‹ Les tyrans de village (volume 2)Chapitre 23 sur 29 · LA DESTINÉE · texte numérisé non relu

LA DESTINÉE

Trois jours après, les rues de Saint-Pétersbourg étaient assombries par un temps affreux. Cà et là, quelques lan* ternes brillaient à travers les flots d'une pluie d'automne. Aux fenêtres d'une maison les lumières étaient éteintes, et de la porte de cette même maison sortait une voiture de voyage.

Près de là se tenait un jeune homme, les bras croisés sur la poitrine, les membres agités par le frisson de la lièvre. La pluie ruisselait sur son chapeau et sur ses vêtements, mais il n'y faisait nulle attention.

Quand la calèche passa devant lui, la lueur des lanternes tomba sur sa figure défaite. Un cri faible, le cri d'une femme résonna dans .la voiture. Le jeune homme

voulut répondre à ce cri, mais sa voix était comme étouffée dans son gosier. La calèche partit, le bruit de ses roues devint peu à peu moins distinct, puis enfin on ne l'entendit plus. Les forces du jeune homme semblaient diminuer a mesure que ce bruit s'éloignait. Dès qu'il ne put plus le distinguer^ il baissa la tête et se retira.

Chemin faisant, il s'arrêta involontairement devant la demeure de la princesse. L'avenue en était éclairée, la porte ouverte ; il monta l'escalier tendu de drap noir, sur lequel des candélabres projetaient une lueur sombre, et entra dans une chambre revêtue également de tentures noires, et décorée des armoiries de la princesse. A l'une des extrémités de cette pièce, un des parents de la morte dormait sur une chaise ; un sacristain éteignait en silence quelques flambeaux. Au milieu de la chambre s'élevait un catafalque en velours, sur lequel dans un cercueil cramoisi reposait la princesse, le visage découvert.

Le jeune homme se sentit dominé par une vision étrange. 11 s'avança vers le cercueil, s'assit sur un des gradins du catafalque, aux pieds de la morte, et cachant sa tête entre ses mains, se mit à rêver. Que de pensées s'éveillaient dans son esprit au sein de cette retraite funèbre où il était entré un jour avec un ardent enthousiasme, 011 s'était écoulée si vite une des minutes décisives de sa vie. Puis il oubliait la plupart des douleurs qu'il avait subies, pour s'absorber dans le sentiment de son amour. Henriette était devant lui dans tout le charme de sa première jeunesse, de ses premières émotions. Elle le regardait, l'angélique jeune fille, avec ses grands yeux

d'un bleu céleste, et lui la contemplait dans un muet ravissement.

Le sacristain voyant cet étranger, se hâta de reprendre son livre, et de lire à voix basse les psaumes. Ces tristes prières, murmurées près du cercueil, s'accordaient avec la pensée de Schulz. Les flambeaux répandaient sur le catafalque une clarté sinistre. Toute cette scène était d'un aspect émouvant.

Le parent se réveilla et s'approcha de Schulz avec la figure inquiète d'un héritier.

— Vous aimiez beaucoup la défunte ? lui dit-il d'un ton craintif.

— Oui, répondit Charles, j'aimais la défunte, et j'aime encore la défunte. Mais celle que j'aime n'est pas celle-ci. Que Dieu prenne pitié de votre défunte !

Le parent le regarda avec surprise.

— Celle-ci... continua Charles, cette princesse, ce n'était pas une princesse?... Elle s'est occupée de moi; elle a voulu m'arracher le cœur de la poitrine... Ah !... ah!... elle était très-rusée, et savait à merveille se contrefaire... Mais je connais ces artifices des gens du grand monde... Vous croyez qu'elle vous a aimé... c'était une disshnulation , un mensonge... Vous pensez qu'elle est morte... mensonge! Cercueil, catafalque, tout ceci et vous-même... mensonges! mensonges!... Adieu!

Et Charles s'enfuit.

L'étudiant fut épouvanté en revoyant son compagnon, ('puisé par la souffrance, en proie au délire, s'avancer d'un pas chancelant dans sa chambre, et tomber sur son

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lit. Tout son corps frissonnait, et des visions incohérentes toLileversaient son esprit. Tantôt il croyait voir la méchante Marguerite le menacer du poing ; tantôt il distinguait de loin le vieillard de Vienne avec sa cravate rouge qui fuyait devant lui comme une ombre fantastique, puis l'attendait et lui faisait un signe mystérieux. Tout à coup il lui sembla qu'il se trouvait dans une vaste salle, au milieu d'une assemblée pompeuse. Au nom de tous ceux qui s'étaient réunis là, Henriette, les yeux baissés et le sourire sur les lèvres, venait lui offrir une couronne de laurier. Puis cette salle s'écroulait, et à la place de ses spectateurs il ne voyait plus que des squelettes portant des galoches et chuchotant entre eux. Puis tout tombait dans un effroyable chaos où il discernait Millier et ses ouvriers, la princesse et ses courtisans, et tout Pétersbourg, dansant à la fois une danse furieuse, une danse infernale.

Ainsi se passa la journée. D'heure en heure le mal s'accroissait. L'étudiant avait depuis longtemps quitté sa demeure pour aller à la recherche d'un médecin. Vers le soir il en amena un après lequel il avait couru tout le jour. C'était un homme d'une humeur enjouée. 11 prit la main de Charles, et lui dit :

— Eh bien, mon ami, qu'y a-t-il? Une mauvaise plaisanterie ! On veut aller se promener dans l'Elysée?

— C'est malheureux, reprit-il en se tournant vers l'étudiant, que vous ne m'ayez pas averti plus tôt.

— J'étais chez vous dès le matin, répondit le compagnon de Charles.

HISTOIRE DE DEUX GALO,CIIES. 167

— Que faire, mon cher? J'ai d'autres malades plus importants qui m'attendent. Au reste, ajouta-t-il lentement en aspirant une prise de tabac, mes secours ici sont inutiles. C'est une inflammation cérébrale au plus haut degré. Si à dix heures votre ami avait été saigné, sa jeunesse aurait pu le sauver. A présent c'en est fait; demain matin il sera mort.

Le matin, les convulsions de Schulz s'apaisèrent peu à peu, son souffle s'affaiblit. L'étudiant lui tenait les deux mains. Enfin, il s'assoupit ; sa tête se pencha sur sa poitrine. Tout était fini. L'étudiant fit le signe de la croix et lui ferma les yeux.

En ce moment on frappait à la porte.

— Qui est là ? dit l'étudiant.

Sur le seuil apparut MùUer tenant un paquet à la main. Il apportait à Schulz une nouvelle paire de galoches pour remplacer celles auxquelles il n'osait songer sans remords. Le paquet s'échappa de ses mains.

— Mon Dieu! s'écrie-t-il^ qu'est-il donc arrivé?

— Sa destinée est accomplie ! murmura l'étudiant. Mùller s'approcha du lit, se mit à genoux, et baisa les

mains du pauvre musicien.

Dans la chambre régnait un profond, un mystérieux silence.

Enfin le cordonnier se leva, s'approcha de l'étudiant, et lui dit avec un sentiment affectueux :

— Etes-Yous aussi musicien?

— Non, je voulais me dévouer à la littérature. Mais...

— Mais quoi ?

Le jeune homme tourna avec tristesse ses regards vers la couche de son ami.

— A présent que voulez-vous faire ?

— L'ensevelir.

— Et après?

— Après, je retourne à Orenbourg, au foyer de ma mère.

NOTICE SUR BESTOUCHEF

Alexandre Bestouchef, plus connu sous le nom supposé de Marlinski, le seul qui suit inscrit en tête de ses œuvres, est né en 1795. Son père, qui avait le titre de conseiller d'État actuel, ce qui équivaut dans la hiérarchie des fonctionnaires russes au rang de général, le fit entrer tout jeune à l'école militaire. A l'âge de trente ans il était capitaine dans les dragons de la garde et adjudant du duc de Wurtemberg, qui remplissait les fonctions de directeur général des voies de communication. Sous les formalités minutieuses, sous le rigoureux régime de la discipline militaire, une ardente et poétique nature se développait en lui. En 1821, il racontait dans un spirituel opuscule un voyage qu'il venait de faire à Revel.

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En 1823, il publiait avec son ami Ryleief le premier almanach littéraire de la Russie : Zevernaïa zvesda (l'Étoile polaire), et pendant quatre années de suite il continua cette publication, qui eut un grand succès. Par malheur pour lui, son association avec le mémorable auteur de Voïnarofski ne devait pas se borner à d'innocentes compositions littéraires. En 1825, Bestouchef, avec ses trois frères, dont deux servaient dans la marine et le troisième dans la garde, fut entraîné dans la conspiration qui éclata à Tavénement au trône de l'empereur Nicolas, et qui avait pour chefs dans ses deux grandes ramifications, d'un côté Pestel, de l'autre Ryleief.

Alexandre Bestouchef, l'un des principaux moteurs de ce complot, fut dégradé et exilé en Sibérie. Après avoir passé cinq années à larkousk, il sollicita et obtint enfin la permission de servir comme simple soldat dans l'armée du Caucase. Deux ans après, en 1837, il fut tué près de lekaterinodaz, dans un combat contre les Tscherkesses.

C'est pendant son exil au fond des régions sibériennes, et pendant ses années de service en qualité de simple soldat, qu'il a composé plusieurs de ses meilleures œuvres. Les merveilleux points de vue du Caucase, la physionomie et le caractère romantique des Circassiens ne pouvaient manquer de produire une très-vive et trèsprofonde émotion sur son esprit éminemment poétique. Il a décrit avec une verve étincelante l'aspect pittoresque, les sites grandioses, les défilés sauvages de cette contrée. Il a représenté dans plusieurs récits dramatiques

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