CHAPITRE IV
L'association par contiguïté et ressemblance chez les esprits logiques.
LES ESPRITS LOGIQUES ET l' ASSOCIATION PAR CONTIGUÏTÉ
L'association par contiguïté ou ressemblance est une forme inférieure de l'activité intellectuelle. Si elle dirigeait seule l'esprit elle le réduirait à une complète anarchie, le jeu indépendant des éléments psychiques y remplacerait la coordination générale de l'intelligence (1). Mais il arrive encore ici ce que nous avons vu déjà si souvent. L'activité des éléments, quoique encore un peu trop indépendante, et prenant ainsi la forme de l'association par ressemblance ou contiguïté, ne l'est pas au point de détruire l'harmonie de l'ensemble. Au contraire une intelligence bien systématisée tire parti de ces petits écarts des idées et les fait tourner à son profit. Trop imparfaite pour annuler complètement les affinités spéciales de chaque idée, elle est assez formée déjà pour utiliser de son mieux ce qu'elle n'a pu empêcher. Au prix d'un détour le but est atteint. Sans doute, au point de vue abstrait, le type de l'association par contiguïté et ressemblance, comme le type de l'arrêt, comme le type du contraste, comme tous ceux où une forme spéciale du fonctionnement intellectuel s'exagère, est inférieur au type
(1) Pour la tlïéorie complète voir V Activité mentale et les éléments de Vesin'it.
LES ESPRITS LOGIQUES
équilibré. Il n'en caractérise pas moins de brillantes intelligences et certains esprits particulièrement élevés. L'esprit a trouvé dans ses imperfections mêmes, le moyen d'y remédier, et de ce qui paraissait le condamner à l'impuissance il a su faire une condition de sa grandeur.
La prédominance de l'association par contiguïté donne quelques types de grandes mémoires. Ce qu'on appelle en général la « mémoire » c'est, en effet, le résultat de l'association par contiguïté (ou par contiguïté et ressemblance) plus que le résultat de l'association systématique parfaite, et s'il fallait une différence entre la mémoire et la raison, c'est là qu'on la trouverait. La « mémoire » est presque toujours assez mal systématisée. Lorsque les divers états qu'elle retient sont trop fortement adhérents et ne se séparent pas facilement les uns des autres pour s'employer selon les besoins de l'esprit qui les recherche, il en résulte une allure assez lourde et embarrassée de l'intelligence, à cause des rappels de faits ou d'idées inutiles en la circonstance. La logique de l'esprit exige que ces phénomènes mal à propos évoqués soient écartés de nouveau.
Parmi les gens à grande mémoire les uns gardent facilement cette allure empêtrée. Leur esprit avale et conserve plus qu'il ne digère et n'assimile. Cependant ils arrivent assez bien à se servir de leurs connaissances, des longues séries de faits qu'ils ont observés, des interminables listes de mots ou de dates qu'ils ont appris, et ils parviennent à en mettre les fragments au service de leurs théories, mais ils se trompent de
l'association par contiguïté
temps en temps et prennent un rapprochement pour une raison, ou allèguent des faits qui n'ont rien avoir avec la question en cause mais qui sont situés dans le temps tout près de ceux qu'il faudrait signaler. On a souvent cité le cas du D' Leyden que sa mémoire gênait. Les mots qu'il avait lus adhéraient si bien les uns aux autres qu'il ne pouvait isoler à volonté, du reste de ses souvenirs, celui dont il avait besoin (1). Parfois ce type est passager, il caractérise un moment plutôt qu'un individu. Il est des enfants que leur excellente mémoire rend plutôt paresseux d'esprit, en leur fournissant aux questions qui leur sont posées des réponses toutes prêtes, de sorte que la réflexion leur devient inutile. Ce cas est différent du premier, mais il montre bien, comme lui, en quoi le type de mémoire s'oppose au type systématisé tout en le préparant peut-être et en coexistant cependant avec une systématisation intellectuelle assez développée.
A mesure que le jeu des éléments devient plus souple et que l'influence de l'ensemble de Fesprit se fait mieux sentir sur le détail des associations, le type s'élève. Aussi faut-il se garder de trop opposer la mémoire à l'intelligence. Chez certaines personnes, le type de l'association par contiguïté ne se marque plus que par la facilité à rappeler, dans l'ordre donné par l'expérience, des faits qui peuvent encore être aisément séparés les uns des autres et réunis à des conceptions très diverses.
Les narrateurs sont encore des gens en qui domine souvent l'association par contiguïté. Je parle de ceux
(1) Abercivmil)ie. Inquiries concerning Ihe inlellecluat powers, p. 74.
LES ESPRITS LOGIQUES
qui racontent en suivant invariablement Tordre chronologique, sans autre raison que de dire les choses comme elles se sont passées. L'équilibré, le logicien, le spécialisé feront, au contraire, peu d'usage de ce procédé — à moins que ce procédé même ne leur soit, en la circonstance, imposé par la logique. Ils trieront les faits, s'attacheront surtout à ceux qui les intéressent, aux plus importants, écartant ce qui est inutile, groupant les événements secondaires autour des principaux et ne craignant pas, pour ajouter à la clarté ou pour aider à la démonstration, d'en intervertir l'ordre. Le narrateur risque d'être long et ennuyeux, les autres, s'ils ne sont très avisés et très loyaux, de dénaturer les faits. L'homme qui assemble les faits par contiguïté est souvent incapable de répondre à une question autrement qu'en discutant la longue série des événements qui s'y rapportent, il ne comprend guère et s'embrouille si l'on essaye de presser sa marche et de lui faire donner une vue d'ensemble, mais il fournit aussi parfois des renseignements précieux, que d'autres auraient laissé échapper sans les comprendre, parce qu'ils ne pouvaient les raccrocher à aucune théorie et qui plus tard éclaireront une affaire d'une manière imprévue. La connaissance du type mental du témoin est essentielle à la critique de son témoignage ; aussi cette critique est-elle trop rarement bien faite.
Peut-on rattacher à notre type les romanciers et les chroniqueurs, quelques historiens aussi ? Oui, dans une certaine mesure, mais il faut distinguer avec soin, et d'ailleurs quelques conclusions restent hypothétiques.
Pour les faiseurs de chroniques, les annalistes, il
l'association par contiguïté
semble bien qu'ils doivent, en général, présenter à un assez haut degré — et sous la réserve que j'indiquerai — ce type de l'association par contiguïté. Ils content les événements selon cette méthode simple qui consiste à les mettre à la suite les uns des autres. Mais il s'agit d'événements qu'ils ont vus ou dont ils ont entendu parler. Les premiers ne nous apportent pas de difficulté spéciale, à propos des autres une complication
se présente.
L'association par contiguïté rattache tous les faits, toutes les idées et les lie ensemble dans l'ordre selon lequel ils se sont produits. Celui qui revient à l'esprit entraine avec lui ceux qui l'ont suivi et même, moins facilement peut-être, ceux qui l'ont précédé, mais alors, en général, avec le sens exact de la succession réelle des événements. Or, on comprend très bien qu'un esprit en qui ce mode d'association est prépondérant, enchaîne et reproduise aisément ses idées, ses impressions, les faits dont il a pu être témoin. Mais ceux qu'il n'a pas vus et qu'on lui a racontés, il faut bien qu'il les reclasse, puisque, dans son expérience, ils n'arrivent pas selon leur ordre chronologique. Il est parfois même obligé de restituer l'ordre de contiguïté que le récit ne lui fournit pas, ou bien, si, par exemple, on lui raconte un événement vieux de vingt ans, il lui faut de toute nécessité rompre la série réelle et la contiguïté telle qu'elle se présente à lui pour refaire une série objective comprenant les événements, non pas tels qu'ils se sont succédé dans son esprit, mais bien tels qu'ils se sont succédé dans la réalité.
Pour les représentants inférieurs du type c'est là une gêne évidente. Aussi parfois se bornent-ils à suivre leur contiguïté à eux. Ils ne refont pas la série.