‹ Les tyrans de village (volume 2)Chapitre 22 sur 29 · SEUL A SEUL · texte numérisé non relu

SEUL A SEUL

Et Schulz.... et Henriette.... que faisaient-ils? L'un et l'autre semblaient vivre d'une nouvelle vie, et leur âme prenait de nouvelles forces pour résister aux rigueurs du sort. Chaque soir, quand Thedorinck allait chez la princesse, ou tout au moins se poster près de sa table de whist, Henriette, ayant renvoyé sa femme de chambre, ouvrait d'une main tremblante une porte de derrière , et Schulz se glissait dans la chambre solitaire de sa bien-aimée, et la porte se refermait, et ils étaient là seuls tous eux.

Mais rien n'altérait la pureté de leurs entrevues, et un Lovelace du grand monde aurait ri en les observant. Quelquefois ils restaient l'un en face de l'autre en silence.

Quelquefois Schalz parlait de son enfance et du bon organiste qu'il ne pouvait oublier. Henriette, à son tour, racontait les premiers incidents de sa vie ; elle se plaisait à rappeler le jour où elle avait connu Schulz et où il l'avait initiée aux mystères de la musique. Souvent Schulz, assis sur un tabouret , plongeait ses ardents regards dans les yeux célestes de la jeune femme. Ces longs et profonds regards exprimaient à la fois le regret du passé, la joie du présent et une sorte de vague espoir en un sort meilleur.

Du moment où ces deux pauvres orphelins étaient l'un à côté de l'autre, ils ne désiraient plus rien et oubliaient tout... tout excepté le bonheur de se voir.

Pendant ce temps, la nouvelle se répandait dans Pétersbourgque !a princesse G... était très-malade et déjà condamnée par les médecins.

Thedorinck se montrait rêveur et soucieux. Sa propriété si vivement désirée était achetée au nom de sa femme ; tout lui réussissait à merveille. Mais une chose l'inquiétait, ces changements perpétuels de chaussures dans son antichambre. C'était vraiment pour lui un fait étrange et souvent fort ennuyeux. Si, par exemple, il lui venait une fantaisie d'aller se promener dans les rues à pied, à la place de ses galoches neuves, bien façonnées, luisantes, son domestique lui présentait des galoches sales, déchirées, et évidemment faites à sa mesure. Il s'emportait alors contre son domestique, lui ordonnait de jeter ces horribles savates par la fenêtre. Puis, un autre jour, il retrouvait ses vraies galoches dans tout leur éclat et leur élégance.

Le conseiller n'y comprenait rien et sentait naître en lui des soupçons.

Un soir, Schulz était assis aux pieds d'Henriette sur son tabouret. Il lui tenait la main avec une radieuse expression de physionomie.

— • Henriette, dit-il, nulle pensée terrestre ne doit profaner notre amour; il a commencé par la poésie, il doit se continuer au ciel. Mais j'éprouve je ne sais quelle émotion étrange... Gomme s'il ne nous était pas accordé de rester encore longtemps ensemble, et voyez : vos lèvres ne m'ont pas encore fait entendre une parole d'amour. Je crains de mourir avant d'avoir eu cette joie. Vous vous rappelez qu'à Vienne vous m'aviez promis votre cœur et votre main. Voici l'anneau que vous m'avez remis comme un gage de cette promesse ; mais pas une fois vous n'avez prononcé un de ces mots auxquels mon âme aspire, pas une fois vous ne m'avez dit : (Charles, je vous aime!...

Henriette répondit d'un ton de voix embarrassé :

— Si quelque désir terrestre s'élevait entre nous, vous ne franchiriez plus le seuil de ma porte. J'étais digne de vous comprendre puisque je vous ai compris ; mais les paroles d'amour ne peuvent s'accorder avec le sentiment qui nous anime.

Tous deux se turent et se regardèrent.

En ce moment, la porte s'ouvrit, et deux galoches lancées au milieu de la chambre tombèrent lourdement sur le plancher. A l'entrée de cette chambre était Thedorinck, le visage empourpré. Schulz se leva précipitam-

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ment. Henriette se couvrit le visage de ses mains. Thedorinck s'avança avec son méchant sourire vers le jeune artiste.

— A chacun sa fantaisie, dit-il. Vous n'aimez pas qu'on mette les doigts dans votre tabatière, et moi je n'aime pas qu'on porte mes galoches... Entendez-vous?... Il vous plaît de donner de mauvais concerts et de visiter les femmes des autres ; il me plaît, à moi, de jeter les impertinents par la fenêtre, entendez-vous?

— Arrêtez! s'écria Schulz... si vous tenez à la vie... Henriette se jeta entre eux.

— Brrr. Un duel... des pistolets!... Votre très-humble serviteur. Avec des êtres tels que vous, les choses s'arrangent autrement. C'est au portier et au cocher à se battre avec vous... Sortez !

— Je vous en prie, reprit Charles d'une voix étouffée, écoutez -moi. Je vous jure par la mémoire de ma mère, je vous jure par tout ce qu'il y a de sacré en ce monde que votre femme est sans tache.

— Br... Nous connaissons ces plaisanteries, monsieur le musicien; j'ai quarante-huit ans. On n'attrape pas un vieux renard comme moi.

Henriette jeta un regard hautain sur son mari, et, se tournant vers le jeune artiste : — Charles, lui dit-elle d'une voix grave et solennelle, je t'aime.

Des larmes roulèrent dans les yeux.de Charles.

— Je t'aime, continua-t-elle, parce que ton âme est ce qu'elle devait être, simple et grande. Désormais nous ne nous verrons plus. Mais dans la pureté de ma con-

science, en face de cet homme à qui l'on m'a livrée, je te le dis hautement et saintement : je t'aime. Maintenant, Charles, sois ferme ; nous devons nous séparer.

A ces mots, elle s'approcha de lui et déposa sur son front un baiser d'adieu.

L'accent, la résolution de la jeune femme avaient un caractère si imposant que Thedorinck resta comme cloué au parquet dans sa haine et sa fureur.

Charles devint pâle comme la mort, arrêta sur Hen^ riette un regard effaré, puis disparut.

— Va-t'en au diable, musicien maudit! s'écria Thadorinck. Et vous. Madame, n'êtes-vous pas honteuse?... honteuse de vous occuper de ce misérable pianiste, de ce vagabond? Si vous aviez choisi un homme tel que le prince N..., votre conduite ne serait pas louable, mais on la comprendrait.

— J'ai aimé Schulz à Vienne, et je vous en ai fait l'aveu avant de me marier.

— Ah! ah! quel galant ! C'est une ignominie î Mais en voilà assez, et vous partirez pour la campagne.

La porte s'ouvrit de nouveau. Un domestique vint d'un air consterné annoncer que la princesse était à toute extrémité.

— Malheur sur malheur, se dit le conseiller; qui se serait attendu à celui-ci? La princesse paraissait devoir vivre encore longtemps. Maintenant, c'en est fait d'elle; maintenant, si l'on s'occupe de quelques vieilles sottes affaires, à qui avoir recours? Il faut partir, il faut se retirer dans son gite. — Madame, reprit-il à haute voix,

après la scène dont je viens d'être témoin, je devrais VOUS chasser, d'autant qu'à l'heure qu'il est... votre princesse... est peut-être morte... Mais le diable m'a poussé à acheter un domaine en votre nom. Je suis lié à vous, et vous êtes liée à moi. Bon gré, mal gré, il faut que nous vivions ensemble. Faites vos préparatifs de voyage, je vous emmène dans un village de la Petite-Russie. Au reste, ne vous inquiétez pas; il y a là toute une race de musiciens : vous pourrez vous faire un orchestre complet.

Henriette ne répondit pas... elle était évanouie.

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