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Nous voyons aisément combien leur procédé crée de dangers aux esprits médiocres. Il ne s*agit pas de donner ici la préférence à l'imagination ou à la raison abstraite. L'une et l'autre ont leur rôle dans notre état mental, leur prédominance chez différents individus correspond à des besoins différents de l'humanité. Mais le procédé du poète, de Timaginatif ne suppose qu'à un faible degré le contrôle qui, une fois que ridée a pris naissance et commencé à se développer, en fait connaître la valeur et la concordance avec les croyances acceptées déjà, avec le but poursuivi p^r l'esprit. Il laisse aux idées et aux images une liberté qui mène aisément à la licence. Quand l'intelligence' est vigoureuse et profondément harmonique on sent constamment sous les jeux de l'imagination et der-* rière les associations évoquées par l'assonance, le rythme, la ressemblance ou la contiguïté, une force puissante qui dirige le courant un peu tumultueux des idées, lui assigne un but et lui donne un sens. Les incohérences toutes à la surface sont un charme de plus. Elles donnent de l'agrément, du brillant, de l'ampleur ou de la force à la pensée sans en diminuer la solidité. Et nous avons vu le beau type qui se réalise ainsi. Mais si ces hautes qualités viennent à s'affaiblir ou à disparaître, le type déchoit, l'esprit se fausse, et plusieurs nouvelles espèces d'illogiques apparaissent.
L'une des premières est celle des poètes médiocres ou inférieurs. Assurément l'illogisme partiel qui sert souvent si bien les grands poètes les entraîne aussi. La puissance de l'imagination nuit plus d'une fois à la sûreté de l'idée. La force du mot et des associations qu'il évoque emporte l'esprit plus loin que ne le vou drait la logique. Une pièce fameuse des Coyilempla-
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lions donne en même temps l'exemple et comme la théorie de cet entraînement — avec des remarques psychologiques excellentes et des splendeurs poétiques qu'il n'est pas utile de rappeler. C'est celle où Victor Hugo a si magnifiquement célébré la puissance du mot :
Car le mot, qu'on y songe est un être vivant. La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant. La plume, qui d'une aile allongeait l'envergure Frémit sur le papier quand sort cette figure. Le mot, le terme, type on ne sait d'où venu.
Et la pièce, on le sait, se termine par ces vers dont le dernier est typique pour montrer, en effet, la force — plus dangereuse que ne l'a faite Hugo — du symbole de nos idées.
Oui, tout-puissant I tel est le mot. Fou qui s'en joue 1
Il sort d'une trompette, il tremble sur un mur Et Balthazar chancelle et .Jéricho s'écroule. Il s'incorpore au peuple, étant lui-même foule, Il est vie, esprit, germe, ouragan, vertu, feu. Car le mot c'est le Verbe et le Verbe c'est Dieu.
On en voit, sans que j'y insiste, l'énorme hardiesse pour ne pas dire plus. Seulement les erreurs mêmes de Hugo sont souvent précieuses à divers titres. Et, en somme, comme nous l'avons vu, créer des illusions de cette nature c'est, sans doute, une des fonctions du poète. L'illogisme prend alors sa source et revient se perdre dans quelque splcndide et vaste harmonie d'idées et surtout d'images, d'impressions, de mots sonores. Mais chez les inférieurs les inconvénients du procédé poétique se révèlent et grossissent rapidement.
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Il en est qui tombent plutôt dans l'extravagance. Ils sont de vrais imaginatifs, mais leur imagination est vagabonde, et ne connait pas cette retenue instinctive qui arrête, sans intervention expresse de la raison, les imaginatifs équilibrés. Les uns se laissent entraîner par les mots, d'autres par des impressions que suggèrent les hasards des événements ou des pensées. Et ce qui manque aux uns comme aux autres, c'est l'influence directrice d'un sentiment supérieur ou d'une idée maîtresse. Les imaginatifs verbaux qui suivent Hugo, les imaginatifs sentimentaux qui escortent Lamartine ou Musset, sont souvent des esprits faux rentrant dans notre type, lorsque ni la passion qui les inspira, ni le souci de la forme ne parviennent à donner à l'œuvre une suffisante unité. L'esprit y divague, au sens exact du mot.
Un type différent est celui des faux imaginatifs. Ceux-ci singent l'imagination, ils simulent le type du poète et tâchent de s'assimiler ses procédés. Mais leur raison reste impuissante et leur fantaisie est terne. Leur incohérence particulière est due, d'une part, à l'influence de l'idée, de l'autre à la faiblesse de l'imagination qui incapable d'enchaîner de solides séries d'images, ne se figurant rien nettement et avec vivacité, tâtonne et associe des mots et des représentations qui se suivent en se battant.
C'est ainsi que des esprits judicieux et fermes sont induits en de fallacieuses tentatives par une imagination inapte à maîtriser son sujet et qu'ils excitent artificiellement. Boileau, par exemple, fait preuve, dans son Ode sur la prise de Namur, de cette fausseté d'esprit spéciale et partielle. Dumas lils faisait également remarquer l'absurdité de ces deux vers :
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L'honneur est comme une île escarpée et sans bords. On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.
OÙ le besoin de rimes a manifestement égaré l'auteur. Une île sans bords étant aussi incompréhensible ({u'un cercle carré, et l'absence de bords rendant, d'ailleurs, la sortie aussi impossible que la rentrée.
Mais nous ne trouvons pas toujours chez le poète médiocre la fermeté du jugement. Alors l'enchaînement des mots et la médiocrité flottante des images n'auraient pour contre-poids que l'excellence ou la banalité des intentions :
Les femmes, dût s'en plaindre une maligne envie, Sont ces fleurs, ornement du désert de la vie. Reviens de ton erreur, toi qui veux les flétrir : Sache les respecter autant que les chérir ; Et, si la voix du sang n'est point une chimère, Tomhe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère !
Le dernier vers est resté célèbre et a laissé un souvenir moitié attendri, moitié goguenard. Mais cette fin de pièce montre bien cette baroque association qui relie, par l'intermédiaire d'un mot qui les évoque également, des images et des idées d'une visible incohérence. L'incohérence des idées se complique ici du choc pénible des images : une voix qui est peut-être une chimère, — les pieds d'un sexe, — un sexe à qui l'on doit une mère. On aperçoit nettement quelques points centraux autour desquels viennent se grouper, sans ordre, les images et les idées, et ces points eux-mêmes forment une sorte d'ensemble mal coordonné qui se rattache à une idée générale : le mérite des femmes, mais s'y rattache bien mal, par des liens lâches ou embrouillés. L'illogisme domine vraiment trop ici, et sans compensation.
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Trop souvent, d'ailleurs, l'incohérence plus ou moins poétique passe inaperçue. Même non rachetée par les vraies qualités du poète, elle séduit le lecteur précisément parce qu'il a, lui aussi, des tendances à la fausseté de l'esprit. Certes, un logicien qui se fait de la logique une idée suffisamment large, sachant bien que la fonction du poète n'est pas celle du raisonneur et ne cherchant pas à recueillir chez le premier des notions scientifiques, ne reprochera pas aux plus grands, la plupart de leurs erreurs. Je ne voudrais pas le voir triompher à l'occasion d'un poète contemporain, justement célèbre par la magnificence de la forme, l'éclat des images et le serré de la facture, qui, dans un de ses plus beaux sonnets, a fait lever les étoiles à l'ouest. Et je me garderai bien, pour mon compte, de reprochera Verlaine l'incohérence apparente de certaines pièces où les idées, les images et les impressions, pour n'être pas assemblées selon les règles de la logique ordinaire, n'en forment pas moins, ou plutôt n'en forment que mieux un système vivant. L'unité de l'idée et surtout Funité du sentiment profond ou gracieux reçoivent du désordre superficiel, un charme singulier et pénétrant. S'il arrive au poète de montrer un esprit faux, ce n'est pas là que je m'en apercevrais.
Ce qui mérite plus de rigueur, c'est le truisme qui est, malgré les apparences, une forme d'incohérence très florissante. Ici l'incohérence se montre par l'erreur de l'écrivain sur sa propre pensée. Cette idée est banale et ordinaire, et l'illusion des mots ou de la périphrase la revêt d'une apparence de profondeur ou de rareté qui trompe son auteur et le public. Dans un sonnet admiré, recueilli par les anthologies et où le poète vante, sans doute, la modération dans les désirs, on lit ceci :
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Je ne veux qu*un arpent, pour le mesurer mieux. Je dirais à Tenfant la plus belle à mes yeux, Tiens-toi debout devant le soleil qui se lève :
Aussi loin que ton ombre ira sur le gazon
Aussi loin, je m'en vais tracer mon horizon.
Tout bonheur que la main n'atteint pas n'est qu'un rêve.
Je n'insisterai pas sur ce fait, trop méconnu ici cependant, qu'au lever du soleil, l'ombre même d' « une enfant » pourrait, (mont, val ou plaine, dit le premier vers) s'en aller à l'infini. Mais le dernier vers, le « clou » du sonnet, ne peut avoir un sens exact que s'il signifie : quand on ne possède pas un bien on ne peut en jouir que par l'imagination, avec cette vérité indiquée que les grandes ambitions sont plus souvent déçues que les petites. Evidemment les relations des mots, des images et des idées sont assez peu serrées. Le poète rappelle un peu l'enfant qui s'imaginerait porter des poids très lourds et prendrait d'herculéennes attitudes pour soulever de légers cubes en carton peint. Au reste, je ne méconnais pas le charme que peut prendre une vérité banale présentée sous un déguisement heureux. Encore faut-il que les détails de l'idée, que les images qui l'expriment rachètent par leur grâce, leur puissance ou leur rareté le « trop connu » du fond. Un lieu commun fait un très beau sujet de poésie à la condition d'être traité par un grand poète. Sinon, les lec- ^ teurs indulgents ou peu difficiles peuvent être encore ravis , mais la valeur esthétique réelle a disparu. L'illogisme de l'esprit faux qui ne comprend pas ses propres idées et qu'un jeu d'images et de mots trompe sur leur nature, leur valeur et leurs alliances se dégage trop nettement.
Et si l'exemple que je viens de citer est emprunté
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à un poète de second ordre, mais non sans valeur, il est fâcheux de voir beaucoup de pseudo-poètes, enchâsser de faux diamants dans de prétentieuses montures, courir après une idée banale, en mettant ça et là le pied sur des rimes qui cèdent, et trébucher à chaque pas. Le faux poète forme réellement un type intellectuel, une des variétés de l'esprit faux. Il se reconnait essentiellement à sa faculté de prendre la rime pour une raison, et une image incohérente, sinon pour un argument, au moins pour une occasion légitime et suffisante de se former des idées justes et d'éprouver des sentiments importants, à son habitude instinctive d'associer les objets selon les ressemblances les plus superficielles, de façon à introduire un complet illogisme dans le développement de l'idée, en soudant des phrases sans réelle signification. Quand il sait trouver ça et là une image brillante ou gracieuse, quand le sens du rythme l'inspire de temps en temps, il peut causer quelque plaisir et faire naître quelque illusion, car le rythme et l'image sont des harmonies aussi et comme des logiques spéciales, il n'en reste pas moins un esprit essentiellement faux. En décomposant une de ses pièces on constate aisément le procédé vicieux de l'association, on saisit les rapprochements indus et les rapports illogiques qui unissent entre eux les mots et les phrases et les rattachent tant bien que mal à l'idée dominante et au sentiment directeur. Et l'illogisme naturel à l'imagination livrée à elle-même, agissant spontanément ou artificiellement excitée, ne recouvre plus une logique profonde, il est simplement l'image de l'incohérence essentielle de l'esprit.
Tous les esprits que faussent les excès de l'imagi-
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nation ne sontpas des esprits de poètes. Surtout ils ne produisent pas tous des vers. Les poètes en prose tombent aisément dans des embûches constamment dressées par les images et les mots, et les plus grands n'y échappent pas. On trouve chez Chateaubriand, par exemple, de singuliers enchaînements d'idées où le vice de l'esprit apparaît à nu. Mais Chateaubriand reste encore un esprit, non pas sûr, il s'en faut, mais assez harmonisé par l'influence de quelques sentiments et par le génie littéraire. Au-dessous de lui des esprits médiocres le parodient et arrivent au galimatias. Un vague sentiment fait l'unité de leurs écrits ou de leurs paroles, mais les mots et les idées, les images qui l'éveillent s'amalgament au hasard, chaque élément restant à peu près abandonné à lui-même.
Les illogismes qui se produisent ainsi sont parfois de simples maladresses, il n'est personne qui ne puisse, à l'occasion, en laisser échapper. Aussi l'exemple que je vais donner n'implique-t-il pas que je range parmi les esprits faux l'auteur à qui je l'emprunte. Il s'agit d'un compositeur célèbre qui, dit-on, « croyait en sa partition immortelle parce qu'il l'avait puisée en son âme et qu'il croyait à l'immortalité de l'âme. » Le même argument démontrerait aussi bien l'immortalité de n'importe quel produit de l'âme immortelle d'un simple nigaud. Car, je ne suppose pas que, pour ceux qui croient à l'âme, l'âme seule des hommes de talent ait droit à l'immortalité. Mais une singulière confusion des sens du mot « âme » et aussi du mot « immortalité » a seule pu rendre possible une proposition de ce genre. C'est toujours le même écueil que rencontre l'imagination : la pluralité des sens d'un mot, la diversité et l'orientation différente des idées qui peuvent être évo-
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quées par la même idée, des images que suscite une même image, les bifurcations qui trompent l'esprit et Tinduisent à sortir de la bonne voie.
A un degré au-dessous, le prestige a disparu. L'individu est alors semblable à un grand imaginatif, en qui la raison aurait toujours été faible et dont l'imagination serait à peu près éteinte. Il en garderait seulement quelques vestiges, avec une certaine activité d'esprit, réfléchissant peu, rêvant et divaguant, croyant à ses impressions qui le mènent ça et là — sans rime ni raison. Les femmes « poétiques » ou «rêveuses» d'espèce intellectuelle inférieure, et qui ne font pas toutes des vers, appartiennent souvent à ce type. Elles ont quelques idées, quelques sentiments surtout, quelques impressions, et leur esprit flotte à l'aventure, guidé par des analogies vagues et sans portée, si bien qu'elles vont souvent, sans y prendre garde, à l'encontre de leurs désirs. Sous cette forme le type de l'esprit faux est peut-être un peu moins fréquent chez les hommes, plus raisonneurs, en général, et moins rêveurs. Il n'y est pourtant pas sans exemple. Mais il prend plutôt l'apparence du « penseur » de basse catégorie.
Je rangerais encore dans la même espèce certaines intelligences promptes à s'emballer sur un indice quelconque, incapables de suivre logiquement une idée, aveuglées par la première lueur qui brille devant elles. Un petit détail les frappe, s'impose à elles, les égare sur une piste qu'elles suivent jusqu'à ce qu'un autre incident insignifiant les fasse dévier. Enfin et vers le bout de la série, avant les malades et les dormeurs, j'aperçois le faiseur de calembours, dominé par l'impérieuse assonance, lorsque son exercice favori n'est pas un jeu, un repos, un « étirement », mais s'empare
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tyranniquement de l'esprit et remplit sans peine un cerveau étroit et vide. Il en est qui ne peuvent entendre causer sans tâcher de faire dévier ainsi à droite ou à gauche les idées qui leur échappent et qui viennent à penser qu'un calembour est une raison véritable ou doit être tenu pour telle. Ils en lâchent un lorsqu'ils n'ont rien de meilleur à dire et marquent un étonnement discret si l'on continue à s'intéresser à la question ainsi tranchée, et à ne pas la croire épuisée.
D'autres n'ont qu'une faible connaissance de leur état et prennent au sérieux de fallacieux rapprochements de termes sans y reconnaître un jeu de mots véritable. Ils croient joindre des idées et n'associent que des sons sans s'apercevoir que les mots ont plusieurs sens pour lesquels ils ne peuvent être indifféremment et simultanément acceptés, et passent mal à propos de l'un à l'autre.
L'assonance et le rythme agissent très puissamment sur certains esprits simples. Un vieux missionnaire avait remarqué que parmi les Indiens, o un vers, cité même hors de propos, donne un grand poids au raisonnement » (1). Et l'on rencontre encore de bonnes gens pour qui les proverbes, les dictons assonances conservent une valeur toute particulière.
Je sais bien que c'est par un pareil procédé que les langues évoluent, que certaines de leurs formes changent et que le sens de leurs mots se transforment, je sais bien que ce procédé irrégulier est un des plus féconds qui soit à notre disposition, que sans quelque passage irrégulier d'une voie sur l'autre, sans quelque
(1) Letoumeau. L'Evolution littéraire dans les diverses races humaines.
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confusion des sens autour d'un même mot et des idées autour d'une même image, non seulement l'évolution du langage, mais l'évolution de la pensée, des religions, des philosophies n'aurait peut-être pu se faire et, probablement, s'arrêterait encore. Mais, comme toujours, si un procédé illogique, précisément parce qu'il est illogique, peut donner à un esprit supérieur de merveilleuses ressources, il met en une éclatante lumière l'incohérence naturelle des esprits faibles ou faux.