‹ Les typographes parisiens, suivis d'un Petit dictionnaire de la langue verte typographiqueChapitre 2 sur 3 · LES · texte numérisé non relu

LES

TYPOGKAPHES

C'est à un point de vue purement pittoresque et fantaisiste que nous nous proposons de considérer ici les typographes, laissant de côté ce qui est exclusivement professionnel et technique.

Il est presque inutile de le dire, les fils de Gutenberg constituent une espèce complètement moderne, sans analogue dans les temps anciens : ni les lïbrarii de Rome, qui transcrivaient les livres ; ni les notarii, qui recueillaient les discours et les plaidoyers prononcés devant le peuple assemblé; ni les scribes, ni les copistes, ni les enlumineurs de missels du moyen âge, ne sont comparables ou assimilables aux typographes de nos jours.

Il est donc tout d'abord indispensable de définir exactement ce qu'il faut entendre par le mot typographe. Pour le vulgaire, pour les gens du monde, d'après le Dictionnaire de l'Académie même, un typographe est « celui qui sait, qui exerce l'art de l'imprimerie, et, plus spécialement, tous les arts qui concourent à l'imprimerie; » mais, pour les initiés, pour ceux qui sont de la boite, comme on dit, pour les enfants de la balle, ce mot n'a plus la même extension. Ne sont pas typographes tous les ouvriers employés dans une imprimerie : celui seul qui lève la lettre,

celui qui met en pages, qui impose, qui exécute les corrections, en un mot qui mauipule le caractère, est un typographe; les autres sont les imprimeurs ou pressiers, les conducteurs de machines, les margeurs, les receveurs, les clicheurs, etc. Le correcteur lui-même n'est typographe que s'il sait composer, et cela est si vrai que la Société typographique ne l'admet dans son sein que comme compositeur, et non en qualité de correcteur.

Voici ce que dit sur ce sujet M. Jules Ladimir, dans une étude remplie de verve et d'esprit, écrite il y a quelque vingt ans : « Il y a des ignorants qui confondent le compositeur avec l'imprimeur. Gardez-vous-en Lien ! cela est erroné et peu charitable. L'imprimeur proprement dit, le pressier, est un être brut, grossier, m^mrs, ainsi que le nomment (ou plutôt le nommaient) les compositeurs. Entre les deux espèces, la démarcation est vive et tranchée, quoiqu'elles habitent ensemble cette sorte de ruche ou de polypier qui porte le nom à? imprimerie. La blouse et le bonnet de papier ont souvent ensemble maille à partir ; et pourtant ils ne peuvent exister l'un sans l'autre : le compositeur est la cause, l'imprimeur est l'effet. La blouse professe un mépris injurieux pour ce collaborateur obligé qu'elle foule sous ses pieds ; car les imprimeurs, avec leurs lourdes presses, sont relégués à l'étage inférieur. Mais le bonnet de papier, dont les gains sont souvent plus forts et plus réguliers que ceux de son antagoniste, s'en venge en lui appliquant l'épithète de singe, soit à cause des gestes drolatiques que fait en besognant le compositeur, soit parce que son occupation consiste à reproduire l'œuvre d' autrui. »

Dans le passage que nous venons de citer, le typographe est parfaitement défini ; mais ce qui regarde le pressier a cessé d'être vrai : le pressier, en effet, a presque disparu partout; il a été remplacé par le conducteur de

machines, lequel n'est, en général, que très-peu supérieur à son devancier. Ses gains se sont accrus; mais sa culture intellectuelle n'a pas suivi une marche ascendante analogue. Mieux rétribué que le typographe proprement dit, nous devons cependant reconnaître qu'il lui est encore inférieur sous le rapport des idées et des aspirations. Nous avons rencontré, toutefois, quelques individualités remarquables à tous égards.

Au point de vue de la hiérarchie, les typographes peuvent être rangés sous trois catégories : leprote, le metteur en pages et le paquetier; mais ces distinctions sont, à vrai dire, à peu près fictives : un prote peut perdre son emploi et redevenir metteur en pages ou chef de conscience. Il n'est pas rare de voir un metteur en pages reprendre la casse et lever la lettre comme à ses débuts. Nous avons connu un ancien metteur du Moniteur universel que le décret de M. Rouher a atteint et qui, plus tard, pompait les petits clous à la pige comme les camarades, côte à côte avec ses anciens paquetiers : il était redescendu au rang de simple plâtre, après avoir pendant des années émargé les appointements d'un préfet.

Ce n'est donc pas la hiérarchie qui détermine la physionomie du typographe : c'est le type individuel ou le genre habituel des travaux. Mais, avant de rechercher le caractère particulier à chaque genre, il n'est pas hors de propos d'introduire le lecteur dans l'antre où le personnage qui nous occupe passe la plus grande partie de sa vie. Citons d'abord Balzac; nous ne saurions prendre un guide plus sûr et en môme temps plus exact. Voici en quels termes il décrit, dans son roman intitulé : Illusions perdues, l'établissement de David Séchard, à Angoulôme : « L'imprimerie, située dans l'endroit où la rue de Beaulieu débouche sur la place du Mûrier, s'était établie dans cette maison vers la lin du règne de Louis XIV. Aussi, depuis

:a lk

longtemps, les lieux avaient-ils été disposés pour l'exploitation de cette industrie. Le rez-de-chaussée formait une immense pièce éclairée sur la rue par un vieux vitrage et par un grand châssis sur une cour intérieure. On pouvait d'ailleurs arriver au bureau du maître par une allée. Mais, en province, les procédés de la typographie sont toujours l'objet d'une curiosité si vive, que les chalands aimaient mieux entrer par une porte vitrée pratiquée dans la devanture donnant sur la rue, quoiqu'il fallût descendre quelques marches, le sol de l'atelier se trouvant au-dessous du niveau de la chaussée. Les curieux ébaTiis ne prenaient jamais garde aux inconvénients du passage à travers les défilés de l'atelier. S'ils regardaient les berceaux formés par les feuilles étendues sur des cordes attachées au plancher, ils se heurtaient le long des rangs de casses, ou se faisaient décoiffer par les barres de fer qui maintenaient les presses. S'ils suivaient les agiles mouvements d'un compositeur grappillant ses lettres dans les cent cinquante-deux cassetins de sa casse, lisant sa copie, relisant sa ligne dans son composteur en y glissant une interligne, ils donnaient dans une rame de papier trempé chargé de ses pavés, ou s'attrapaient la hanche dans l'angle d'un banc; le tout au grand amusement des singes et des ours. Jamais personne n'était arrivé sans accident jusqu'à deux grandes cages situées au bout de cette caverne, qui formaient deux misérables pavillons sur la cour, et où trô^ naient d'un côté le prote et de l'autre le maître imprimeur Au fond de la cour et adossé au mur mitoyen

s'élevait un appentis en ruine où se trempait et se façonnait le papier. Là était l'évier sur lequel se lavaient avant et après le tirage les formes, ou, pour employer le langage vulgaire, les planches de caractères; il s'en échappait une décoction d'encre mêlée aux eaux ménagères de la maison, qui faisait croire aux paysans venus les jours de

marché que le diable se débarbouillait dans cette maison... »

Voilà ce qu'était une imprimerie de province, il y a quarante ans. L'emploi de la vapeur a modifié cet aspect en quelques points, et a donné à cette industrie un caractère d'usine qu'elle n'avait point autrefois. Empruntons donc au livre humoristique intitulé : Typographes et gens de lettres, écrit par un enfant de la balle, le tableau animé d'une imprimerie contemporaine en pleine activité : « D'un côté, ce sont les machines qui dévorent d'immenses quantités de papier en grondant comme le dogue auquel on veut ravir sa proie. Les margeurs poussent négligemment, en chantant la chanson en vogue, les feuilles qui disparaissent immaculées pour venir tomber tout imprimées entre les mains des receveurs. Plus loin sont les imprimeurs, dernier vestige de l'ancienne imprimerie, qui font le moulinet en racontant leurs interminables histoires. Par ici sont les compositeurs, discourant, plaisantant, discutant, sans que pour cela le mouvement des doigts se ralentisse. »

« En mettant le pied dans la salle de composition ou galerie, dit M. Jules Ladimir, nous avons entendu un bourdonnement, un dissonant assemblage de voix dans tous les tons, depuis le fausset aigu des apprentis jusqu'à la bassetaille des doyens, qui grommellent sans cesse comme de vieux bisons, en ruminant leur ouvrage. Donnons-nous la mine d'un auteur et prenons un air sans façon ; car ces messieurs n'aiment pas les étrangers qui viennent, avec un lorgnon enchâssé dans l'arcade sourcilière, les regarder travailler comme on regarde les singes ou les ours monter à l'arbre et faire leurs exercices. Souvent ils se donnent le mot pour se livrer alors aux contorsions les plus bizarres, de sorte que le visiteur se croit traîtreusement amené dans une salle de maniaques ou d'épileptiques

Écoutons. Les intelligences frottées incessamment l'une par l'autre dégagent un feu roulant de saillies, de bons mots, de pointes, de sarcasmes, de calembours, de coq-àï'âne à désespérer Odry. A l'atelier, -on ne respecte rien, ni les hommes de lettres, ni les hommes d'État, ni les artistes, ni le talent, ni la richesse, ni même la sottise. Renvoyée d'un bout de la galerie à l'autre, Fépigramme rebondit, redouble de verve et de sel. Vires acquirit eundo. Les ridicules sont découverts avec une sagacité merveilleuse, mis à nu et fouettés sans miséricorde... Parfois les compositeurs tournent contre leurs propres confrères cette rage de l'ironie, cette monomanie homicide de la satire. A-t-on surpris dans la galerie quelque figure frappée à un certain coin, quelque angle facial trop aigu, un crâne sur lequel la sottise en relief eût épouvanté Gall, une physionomie condamnée d'avance par Lavater, un de ces tristes hères dont l'extérieur effacé, craintif, porte l'empreinte d'une création manquée et qui occupent parmi les hommes la môme place que l'unau et l'aï chez les animaux, malheur ! Il sera comme un piton qui fait crever la nue et descendre la foudre. Sur lui les cataractes sont ouvertes ; elles l'engloutiront, à moins que, comme cela arrive, il ne préfère abandonner la place et l'atelier ; ou bien encore qu'il n'emploie sa force physique pour faire

respecter sa faiblesse intellectuelle Si le compositeur

n'est pas en train de travailler, il rêve »

« Le lieu où s'élaborent les grands travaux qui doivent donner au monde la vie et la lumière est généralement situé dans un quartier retiré dont les abords, semblables à ceux d'un antre mystérieux, se révèlent à l'odorat par des odeurs inconnues, étranges, produites par le mélange des émanations diverses de la colle, du papier humide, de l'encre et de la potasse. Le public, qui n'a pas encore pu s'habituer à croire que l'imprimerie est

un état manuel, plonge toujours un regard défiant et empreint d'une vive curiosité lorsqu'il passe près d'une de ces demeures. Son étonnement augmente encore lorsqu'il en voit sortir, pour aller se réfugier dans les cabarets voisins, des hommes coiffés de toques, de bonnets de police, de mitres en papier. Leur accoutrement étrange, qu'eux seuls savent porter, leur attire, sinon le respect, du moins cet intérêt curieux et empressé que porte le public à tout ce qui lui est inconnu L'aménagement d'une imprimerie est généralement composé de la façon suivante : la machine à vapeur au sous-sol ; au rez-de-chaussée, les presses mécaniques — que les phraseurs appellent les canons de l'intelligence et les mortiers de la pensée — et les presses. Quand tout cela marche, c'est un vacarme à étourdir un sourd. Au premier étage sont placés les compositeurs qui, suivant l'importance de la maison, peuvent occuper jusqu'aux mansardes. Les. ateliers de composition, ou boites, comme les appellent les compositeurs, se divisent, sous le rapport de l'aménagement, en trois catégories bien distinctes. La première se compose des imprimeries où l'on y voit à travailler ; la seconde, de celles où l'on y voit un peu ; la troisième, de celles où l'on n'y voit pas. Cette dernière catégorie est la plus nombreuse. A Paris, où, dans son langage pittoresque et coloré, l'ouvrier dénomme d'une façon particulière les hommes et les choses, il a donné le nom de cage à tout atelier couvert de vitres. Là, pas de disputes pour les places; pas de réclamations au metteur en pages, au prote ou au patron, fondées sur le droit d'ancienneté; car le jour est le môme partout. Il est vrai que ce genre d'atelier a bien aussi ses désagréments : on y gèle en hiver, on y grille en été ; par les temps de pluie, l'eau coule dans les casses et distribue des douches à profusion; mais le compositeur est industrieux comme le castor et habile comme le singe, dont il

est" l'imitateur par ses mouvements. En été. pour parer à la chaleur, il tend au-dessus de sa tête des cordes sur lesquelles il place des maculatures. En hiver, il corrompt l'homme de peine préposé cà la distribution du charbon en lui offrant le canon de l'estime et la goutte de l'amitié, afin d'obtenir une deuxième édition de combustible. Lorsqu'il pleut, il a le choix ou de placer un parapluie au-dessus de sa tête, ou de recevoir l'eau, ce qui avec le temps ne laisse pas d'être agréable; car il se voit obligé de recourir au marchand de vin le plus voisin, afin de combattre d'une façon homœopathique la fraîcheur extérieure du corps. Dans les imprimeries qui appartiennent à la seconde classe, les désagréments sont moins nombreux; mais les ouvriers placés auprès des fenêtres voient seuls à travailler; pour les autres, ils ne" voient rien, si ce n'est qu'ils ne voient pas. Inutile de parler de la troisième catégorie d'ateliers. Tous les désagréments s'y trouvent réunis. Ajoutons un détail : dans les ateliers de composition, il est de règle de nettoyer le moins possible ; le parquet est, il est vrai, balayé deux fois par semaine, mais les murs ne sont jamais reblanchis, les carreaux de vitre sont lavés au plus une fois l'an; ce qui donne à la salle un aspect sombre et mystérieux ; elle a l'air enfumé d'un tableau de Rembrandt (1). » Voici à ce sujet une piquante anecdote que nous fournit l'ouvrage cité plus haut : « Il arriva un jour qu'un ancien ministre apporta lui-même ses épreuves àJ'imprimerie. C'était un dimanche; l'atelier avait un aspect de propreté et de fête ; on eût dit qu'il attendait cette visite. Après s'être entretenu quelque temps avec les compositeurs, il se mit à examiner l'atelier en homme qui cherche à se rappeler : « La dernière fois que

(1) Typographes et gens de lettres, ouvrage très-intéressant, que nous recommandons a l'attention des lecteurs.

— iS —

» je suis venu ici. dit-il, c'était en 1836; mon metteur en » pages était là. » et il indiquait l'endroit. « Il avait dans les » ordres un frère qui est devenu évêque ; il y a tantôt vingt- » cinq ans de cela... Il s'est passé bien des choses depuis; » les hommes ont vieilli ; seul, votre atelier a conservé la » même physionomie... Il est toujours aussi sale... »

Le moment de la lanque, c'est-à-dire de la paye, offre dans une imprimerie un coup d'œil curieux. Les bruits connus de l'atelier ont fait silence ; les ouvriers, revêtus de leurs paletots, forment, en attendant, des groupes recueillis ; le guichet s'ouvre : le prote appelle un à un les metteurs en pages, qui à leur tour distribuent à chacun de leurs paquetiers ce qui lui revient ; après les metteurs, c'est le tour des hommes de conscience: puis viennent les conducteurs, qui reçoivent pour leur équipe; les pressiers, le trempeur, le chauffeur et le brocheur, l'homme de peine et les apprentis. Enfin c'est le tour des correcteurs. Dans quelques rares maisons, le prote apporte lui-même à ces derniers le salaire de la quinzaine; dans la plupart, ils passent, comme nous venons de le dire, les derniers, preuve de la haute considération qu'on leur accorde. De toutes parts retentit à cet instant dans l'atelier le bruit métallique de l'or et de l'argent que l'on remue, bruit inaccoutumé; les apprenti-, un cornet de papier à la main, vont de rang en rang recueillir les collectes et les souscriptions; là un organisateur de fins déjeuners, qui a pris toute la dépense pour lui, règle ses comptes avec ses convives: dans un coin, un fanatique de saint Lundi calcule comment il pourra satisfaire ses loups... ou les fuir. Enfin, à huit heures tout le monde est parti, et les préoccupations sont chassées pour quinze jours.

Maintenant que nous connaissons la caverne, examinons plus en détail ceux qui l'habitent et lui donnent la vie et le mouvement.

Sous le rapport dos travaux divers qu'ils sout appelés à faire, les typographes se divisent en trois classes : les labeuriers, c'est-à-dire ceux qui composent le plus habituellement les ouvrages de longue haleine; les journalistes, spécialement employés à la composition des nombreux journaux quotidiens, hebdomadaires ou mensuels, et les tableautiers, qui exécutent les tableaux de chemins de fer, de douane, de statistique, etc. En outre, on compte quelques ouvriers spéciaux pour la composition des ouvrages de mathématiques, du plain-chant et de la musique. Mais ces catégories ne sont pas tellement fermées qu'un labeurier ne devienne journaliste ou lableautier, et réciproquement ; aucun typographe n'est absolument parqué dans sa spécialité. Dans la même imprimerie, on distingue, outre le prote, comme nous l'avons déjà dit, les metteurs en pages, les paquetiers et les corrigeurs. Ces derniers sont à la journée ou plutôt à l'heure, et font partie de la conscience. Les gains sont, on le conçoit, inégaux suivant les aptitudes et l'assiduité au travail. Les journalistes sont les mieux rétribués.

Au point de vue des types et des caractères individuels, il est impossible d'établir des divisions précises. Le typographe est un être « ondoyant et divers, » essentiellement fantaisiste et prime-sautier. Pourtant, nous distinguerons les genres suivants. C'est d'abord le gowrgoussewr, qui ne sait pas renfermer en lui-même ses impressions et qui les exhale à tout propos en plaintes, en récriminations, en doléances de toute sorte. De mémoire de compositeur, oncques n'a vu le gourgousseur satisfait. Son caractère morose et grondeur fait le vide autour de lui mieux que ne le ferait une machine pneumatique. Le gourgousseur est presque toujours en même temps chevrotin, c'est-àdire facilement irascible. Le fricoteur, lui, est une véritable plaie pour l'atelier. On l'appelle encore pilleur de

boites. Le premier arrivé à l'atelier, il passe rapidement en revue les casses des camarades qui travaillent sur le môme caractère que le sien, et prélève un impôt sur chacun. Dans sa conscience, il ne considère pas cet acte comme un vol, et pourtant c'en est un véritable, puisqu'il s'empare du résultat du travail de ses confrères. Gomme tous les coquins, le fricoteur est doué d'une certaine audace; il a le verbe haut, cherche à intimider ses victimes, et joint souvent à ses défauts celui d'être gourgousseur. Le typographe casanier est moins rare qu'on ne pourrait le supposer. Il se reconnaît à des signes particuliers : « Dès qu'il est depuis quelque temps dans un atelier et qu'il en connaît les us et coutumes, il en fait dans son imagination la maison de retraite pour ses vieux ans et se considère lui-même comme partie intégrante du matériel ; sa place est un modèle de propreté ; le soin méticuleux qu'il met à toujours garder la même position devant sa casse fait que l'endroit où posent ses pieds en a pris l'empreinte ; chaque coin de l'atelier lui rappelle une histoire, une anecdote, un souvenir. Son rang est aménagé avec un soin infini. Il a une collection de choses sans nom et sans utilité pour d'autres que pour lui et qui toutes lui sont chères. Il s'est créé des amis ; il tient à ses relations ; le patron n'a pas de plus chaud défenseur que lui. Si, par malheur, il est forcé de sortir de cette maison qu'il regardait comme la sienne, de quitter cette place où il a passé tant de longues heures, d'abandonner à des inconnus ces casses qu'il soignait avec tant d'amom1, il ramasse tristement son saint -jean, et s'en va en essayant de faire croire à une indifférence qui est bien loin de son cœur (1). »

Un caractère commun à la grande majorité des typographes, c'est l'amour du progrès et des idées nouvelles. En

(1) Typographes et gens de lettres.

tout et partout le compositeur est pour le progrès. « Il a été, dit M. Jules Ladimir, de toutes les religions nouvelles qui ont essayé de reconquérir notre foi lasse de tout, même de sa pauvre sœur, l'espérance. On l'a vu successivement saint-simonien, fouriériste, châteliste, etc. » On doit se souvenir que ce sont des typographes qui ont commencé la révolution de 1830. Leurs successeurs appartiennent presque tous à l'opinion républicaine, et la nuance des journaux auxquels ils sont employés ne déteint que très-peu sur eux.

L'ouvrier compositeur se croit, en général, apte à tout; mais, parmi les carrières qui lui offrent le plus d'attrait, il faut ranger en première ligne la carrière théâtrale. C'est pour beaucoup de typographes une idée fixe, un hanneton, comme on dit dans les ateliers. La typographie parisienne a une troupe théâtrale exclusivement composée de compositeurs et de leurs femmes ou de leurs sœurs; cette troupe joue la comédie comme une troupe de province. Nous avons assisté à quelques-unes de ces représentations, et nous devons dire que nous nous sommes retiré très-satisfait : la plupart des acteurs possédaient bien les planches et s'acquittaient de leur rôle avec tact et intelligence. Peut-être laissaient-ils pourtant trop à faire au souffleur. Cette société, organisée dans un but purement philanthropique, verse environ deux mille francs par an aux confrères besoigneux.

Il y a aussi des poètes parmi les fils de Gutenberg ; sans parler d'Hégésippe Moreau et de Béranger qui furent compositeurs, on compte dans la famille typographique de nombreux amants de la Muse, qui, pour être moins célèbres, ne sont pourtant pas sans mérite. Ceux-là, ouvriers laborieux, n'abandonnent point la casse pour les applaudissements de la foule, et ils ne voient dans la poésie qu'une douce diversion aux travaux du jour. Citons quel-

ques noms : Théodore Alfonsi, auteur de Chants et c/iansons; Th. Delaville, Adolphe Péqueret, Edouard Maraux; V.-E. Gautier, imprimeur à Nice; Ch. Bunel, Eugène Petit, E. Pclsez, J.-F. Arnould, Chassât, Eugène Duras, J.-J. Ghataignon, Le Godec, Victor Heure, Barillot, etc.

Il est un trait de caractère, commun à tous les typographes, que nous nous reprocherions de passer sous silence : c'est le bon cœur, la facilité à plaindre l'infortune, la promptitude avec laquelle chacun d'eux vient au secours des misères qui frappent autour de lui. « Le compositeur, dit M. Ladimir dans l'article que nous avons déjà cité, a le cœur sur la main. Arrive-t-il à un confrère de faire une longue maladie ; lui a-t-on, pendant son absence, emprunté son mobilier ; est-ce un étranger qui débarque sans ressource, ou qui, faute d'ouvrage, veut retourner chez lui, ou bien un enfant pâle qui s'étiole et meurt de nostalgie ; est-ce une veuve que la mort de son mari vient de priver à l'improviste de tout moyen d'existence, aussitôt une circulaire court les imprimeries, une liste de souscription se forme, s'allonge, se remplit, se gonfle et se résout en une somme assez ronde qui tombe inopinément dans la main du pauvre diable. Gela se fait avec délicatesse; souvent même la charité porte les typographes à venir au secours d'individus qui ne sont pas de leur profession. »

Voilà le portrait du typographe actuel; nous l'avons tracé avec tout le soin et toute la vérité possible. Pourtant il nous reste encore un trait à ajouter qui n'est point en faveur de notre modèle : nous voulons parler de sa propension à fêter plus que de raison la dive bouteille. C'est surtout dans la nombreuse armée àQsrouIeut's (1), c'est-à-

(1) Voir au Dictionnaire le portrait du routeur, tracé d'une façon aussi exacte que pittoresque par notre ami M. Delestre.

Jirc des ouvriers qui ne séjournent pas longtemps dans la même imprimerie, que se rencontrent le plus dé « courtisans de la dive bouteille, » comme on disait jadis; c'est là que fourmillent les poivreaux, ces incorrigibles ivrognes, souvent habiles ouvriers, mais qui ne savent jamais résister à la tentation de prendre une tasse, à? écraser un grain . ou à? étouffer un perroquet. Ceux-là saisissent aux cheveux la moindre occasion de prendre la tarie, et, sous le fallacieux prétexte de rendre les derniers devoirs à un ami, ils ne manquent jamais de manger le traditionnel lapin et de s'enivrer à l'issue de la cérémonie funèbre. Nous n'avons pas besoin de dire que les poivreaux sont aujourd'hui en minorité. Ils sont, on le conçoit aisément, le fléau des marchands de vin, et il n'est pas de ruses auxquelles ils n'aient recours pour échapper aux loups, c'est-à-dire à leurs créanciers, le jour où ils touchent leur maigre banque. Il nous revient en mémoire un moyen assez piquant, employé par l'un d'eux pour sortir de l'imprimerie sans être harcelé par les loups qui l'attendaient à la porte. Le quidam en question imagina de se blottir dans une de ces voilures à bras couvertes que traînent les hommes de peine et qui servent à transporter chez le brocheur les feuilles imprimées. L'homme de peine de la maison se prêta de bonne grâce à la ruse et se mit en devoir de voiturer son fardeau au dehors ; mais le personnage était gros et lourd : un des créanciers s'approcha complaisamment, poussa à la roue et contribua ainsi à la fuite de son débiteur ; en sorte que le loup et ses confrères restèrent à se morfondre à la porte pendant plusieurs heures, tandis que le louvetier désaltérait son complice et son sauveur chez un marchand de vin du voisinage.

L'anecdote n'est point à dédaigner, surtout dans la matière qui nous occupe, et bien souvent elle caractérise une individualité mieux que ne le pourraient faire de prolixes

descriptions. En voici quelques-unes parfaitement authentiques, « congruentes » à notre sujet.

La semaine a été rude ; les auteurs et les éditeurs ont mis l'atelier sur les dents , aussi bien les metteurs que la conscience. Enfin c'est samedi, c'est jour de banque. IL est huit heures et demie : la banque est faite ; la conscience a reçu sa quinzaine ; les metteurs ont soldé leurs paquetiers. « Allons prendre une tasse, dit un metteur à un homme de conscience. — Allons ! » répond l'autre. Sans prendre le temps de quitter la blouse de toile blanche percée à l'endroit où l'ouvrier s'appuie sur le marbre, çà et là maculée de larges taches d'encre d'imprimerie, serrée à la taille par une ficelle effilochée qui a déjà servi à lier les paquets, nos deux hommes s'en vont au Petlt- Dunkerque ou ailleurs. Ils boivent une tasse; ils causent politique ; ils s'échauffent ; ils boivent un litre, ils en absorbent un autre, et, quand ils songent à aller reprendre leur paletot, la boite est fermée. « Eh bien, allons à la Halle ! — Partons. » Les voilà tous deux, leurs espadrilles aux pieds, dans le costume que nous venons de décrire, attablés chez Baratte ou dans quelque autre cabaret des Halles. Les heures coulent vite, le vin aussi. Le moins ivre songe enfin à rentrer. L'autre veut aller voir les amis (le typographe ne les oublie jamais). « Allons voir les amis, puisque c'est ton idée; mais lesquels? — X... est à Caen. — Allons à Caen. » Sans discuter davantage, nos deux typos se rendent à la gare Saint-Lazare, prennent leurs billets pour Caen et y arrivent le matin..., penauds et dégrisés. Les amis leur prêtent les vêtements indispensables. On fait fête, et l'on se... regrise. La banque bue et mangée, on repart..., après avoir repris la blouse et les espadrilles; on a conservé juste de quoi revenir à Paris. Nos deux voyageurs s'endorment; mais, fatalité! l'un d'eux se réveille à un arrêt, descend, veut boire une tasse

à la gare et laisse partir le train..., et le train emporte son camarade, lequel avait en poche les deux billets. Le malheureux est resté là deux jours sans le sou, conduit chez M. le Maire du village voisin, pataugeant dans la boue, presque pris pour un malfaiteur. Enfin, son billet lui ayant été renvoyé, il put revenir. On en fit, comme bien vous pensez, des gorges chaudes dans l'atelier. Mais le pauvre Joseph, un des meilleurs typographes que nous connaissions, ne s'est pas corrigé pour cela, et Henri, son complice, entré depuis dans les journaux, rit encore de cette escapade quand on la lui rappelle.

Autre exemple d'originalité.

Un vieux typographe eut un jour une fantaisie singulière. Comme les héros de l'aventure divertissante que nous venons de raconter, il se trouvait aux Halles, un dimanche matin. Quand fut venu le moment de rentrer chez lui, il s'aperçut que ses jambes flageolaient. Trouver un véhicule fut sa pensée dominante ; mais aller à sa recherche lui paraissait une fatigue au-dessus de ses forces. Alors il appelle un porteur qui passait avec sa large hotte, fait prix, se hisse dans la hotte, et porteur et porté se mettent en route : ils parcourent ainsi toute la rue de Rivoli et la rue Saint-Antoine jusqu'à la Bastille. Le typo se tenait tantôt accroupi dans la hotte, tantôt debout, haranguant les passants stupéfaits de ce nouveau mode de transport. L'histoire ne dit pas si le porteur déposa son fardeau au bas de l'escalier ou s'il grimpa jusqu'au domicile de notre facétieux poivreau.

Voici enfin une troisième anecdote, non moins véridique que les précédentes. Les ouvriers sont dans la semaine du bat irai et travaillent activement. L'apprenti arrive du bureau en criant : « Monsieur Monnier, une dame vous demande. » Un vieux typo, âgé de soixante à soixantecinq ans, lève la tête, pose son composteur et se dirige à

pas lents vers l'escalier. Il rentre quelques instants après tout ému et s'écrie : « Ma femme accouche! — Gomment, père Monnier, votre femme accouche ? — Oui ; on m'envoie chercher. La sage-femme est à la maison. » Et le brave homme se hâte d'endosser son paletot et part en courant. « C'est bien étonnant, dit quelqu'un après son départ; je connais Mmc Monnier : elle a au moins soixante ans. C'est un montage. » Le lendemain, le père Monnier revint tout penaud et se remit à sa casse en silence. Sans penser que sa femme allait lui donner un héritier , il avait pu se dire qu'elle était indisposée, et il se crut victime d'une plaisanterie. Il n'en était rien pourtant : un de ses compagnons, un jeune homme connu à l'atelier sous le prénom d'Auguste, était absent. On se souvint alors qu'Auguste se nommait aussi Monnier. C'était la femme de ce dernier qui, la veille, accouchait.

Nous ne pouvons, dans des pages consacrées aux typographes, omettre de parler de la Société typographique, qui renferme dans son sein le plus grand nombre des ouvriers compositeurs de Paris. Cette Société n'est pas simplement une Société de secours mutuels; elle s'est aussi donné pour mission de maintenir le prix de la main-d'œuvre à un taux assez élevé pour être rémunérateur. Après avoir rencontré d'énormes difficultés pour accomplir les diverses tâches qu'elle s'était imposées, la Société typographique a fini par triompher à peu près complètement. Les premiers Tarifs avaient été discutés et consentis par une commission de patrons et d'ouvriers, et ils furent en vigueur de 1843 à 1862. A cette époque, le prix de toutes choses ayant augmenté dans une proportion très-considérable, la profession de compositeur ne suffisait plus pour faire vivre son homme. La Société typographique essaya de faire adopter par les maîtres imprimeurs un Tarif plus

rémunérateur. Ceux-ci, s' abritant derrière la loi sur les coalitions, refusèrent pour la plupart ou traînèrent les choses en longueur. Voyant que les pourparlers n'aboutissaient pas, la Société ordonna des mises-bas, c'est-à-dire la cessation du travail dans les maisons qui n'accepteraient pas le nouveau Tarif. Un grand nombre adhérèrent; d'autres résistèrent et furent immédiatement abandonnées. Le chef de l'une d'elles, député au Corps législatif, vit ses ateliers désertés en un jour; des arrestations et des poursuites eurent lieu; les grévistes, malgré la défense de l'illustre Berryer (1), furent condamnés à la prison et à l'amende ; mais ils se virent bientôt graciés. Une nouvelle loi devenait indispensable : celle qui régit aujourd'hui la matière fut votée par le Corps législatif, et l'accord s'est fait presque partout entre les patrons et les ouvriers.

Un petit nombre de maisons à l'index, c'est-à-dire dans lesquelles aucun sociétaire ne peut accepter de travail sous peine de déchéance, emploient les typographes qui ne sont pas entrés dans l'association ou qui, pour un motif ou pour un autre, en sont sortis ; d'autres, en petit nombre aussi, occupent des femmes.

Outre le Tarif de 1862, entièrement refondu en 1808, qui règle actuellement le prix des divers travaux et spécifie ceux qui peuvent être faits en conscience, c'est-àdire par les ouvriers à la journée, et ceux qui doivent être faits aux pièces, la Société typographique a établi quelques autres dispositions, dont voici les plus importantes : 1° le maître imprimeur n'emploiera pas de femmes comme

(1) Le grand avocat, qui était aussi un grand cœur, refusa de recevoir les honoraires qui lui étaient dus pour sa plaidoirie. Les typographes trouvèrent un moyen ingénieux et délicat de prouver leur reconnaissance : ils composèrent un volume des Oraisons funèbres de Bossuet, et en firent tirer un seul exemplaire qu'ils offrirent à Berryer. Cet exemplaire unique sera recherché par les bibliomanes de l'avenir.

compositrices; 2° les mises en pages seront faites aux pièces ; 3° le nombre des apprentis sera au maximum de 1 pour 10 compositeurs. Le Tarif favorise les commandites, c'est-à-dire l'entreprise d'un labeur ou d'un journal par un groupe d'ouvriers qui choisissent eux-mêmes leur metteur en pages. Presque tous les grands journaux quotidiens de Paris sont composés dans ces conditions.

Tels sont, au moment où nous écrivons, les principaux résultats obtenus par la Société typographique. Les efforts réunis des sociétaires et leur entente ont réussi à améliorer de beaucoup la situation des typographes de Paris.

Il existe dans la plupart des grandes villes de province, à Lyon, à Bordeaux, à Marseille, des sociétés typographiques organisées sur le modèle de celle de Paris.

Parlerons-nous maintenant du correcteur? Nous avons hésité à le faire pour deux motifs : le premier, c'est que nous appartenons à la corporation et qu'il est bien difficile de « se connaître soi-même ; » le second, c'est que le correcteur n'est réellement typographe, dans le sens exact du mot, que s'il est en même temps compositeur. Pourtant, le jour même où le compositeur est né, le correcteur a paru; sitôt qu'une ligne a été composée, elle a dû être lue. Le correcteur est donc le frère jumeau du compositeur : il doit même, pour être digne de son nom, joindre à des connaissances grammaticales , lexicographiques, littéraires, ' historiques, etc., la connaissance au moins théorique de l'art typographique. C'est cette étroite parenté qui nous a décidé à lui donner place dans notre cadre. D'un autre côté, l'abstention de notre part eût pu sembler étrange.

Empruntons d'abord à notre ami, M. Alexandre Bernier, ancien président de la Société des correcteurs, quelques passages de son article très-compétent, inséré dans le tome V du Grand Dictionnaire universel du XIX* siè-

cîe de M. Pierre Larousse : « Toute personne qui est chargée habituellement, soit clans une imprimerie, soit dans une librairie, soit dans un bureau de publications quelconque, de corriger les fautes typographiques, grammaticales et littéraires, qui se trouvent sur les épreuves de toute espèce d'impressions, est un correcteur.

» Les personnes étrangères à l'imprimerie confondent souvent le correcteur avec le prote, quoique leurs fonctions soient complètement distinctes. Le prote est le représentant immédiat du maître imprimeur : il dirige et administre l'établissement. Le correcteur n'a pas à s'immiscer dans l'administration industrielle : il est le représentant de lalittérature et de la science dans l'imprimerie. Son département est du domaine de l'intelligence pure. Il n'est placé sous la direction du prote que comme faisant partie du personnel de l'usine typographique.

» Il y avait autrefois très-peu de correcteurs spéciaux, c'est-à-dire se livrant exclusivement à la correction des épreuves. Les protes, à défaut du maître imprimeur, se chargeaient de ce soin ; il en est même encore ainsi dans beaucoup de petites imprimeries, surtout en province, où l'on voit le maître imprimeur cumuler les fonctions de patron, de prote, de correcteur, voire même de compositeur et d'imprimeur.

» Des besoins nouveaux et impérieux forcèrent plus tard le prote à se décharger d'une partie de sa responsabilité : il abandonna tout ce qui concerne la correction des épreuves, devenue incompatible avec sa présence presque constante à l'atelier et la surveillance qu'il y doit exercer. Ge jour-là naquit le correcteur tel qu'il existe aujourd'hui. »

Quelles sont les fonctions du correcteur ? Nous ne saurions en donner une meilleure définition que celle que nous extrayons d'une Lettre adressée à l'Académie française par la Société des correcteurs des imprimeries de

Paris (juillet 18G8) : « Les fonctions du correcteur sont très-complexes. Reproduire fidèlement le manuscrit de l'écrivain, souvent défiguré dans le premier travail de la composition typographique ; ramener à l'orthographe de l'Académie la manière d'écrire particulière à chaque auteur; donner de la clarté au discours par l'emploi d'une ponctuation sobre et logique; rectifier des faits erronés, des dates inexactes, des citations fautives ; veiller à l'observation scrupuleuse des règles de l'art ; se livrer pendant de longues heures à la double opération de la lecture par l'esprit et de la lecture par le regard, sur les sujets les plus divers, et toujours sur un texte nouveau où chaque mot peut cacher un piège, parce que l'auteur, emporté par sa pensée, a lu non pas ce qui est imprimé, mais ce qui aurait dû l'être : telles sont les principales attributions d'une profession que les écrivains de tous les temps ont regardée comme la plus importante de l'art typographique. » Les correcteurs se divisent en trois catégories : le correcteur en première fie. correcteur en seconde ou en Ion à tirer, et le réviseur de tierces. Le premier accomplit sa tâche en se conformant strictement au manuscrit de l'auteur, dont il élague toutefois les fautes d'orthographe et de ponctuation qui auraient été reproduites parle compositeur. La correction de l'épreuve en première est faite par le compositeur et à ses frais : de là la nécessité de ne rien changer à la copie; de là aussi une cause incessante de discussions entre le correcteur en première et les typographes, ceux-ci se persuadant facilement que les fautes marquées sont des changements. Il est juste d'ajouter que le correcteur, en présence d'une phrase mal construite, ne résiste pas toujours à la tentation de la modifier. — Le correcteur en bon, lui, est plus libre : il ne lit qu'après l'auteur, et les fautes qu'il relève sont corrigées par la conscience, aux frais de l'éditeur. — Le réviseur de tierces est chargé de

vérifier si les corrections indiquées sur le ton ont été exécutées; c'est lui aussi qui voit les révisions, c'est-à-dire les premières feuilles tirées par l'imprimeur ou le conducteur. Sa responsabilité, moins lourde que celle du correcteur en bon, est cependant encore très-grande.

Le genre de travail divise les correcteurs comme les compositeurs en-ladeuriers et en journalistes. Ces derniers se recrutent particulièrement parmi les typographes purs.

Quant h la situation du correcteur, les lignes suivantes, que nous écrivions au mois de décembre 1866, dans le journal l'Imprimerie, n'ont pas cessé d'être vraies : « Le correcteur, par son caractère et la nature de ses fonctions, est isolé, timide, sans rapports avec ses confrères, supporté plutôt qu'admis dans l'atelier typographique. Le patron voit souvent en lui une non-valeur, puisque son salaire est prélevé sur les étoffes; le prote, la plupart du temps, diminue le plus possible l'importance de ses fonctions. Aussi, et nous avons le regret de le dire, le réduit le plus obscur et le plus malsain de l'atelier est d'ordinaire l'asile où on le confine. C'est laque, pendant de longues heures, il se livre silencieusement à la recherche des coquilles, heureux quand il n'est pas troublé dans sa tâche ingrate par les exigences incroyables de ceux qui exécutent ou dirigent le travail. Et pourtant, qu'est-ce que le correcteur? D'ordinaire un déclassé, un transfuge de l'Université ou du séminaire, une épave de la littérature ou du journalisme, et que les circonstances ont fait moitié homme de lettres, moitié ouvrier. Gomme tous les amphibies, il rencontre des adversaires dans l'un et l'autre camp. Aujourd'hui, sans doute, les choses ne sont plus ce qu'elles étaient il y a dix ans. Un élément jeune, plus énergique, est venu s'adjoindre aux hommes timides. »

Le correcteur a des origines diverses ; mais on peut affirmer, sans craindre d'être démenti, qu'il n'y a peut-être

pas un seul correcteur dans les quatre-vingts imprimeries de Paris qui ait fait de cet emploi le but prémédité de ses études ou de ses travaux antérieurs. C'est par accident qu'on devient correcteur. — Souvent, c'est un compositeur intelligent qu'une cause quelconque éloigne de sa casse et qui se consacre à la lecture des épreuves. Ce correcteur est d'ordinaire plus typographe que lettré : les études indispensables lui font défaut; il n'a pas fait ses humanités, comme disaient nos pères. C'est à la correction des premières et à la révision des tierces qu'il excelle. Nous avons connu un vieux réviseur de tierces tellement habile que la faute semblait lui tirer l'œil; il lui arrivait assez fréquemment de relever sans lire une coquille échappée à l'œil du correcteur en Ion. — Ou bien c'est un jeune homme sans fortune, élevé au collège ou au séminaire. Ses études achevées, il s'est trouvé en face d'un problème terrible : vivre. Il a été d'abord maître d'étude ou régent dans un collège de l'Université; quelquefois, s'il sort du séminaire, il s'est engagé imprudemment dans les ordres et a plus tard quitté la soutane. Ces deux déclassés se sont longtemps débattus avant de trouver un asile. La typographie leur a ouvert ses bras accueillants. Ils s'y sont jetés, et, pour la plupart, ils y restent, s'efforçant d'acquérir ce qui leur manque au point de vue du métier et apportant l'appoint de leurs études antérieures et de leurs connaissances, qui s'accroissent chaque jour.

Il y a encore le correcteur que l'on peut appeler amateur. C'est un étudiant peu fortuné ou un homme de lettres sans éditeur qui cherche passagèrement quelques ressources dans la lecture des épreuves.. Il serait étonnant qu'il fût habile. Le correcteur femme existe aussi; mais cette espèce, du reste très-rare, n'apparaît jamais dans l'atelier typographique. On ne l'entrevoit qu'au bureau du patron ou du prote. Nous n'en parlerons pas... par galanterie.

Au point de vue du caractère, le correcteur n'est pas exempt de certains défauts, qu'on relève d'ailleurs avec 3£ i,z d'amertume; mais ces défauts, on doit les attribuer plutôt à sa situation qu'à la nature. Il ne faut pas oublier qu'il est presque toujours un déclassé : aussi semble-t-il juste d'excuser plus qu'on ne le fait les correcteurs auxquels on serait tenté de reprocher leur caractère maussade, quelquefois peu bienveillant, plutôt porté à la tristesse et a la misanthropie qu'a la gaieté. Encore une fois, il faut se si «avenir qu'avant d'en venir là ils ont souffert de pénibles froissements, éprouvé de nombreuses déceptions et lutté contre le mauvais vouloir de certains typographes dont ils sont, comme on dit, la Mte noire. On a même été jusqu'cà prétendre que le compositeur et le correcteur sont ennemis-nés. Cela a-t-il jamais été vrai? Il semble, en tout cas, qu'il n'en est plus ainsi aujourd'hui. Ce sont tout simplement deux compagnons attelés à un rude et incessant labeur.

Notons en passant quelques types. En voici un assez curieux : c'est un petit homme légèrement obèse, dont la physionomie rappelle vaguement celle de Sainte-Beuve; comme l'auteur des Causeries du lundi, il ne perd pas une ligne de sa taille. Il est instruit, correcteur expérimenté, mais irascible et pointilleux : il a fait le tour des imprimeries de Paris, traînant avec lui toute une bibliothèque. Au moindre mot il s'offense, tempête, et finalement déménage. — Un autre est si amoureux de sa profession, si méticuleux, si rigide même, qu'il ne peut souffrir qu'une correction indiquée par lui soit omise. Il y a quelques années, il était correcteur en première à l'imprimerie G Un jour, il ajouta une virgule que le correcteur en seconde fit enlever. Le corrigeur, trouvant là une occasion excellente de mettre les deux correcteurs aux prises, s'empressa d'informer le cor-

recteur en première que son collègue avait frappé sa virgule d'ostracisme. Aussitôt notre homme prend feu, va trouver son voisin et défend sa correction; l'autre maintient celle qu'il a indiquée. On discute, on s'emporte, et, comme toujours, on ne s'entend pas; bref, on joue au naturel la scène de Vadius et Trissotin. La victoire, nous devons le dire, est restée au correcteur en première, qui a suivi la feuille jusqu'au moment de la mise sous presse et qui ne l'a quittée qu'après le tirage. A-t-on idée d'un pareil héroïsme! — Un troisième, mort à quarante-cinq ans, avait l'air d'un vieillard. Père d'une nombreuse famille (seize ou dix -sept enfants), il se livrait à un travail surhumain. Pour se tenir éveillé, il prenait du café, auquel il mêlait de l'eau-de-vie. Celle-ci, finissant par former les deux tiers du breuvage, le tua. Il avait une rare intelligence, jointe à une grande facilité de travail. Nous lui avons vu apprendre le portugais en trois semaines, non de façon à le parler, mais suffisamment pour pouvoir corriger en Ion. Il savait, en outre, le latin, le grec, l'anglais, l'italien et l'espagnol. Sur la fin, il était devenu morose. — Pour terminer, faisons le portrait d'un véritable original. C'est un individu aux larges épaules, à la voix de Stentor : quand il vous parle, on croirait qu'il veut vous avaler. Il n'est pas si méchant qu'il en a l'air; il est, au contraire, doux comme un mouton. Il a joui d'une grande aisance aujourd'hui disparue. Entré récemment dans la profession, bien qu'il compte cinquante hivers, il a souvent l'air de tomber de la lune en présence des mille incidents de la vie d'atelier, nouvelle pour lui. Du reste, instruit, piocheur, il fait convenablement son travail. Le trait le plus curieux de son caractère, c'est que, trouvant tout mal ici-bas, il ne voit de bonheur vrai que dans un autre monde; s'occupant peu de ce qui existe, il ne songe qu'à ce qui devrait être. On pourrait le nommer l'Absolu.

Parmi ceux qui ont exercé la profession de correcteur, on compte quelques hommes devenus célèbres. Les plus connus sont : Érasme, Froben, Amerbach, François Raphelenge, Josse Bade, Lascaris, Galliergi, Musurus, Frédéric Sylburg, Rœderer, l'abbé de Bernis, Béranger, Armand Marrast, Dûbner, Gh. Mùller, Auguste et Martin Bernard, et enfin P.-J. Proudon et Pierre Leroux. On ne doit pas s'étonner de rencontrer un grand nombre de littérateurs parmi ces hommes qu'un labeur journalier met en perpétuel contact avec les écrivains de tout genre. Aussi, outre ceux que nous avons cités, et à un rang inférieur, on pourrait nommer encore des romanciers, des poètes et des journalistes.

Mais en voilà suffisamment sur ce sujet. Peut-être même nous accusera-t-on de nous y être attardé et d'avoir montré trop de prédilection pour une classe de travailleurs à laquelle nous nous faisons honneur d'appartenir.

Le teneur de copie est l'aide du correcteur en première. Il suit sur le manuscrit, tandis que celui-ci lit à haute voix tout en corrigeant; sa principale qualité doit être l'attention. C'est souvent un compositeur infirme ou un vieillard. Dans un grand nombre d'imprimeries, ce sont les apprentis qui tiennent la copie. Quelques correcteurs préfèrent lire au pouce, c'est-à-dire se passer de teneur de copie. Ce dernier est indispensable dans les journaux, où le travail doit être accompli avec une célérité prodigieuse.

Pour un certain nombre de nos lecteurs, quelques-unes des expressions employées dans les pages qui précèdent peuvent être inintelligibles : nous allons donc les faire suivre d'un petit vocabulaire de l'argot typographique. Pour ceux qui ont pénétré dans l'antre de la Sibylle et qui comprennent la langue qu'on y parle, ce sera un ressouvenir qui, si nous en jugeons par le plaisir que nous éprouvons à l'écrire, ne manquera pas d'une certaine saveur : Indocti discant, et ciment imeminisse periti.

Pour les autres, notre Dictionnaire de la langue verte typographique aura tout l'attrait de la nouveauté et tout le piquant de l'imprévu. Il leur permettra de saisir le sens d'expressions énergiques ou pittoresques dont plusieurs ont franchi les limites de l'imprimerie et se sont introduites dans la langue populaire de l'ouvrier, voire de l'artiste parisien.

Amphibie, s. m. Ouvrier typographe qui est en même temps imprimeur ou correcteur.

Article 4 (payer son), v. Payer sa bienvenue en entrant dans un atelier.

Voici l'origine de cette expression. Dans le temps où les compositeurs portaient l'épée, chaque imprimerie formait une sorte de confrérie ou chapelle, régie par un règlement. Ce règlement stipulait le nombre d'exemplaires que les éditeurs et les auteurs devaient laisser à la chapelle. Ces exemplaires étaient vendus, et l'argent qu'on en retirait consacré à fêter la Sainl-Jean-Porte-Latine et la Saint- Michel. L'article 4 de ce règlement, le

seul qui soit par tradition resté en vigueur, déterminait tous les droits dus par les typographes, n Dans le nord de la France, on dit : Payer ses quatre heures.

Attrapance, s. f. Vive dispute.

Attrape -science, s. m. Nom ironique par lequel les ouvriers désignent quelquefois un apprenti compositeur.

L'attrape-science est l'embryon du typographe ; la métamorphose demande trois à quatre ans pour s'accomplir; vers seize ou dix-sept ans, la chrysalide est devenue papillon, et le gamin s'est fait ouvrier. A l'atelier, il a une certaine importance: c'est le factotum des compositeurs; il va chercher le tabac et fait passer clandesti-

nemenl la chopine ou le litre qui sera lui derrière un rang par quelque compositeur altéré. Il va chez les auteurs porter l'es épreuves et fait, en général, plus de courses que de pâté. Quand il a le temps, on lui fait ranger les interlignes ou trier quelque vieille fonte; ou bien encore il est employé à tenir la copie au correcteur en première, besogne pour laquelle il montre d'ordinaire une grande répugnance. Parfois victime des sortes de l'atelier, il en est aussi le complice ou le metteur en œuvre. Il nous revient en mémoire une anecdote dont le héros fut un apprenti. Ses parents habitant dans un faubourg, notre aspirant Gutenberg apportait à l'atelier sa fripe quotidienne, dont faisait souvent partie une belle pomme. Le gaillard, qui était un gourmet, avait soin de la faire cuire en la plaçant sur un coin du poêle. Mais plus d'une fois, hélas! avant d'être cuite, la pomme avait disparu, et notre apprenti faisait retentir les éclios de ses plaintes amères: « .Ma pomme! on a chipé ma pomme! »

La chose s'étant renouvelée plus souvent que de raison, l'enfant s'avisa d'un moyen pour découvrir le voleur. Un beau jour, il apporta une maîtresse pomme qu'il mit cuire sur le poêle. Comme le gamin s'y attendait, elle disparut. Au moment où il criait à tue-tête : « On a chipé ma pomme! » on vit un grand gaillard cracher avec dégoût; ses longues moustaches blondes étaient enduites d'un liquide noirâtre et gluant, et il avait la bouche remplie de ce même liquide. C'était le chipeur qui se trouvait pris à une ruse de l'apprenti : celui-ci avait creusé habilement l'intérieur de sa pomme et avait substitué adroitement à la partie enlevée un amalgame de colle de pâte, d'encre d'imprimerie, etc. L'amateur de pommes, devenu la risée de l'atelier, dut abandonner la place, et jamais sans doute il ne s'est frotté depuis à l'attrape-science. Balade, s. f. « Promenade, flânerie, »

dit Alfred Delvau. C'est vrai; mais, pour les typographes, la balade est quelque-

chose de plus : c'est une promenade au bout de laquelle il y a un déjeuner, un dîner, ou tout au moins un rafraîchissement; c'est aussi la promenade au hasard et sans but déterminé; mais il arrive presque toujours que l'un des baladeurs a une idée lumineuse et e.itraîne ses ramarades dans quelque guinguette renommée.

Balle (enfant de la), s. m. Ouvrier compositeur dont le père était lui-même typographe, et qui, depuis son enfance, a été élevé dans l'imprimerie. L'origine de cette expression , qui est passée dans la langue vulgaire, est assez peu connue. Elle vient de ce que, avant l'invention des rouleaux, on se servait, pour encrer les formes, de tampons ou balles.

Banque, s. f. Paye des ouvriers. Le prote fait la banque aux metteurs en pages qui, à leur tour, la font aux paquetiers. Ce mot entre dans plusieurs locutions. Par exemple , on dit : La banque a fouaillé, pour indiquer que le patron n'a pas payé au jour dit. il Être bloqué à la banque, c'est ne rien recevoir, h Faire banque blèche s'emploie dans le même sens.

Barbe, s. f. La barbe, dit l'auteur de Typographes et gens de lettres, « c'est ce moment heureux, ce moment fortuné, qui procure au malheureux une douce extase et lui fait oublier ses chagrins, ses tourments et sa casse! Que ne trouvet-on pas dans cette dive bouteille? Pour tous, elle est un soulagement aux travaux ennuyeux; pour quelques-uns, un moyen de distraction ; d'autres y cherchent l'oubli, un certain nombre l'espérance. » La barbe a des degrés divers. Le coup de feu est la barbe commençante. Quand l'état d'ivresse est complet, la barbe est simple; elle est indigne quand le sujet tombe sous la table, cas extrêmement rare II est certains poivreaux qui commettent la grave imprudence de promener leur barbe à l'atelier; presque tous deviennent alors pallasseurs, surtout ceux qui sont taciturnes à l'état sec.

Bardeau, s. m. Casseau contenant diverses sortes d'un même caractère.

Bassin, s. m. Homme ennuyeux. Ce mot appartient aussi à l'argot parisien et n'est pas spécial à la typographie : Taistoi, vieux bassin. 11 On dit aussi bassinoire.

Batiau, s. m. Le jour du batiau est celui où le compositeur fait son bordereau et arrête son compte de la semaine ou de la quinzaine, il Parler batiau, c'est parler des choses de sa profession, c'està-dire, pour les typographes, des choses de l'imprimerie.

Bêcher, v. a. Dire du mal de quelqu'un; faire des cancans sur son compte. Ce mot, dont le sens est à peu près le même que celui de Casser du sucre, n'est pas particulier au langage des typographes, non plus que cette dernière expression.

Bergère, s. f. Dans la langue typographique, comme dans les autres argots, ce mot désigne une femme.

Bibasse (la), s. f. Nom familier sous lequel était désignée naguère la Société typographique de Lyon.

Bibassier, s. m. Qui a l'habitude de boire, de bibasser (du latin bibere); ivrogne. Signifie plutôt maintenant radoteur, maussade, tatillon, gourgousseur : Vieux bibassier, va!

Bibelot, s. m. En imprimerie, on donne ce nom aux travaux de peu d'importance, tels que factures, adresses, étiquettes, prospectus, circulaires, lettres de mariage, billets de mort, etc. Ces travaux sont aussi appelés bilboquets et mieux ouvrages de ville.

Bibelotier, s. m. C'est l'ouvrier spécial chargé de faire les bibelots. Pour lui, les règles adoptées en typographie sont lettre morte. 11 doit avant tout s'assimiler et faire ressortir l'idée du client, sans s'inquiéter des règles ordinaires. Le bibelotier est le metteur en œuvre des puftîstes et des charlatans du jour. 11 est l'inventeur de ces réclames bizarres qui forcent l'attention ; c'est lui qui a ima-

giné la disposition des billets de la loterie du lingot d'or et autres balançoires.

Bibi (a), s. m. Expression équivalente à celle-ci : A Charenton! Bibi est ici l'abréviation de Bicètre, asile d'aliénés pour ceux qui ne peuvent payer de pension. On envoie à Bibi ceux dont les pa/las sont ou paraissent insensés.

Bilboquet, s. m. V. bibelot.

Blèche (faire), v. Amener un coup nul au jeu des cadratins. h Par extension, Faire banque blèche, c'est ne pas toucher de banque. V. banque.

Bloquer, v. Remplacer provisoirement un signe typographique dont on manque par un autre de même force, n Par extension, Manquer, faire défaut, faillir.

Bloquer le mastroquet, c'est ne pas payer le marchand de vin.

Bœuf, s. m. Colère, mécontentement synonyme de chèvre. V. ce mot. Ajoutons cependant que le bœuf est un degré de mécontentement plus accentué que la chèvre. Le bœuf est une chèvre à sa plus haute puissance, n Gober, avoir son bœuf, Etre très-contrarié, se mettre en colère.

Boîte, s. f. Imprimerie, et particulièrement Mauvaise petite imprimerie. C'est une boite, dit un vieux singe; il y a toujours mèche, mais hasard! au bout de la quinzaine, banque blèche. il Casse. Faire sa boite, c'est distribuer dans sa casse, n Pilleur de boites ou fricoteur, Celui qui prend, à l'insu et au détriment de ses compagnons, et clans leurs casses, les sortes de caractères les plus courantes dans l'ouvrage qu'il compose et qui manquent au pilleur ou qu'il a déjà employées. Y. PLANQUER LES SORTES.

Bon, s. m. Epreuve sur laquelle l'auteur a écrit : Bon à tirer, c'est-à-dire bon à imprimer. Cette épreuve est lue une dernière fois, après l'auteur, par le correcteur en seconde ou en bon.

Bon (avoir du), v. Avoir de la composition non portée sur son bordereau et qu'on garde pour la compter à la prochaine banque. C'est le contraire du salé.

Bonnet, s. m. Espèce de ligue offen-

sive et défensive que forment quelques compositeurs employés depuis longtemps dans une maison, et qui ont tous, pour ainsi dire, la tète sous le même bonnet. Rien de moins fraternel que le bonnet.

Il fait la pluie et le beau temps dans un atelier, distribue les mises en pages et les travaux les plus avantageux à ceux qui en font partie d'abord, et, s'il en reste, aux ouvriers nouveaux venus qui ne lui inspirent pas de crainte. Le bonnet est tyrannique, injuste et égoïste, comme toute coterie. Il tend, Dieu merci! à disparaître; mais c'est une peste tenace.

Boulotter, v. intr. Manger, n Aller boulotter, c'est aller prendre son repas. Cette expression est commune à d'autres argots.

Bourdon, s. m. Omission d'un mot, d'un membre de phrase ou d'une phrase.

Ces omissions exigent souvent un grand travail pour être mises a leur place quand la feuille est en pages et imposée dans les châssis. V. Jacques [Aller à Saint-).

Bourdonniste, s. m. Celui qui fait habituellement des bourdons.

Bourreur de lignes, s. m. Ouvrier qui compose particulièrement des lignes pleines ou courantes, telles que celles des journaux, des labeurs, des brochures, etc. Se prend en bonne ou en mauvaise part. Un bon bourreur de lignes est celui qui compose habituellement et vite la ligne courante. Dire d'un ouvrier qu'il n'est qu'un bourreur de lignes, c'est dire qu'il n'est propre qu'à ce genre de besogne, qu'il ne pourrait faire ni titres, ni tableaux, ni d'autres travaux exigeant une parfaite connaissance du métier.

Briser, v. Mettre bas, cesser le travail. Se dit particulièrement dans les commandites.

Cadratins, s. m. pi. Petits parallélipipèdes de même métal et de même force que les caractères d'imprimerie, mais moins hauts que les lettres de diverses sortes. Ils servent à renfoncer les lignes pour marquer les alinéas et portent sur une de leurs faces un, deux eu trois

crans, u Jeu des cadratins. On joue avec ces petits prismes rectangulaires à peu près comme avec les dés à jouer. Les compositeurs qui calent s'amusent quelquefois à ce jeu sur le coin d'un marbre. Quand le joueur n'amène aucun point, on dit qu'il fait b/ècfie. Il va sans dire que l'enjeu est toujours une chopine, un litre, ou toute autre consommation.

Les typographes appellent aussi cadratin le chapeau de haute forme, désigné dans l'argot parisien sous le nom pittoresque de tuyau de poêle.

Calance, s. f. Action de caler, état de celui qui cale.

Caler, v. intr. Rester sans ouvrage.

Le typographe cale pour deux raisons :

soit parce qu'il manque de copie, soit parce que les sortes font défaut ; quand il n'a pas de dispositions au travail, il flème.

Caleur, s. m. Ouvrier qui n'a pas de travail. C'est à tort que B. Vinçard, qui s'intitule « typographiste, » et avant lui Momoro, « le premier imprimeur de la Liberté, » définissent le caleur: Celui qui est nonchalant ou ivrogne. En tout cas, le mot n'a plus aujourd'hui cette signification blessante.

Canard, s. m. Nom familier par lequel on désigne les journaux quotidiens, et quelquefois les autres publications périodiques. Le Journal officiel est un canard, le Moniteur universel est un canard, tout aussi bien que le Journal des tailleurs et que le Moniteur de la cordonnerie ou le Bulletin des halles et marchés.

Canardier, s. m. Compositeur d'un journal.

Canuler, v. a. Ennnyer, fatiguer.

Canuleur, adj. Ennuyeux, fatigant.

Casquer, v. intr. Payer plus souvent qu'à son tour : Faire casquer un plâtre. il Par extension, Taquiner.

Casse, s. f. Ensemble des deux compartiments qui contiennent les diverses sortes de lettres. La casse se divise en deux parties : le bas de eusse et le haut

de casse; la première renferme les lettres minuscules, les cadrats, les cadratins, les signes de ponctuation, etc.; la seconde, les majuscules, les petites capitales, les lettres accentuées, et diverses autres sortes moins usitées que celles du bas de casse, n Au figuré, Fond de casse, Reste dune barbe de la veille.

Casseau, s. m. Espèce de casse dans laquelle on met des lettres de deux points, des fractions et autres signes.

Les cassenux sont aussi des tiroirs munis de cassetins; enfin, on donne encore le nom de casseau à chacune des deux parties de la casse.

Casser sa pipe, v. Mourir. Cette expression est passée dans le langage du peuple parisien.

Cassetin, s. m. Subdivision de la casse, petit compartiment dans lequel on met chaque sorte de lettres ou signes typographiques.

Chapelain, s. m. Celui des ouvriers qui tient les copies de chapelle. (B. Vinrard.) Inusité depuis que la chapelle n'existe plus.

Chapelle, s. f. Réunion des typographes employés dans la même imprimerie et qui constituait une sorte de confrérie. Les chapelles n'existent plus.

Chercher la petite bête , v. Etre trop minutieux dans le travail. C'est surtout aux correcteurs qu'on reproche de chercher la petite bête. Que ne leur reproche-t-on pas encore !

Cheveu, s. m. Travail qui offre des difficultés ou qui est ennuyeux et peu lucratif.

Chèvre, s. f. Mécontentement, colère.

il Gober sa chèvre, c'est s'irriter, se fâcher, poussé à bout par les plaisanteries de l'atelier ou pour toute autre cause. Cette expression est très-ancienne; Momoro, décapité en 1794, en fait mention.

Chevrotin, s. m. Irascible, toujours mécontent et grondeur. V. chèvre.

Chien, s. m. Lettre tombée sous une forme. (B. Vinçard.)

Chiens perdus ou Chiens noyés, s. m.

pi. C'est ainsi que les journalistes désignent les nouvelles diverses. Le metteur en pages a besoin d'un chien perdu pour boucher un trou, quand les rédacteurs n'ont pas fourni assez de copie.

Chier dans le cassetin aux apostrophes, v. Cette phrase grossière et malséante peut se traduire en langage honnête par : Quitter le métier de typographe.

Chiper, v. a. Prendre de la lettre, des sortes ou des espaces à son camarade.

On dit aussi fricoter.

Chiquer des sortes, v. Synonyme de

Page 1