CHAPITRE III
L'intelligence constituée en force spéciale relativement indépendante des désirs. — Les intellectuels.
Nous appartenons à peu près tous, par différentes parties de notre esprit, à chacune des trois classes que je distingue. Il y a en nous des tendances réflexes ou automatiques, d'autres où la réflexion intervient imparfaite encore et mal différenciée, et aussi des idées, des conceptions qui ont appris à vivre pour ellesmêmes, et ne dépendent plus de nos sentiments, au moins de la même manière.
A mesure que se multiplient, pour les rdées,les occasions de se constituer, en se greffant sur les données de la perception ou sur les fragments des tendances démembrées, de s'accrocher les unes aux autres, de rester à peu près libres en attendant les occasions de s'employer, le rôle spécial de l'intelligence s'agrandit. Peu à peu les systèmes d'idées ainsi formés ou que produisent les diverses combinaisons provoquées à tout moment par la réflexion, l'expérience et les influences des milieux, s'ils ne se subordonnent pas entièrement à des tendances actives, deviennent à leur tour une sorte de centre, une espèce de « fin en soi ». Une tendance se constitue dont ils sont la pièce principale, l'élément directeur autour duquel et pour lequel les autres viennent s'associer.
L INTELLIGENCE ET LES SENTIMENTS
Ir.
A vrai dire, du moment où une idée se forme, où une image se détache d'un désir et prend une existence propre, l'autonomie de l'intelligence a commencé à germer. Tout système psychique constitué tend à se maintenir et à se développer. Si faible, si subordonné qu'il soit, il peut montrer déjà sa force propre et sa vie individuelle. La constitution d'une idée séparée, c'est un affranchissement de l'intelligence par rapport au désir. Cette idée si soumise au sentiment, agit aussi pour elle-même, elle exerce sa logique, elle cherche à se développer, à créer autour d'elle d'autres idées semblables à elle, capables surtout de s'associer avec elle. Elle travaille à s'annexer des images, des fragments de perception, des éléments intellectuels de toute espèce qui la soutiennent et l'aident sans doute à donner satisfaction au désir qui la domine, mais qui aussi et plus directement la fortifient elle-même.
Puis, quand les circonstances s'y prêtent, comme un vassal devenu puissant au service de son maitre et qui se révolte contre lui, l'intelligence grandit et s'étend, elle se régularise, prend ses habitudes propres, fonctionne à peu près seule, sans cohésion aussi nette avec le jeu des tendances, de sorte que les représentations, les idées et les images qui excitaient le plus les désirs deviennent l'objet d'une activité presque désintéressée et presque indifférente. L'abstraction croissante, en dégageant l'idée des perceptions et des sensations plus directement associées aux désirs et aux passions, aide à ce changement, analogue à celui que l'idée a subi en se détachant de la perception concrète.
Le jeu de l'intelligence indépendante est dès lors assuré et nous voyons se dessiner une troisième forme des rapports de l'intelligence et du caractère, un troi-
l'intelligence indépendante
sième type intellectuel. L'intelligence y existe par ellemême et pour elle-même, elle y constitue, à elle seule, une tendance plus ou moins indépendante des autres et qui peut devenir une tendance maîtresse. Elle arrive à se subordonner des systèmes d'idées nouvelles qui naissent à chaque instant, s'organisent et prennent place dans la confédération qu'elles fortifient. Avec elles se subordonnent aussi tous les mouvements qui normalement les accompagnent, tous ceux qui contribuent à les rendre possibles ou à les exprimer ; un certain nombre de sentiments et d'actes les suivent aussi et se soumettent eux-mêmes à l'activité intellectuelle qu'ils ont pour fonction de favoriser.
Dans les cas extrêmes, les rôles sont intervertis. Au lieu que d'abord les idées n'intervenaient guère que pour faciliter l'assouvissement des désirs divers, ici ce sont les désirs qui deviennent les serviteurs de l'idée. Leur grand emploi est de servir à l'enrichissement et à l'organisation de l'intelligence. A plus forte raison les idées secondaires qui naissent maintenant proviennent directement du jeu des idées préexistantes et de leurs contacts avec l'expérience plus encore que du démembrement des tendances, et servent moins à satisfaire des désirs qu'à élargir et à mieux discipliner encore le fonctionnement de l'esprit.
Ou plutôt l'intelligence elle-même a créé des désirs, elle est devenue le pivot de la tendance, l'objet de la passion, et, parfois, de la passion la plus forte et la plus importante, de celle qui, dans la vie de l'individu, domine les autres, les utilise, élimine les désirs qui la contrarient et parfois, faute des concessions nécessaires, cause la perte de l'équilibre mental, amenant indirectement sa propre ruine.
"Sli'
^Vf
là
L INTELLIGENCE ET LES SENTIMENTS
Bien entendu, cette différenciation de Tintelligence ne se produit chez l'individu que lorsqu'elle a été préparée par l'hérédité ou par les circonstances mal connues qui façonnent le germe humain. Elle se retrouve, d'autre part dans l'humanité considérée comme un tout. Cependant, si d'une façon générale on peut admettre que l'intelligence est allée en se différenciant, cette formule reste bien vague , et risque d'être inexacte. L'union de plus en plus étroite des idées et des désirs caractérise aussi bien la marche de l'humanité, sans qu'il y ait là de contradiction essentielle.
Que deviennent chez les intoUoctucls les .sentiments et les passions et quels rapports entretiennent-ils avec les idées et les images ? Sont-ils toujours subordonnés, et de quelle manière ? Ce sont de» points qu'il fa\it examiner.
La réponse de la réalité ici encore est multiple. Les tendances vitales, les passions impérieuses ne so laissent pas toujours subjuguer ou suppriuicr. Et nous rencontrons ici trois sous-types assez distincts. Le premier est celui des intellectuels et des jjcnçitifs padsionné»^ le second est celui des homme* qui vivent par le î*entiment en même temps que par l'idée sans confondre et réunir ces passions diverses^ les eijprits qui se rattachent au troisième sont ceux de^j plus pur* intellectuels, en qui l'idée domine tout.
Nous suivons ainsi toujours la même diredion. L*intelligence est prépondérante chez le preinicr type, mais, dans le détail, les phénomènes^ Inti^llnctuels ne sont pas encore dégagés des phénomArus afTcotifs. Chez le soron<l ils s'en dégagent, gM» pouvoir les remplueer, une vie alîective pen<i»tc% distineto do b vie intellectuelle et quelquefois» en lutte avec elle.
L INTELLIGENCE INDÉPENDANTE
Nous trouvons ici, en certains cas, cette opposition, que l'on a mal comprise, des sentiments et de l'intelligence. Chez le troisième enfin le phénomène intellectuel s'est de plus en plus abstrait des passions. L'esprit n'est plus passionné, il est presque réduit à l'intelligence, les émotions, les désirs sont effacés et subordonnés, l'homme est une sorte de machine à penser qui fonctionne paisiblement. La tendance intellectuelle , mieux organisée pour diverses raisons , ne s'accompagne plus de troubles affectifs.
FReJlISR SOU^TVPB
Lorsqu'on oppoee le» tendances, lo caractère et les Bentimcnt» a l'inlelligencc» on ne remarque pas toujours assozque rintelligence devient, chez les intellectuels, lo centre d'une véritable tendance, un trait dominant du C4irttctcr<î et l'objet d'une vivrî pas.Kion qui excite l'homme tout entier, le fait agir, le pnus.Ke et le retient, — le fait agir, bien entendu, en intellectuel, non en impulsif ou en aventurier. Le« désira inlelleotucl» Kont tout à fait comparables aux désirç affectifs M ). La «y-stématisation des idcen et des images
(i> Voir À ce sujet ratadaaiurlee pMiioD9 intelloctucllÊii tUns la PhysMoffU (Xeê pauitm* de M. Leioumaau. Bf . Fouillée daxiB Bon i^ooDt oavn^» T^'mp^j'amifnt ei caradére ^.ton les indtvidHê^ If» $€xetei ies rocvs» f«it r«68ort4r avec rmisoii Timporttnoe di5 riaielllgenco an point de vue du caractère et montre le r«l« de naielll|;eDOe dami la poMiiou môme, et il y a «px^lquee temp^ M. 4.fO<irernaux (aidait ua« lutAreaMllte tRotatirc ikhit retrouver une tendnncc toujours pn^aente sont le jeu dcii îdèen, <l«D» Miû livre : Le êeniimeni ei la pensée.
L INTELLIGENCE ET LES SENTIMENTS
l'intelligence INDÉPENDANTE
est, pour la psychologie abstraite, tout à fait analogue à la systématisation des actes et des désirs. L'idée naissante, inventée ou reçue d'un autre esprit, le système d'images créé par l'imagination ou suggéré par un artiste satisfont nos désirs intellectuels latents en introduisant dans l'esprit l'ordre et l'harmonie, comme des actes satisfont nos désirs organiques ou psychiques. La solution d'un problème est semblable à l'action qui vient, après plusieurs tâtonnements, calmer nos désirs en leur donnant la sensation qui les fait disparaitre. Dans l'un et l'autre cas, c'est un état imparfait de l'esprit qui se transforme, un système inachevé qui se complète.
Il suffit de voir comment les vrais artistes jouissent et souffrent de leur art pour reconnaître l'analogie des désirs intellectuels avec les tendances vitales. Ces désirs se satisfont parfois avec une violence surprenante. Berlioz rêve musique : « le lendemain, dit-il, mon songe m'est revenu ; je me suis mentalement exécuté, comme nous l'exécutâmes à Bade il y a trois ans, l'adagio de la symphonie en si bémol de Beethoven.... et peu à peu, tout éveillé, je suis tombé dans une de ces extases d'outre-terre.... et j'ai pleuré toutes les larmes de mon âme, en écartant ces sourires sonores comme les anges seuls en doivent laisser rayonner. Croyez-moi, cher ami, l'être qui écrivit une telle merveille n'était pas un homme. L'archange Michel chante ainsi quand il rêve. » (1). Et voici comment il sent la littérature : « Shakespeare, en tombant ainsi sur moi à l'improviste, me foudroya. Son éclair, en m'ouvrant le
(1) Berlioz. Lettres intimes^ 216-217.
ciel de l'art avec un fracas sublime, m'en illumina les plus lointaines profondeurs. » (1).
Berlioz a décrit ses impressions et je citerai ses propres paroles. On y voit l'intensité que peut prendre une passion, en somme intellectuelle, puisqu'elle se satisfait, avant tout, par des combinaisons de perceptions et d'images. Au reste, Berlioz a distingué luimême l'effet proprement musical du retentissement de la musique sur les sentiments de l'homme, c'est un des côtés intéressants de son récit, un autre est l'appréciation de l'analyse qui ne diminue pas forcément l'émotion, comme on le croit trop, mais, dans certaines conditions, l'augmente et la purifie, — un autre encore c'est la vivacité de l'impression pénible et les formes qu'elle revêt et qui rappellent des sentiments bien connus, ce qui montre encore les ressemblances de la tendance intellectuelle et des tendances vitales ou affectives, — un autre enfin c'est le cortège de phénomènes physiques qui accompagne ici les phénomènes intellectuels et complète la ressemblance signalée. « Quant à elles (aux émotions) que l'auteur de cet article doit personnellement à la musique, écrit Berlioz, il alTirme que rien au monde ne saurait en donner l'idée exacte à qui ne les a point éprouvées. Sans parler des affections morales que cet art a développées en lui, et pour ne citer que les impressions reçues et les effets éprouvés au moment même de l'exécution des ouvrages qu'il admire, voici ce qu'il peut dire en toute vérité : à l'audition de certaines musiques, tout mon être semble entrer en vibration ; c'est d'abord un plaisir délicieux où le raisonnement n'entre pour rien ;
(1) Mémoires d'Hector Berlioz, i-97.
L INTELLIGENCE ET LES SENTIMENTS
'Kl
l'habitude de l'analyse vient ensuite d'elle-même faire naître l'admiration, l'émotion, croissant en raison directe de l'énergie ou de la grandeur des idées de l'auteur, produit successivement une agitation étrange dans la circulation du sang ; mes artères battent avec violence ; les larmes qui d'ordinaire annoncent la fin du paroxysme, n'en indiquent souvent qu'un état progressif, qui doit être de beaucoup dépassé. En ce cas, ce sont des contractions spasmodiques des muscles, un tremblement de tous les membres, un engourdissement total des pieds et des mains, une paralysie partielle des nerfs, de la raison et de l'audition ; je n'y vois plus, j'entends à peine, vertige... demi-évanouissement... On pense bien que des sensations portées à ce degré de violence sont assez rares, et que d'ailleurs il y a un vigoureux contraste à leur opposer, celui du mauvais effet musical, produisant le contraire de l'admiration et du plaisir. Aucune musique n'agit plus fortement en ce sens que celle dont le défaut principal me paraît être la platitude jointe à la fausseté d'expression. Alors je rougis comme de honte ; une véritable indignation s'empare de moi, on pourrait, à me voir, croire que je viens de recevoir un de ces outrages pour lesquels il n'y a pas de pardon ; il se fait, pour chasser l'impression reçue, un soulèvement général, un effort d'excrétion dans tout l'organisme, analogue aux efforts du vomissement quand l'estomac veut rejeter une liqueur nauséabonde. C'est le dégoût et la haine portés à leur terme extrême ; cette musique m'exaspère et je la vomis par tous les pores. » {{).
(1) Dictionnaire de la conversation et de la lecture. Article Musiqtce.
L*INTELLIGENCE INDÉPENDANTE
Voici qui montre bien l'attente du désir, la passion intellectuelle consciente, espérant avec impatience la satisfaction entrevue. Gounod à treize ans « est fou d'impatience et de joie » parce qu'on doit le mener au théâtre italien entendre l'Othello de Rossini. Il perd l'appétit et ne mange que sur la menace d'être privé du plaisir dont l'attente l'obsède. « Jamais, écrit-il, je n'oublierai l'impression que j'éprouvai à la vue de cette salle, de ce rideau, de ce lustre. Il me sembla que je me trouvais dans un temple, et que quelque chose de divin allait m'être révélé. Le moment solennel arrive. On frappe les trois coups d'usage, l'ouverture va commencer ! Mon cœur bat à fendre ma poitrine. Ce fut un ravissement, un délire que cette représentation. La Malibran, Rubini, Lablache, Tamburini (qui jouait lago), ces voix, cet orchestre, tout cela me rendit littéralement fou.
« Je sortis de là complètement brouillé avec la prose de la vie réelle, et absolument installé dans ce rêve de l'idéal qui était devenu mon atmosphère et mon idée fixe. Je ne fermai pas l'œil de la nuit ; c'était une obsession, une vraie possession, je ne songeais qu'à faire, moi aussi, un Othello. » (1).
Ni Berlioz, ni Gounod n'étaient de purs intellectuels, sans doute. Berlioz n'était pas moins fougueux comme amoureux que comme musicien , et même l'amour, un moment, éclipsa l'art en lui. « Je ne composais plus, dit-il en parlant de ce temps-là, mon in-
Mli
(i) Ch. Gounod. Mémoires d*un artiste. Revue de Paris, p. 464. Voir aussi, p. 470, T impression bien plus profonde que lui fit éprouver, plus tard, le Don Juan de Mozart.
L INTELLIGENCE ET LES SENTIMENTS
telligence semblait diminuer autant que ma sensibilité s'accroître. (1) »
De plus, pensera-t-on, l'art s'adresse, à l'émotivité autant qu'à l'intelligence, ou pour parler avec plus de précision, éveille en nous des images et des idées qui ne peuvent guère nous laisser indifférents. Et il semblera tout naturel que les artistes soient particulièrement passionnés. Mais cependant ils ne le sont pas tous. Surtout ils ne le sont pas tous de la même façon. L'art éveille une émotion spéciale, recherchée pour ellemême, et les émotions communes qu'il excite aussi lui empruntent un caractère impersonnel et, en un sens, plus désintéressé. Parfois même elles disparaissent. Beethoven, raconte M. Schuré, chantait un jour à Bettina Brentano une mélodie qu'il venait de composer sur les vers de Gœthe « connais-tu le pays où les citronniers fleurissent. » Lorsqu'il eut fmi, il la regarda : « Vous êtes, lui dit-il, de la race des artistes, mon enfant. L'artiste véritable ne pleure pas, mais il est brûlant d'enthousiasme. » Nous voyons ainsi l'amour du beau, le dévouement à l'art, à l'idée préférée, triompher des sentiments les plus naturels à l'homme. Il n'y a pas bien longtemps qu'on a pu voir l'ami d'un grand compositeur dramatique, abandonné par sa femme pour le maitre qui l'épousa divorcée, se désespérer, s'écrier : « s'il était de ceux qu'on peut tuer, je l'aurais tué déjà » et se consacrer, quelques années plus tard, au succès de l'œuvre discutée de son rival (2).
(1) Mémoires d'Hector Berlioz, i. 139.
(2) Voir Richard Wagner, par A. JuUien, Wagner en caricaturées, par J. Grand-Carteret.
l'intelligence indépendante
Chez plusieurs artistes, les sentiments de l'homme sont ainsi complètement subordonnés à l'intellectualité, les sentiments qui se rapportent directement à l'art dominent, parfois avec violence. Flaubert en est un exemple caractéristique, il fut un intellectuel passionné, ses amours les plus intenses, ses haines les plus implacables, c'est l'art qui les lui inspira. L'art lui semblait la raison d'être de la vie et du monde (1). Et l'art pour lui restait impersonnel, détaché des passions vulgaires et des sentimentalités courantes à ce point qu'il en prenait une apparence, bien trompeuse, d'impassibilité.
Enfin, si le type de l'intellectuel passionné semble comprendre surtout des artistes et des littérateurs, il n'y a là rien d'absolu. Proudhon qui n'est pas précisément un artiste et que l'on qualifie spécialement de logicien, montre une ardeur qui ne le cède pas à celle de Berlioz ou de Flaubert. « Mon malheur, écrit-il à Louis Blanc, est que mes passions se confondent avec mes idées ; la lumière qui éclaire les autres hommes me brûle. S'il m'arrive de faire la critique d'une théorie, supposant involontairement que l'auteur me ressemble, je raisonne comme si la volonté et le jugement étaient en lui choses identiques. Et quand je me trompe moi-même, j'en suis confus et je m'en accuse comme d'un crime (2) ». Prétendra-t-on que c'est l'objet
(1) Voir la Correspondance de Flaubert, ses lettres à Georges Sand en particulier. Cf. Brunetière : Le roman naturaliste. Je renvoie aussi à mon étude sur Flaubert à la fin des Carac* ter es,
(2) Proudhon. Correspondance, II, 305-30G.
L INTELLIGENCE ET LES SENTIMENTS
même des études de Proudhon, les questions sociales et leurs solutions qui le passionnent ainsi ? Plutôt que la pitié ou la justice, c*est, je le crois, la passion intellectuelle et l'amour des idées qui Texcitent. Le texte de sa lettre est assez explicite, et sa correspondance en général, et notamment sa discussion avec Bastiat me semblent confirmer cette interprétation, — sans que je veuille affirmer qu'il ne fût accessible qu'à des émotions d'ordre intellectuel.
Il ne faut donc pas se représenter l'intelligence comme une faculté froide, s'exerçant sans peine violente et sans vifs plaisirs, s'opposant aux sentiments et aux passions. Le cœur bat et le visage rougit, les yeux rayonnent pour une nouvelle idée qui vient ordonner l'esprit, comme pour un sentiment nouveau. Des systèmes d'images et d'idées excitent la passion et inspirent la conduite comme des désirs vitaux ou de fortes sympathies. L'esprit entier et l'organisme même peuvent être conquis par les facultés intellectuelles, l'imagination, le raisonnement ou la synthèse créatrice. L'intelligence est vivante et peut régler la vie.
Mais dans le premier type des intellectuels, elle adhère encore à ces tendances organiques qu'elle soumet, et, précisément parce qu'elle se les est attachées, elle n'est pas entièrement affranchie d'elles. Il n'y a guère de domination sans quelque réciprocité d'influence. Les types suivants, nous la montreront continuant à régir la conduite, mais avec des allures différentes et qui, avec plus de pureté,, plus de calme et moins de trouble, rappelleront moins celles de la passion amoureuH^.
L INTELLIGENCE INDÉPENDANTE