l'ombre et de la lumière, « le combat du jour et de la nuit », et aussi pour le symbolisme qui s'y peut rattacher.

Faut-il comme exemple de contraste dans la critique littéraire citer Sainte-Beuve ? Il trouvait qu'en traitant le même sujet à quelques années d'intervalle il n'y avait qu'à se redire ou à se contredire et ne craignait pas trop de prendre ce dernier parti. Mais en somme Sainte-Beuve, esprit souple et sinueux, était plutôt un équilibré en qui l'association par contraste servait surtout à l'harmonie générale sans prendre un relief bien spécial.

En philosophie, Hegel nous arrête arec sa doctrine de la thèse, de l'antithèse et de la synthèse. Ici nous rencontrons l'association par contraste extériorisée et systématisée, devenant la base d'une doctrine, la condition de l'harmonie de l'esprit et du monde. La contradiction est devenue un principe d'unité, elle est la condition reconnue de l'unité, l'antithèse nécessaire à la synthèse.

Mais encore ici la contradiction est pour ainsi dire résolue et puis tout l'esprit de Hegel ne tient pas dans cette théorie. De nos jours Renan a donné un exemple, un peu affaibli à la fois et exagéré sur quelques points, du même type. Il a dit quelque part, je crois, que la contradiction pourrait bien être la marque de la vérité, et aussi qu'en se contredisant on avait des chances de tomber juste une fois. Renan n'a pas appliqué à ses doctrines une logique bien

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serrée. Il avait le sens de la contradiction et de son utilité ; l'association par contraste est assez marquée chez lui et quand il accepte une théorie il ne craint guère de la supposer fausse et d'en montrer les difficultés, de même il expose parfois avec une visible complaisance une hypothèse qu'il va rejeter. Malgré tout il n'a pas très bien compris et indiqué le sens et le but de la contradiction et parfois il l'entend, malgré la supériorité de son esprit, d'une façon un peu vulgaire et par trop simple.

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