‹ Les types intellectuels [microform]Chapitre 27 sur 36 · LES RAISONNEURS · texte numérisé non relu

LES RAISONNEURS

Le raisonneur à l'esprit faux est au logicien ce que l'imaginatif est au poète philosophe. Ce n'est pas une espèce rare, et son procédé est exactement pour l'essentiel, celui que nous venons de voir. Le raisonneur a dans l'esprit une ou plusieurs idées plus ou moins troubles qu'il veut faire triompher. Ces idées sont naturellement associées à certains faits, à certaines images, à certaines phrases. Le raisonneur, qu'il ait des prétentions à la philosophie, à la politique ou simplement au bon sens, laisse aller tout cela où il lui plait, accumule les mots, les images, les termes qui, éveillant un sentiment, peuvent faire plus d'effet sur son audi- , toire et en produisent d'abord sur lui. Les incohérences s'amoncellent, et leur abondance augmente sa joie, parce que chacune des propositions qu'il émet, quel qu'en soit le sens réel, et alors même qu'elle n'ait pas de sens, est, à ses yeux, une confirmation des idées qu'il aime. Il est tout pareil aux gens qui, déterminés par quelque confuse analogie, se servent comme injures de mots dont ils ignorent absolument le sens. Les rapports les plus vagues l'amènent vite à faire déposer

en faveur de son idée les arguments les plus inattendus, d'autres fois, il pensera que des faits qui se sont ou se seraient produits en même temps peuvent être de suffisants témoignages l'un de l'autre. J'ai indiqué, à propos de l'usage que font les esprits harmonisés des associations par contiguïté, les aberrations auxquelles elles conduisent les esprits impuissants.

J'ai connu un bon représentant de ce type d'esprit faux. Ses raisonnements étaient navrants, mais il affichait quelques prétentions à la sagesse et de trompeuses apparences d'équilibre. Très sentencieux, il se plaisait parfois, disait-il, à la lecture de livres ennuyeux. Quelques vues incohérentes, quelques formules vagues prises ici et là. Derrière : rien, le vide. L'illogisme chez lui ne résultait pas tant de l'influence des idées maitresses, si je puis employer ici ce mot, que de la cassure continuelle ou de la déviation du raisonnement. « La religion, me disait-il à peu près un jour, est une très bonne chose, ce qui est mauvais, c'est d'être religieux, car dès qu'on est religieux on est l'esclave d'un autre homme et on ne peut pas être heureux en étant l'esclave de quelqu'un. » L'incohérence est visible, les idées ne s'enchainent pas précisément, elles tournent autour de quelques mots. Il ne reste guère de la logique, comme dans quelques rêves, que la forme extérieure, la carapace vide. On sent bien qu'il y a une sorte d'intention en tout ceci, mais, et cela peut encore servir à distinguer nos deux grands types d'esprits faux, cette sorte d'idée sous-jacente, d'impression directrice, est elle-même flottante et indécise, variant au gré de la phrase. On la formulerait malaisément avec exactitude. L'idée première semble être à peu près celle-ci : la religion serait bonne si l'on savait s'en ser -

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vir, puis le hasard des mots et des associations a fait tourner l'idée, et à la fin l'impression inspiratrice s'est modifiée — de sorte qu'il ne reste guère pour assurer l'unité du morceau qu'un mauvais vouloir indécis contre la religion.

Rien de plus fréquent, d'ailleurs, que cette modification de l'idée principale, que ce changement d'inspiration. Non seulement les mots trahissent la pensée et l'égarent, non seulement les associations par ressemblance et contiguïté font dévier la marche du discours, mais par contre -coup, les nouvelles idées éveillées substituent à la première idée directrice line pensée nouvelle et quelquefois mal harmonisée avec l'autre. On n'a, pour s'en convaincre, qu'à écouter, presque au hasard, une discussion sur n'importe quel sujet. A chaque instant l'esprit prend une fausse route, et non seulement les mauvais raisonnements affluent et les inintelligences, mais encore, peu à peu, le but de la discussion est perdu de vue, et les idées inspiratrices se modifient sous l'influence des déviations du raisonnement. Parfois l'esprit revient d'un heurt à sa première voie et s'en écarte de nouveau. Un mot prononcé, une méprise, un point sensible touché, tout est une occasion de digression. Il ne faut pas, bien entendu, juger les esprits sur une discussion orale et conclure trop vite à l'illogisme foncier, surtout de ceux qui sont mal dressés à cet exercice. Il en est de bons qui perdent pied facilement quand on les presse un peu, qui, devant la contradiction, ne savent pas garder leur sangfroid, et qui sont cependant capables de beaucoup de logique. Mais ces épreuves nous font admirablement voir ce qu'est le type naturel de l'illogique, accidentellement imité par de bons raisonneurs. A plus forte

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raison sont-elles révélatrices quand c'est un mauvais raisonneur qu'on y soumet, car, même chez les esprits faux, la logique spontanée est souvent supérieure à la logique réfléchie et voulue.

Ce qui sauve beaucoup d'esprits faux des conséquences de leur infirmité, c'est la routine du métier, l'exercice machinal de l'intelligence. Ils arrivent à se dresser le cerveau, et surtout on le leur a formé par l'habitude, par la répétition constante des mêmes actes, des mêmes paroles et des mêmes idées, par la méthodique et souvent insuffisante prévision des cas divers qui peuvent s'offrir à eux. Mais pour peu qu'ils veuillent s'écarter de la routine, leur type vrai réapparaît. Le noble désir de s'élever intellectuellement, de réfléchir et de comprendre suffît pour les condamner à la bêtise perpétuelle.

Ils parviennent à remplir leur fonction sociale avec à peu près autant d'intelligence qu'ils en emploient à faire circuler leur sang. Encore ne faut-il pas que cette fonction vienne accidentellement à se compliquer. Aussi sont-ils peu réformistes, mais croient-ils de tout leur cœur à l'importance de leur métier. Comme un fervent dévot répétant avec un zèle un peu effrayé une prière qu'il ne comprend guère, mais qu'il emploie ainsi qu'une sorte de charme, l'imbécile opère les actes de sa fonction, prononce les paroles voulues et remplît les formules consacrées, avec la conscience d'accomplir un rite mystérieux et fermé aux profanes. L'emploi convenable des formules de salutation, les formalités administratives quelconques, une recette de cuisine, l'art de faire un panier révèlent à ses yeux une science difficile à communiquer. Un peu d'orgueil, de contentement de soi, de mépris pour les non initiés est la

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conséquence naturelle et fréquente du type du raisonneur conscient, incohérent et borné lorsque le raisonneur s'est assimilé un métier, un art quelconque, un fragment de fonction par lequel il se sent instinctivement dépassé sans bien s'en rendre compte et qui lui parait dépasser encore plus le reste des hommes.

Ceux qui n'ont pas la ressource de la routine et du métier sont plus à plaindre. Ils n'ont plus de vie intellectuelle régulière. Tout au plus deviennent-ils des amateurs sans les qualités de l'amateur. Ce sont, bien souvent, de véritables non-valeurs sociales.

A vrai dire, la situation des esprits faux par rapport à la société dépend de leur caractère non moins que de leur intelligence. Ils peuvent encore faire, soit humblement, soit même avec éclat, du bien et du mal. S'ils soat appliqués et modestes, ce qui arrive même aux médiocres, ils se rendront utiles. Nombre de travailleurs honnêtes rendent, dans bien des domaines différents, et jusqu'en science, d'appréciables services sans avoir une grande rectitude d'esprit, si leur métier ne demande que de la routine, de la ponctualité et de l'obéissance. D'autre part, avec d'autres sentiments, des assassins et des voleurs ne semblent pas différer essentiellement d'eux par le type de leur intelligence. Mais si l'illogique joint à l'incohérence de l'esprit l'énergie et la fougue, il pourra devenir, selon les circonstances, un héros admiré ici, détesté de l'autre côté d'un fleuve ou d'une chaine de montagnes. Quelques vaillants imbéciles ont imposé leur nom à l'histoire, et aucune religion, aucune croyance politique n'ont, je pense, manqué d'esprits faux.

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