‹ Les tyrans de village (volume 2)Chapitre 25 sur 29 · L. LEFORT · texte numérisé non relu

L. LEFORT

COR. ST.JAMES &CANN1NGSTS.

PAR BESTOUCHEF

Au commencement de l'hiver, le jour de la Saint-Nicolas, les officiers du régiment de hussards en garnison près de Kief étaient réunis chez leur lieutenant-colonel , le prince Nicolas Petrowitch Gremin, pour célébrer sa fête. Le dîner bruyant était fini, mais le vin de Champagne pétillait encore dans les verres. Cependant, l'entretien des convives commençait à s'alpurdir, et, comme la perle de Cléopâtre, le rire se fondait dans les coupes. La tumultueuse assemblée avait été tour à tour occupée des chroniques du district, des probabilités d'avancement et de promotion, de dissertations curieuses sur les qualités des chevaux, sur la structure de quelques édifices, et enfin d'une quantité de toasts où le génie inventif du hussard fait miroiter autant d'images qu'on peut en voir dans un

kaléidoscope. Tout était épuisé. Les officiers qui avaient des prétentions à l'esprit s'impatientaient en remarquant qu'on ne les écoutait plus, et les autres qu'on ne s'amusait plus. La langue, qui, je ne sais pourquoi, obéit si vite aux lois de la gravitation, se collait au palais. Les clameurs, les soupirs^, les bouffées de tabac, devenaient de plus en plus rares, et, par une sorte de commotion électrique, de longs bâillements faisaient successivement grimacer toutes les figures.

J'aurais ici, cher lecteur, une belle occasion de vous peindre en détail un quartier d'officiers avec la minutie d'un greffier qui inventorie une ferme. Mais je sais que ces analyses microscopiques ne sont pas du goût de tout le monde. J'aime mieux vous enlever à cette atmosphère de tabac, à ce cliquetis des bouteilles et des éperons. Je vous ferai grâce de la description de ces larges portes criblées de balles de pistolets, de ces murailles où l'on a successivement inscrit tant de vers et de monogrammes, des mords et des sabretaches appendus çà et là, des lustres qui flamboient et des ombres projetées sur les physionomies par les longues moustaches par les moustaches, cette précieuse parure des êtres au sang chaud et des êtres au sang froid, de l'homme et de la baleine, du pacha à trois queues et de l'esturgeon.

Revenons à nos convives. Une partie d'entre eux appuyaient languissamment leur tête sur le bord de la table, tandis que d'autres plus fermes cherchaient à résoudre cette grave question, à savoir ce qui valait le mieux d'orner de trois collets ou de cinq collets une pe-

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lisse. Tout à coup on entend vibrer le son des clocheltes d'un attelage. Le bruit d'une troïka (1) interrompt cette importante discussion. Un traîneau s'arrête sous les fenêtres, et le major Ctriélinski entre dans la salle du banquet. Tandis que de tout côté on le salue avec empressement : Je viens, dit-il, vous dire adieu, j'ai mon congé dans ma poche; mes chevaux sont attelés et mon cœur vole sur les bords de la Nevv^a. Je ne m'arrête qu'un instant pour souhaiter une bonne fête à notre cher Nicolas Gremin et lui serrer la main. Puis prenant un verre de vin de Champagne, et se tournant vers le prince :

— A toi, s'écria-t-il, cent années de bonheur!

— Dans cent ans! répliqua le prince en souriant, il y aura longtemps que je ne serai plus de ce monde, et j'espère que, dans ta vieille amitié, tu ne manqueras pas de prononcer quelques bonnes paroles sur ma tombe I

— Une oraison funèbre ! s'écria Ctriéhnski, c'est chose trop commune. Pourquoi louer celui à qui l'on n'a aucun reproche à faire? Cependant ton désir anime mon éloquence de caserne, et, sans attendre l'avenir, je composerai l'épitaphe de ces camarades vivants ou presque vivants qui reposent sur la table ou sous la table. Je commence par toi, aimable cornette Poswistoff, car dans l'empire des morts, les derniers peuvent être les premiers. Paix à ton imagination romanesque, arrosée de

(1) Attelage de trois chevaux.

rhum comme un plumpudding. Il ne t'a manqué que la rime pour être un poëte que personne n'aurait compris, et il ne t'a manqué que la connaissance de la grammaire pour être un prosateur que personne n'aurait lu. Jupiter t'a envoyé le sommeil pour le soulagement de ceux qui t'entouraient. Paix aussi à toi, brave capitaine Olstredin, toi qui ne résistas jamais aux cliquetis des verres ou des sabres, et qui te sanglais de telle sorte que tu ne pouvais ni t'asseoir, ni te lever. Q\ie ton torse repose jusqu'au moment où tu seras réveillé par les sons d'une trompette terrible. Paix à tes moustaches, notre ami lomini ; autour de toi, les armées volaient comme des nuées de grues et les forteresses s'écroulaient comme des bouteilles fragiles ; tes systèmes n'ont pu sauver ta ligne d'opération; tu es tombé, tu es cruellement tombé comme Lucifer ou Napoléon. Long repos à toi, Brentchiski, savante clarinette qui façonnais tes chiens à aboyer en mesure ; tu pouvais d'un trait jouer un acte du Freischutz, et maintenant te voilà muet comme une vieille cornemuse. Et toi, Ctrepetof, lord Byron de la mazourka, toi qui troublais tellement tes danseuses par la vigueur infatigable de tes jarrets, que pas une ne te quittait sans un battement de cœur, le battement de cœur de la fatigue ; tu fus perpétuellement en désaccord avec la musique : sois en paix avec toimême. Paix à vous tous enfin, à vous à qui il me serait aussi difficile d'adresser une idée qu'il vous serait difficile de la comprendre. Dormez en paix jusqu'à demain sur vos lauriers. Que le sommeil et le réveil vous soient légers !

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— Amen! s'écria Gremin en riant. Cependant je dois te dire que si tous nos convives t'avaient entendu, il pourrait bien se faire qu'ils te remerciassent de ta harangue par une balle ou par un coup de sabre.

— Alors je ne les compterais pas au nombre des morts, et je ne prononcerais pas leur oraison funèbre. Au restf , que ceux qui n'entendent pas la plaisanterie le disent ; je suis prêt à régler leur compte avec le plomb.

— Assez ! assez ! cher don Quichotte. Tu es ici dans un cercle d'amis. Mais ne te presse pas de partir. J'ai une mission à te confier pour Pétersbourg ; quelque chose de plus important qu'un achat d'ornements de schako ou de pommade î Viens : la clochette de tes chevaux retentira assez tôt à tes oreilles, à la place de la voix de ton ami.

A ces mots, Gremin entraîna le major dans son cabinet.

— Ecoute, lui dit-il, je pense que tu n'as pas oublié une femme aux yeux noirs et aux cheveux blonds qui, au bal de l'ambassade de France, fascinait tous les regards... il y a trois ans, lorsque toi et moi nous servions ensemble dans la garde.

— Ah! répliqua Ctriélinski, j'oublierai plutôt de quel côté on monte à cheval. Pendant deux nuits entières je n'ai fait que rêver d'elle, et, par suite des distractions qu'elle me donnait, j'ai perdu, un soir, une jolie somme au jeu. Cependant, ma passion s'éteignit dans le cours de la semaine, ce qui est fort convenable pour un hussard, et depuis cette époque... Mais parle : toi aussi, lu as été amoureux d'elle?

— Je l'ai été, je le suis encore, et mon cœur a fait plus de chemin que tes rêves. Elle m'a témoigné quelque affection, et j'ai été la voir dans la maison de son mari.

— Elle est donc mariée?

— Oui, malheureusement. La cupidité de sa famille l'a liée à un vieillard infirme, décoré du titre de comte, à un cadavre vivant. Il m'a bien fallu, dans cette circonstance, me soumettre aux rigueurs du destin, me contenter de l'étincelle des regards et de la fumée des espérances. Pendant que je soupirais, le mari, avec ses soixante-dix ans, fut affligé d'un catarrhe, et les médecins lui ordonnèrent de se rendre aux eaux.

— A merveille f mon cher Nicolas, îl me semble que cette ordonnance arrangeait très-bien tes affaires.

— Ne te hâte pas tant de me complimenter : le vieillard emmena sa femme avec lui.

— Ah ! l'affreux égoïste ! Entraîner cette jeune beauté aux eaux pour lui dorer la pilule, au lieu de la laisser dans la capitale pour y cueillir quelques pommes d'or sur son arbre généalogique ! En vérité, c'est une triste chose que la vie de ce monde !

'— Oui, mais enfin la pauvre femme devait partir, et comme moi elle semblait désolée de notre séparation. Nous fîmes, selon l'usage, nos échanges de bagues, en nous promettant une éternelle fidélité. A la première station, elle m'écrivit deux fois ; à la seconde, elle m'adressa encore une autre lettre. Quand elle fut en pays étranger, elle rencontra un de mes amis par lequel elle m'envoya un salut verbal. Depuis cette époque, pas le moindre té-

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moignage de souvenir de sa part. Tout a été englouti dans les eaux.

— Est-ce que tu ne lui aurais pas écrit ? L'amour, sans les sornettes de la correspondance, c'est comme une parade sans musique. Le papier souffre tout.

. — Je n'ai pas pu perdre mon papier. Je ne savais où adresser mes fusées brûlantes. Le vent est pour l'amour un mauvais guide^ et nulle aiguille magnétique ne me révélait le lieu oh elle séjournait. Puis les obligations de mon service et d'autres affaires m'ont détourné de cette occupation de cœur. J'en étais même venu^ je l'avoue, à ne plus tant penser à la charmante Aline. Le temps qui paralyse le venin de la haine ne peut- il pas éteindre le phosphore de l'amour? Mais une lettre que j'ai reçue hier a tout à coup réveillé ma passion et ravivé mes espérances. Un de mes amis, en me racontant diverses nouvelles de la capitale, m'annonce que ma belle Aline est arrivée à Saint- Pétersbourg plus séduisante que jamais, qu'elle est apparue comme une étoile à l'horizon de la mode, que les femmes et les hommes sont tous occupés d'elle, qu'en un mot depuis le magasin de nos riches négociants jusqu'à la mansarde du poëte, elle attire tous les regards , et met en mouvement toutes les imaginations.

— Tant pis pour toi , m»n cher Nicolas ! le souvenir d'une affection ne dure point dans le cœur des femmes que le grand monde traite coname des enfants gâtés.

— C'est possible, et l'absence de notre colonel m'oblige à rester au régiment ! et tandis que je suis ici, peut-être qu'elle me trompe là-bas! Le soupçon est pour moi plus

cruel que la certitude. Ecoute, Valérien, il y a longtemps que je te connais, et depuis que je te connais, je t'aime. Bref, j'en viens au fait. Eprouve la fidélité d'Aline. Tu es jeune, riche, aimable, adroit. Personne ne sait mieux que toi perdre de l'argent au jeu et gagner le cœur des femmes. Donc, donne-moi ta parole, et que Dieu t'accompagne !

— Quelle absurde proposition ! Pense donc que par ta fatale curiosité tu enlaces dans le même lacet ton ami et ton amie, et cours risque de les perdre tous deux. Tu sais qu'il suffit de quelques brins de rubans et de deux pendants d'oreilles pour me rendre amoureux fou, et tu veux que j'aille observer une charmante femme, comme si c'était l'épouse de Loth changée en statue de sel, et comme si j'étais un professeur de l'Université d'Upsal I

— Mon cher Valérien, tu es justement l'homme que je désire en une telle occurrence. Ta nature inflammable m'inspire plus de confiance que le flegme d'un autre. En quelques jours, elle te mettra hors de toi. Dans ces quelques jours, ou elle m'oubliera à cause de toi, ou elle te rappellera à la raison par sa fidélité. Dans le premier cas, je renoncerai à mes espérances, non sans regret, mais du moins sans colère. Dans le second, je serai d'autant plus heureux que je serai plus assuré de la possession du cœur d'Aline. Doux est l'amour inexpérimenté ; inappréciable est celui dont on a fait l'épreuve.

— Non, je le vois, il n'y a point de sottises au monde que les gens sensés ne consacrent par leur exemple. L'amour est un don et non pas une dette. Celui-là n'est pas digne de le posséder qui veut en scruter la valeur. Au nom du

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ciel, Nicolas, ne fais pas de notre amitié une pierre de touche.

— C'est au nom de notre amitié que je te prie d'accéder à ma requête. Si Aline accepte tes hommages, soyez heureux tous deux; que si, au contraire, elle veut me rester fidèleje crois que quand même tu serais amoureux d'elle, tu ne t'obstinerais pas à me l'enlever.

— Tu ne peux avoir une telle crainte... mais écoute...

— Toutes mes réflexions sont faites, je ne modifierai point le vœu que je t'ai exprimé, et auquel tu peux te rendre. En deux mots, acceptes-tu, oui ou non?

— Eh bien ! oui, quoique ce soit pour moi une peine plus grande de prononcer cette syllabe que celle que j'éprouverais en me séparant de mon dernier rouble à la moitié de mon chemin. Ce qui me console pourtant, c'est que, pour faire cette tentative, il est déjà peut-être trop tard. Crois tu que l'époux de ta bien-aimée soit encore sur cette terre ?

— Je ne sais. On ne m'en dit rien dans la lettre que j'ai reçue. Mais rien ne peut l'affranchir des lois de la nature, et les derniers grains de son sablier ne doivent pas tarder à s'épuiser.

— Bravo ! bravo ! C'est là ce qui s'appelle vendre vaillamment la peau de Tours avant quil soit tué. îSotre combinaison commence à me plaire par son originalité. C'est dit. Je suis à toi.

— Un moment ! étourdi, tu ne me demandes pas seulement le nom de mon héroïne ; c'est la comtesse Aline- Alexandrowna Zviesditch, souviens-t'en.

18*2 LES DRAMES KNTIMES.

^ — Si je l'oubliais, je pense, d'après ce que tu m'as dit, que je retrouverais aisément ce nom dans le premier journal ou dans le premier magasin de modes auxquels je m'adresserais. As-tu encore quelque commission à me donner ?

— Non, si ce n'est que tu veuilles bien offrir mes compliments à ta tante et à ta sœur, qui vient, dit-on, de sortir du couvent.

— Oui, et l'on m'écrit qu'elle est charmante, un ange de grâce et de douceur.

Les deux amis se séparèrent. Les officiers qui avaient si longuement célébré la fête de leur commandant se retirèrent, et Gremin se trouva seul après son banquet tumultueux. Platon a dit que l'homme est un bipèie sans plumes ; d'autres physiologistes ont dit que ce qui caractérise rhomme, c'est qu'il peut boire et aimer quand il lui plaît. Mais d'un oiseau qu'on plumerait on ne ferait pas un homme, et l'homme à qui l'on appliquerait des plumes ne cesserait pas d'être homme. Donc, je ne puis accepter la délinition de Platon, et la seconde n'est pas plus sensée, car l'ours ne s'élèvera point à la dignité d'homme par la faculté de satisfaire en tout temps à ses appétits sensuels. Quant à moi, je donnerai une définition plus exacte de l'homme par ces deux mots latins : animal fumans. Qui ne fume aujourd'hui? Le monde est inondé d'une atmosphère de tabac depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au Kamtschatka, depuis la grande muraille de la Chine jusqu'au Pont-Neuf parisien. Je ne m'arrêterai point à cette première proposition, je me suis laissé entraîner par la

philosophie, comme Sançho Pança par les proverbes. Descartes a dit : Je pense, donc j'existe, et moi je dis : Je fume, donc je pense.

Gremin fumait et pensait, et ses réflexions erraient sur le sentier où trébuche l'espoir humain, sur le sentier du mariage. Il vient un âge où l'âme se sent fatiguée des capricieuses galanteries, où l'on est las des détours de la vie nomade,où les vaines relations nous importunent. L'esprit alors aspire au repos, le cœur cherche une véritable affection, et comme il palpite quand il croit l'avoir trouvée ! L'imagination crée alors un idéal de félicité domestique où l'on ne distingue ni nuages ni aspérités. C'est un bonheur à perte de vue.

Ces illusions, ceszoophytes qui se lèvent dans le cœur et montent à la tête, voltigèrent avec un tourbillon de fumée autour de Gremin. Elles àe déroulèrent à sa pensée en images variées, puis elles disparurent ; à leur suite vint le froid soupçon, puis le regret de la mission qu'il avait confiée à son ami. Confier une femme de vingt-deux ans à un homme d'une nature si inflammable, quelle présomption ! quelle imprudence ! quelle folie ! J'ai été absurde, s'écria-t-il, en frappant si rudement sur son lit que son chien se mit à aboyer. Holà ! qu'on fasse venir le secrétaire YasilefI

Vasilef entra.

— Prépare une demande de congé.

— Oui, mon colonel. — Et déjà il avait fait un demitour à gauche pour se rendre à son bureau, quand il fut arrêté dans sou mouvement par une simple réflexion.

— Au nom de qui, dit-il, cette demande doit-elle être faite?

— En mon nom. Eh bien ! qu'as-tu à rester là comme un poisson gelé? Rédige cette requête de la façon la plus sérieuse : tu écriras que le partage d'une propriété, la mort d'un parent, ou peut-être un mariage, ou quelque autre événement, enfin que de graves motifs m'obligent à me rendre à Saint-Pétersbourg. Qu'on me présente avant le point du jour cette pièce à signer, et qu'une ordonnance se tienne prête à la porter immédiatement au quartier de l'état-major. Va!

Qui peut expliquer le cœur humain? qui peut comprendre ses rapides variations ? Gremin, le même Gremin qui, il y a quelques instants, s'irritait des observations et de la résistance de son ami, esta présent au désespoir du consentement qu'il a obtenu. Dans la réalité qu'il a donnée à son rêve, il semble oublier qu'il y a dans le monde d'autres êtres que lui et Aline, et Ctriélinski, et que le sort se soucie généralement peu de faire concorder ses sentences avec nos projets.

— Le major, se dit-il, va passer quinze jours à Moscou. J'arriverai avant lui à Pétersbourg. Il peut se faire que, quand je le rencontrerai, mes vœux soient accomplis, et que je le dégage de sa promesse en lui annonçant mon mariage !

— Ah ! ma chère comtesse, si attrayante ! et si riche!

Le lieutenant-colonel s'endormit dans cette douce pensée, et le lendemain, au point du jour, une estafette portait sa demande de congé chez le commandant de la brigade,

Les fêles de Noël sont ,de toutes les fêtes du ])euple russe, celles qui ont le mieux conservé leur caractère traditionnel. On les célèbre, avec une vive animation, dans les campagnes et dans les villes, dans l'isba du paysan comme dans le palais du riche seigneur.

Parmi les bals qui, à cette joyeuse époque de l'année, mettaient en mouvement tout le grand monde de Pétersbourg, l'un des plus brillants fut celui que donna le prince 0... trois semaines après la Nativité.

Les équipages à quatre chevaux , avec leurs lanternes de cristal à facettes, arrivaient comme des météores à un péristyle flamboyant, où le malheureux suisse, tout en se pavanant dans sa riche livrée, sautait de toutes ses forces pour se réchauffer. Les femmes, après avoir déposé leurs pelisses, s'avançaient comme des papillons d'été brillants

de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, étincelants de paillettes d'or. Derrière une cohorte de mères ou de tantes, sur le parquet poli comme une glace , on voyait glisser, comme des apparitions aériennes , des groupes de jeunes filles répondant par une légère inclinaison de tête au salut de leurs cavaliers, par un sourire au regard de leurs' amis. En même temps, tous les lorgnons étaient fixés sur elles ; pour tous les spectateurs elles étaient l'objet d'un minutieux examen, mais peut-être que pas un cœur ne palpitait pour elles d'un véritable sentiment d'affection. Là, du reste, apparaissaient toutes les scènes habituelles des bals du grand monde : les mères escortant avec une physionomie sévère leurs aimables filles; les jeunes élégants , en frac ou en uniforme , gazouillant leurs frivoles galanteries; une foule serrée dans la salle de danse, moins de danseurs que de curieux ; un silence profond dans la retraite des joueurs d'échecs, et le tumulte aux tables de jeu d'écarté où nos pères abdiquaient leur gravité, et où nous abdiquons .aujourd'hui notre gaîté;çàet là un habile complot matrimonial; voilà ce qui occupe les trois quarts de la société , tandis que le reste étouffe ses bâillements. Ce qu'il y a de plus amusant, c'est d'observer de côté et d'autre la chasse au mariage. Regardez avec quel air d'indifférence la princesse N... accepte le bras du jeune officier qui l'a fait danser, et de quelle oreille distraite elle écoute les compliments qu'il lui adresse; mais, voilà que tout à coup un doux sourire s'épanouit sur sa figure. Près d'elle s'avance un adjudant dont l'épaulette est ornée d'un signe imposant. Avec quel

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empressement elle lui tend sa main droite, comme si elle lui disait : Elle esta vous, tandis que, de l'autre elle relève p^racieusement ses longues boucles de cheveux ! Quel flot de douces paroles découle tout à coup de ses lèvres jusqu'à ce moment muettes ! On dirait une image de la fontaine de Peterhoff, dont les eaux ne jaillissent que dans les grandes occasions. Regardez la physionomie de Pauline Y. . . Comme elle est soucieuse ! Elle n'a cependant point renoncé aux probabilités d'avancement de celui-ci ou de celui-là, elle n'a pas cessé de calculer l'influence de telle famille, la valeur de telle protection ; car, au temps où nous vivons, la protection peut tenir lieu d'un héritage. Ses regards ne cherchent que les grosses épaulettes, les poitrines étoilées qui feront peut-être luire à ses yeux la constellation du mariage, et les favoris touffus des diplomates où se niche peut-être sa fortune. Elle ne garde son attention , elle n'ourdit ses petites trames que pour ceux qui ont un nom ou des terres, un titre ou tout au moins des espérances. Mais à voir de près ceux dont elle s'occupe si activement, il semble qu'ils fassent un comptoir d'une salle de bal.

— 0«ielle charmante personne ! dit l'un d'eux ; mais son père est très -jeune. Dieu sait combien de temps encore il peut vivr^ et ce qu'il fera de son argent ! Celle-là est gracieuse, bien élevée, et son oncle occupe un emploi considérable ; mais on dit qu'il n'est pas sûr de le garder ; il faut réfléchir, c'est-à-dire il faut attendre. En voici une qu'on peut bien ne pas trouver très-jolie, mais elle possède trois mille paysans, et son domaine n'est grevé d'aucune hypothèque. C'est celle-là qui fera de moi son esclave. —

Et celui qui vient dp faire ces intelligentes remarques va d'abord offrir ses respects à la mère de la riche héritière, écoute attentivement toutes les banalités qu'elle lui raconte, puis s'approche de la jeune fille, l'inonde d'un torrent de compliments, danse avec elle, en supputant dans son esprit tout ce qu'elle doit avoir de ducats.

Le bal touchait à sa fin, et plusieurs des coryphées de la mode, s'approchant de la maîtresse de maison, lui juraient qu'ils n'avaient jamais vu une si brillante réunion. Soudain un cri se fit entendre : Des masques ! des masques ! Et ce cri ramena les déserteurs dans la salle de danse. En ce moment, en effet, deux groupes de masques venaient d'entrer, l'un portant le costume national hongrois, l'autre le costume espagnol, et ils occupaient l'attention par le bon goût et la richesse de leur parure, non moins que par la singularité de leur apparition. Pour tous les assistants, ils étaient un sujet d'énigme : on les regardait avec curiosité, et on se demandait qui ils étaient. La maîtresse de maison, charmée de cet incident qui donnait à sa fête une nouvelle animation, les invita à danser. L'orchestre donnait le signal d'une mazurka. Les quatre Hongrois,ayant prié quatre dames de vouloir bien leur faire l'honneur de s'associer à leur quadrille, charmèrent tous les spectateurs par la grâce de leurs mouvements et la nouveauté de leur chorégraphie. Après la mazurka, résonnèrent les accords d'une contredanse. Un des masques qui, à en juger par son attitude , semblait appartenir à cette catégorie d'hommes du monde qui croient avoir tout fait pour la société quand ils se sont parés d'un riche vêtement, un

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des masques qui jusque-là s'était tenu silencieusement à l'écart, enveloppé clans son manteau de velours garni de broderies en or, jeta brusquement son manteau sur le parquet ; il s'avança vers la comtesse Zviesditch qui était entourée d'un cercle de courtisans, et froissant entre ses mains son berret espagnol orné déplumes et de brillants :

— Madame la comtesse, dit-il, voudra-t-elle bien accorder à un inconnu l'honneur de danser avec elle?

— Très- volontiers, beau masque, répondit la comtesse. Les nouvelles connaissances nous délivrent souvent du fardeau des anciennes. Par cette raison je suis déjà votre obligée, et en parlant ainsi, elle jetait un regard malicieux sur sa cohorte d'admirateurs. Peut-être, ajouta-t-elle, ne sommes-nous pas tout à fait étrangers l'un à l'autre.

— Je suis ici, madame la Comtesse, complètement étranger ; s'il en était autrement, je serais dans un grand embarras, car je craindrais d'être rangé dans la catégorie des anciennes connaissances , n'ayant point les qualités nécessaires pour justifier ce que vous dites des nouvelles.

Aline tressaillit au son delà voix de l'Espagnol, dans laquelle perçait un accent de reproche.

— Vous ne seriez pas juste envers moi, répondit-elle, si vous donniez une trop grande extension à une plaisanterie, et il me semble que je pourrais dire votre nom, ajouta- t-elle en regardant son cavalier.

— Je ne sais si madame la Comtesse joint à ses nombreuses et séduisantes qualités le don de divination. Je suppose que mon nom peut se trouver imprimé dans une

feuille mensuelle. En tout cas, permettez-moi de vous éviter la peine de le prononcer. Je m'appelle don Alonzo, y Guevesa, y Molina, y FuenteS;, y Riego , y Colibrados, y

— Assez, assez. En voilà plus qu'il n'en faut pour punir ma curiosité sans la satisfaire. Et vous, don Alonzo, vous me connaissez?

— Quel homme oserait se vanter de connaître la femme ?

Les évolutions de la danse interrompirent cet entretien, et la jeune comtesse et le brillant Espagnol n'échmgèrent plus entre eux que quelques généralités. Le quadrille charmait tous les spectateurs. Pour le voir, les joueurs avaient abandonné leurs cartes, leurs dominos, leurs échecs : on se pressait autour des danseurs, et de tous les côtés s'élevaient des cris d'admiration. Aline et son cavalier attiraient surtout les regards ; ils semblaient avoir été choisis exprès pour faire mieux valoir leurs pas légers, leur distinction particulière ; ils brillaient comme deux astres de premier ordre parmi les autres constellations du bal, et le désir de connaître le nom du jeune Ibérien s'accroissait dans l'esprit de tous les assistants, et plus encore dans celui d'Aline.

Après avoir reconduit la comtesse à sa place au milieu , d'un murmure d'éloges et de soupirs de jalousie, le beau masque lui demanda s'il pourrait avoir encore le bonheur de danser avec elle le cotillon. Cette danse est pour ceux qui ne se connaissent pas ou qui ne sympathisent pas ensemble un douloureux exercice. Elle m'apparaît comme

ua mariage de deux heures, car chaque couple peut, pendant ces deux heures, peser les avantages et les incon'^énients de l'état conjugal. Heureuse la femme qui n'a point alors pour partenaire un mélancolique rêveur préoccupé d'une phrase philosophique, ou un intarissable perroquet qui lui répète des fredaines en trois différents idiomss ! Heureux le cavalier à qui un sort cruel ne donne point en ce moment une personne qui ne sait répondre aux paroles qu'il lui adresse que par ces longues et monotones affirmations : Oui, monsieur ; certainement, monsieur/ Aussi les femmes attachent elles une importance particulière au choix de leur partenaire pour le cotillon, et elles emploient tous les petits ressorts de leur politique à en prendre un qui les écoute, ou qu'elles se plaisent à écouter. Par bonheur pour l'Espagnol, personne n'avait encore invité Aline à cette danse, et comme on la croyait déjà engagée, nul de ceux qui l'entouraient n'osait lui adresser sa requête, de paur d'essuyer l'humiliation d'un refus devant un cercle de rivaux.

Don Alonzo eut la joie de lui donner la main, et dans l'embrasure d'une fenêtre il put lui dire tout ce que lui inspirait sa galanterie, protégé par les sons de l'orchestre, par les entretiens de ses voisins et encouragé par le masque.Son esprit voltigeait comme un papillon ou comme une abeille de fleur en fleur, de sujet en sujet. L'esprit devient inépuisable quand il est compris, quand la personne vers laquelle il se dirige aide elle-même à en faire jaillir les étincelles. Nos deux aimables danseurs étaient fort satisfaits l'un de l'autre. Quelquefois la comtesse croyait reconnaître

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la voix de son cavalier. « C'est Gremiri;, se disait- elle, c'est lui sans doute. Il ne lui aura pas été difficile d'obtenir un congé. Puis tout à coup cette voix changeait, et une politesse étudiée succédait à un accent cordial. Dans cette alternalive de confiance et de doute, Aline devenait cependant peu à peu plus expaiisive, quand tout à coup, don Alonzo, dont les yeux avaient été constamment fixés sur elle, reporta ses regards sur la salle avec une intention sardonique et lui dit :

— Pardon, Madame, ce fragile élégant qui m'apparaît là-bas comme un mémento mori , n'est-ce pas le prince Pronski ! Il change si souvent la forme de ses habits et de ses coiffures qu'on pourrait s'y tromper. Bon Dieu ! comme il saute ! Ne semble-t-il pas qu'il veuille toucher au lustre ?

— N'en soyez pas étonné. Vous savezque les girouettes rouillées sont celles qui font le plus de bruit.

— C'est très-juste. Mais la rouille finit par arrêter la rotation des girouettes, et les années ne font, au contraire, que donner au prince plus de légèreté, de telle sorte qu'on pourrait croire qu'à son centième anniversaire, il s'élancera au plafond comme un bouchon de vin de Champagne. Et cette femme qui est à droite, en face de Pronski, et sautille si vivement de côté et d'autre, n'est-ce pas la veuve du général de Krestof ? Avec quelle tendresse elle regarde ce jeune enseigne aux Gardes qui est son cavalier, tandis que lui semble attendre d'elle des bénédictions et non pas de l'amour! Mais, je vous en prie, quel est donc ce personnage qui se tient là, avec sa figure de parchemin, dans une pose artistique?

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— C'est un secrétaire d'ambassade, le représentant des traditions du siècle de Louis XIV. Mais comment trouvez-vous son compatriote que vous apercevez là près de lui? Celui-ci a un tel goût pour sa propre figure, qu'il se mire dans ses boutons s'il ne peut se voir dans une glace.

— C'est un être précieux. S'il plaisait à un médecin d'élever par souscription un monument aux maladies, cet homme pourrait servir de modèle pour la statue du rhume de cerveau. Cet uniforme de cuirassier, cette longue figure que j'aperçois un peu plus loin , n'est-ce pas le capitaine Von Strahl? Il ressemble à la statue du Commandeur descendant de son piédestal pour inviter Don Juan à souper. Sa danseuse est, si je ne me trompe, Hélène Reisovn. Elle essaie en vain d'animer son immobile chevalier, ses fusées à la congrève se perdent dans l'espace.

— Ah ! monsieur Alonzo , vous n'épargnez pas plus notre sexe que le vôtre. Faut-il croire que vous avez à vous plaindre des femmes ?

— Ajoutez, Madame, que probablement mon temps d'épreuves n'est pas fini, répondit Alonzo d'un ton expressif, en arrêtant sur Aline des regards étincelants.

Pour détourner la conversation de cette pente glissante, la comtesse se hâta de la ramener sur un autre terrain.

— Je suis surprise, dit-elle , que vous ne m'ayez pas encore adressé une question sur les deux héros de nos fêles, sur le Castor et le Pollux de chaque quadrille et de chaque mazurka. Je veux parler du comte Weissenstein,

i94 LES DRAMES INTIMES.

le neven d'un feld-maréchal autrichien, et de son compagnon le marquis Fieri. Ils voyagent ensemble, ils voient le monde, et se font voir. N'avez-vous pas encore remarqué le comte Weissenstein ?

— Je n'ai remarqué que vous.

— Vous ne pouvez manquer de le rencontrer. Que faites-vous donc dans notre pays, si vous ne connaissez pas le grand homme qui nous enseigne le galop? Le voici qui s'avance vers nous... Ce jeune homme avec des moustaches et un frac viennois... Mais vous ne regardez pas de son côLé, don Alonzo ?

— Ah ! je vous demande un million de pardons. Quoi! c'est ce jeune crocodile qui avale une demi-douzaine de cœurs à un déjeuner dansant, et entraîne le reste au galop ? Mais il nest pas mal vraiment. C'est dommage seulement qu'il se tienne si raide, comme s'il était empesé de la tête aux pieds, ou comme s'il craignait de froisser les baleines de son corset.

— Derrière lui est le marquis Fieri.

— Quels magnifiques favoris ! et des yeux éblouissants qu'il tourne de côté et d'autre, comme s'il disait : Aimezmoi ou mourez.

— On trouve qu'il a beaucoup d'esprit.

— Cela ne m'étonne point. Tous les marquis ont un brevet d'esprit jusqu'à la douzième génération. Je suppose qu'avec sa cargaison de cravates et de vêtements à la mode, il n'aura pas manqué de faire voir ici le sigisbéisme italien et la galanterie viennoise.

— Non, sans doute ; il se montre fort occupé des femmes,

l'examen. '19^

et ne considère point notre sexe comme une société barbare.

— Est-ce une petite flèche que vous lancez, par cette remarque, contre l'Espagne?

— Si l'Espagne est votre patrie, la patrie des vrais chevaliers, comment se fait-il que vous, au lieu de défendre les femmes, vous ne leur adressiez qu'une déclaration de guerre ?

— Si toutes les femmes vous ressemblaient, madame la Comtesse, je n'aurais eu aucune raison de leur être hostile.

— Vous voulez, par un compliment, racheter d'avance quelque méchanceté. Mais , je vous en préviens , don Alonzo, je suis avec vous sur mes gardes. Compliments d'ennemi, pièges dangereux.

— Avec vous, je ne pourrais avoir une telle intention. Votre approche suffirait pour convertir la pensée la plus astucieuse en une simple loyauté.

— Je ne m'imaginais pas que votre terre natale enfantât l'adulation comme elle produit les oranges et les limons.

— Dans la splendide fécondité de mon pays natal, je n'ai point appris à laisser mon âme végéter comme la plupart de ceux qui habitent les froides régions du Nord. J'ai le cœur sur les lèvres, et les émotions que la grâce, la beauté me font éprouver, je ne puis les dissimuler. Vous pouvez condamner mon langage, mais non pas douter de ma sincérité.

— Votre sincérité ! don Alonzo, je n'y ai aucun droit.

et je ne puis juger d'une âme quand je ne vois pas le visage qui en est le miroir. L'homme qui cache son visage sous un masque peut bien, en se dépouillant de ce masque, abdiquer aussi les sentiments qu'il a manifestés.

— Je vous l'avoue, Madame, il est des souvenirs que je voudrais arracher de mon cœur comme je n:ie dépouillerais de ce costume ; mais ce ne sont pas les souvenirs de cette soirée. Permettez-moi, cependant, de garder mon masque, soit pour suivre l'exemple de mes compagnons, soit pour imiter la précaution que prennent aussi les femmes de mettre un voile sur leur visage, soit par la crainte de vous causer une surprise désagréable, en me montrant à v;ous.

— Plus vous persistez dans votre mystère, plus je suis convaincue que je vous connais ; mais patience , vous " paierez cher votre obstination.

— Croyez-moi, je l'expie déjà en ce moment.

Avant qu'il eût fini sa phrase, la comtesse était emportée dans le tourbillon de la valse, et elle devait à la pastourelle faire seule im pas de danse.

— Vous rêvez , dit-elle , quand elle fut revenue près d'Alonzo.

— Oui, et mes rêves me venaient de vous. En vous voyant danser, si gracieuse et si belle^ si modeste et si radieuse, il me semblait que vous alliez prendre votre vol pour retourner dans votre patrie, dans les sphères célestes.

— Grand merci ! don Alonzo, je ne songe point à quitter si inopinément la terre; je ne voudrais point m'éloigner

l'examen. 197

si vite de mes parents et de mes amis. Voire imagination m'élève trop haut. Vous êtes poëte?

— Je suis un historien, et un historien très-impartial, répliqua l'Espagnol, en ôtant machinalement le gant de sa main gauche... A la vue d'un anneau qui brillait à l'un des doigts de cette main, Aline ne put réprimer un léger cri. «Cette fois, murmura- t-elle, il me paraît positif que c'est Gremin. n Si vous avez les qualités de l'historien, dit-elle à l'Espagnol, vous devez vous rappeler à quelle époque, et de qui vous avez reçu cet anneau, vous devez vous rappeler Les masques, qui se retiraient, entourèrent et entraînèrent Alonzo. Il n'eut que le temps de demander à la comtesse la permission d'aller le lendemain lui expliquer celte énigme.

— Je l'exige, répondit Aline, et il disparut.

Le reste de la danse et le souper parurent bien longs à la comtesse. Elle était rêveuse, distraite et répondait à contre-sens aux paroles qu'on lui adressait. « Elle se moque de nous, se dirent quelques-uns de ses courtisans. » Elle songe à l'avenir, se dit sa femme de chambre, en la voyant rentrer d'un air pensif, jeter ses fleurs dans une cuvette, et ses pendants d'oreilles en diamants dans un carton.

Si l'on avait dit : Elle aime, on aurait été plus près de la vérité.

Les rayons d'un froid soleil d'hiver étincelaient depuis longtemps sur les vitres de l'appartement d'Aline, mais d'épais rideaux voilaient son lit, et le dieu du sommeil étendait ses ailes sur elle. Rien n'est plus agréable que les songes du matin. Quand les membres ont pris le repos qui leur était commandé par la fatigue, l'àme se dégage peu à peu des exigences du corps et se relève à mesure que le sommeil devient plus léger. La lumière pénètre dans la vie intérieure, les idées se renouent, deviennent plus nettes et plus distinctes ; l'esprit rassemble les images conservées par la mémoire, et le cœur palpite animé par une nouvelle impulsion.

Les rêves voltigeaient dans le sommeil d'Aline, non point ces rêves significatifs qu'on pourrait intercaler dans un poëme romanesque ou dans un roman historique, mais

des visions comme celles qui récréent une jeune imagination. Autour d'elle la comtesse voyait tournoyer une valse merveilleuse dans laquelle étincelaient les épaulettes, les aiguillettes d'or, les panaches, les éperons et les décorations. . . . Puis soudain il lui semblait qu'elle était près de son défunt mari, occupée à lui servir ses potions médicales ; puis elle se plongeait dans l'eau des bains comme dans le fleuve de l'oubli. La scène changeait encore, et sur les murs de sa chambre apparaissaient des portraits : ses regards se fixaient sur un de ces portraits, elle voyait un homme qui arrêtait sur elle des yeux pétillants, elle voyait ses lèvres s'agiter, elle le voyait se mouvoir comme s'il allait se détacher de son cadre, elle courait elle-même à sa rencontre en s'écriant : Gremin ! Puis de nouveau le mouvement de la danse attirait son attention ; la musique des quadrilles résonnait à ses oreilles, et près d'elle s'avançait un inconnu portant un manteau espagnol.... Mais à quoi bon énumérer toutes ces images? Qu'il nous suffise de dire que dix heures sonnaient quand la comtesse appela sa femme de chambre.

Prascovie ouvrit les volets, tira les rideaux, et déjà elle était depuis quelques minutes debout au pied du lit, avec un châle déployé, tandis que sa jeune maîtresse rêvait encore les yeux ouverts, et paraissait absorbée par ses visions. Puis, tout à coup rejetant sa couverture : Il viendra, s'écria-t-elle gaîment, il viendra aujourd'hui.

— Qui donc, Madame? demanda ingénument Prascovie en présentant une robe à sa maîtresse.

— Qui?... La comtesse se mit à réfléchir; elle sentait

l'examen» 201

qu'elle ne pouvait répondre d'une façon positive à cette simple question. Nous verrons, reprit-elle avec un soupir. Préviens seulement le suisse que, s'il se présente un jeune ollicier de hussards qu'il n'a pas encore vu, il le lasse monter sans les cérémonies habituelles ; pour tout autre ma porte est fermée, entends -tu, Prascovie?

— J'entends, répondit Prascovie, mais je ne comprends pas, ajoutât-elle à voix basse.

La comtesse avait peine aussi à comprendre sa situation. Après qu'elle eut pris une tasse de thé et fait sa toilette, il lui restait encore assez de temps pour se livrer à se léllexions. Elle se demandait de quelle façon elle recevrait l'homme qu'elle avait accueilli à Tàge où, pour la femme inexpérimentée, chaque palpitation de cœur est une émotion d'amour, chaque devise de papillolte une déclaration, et chaque ligure quelque peu agréable le digne objet d'un sentiment sérieux. Cet homme, elle l'avait promptement oublié dans les distractions de son voyage, et soudain voilà qu'elle se trouvait de nouveau occupée de lui avec une fraîcheur d'idées qu'elle n'avait pas encore ressentie. Ce qui l'agitait, c'était peut-être létrangeté de cette apparition, avec son caractère mystérieux, peut-être un souvenir du passé ou la curiosité ; mais quoi qu'il en fût, la comtesse reconnaissait que ce n'était pas de l'amour. Ce qui était, pour elle surtout, singulier, c'était son incertitude à l'égard de l'Espagnol. Elle l'appelait Gremin et imaginait un autre homme que Gremin. Séduite par le caractère inattendu, par la vivacité et la variété de l'en- Iretien du Castillan masqué, elle désirait tout autant qu'il

i202 LES DRAMES INTIMES.

restât tel qu'elle l'avait vu, que de retrouver en lui Gremin. Enfin, elle en vint à réfléchir que le monde et les années peuvent développer les hommes d'une façon charmante, et que l'amabilité de Gremin s'était parfaitement épanouie. 11 faut pourtant, se dit-elle, que je le punisse de sa négligence d'adorateur et des artifices de sa méfiance. Ah ! prince, vous vous figurez peut-être que depuis le temps où nous vivions dans les rêves de notre Arcadie, j'aurai passé inutilement trois années dans le monde ?... Non, je vous recevrai avec une froideur superbe... Mais quelle heure est-il, Prascovie?

— Une heure trois quartS;, madame la Comtesse.

— Cette montre est toujours en retard. La mienne marque une heure cinquante minutes.

— Madame, aurais-je pu dire à la gracieuse Aline, si j'avais été sa femme de chambre, votre montre est d'accord avec votre cœur et marche selon ses vœux. Mais je ne suis que le très-humble serviteur delà beauté, et je dois me taire quand souvent je pourrais exprimer une juste pensée.

Prascovie ayant terminé sa besogne, se retira. La comtesse se regardait de tout côté dans la glace avec son frais vêtement du matin. Comme un poëte polit avec soin ses vers, elle lissait avec grâce ses boucles de cheveux châtains sur ses tempes. Son cœur battit quand elle entendit le son d'un traîneau glissant sur la neige durcie, et le bruit d'un attelage à trois chevaux qui s'arrêtait à sa porte. Au même instant, Prascovie entra tout essoufflée.

— Madame, s'écria-t-elle, le voilà.

l'examen. 2o:i

— Pourquoi cette agitation ? répliqua la comtesse avec une indifférence affectée. Donne-moi mon mouchoir et mon flacon.

Prascovie obéit en silence, et, sans le vouloir, Aline en vint elle-même à lui rendre la parole.

— Tu l'as vu? demanda- t-elle en jetant son châle sur ses épaules.

— Très à la hâte, je ne pouvais le regarder à mon aise. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il est jeune, grand, bien fait, qu'il a la figure rose comme une jeune ûlle, des yeux bleus comme votre bracelet de saphir, des cheveux blonds et des moustaches retroussées.

— Des cheveux blonds! Prascovie, tu t'es trompée. Il a les cheveux plus noirs que les miens.

— Il est possible. Madame, que je me sois trompée. Il était enveloppé dans son manteau, et j'ai été distraite par l'aspect de son magnifique panache flottant au-dessus de son collet.

— Un collet brun, n'est-ce pas?

— Brun ! madame ! Je n'ai jamais vu les officiers de la Garde avec une telle couleur, et celui-ci doit être de la Garde. Il a une si belle voiture!

— C'est lui, se dit la comtesse qui n'écoutait plus les réflexions de sa camériste.

Et elle s'avança vers le salon. Mais alors elle sentit vaciller sa résolution , et elle resta la main appuyée sur la poignée de la porte, se demandant quelle physionomie elle devait prendre et ce qu'elle devait dire. Enfin, elle franchit le seuil de son salon, et baissant les yeux, puis les

levant timidement, elle vit en face d'elle lui officier de hussards qui ne ressemblait nullement au prince Gremin. A cet aspect, elle rougit et pâlit subitement, puis s'arrêta immobile devant cette figure inconnue.

L'officier, mieux préparé qu'elle à cette rencontre, la salua et le premier prit la parole :

— Je dois. Madame, lui dit-il, vous demander pardon de la petite mascarade que j'ai commise hier et de la singularité de ma visite actuelle. Don Alonzo a l'honneur de vous présenter le major Valérien Ctriélinski, et ValérienCtriélinski ose demander grâce pour le hidalgo espagnol , quoique l'un et l'autre n'osent guère compter sur leur réciproque caution.

L'embarras accidentel des femmes du monde n'est pas de longue durée.

— Vous n'avez rien à craindre, monsieur le Major, répondit Aline d'un ton de plaisanterie. Je suis charmée de faire connaissance avec vous sans masque, et je ne perds rien à votre métamorphose.

— Vos paroles, Madame, sont pour moi comme la sentence à double entente des anciens oracles. Vous ne perdez rien, dites-vous, à mon changement. Est-ce par la bonne ou la mauvaise opinion que je vous avais donnée de moi ?

Il est des hommes qui engagent si tranquillement les entretiens les plus délicats, et posent avec tant d'aisance les questions les plus hardies, que, de leur part, les paroles les plus vives deviennent toutes naturelles, et que, dès le début d'une nouvelle connaissance, ils portent les autres à la même franchise. Ctriélinski était un de ces hommes,

L'ii.VAAiEN. 203

— Vous êtes trop exigeant, monsieur le Major, répondit Aline en riant. A une première visile, vous pourriez douter de la sincérité de ma réponse. Vous aurez le plaisir de l'entendre plus tard, quand nous nous connaîtrons mieux.

— Mais comment oserais-je vous faire une seconde visite, si je ne suis pas sûr que vous me pardonniez la première? Vous avez voulu me voir sans masque ; maintenant, soyez indulgente pour la bizarrerie de mon caractère, et, la main sur le cœur, avouez que ce n'était pas moi que vous attendiez sous le nom d'emprunt de don Alonzo.

— Non, ce n'était pas vous, je le confesse ; mais vous savez qu'on ne désire pas toujours ce qu'on attend.

— Permettez- moi d'achever cette phrase, — et que, quelquefois, on endure ce qu'on n'attendait pas. Est-ce vrai, Comtesse?

— Pas tout à fait. Vous traduisez mal de bonnes pensées. J'espérais que la salutaire iuUuence du matin dissiperait les préventions que vous avez manifestées hier à l'égard des femmes. A présent, je reconnais que vous êtes incorrigible.

— Incorrigible au moins en ce qui tient à ma franchise. Je suis un soldat, et ma constante, mon invariable devise, c'est : vérité. En toute occasion, dans la solitude comme dans le tourbillon du monde, j'y resterai fidèle, et je vous le dis à ma première visite, comme je vous le dirai à la dernière : j'attache tant de prix à votre bienveillance que,

d'en douter un seul instant , c'est pour moi une pénible souffrance.

— Il me paraît que vous pourriez être rassuré par le plaisir que j'ai éprouvé à passer hier une partie de la soirée avec vous.

— Que vous êtes bonne , Madame ! mais puis-je accepter pour moi dans toute son étendue ce compliment?

— Dans toute son étendue. Major, répliqua la comtesse en plaisantant, est-ce que vous croyez devoir en affecter une part à votre costume espagnol? Moi, je suis convaincue que, sous son uniforme de hussard, don Alonzo gardera la même amabilité que sous son costume de Castillan , et s'efforcera de transplanter quelques brillantes tleurs de Grenade sous notre ciel froid du Nord.

— Le ciel est partout le ciel, Comtesse, quoique chacun n'ait point partout le bonheur d'en jouir , et que toutes les fleurs ne reçoivent point sa bienfaisante rosée...

Il s'arrêta, mais ses regards suppléaient à sa parole, et il avait prononcé le mot de ciel avec une expression à laquelle Aline répondit par un soupir.

L'entretien, commencé par la sentimentalité, redescendit aux petites nouvelles journalières qui inondent l'atmosphère des grandes villes. Puis, la comtesse se mit à raconter divers incidents de son voyage. Elle parlait d'une façon très-agréable, et Valérien l'écoutait avec une profonde attention, ce qui est une grande habileté, surtout près des femmes. Car les femmes veulent qu'on les écoute par les oreilles, par les yeux, et elles pardonnent

plutôt à un homme une autre sottise qu'une distraction quand elles lui parlent.

Enfin, la comtesse et Ctriélinski se trouvèrent ensemble dans une telle harmonie, qu'on pouvait supposer que l'amour aidait à leur accord. Ils riaient, plaisantaient, discutaient, comme deux anciens amis; en même temps, leurs yeux étincelaient comme des feux d'artifice. J'ai entendu dire que le cœur de l'homme est une cartouche, et celui de la femme une cassolette. Qu'on pense ce qu'on voudra de cette comparaison ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en ce moment le cœur d'Aline et celui du jeune officier semblaient être d'une nature très-inflammable. Mais, en quelque situation que ce soit, les femmes n'oublient point l'idée qui les préoccupe. L'amour-propre et la curiosité, ces deux héritages de notre mère Eve, excitaient la comtesse à s'informer de quelle façon l'anneau qu'elle avait donné à Gremin parait le doigt de Ctriélinski. Elle ne pouvait se dissimuler que dans les quelques mots qu'elle lui avait adressés la veille, elle lui avait révélé son secret, si toutefois il ne connaissait pas déjà son secret, et elle aborda résolianent la question.

— Ecoutez, lui dit- elle , vous m'avez hier fait apparaître une énigme que je ne puis deviner. Cette bague que vous portez m'a causé un singulier étonnement, elle n'est point d'une forme ordinaire, et il me semble que je la connais.

— Vraiment! répondit Ctriélinski, en tirant l'anneau de son doigt et en le présentant à la comtesse : eh bien ! il y a deux ans, un de mes amis rapporta de Saint-Péters-

bourg une bague qui me plaisait beaucoup. Je la montrai à un juif de Smolensk qui réussit à m'en faire une pareille. Ce n'était alors pour moi qu'un objet de fantaisie , mais il aura maintenant une grande valeur à mes yeux, puisqu'il a servi à me rapprocher de vous.

Sur le visage de la comtesse rayonnait une expression de gaîté. En regardant cet anneau, elle reconnaissait que ce n'était point celui qu'elle avait donné à Gremin. Son amour-propre était satisfait, et en rendant la bague à Ctriélinski, elle lui dit :

— Vous attribuez trop d'influence à un objet de peu de valeur. Ce n'est point cette bague, c'est votre gracieuseté qui vous a rapproché de moi. Sans ce petit incident, nous nous serions également connus chez madame votre tante, et d'ailleurs comme nous vivons à peu près dans le même cercle, nous ne pouvions manquer de nous rencontrer. Mais à propos, où passez-vous donc le jour de l'an ? Moi, je suis depuis un mois invitée au bal que donne régulièrement chaque année la princesse Boris. C'est une de vos parentes, je crois?

— Oui, et pour la première fois, aujourd'hui j'en rends grâce au Ciel. Car la princesse use de ses droits de parenté pour me traiter comme un enfant , et ne manque jamais une occasion de m'adresser quelques remontrances. Mais j'oublie, ajouta le jeune officier en se levant, que comme le temps est beau, vous avez peut-être le projet de faire une promenade sur la perspective Newski.

— Je vous laisse partir avec l'espoir de vous revoir bientôt. Je serai toujours charmée,.. Ne prenez point ces

l'examev. 209

paroles pour une invitation banale... Oui, venez me voir sans cérémonie. Chaque mardi quelques amis veulent bien se réunir chez moi, et s'il vous plaît de venir avec eux tuer le temps?

— Dites plutôt : raviver le temps. Si je pouvais au prix de plusieurs années de ma vie acheter le bonheur de passer quelques instants avec vous, je me glorifierais d'acquérir ainsi la joie d'un printemps. Mickievitz a dit qu'une heure du mois de mai vaut mieux que toute une semaine d'automne.

— Vous oubliez que nous sommes en plein hiver, répliqua la comtesse, et le major s'inclina en soupirant.

— Bien joué , Valérien ! s'écrieront peut-être mes lecteurs.

Cependant Valérien, après avoir quitté l'aimable Aline, ne s'accordait pas une telle félicitation. Je reconnais que l'épreuve qu'il avait entreprise pour son ami devenait pour lui-môme une question toute différente. Il était amoureux et il sentait que son bonheur dépendait de la comtesse... Mais non, se dit-il, cette impression s'effacera, je suis d'une nature trop mobile pour me lier à un amour durable. Que j'évite seulement pendant quelques jours l'occasion de me trouver avec elle, et la flamme de mon cœur s'éteindra comme celle d'une lampe privée d'huile.

En prenant cette généreuse résolution, Valérien courait chez la princesse Boris pour assister au bal où il devait trouver celle qu'il appelait déjà la ravissante, la divine Aline. L'amour prodigue les plus pompeuses épithètes,

mais un temps vient où, reniant nos idoles, nous sommes les premiers à briser leur piédestal.

Bientôt, au théâtre, aux soirées musicales, aux matinées dansantes, aux dîners priés, aux courses en traîneaux, et Dieu sait oii, Aline rencontrait Valérien. Le hasard les rejoignait; et c'était sans doute aussi par hasard qu'on les voyait toujours causer ensemble. D'abord Ctriélinski s'avançait vers la comtesse pour la saluer selon les lois élémentaires de la politesse, puis de parole en parole, de regard en regard, il en venait à oublier près d'elle les heures et le monde, et ne se réveillait de son enchantement qu'à la voix odieuse d'un domestique annonçant : La voiture de Mn>e la comtesse. Aline aimait le spectacle, Valérien connaissait et jugeait en maître les pièces et les costumes. Aline jouait à merveille de la harpe, Valérien s'aperçut qu'il avait un goût ardent pour la musique, et il était tout simple alors qu'il accompagnât Aline aux concerts, et la suivît dans sa loge. Ce qui était un peu plus difficile, c'était d'expliquer la petite manœuvre à l'aide de laquelle il en venait, en de fréquentes occasions, à donner la main à la comtesse pour la conduire du salon à la salle à manger. Un diplomate aurait admiré en ces circonstances l'habileté avec laquelle le jeune officier, sans aucune préméditation apparente, arrivait au moment juste près d'Aline, lui offrait le bras, et s'asseyait à la table à côté d'elle. Un doux sourire, un mot affectueux, un léger serrement de main était la récompense de sa dextérité.

L'amour, a dit M"'" de Staël, est l'égoïsme à deux, et c est parfaitement juste. Ctriélinski jouissait de la préfé-

l'lxamen. 21,1

rence que la comtesse lui accordait dans les mazurkas et les quadrilles sur une foule d'autres prétendants, et la comtesse se plaisait à danser avec un tel cavalier. Dans le tumulte du monde, ou à l'écart, ils se plaisaient l'un à l'autre par la nature de leur esprit, par leur originalité, et en portant leurs regards vers l'avenir, ils devaient y entrevoir pour tous deux une heureuse réunion. La comtesse se lia avec Olga, la jeune sœur du major, s'étonnant de n'avoir pas distingué plus tôt les aimables qualités de cette jeune fille; Valérien de son côté entrait dans la société de k comtesse et admirait la rectitude d'idées avec laquelle elle avait su choisir ses amis.

En rentrant dans sa demeure, Ctriélinski se réjouissait d'y retrouver sa sœur. Près d'elle, il se reposait de ses préoccupations mondaines et des sollicitudes de son amoiu\ Près d'elle, ses doutes pénibles se calmaient et la jalousie reployait ses ailes de vautour. Il n'était pas possible de voir cette douce j^uae fille sans en être charmé. Elevée dans un couvent, elle avait, dans son éloignement de la vie sociale, conservé la salutaire ignorance des vices du monde et de ses agitations. Elle apparaissait au milieu d'un salon comme une vivante image de la candeur et de la franchise. On se plaisait à arrêter ses regards sur cette pure physionomie, où ni le jeu des passions, ni l'hypocrisie des convenances, n'avaient encore jeté leur nuage, ni laissé leur empreinte. On se plaisait à s'associer à sa gaîté, car la gaîté est la fleur de

l'innocence. Sur le triste terrain des préjugés, des corruptions, ou des folles vanités mondaines, elle s'élevait comme une verte plante qui offre un doux attrait à l'œil et un refuge à la pensée. Elle ne comprenait pas pourquoi elle n'aurait pas laissé éclater ses larmes au récit d'un fait émouvant, ou le rouge de l'indignation, si elle entendait de méchants propos. Elle ne comprenait pas ce qui pouvait l'empêcher de dire en face à quelqu'un : Vous êtes bon, ou vous êtes mauvais, selon sa naïve et sincère opinion. Enfin elle ne comprenait pas pourquoi il paraissait étrange qu'elle s'assît à côté d'un jeune homme dont la conversation était intéressante, au lieu d'écouter d'un air de satisfaction les discours d'un homme sans esprit^ mais portant le signe d'un grade élevé. Elle embarrassait quelquefois les gens les plus perspicaces par la singularité de ses questions. Tantôt, dans sa simplicité, elle s'occupait des choses les plus ordinaires; tantôt elle étonnait par la nouveauté de ses conceptions, par la profondeur de ses sentiments, et surtout par son ardent amour pour le beau. La nature, du reste, l'avait dotée des dons les plus attrayants, et son éducation avait parfaitement développé ses meilleures qualités.

Olga aimait tendrement son frère : c'était son ami, son seul guide en ce monde. Le distraire, l'égayer, s'efforcer de prévenir ses plus petits désirs, c'était l'une des plus douces occupations de la jeune fille. Pour lui, elle jouait du piano, elle chantait les chansons qu'il préférait, ou voltigeait devant lui comme un oiseau, et lui racontait les épisodes de sa vie au couvent : comment ses corn-

pagnes avaient failli un jour s'évanouir à l'aspect d'une tête monstrueuse, et comment elle-même avait vu une autre fois flamboyer les yeux d'un animal extraordinaire.

Valérien riait aux éclats de ces naïfs récits. Puis quand Olga ajoutait, comme pour s'excuser :

— J'étais alors dans la classe des enfants.

— Dieu veuille, s'écriait-il, que tu conserves toujours ton cœur d'enfant!

Un soir, Olga jouait divers morceaux de fantaisie sur le piano, tandis que son frère, appuyé sur le dos d'un fauteuil, l'écoutait pensif. Tout à coup la jeune fille se leva, et prenant son frère par le bras, et le regardant fixement :

— iN'est-ce pas, lui dit-elle, que tu épouseras la comtesse Aline?

Surpris de cette question à laquelle se joignait une sorte d'affectueuse prière, Valérien observa un instant en silence sa sœur, soit qu'il voulût pénétrer dans U pensée de la jeune fille, soit qu'il se recueillît lui-même, puis enfin il lui dit :

— D'où te vient donc cette étrange idée?

— Étrange idée! Elle me parait, au contraire, toute simple. Puisque Dieu ne vous a pas faits naître frère et sœur, toi et la comtesse, pour partager vos joies et vos peines, il me semble que vous n'avez d'autre parti à prendre que de vous marier. Sinon, comment deux personnes qui s'aiment pourraient-elles s'unir?

— Mais qui te dit que nous nous aimons ?

ÛlQ LES 1)RA.\{ES INTIMÉS.

— Ah ! hypocrite ! et devant ta sœur ! Est-ce que nos proches parents ne ^ont pas les premiers amis que le Ciel nous donne? Pourquoi donc voudraisrtu me dissimuler un penchant réciproque qui est parfaitement convenable?

— Un moment ! un moment, ma chère sœur ! Suppo- ' sons, pour ta satisfaction^ que je sois amoureux d'Ahne, reste à savoir ensuite si, de son côté, elle m'aime?

— J'en réponds^ mon frère, elle t'aime.

— Je ne pense pas pourtant qu'elle ait choisi pour confidente de ses secrets ma petite sœur.

— Non, c'est vrai, elle ne m'a pas dit un mot à ce su • jet. Mais elle parle si souvent de toi, elle est si contente de se rencontrer avec toi, que son inclination pour toi ne peut être mise en doute. Je ne connais pas le monde, encore moins le cœui; humain, mais il est des choses que je devine par ma propre inteUigence.

— Tuas plus d'expérience et de finesse que je ne croyais.

— Est-ce un reproche que tu m'adresses? Ah ! que les hommes sont singuliers ! Ils nous font un reproche de notre ignorance, et s'irritent de notre savoir. En ce moment, tu es choqué de voir qu'une petite pensionnaire a découvert le secret que lai cachait son frère, et c'est moi qui devrais être fâchée contre toi, parce que tu t'es montré défiant envers moi, et parce que tu m'as crue si sotte.

— Oui, ma bonne, ma chère Olga, répondit Valérien avec un accent de tendresse, et en embrassant sa sœur

au front; oui, j'ai eu tort, j'ai été injuste envers toi. Désormais, plus de mystères entre nous!

. — Je ne demande pas à tout savoir, Valérien. Il est tant de choses qui me sont indifférentes. Mais comment pourrais je rester étrangère à ce qui tient à ton bonheur? Il faut te dire que, dans ma joyeuse imagination, j'ai déjà bâti toutes sortes de châteaux en Espagne, en pensant à ton mariage avec la comtesse. Quelle riante perspective j'entrevois ! Nous irons vivre à la campagne, après laquelle je soupire depuis longtemps. Nous serons toujours ensemble, heureux d'être loin des gens importuns. Le temps s'écoulera d'une façon charmante, l'été avec la nature, l'hiver avec l'amitié, toute l'année avec l'amour. Nous nous promènerons sur l'eau, et à cheval, car j'espère que tu m'achèteras un joli petit cheval. Le soir, en prenant le thé, nous rirons, puis nous danserons. Nous lirons quelquefois Walter Scott; nous causerons aussi quelquefois sérieusement, car on ne peut pas toujours s'occuper d'enfantillages. Parfois nos bons voisins, nos anciens amis viendront nous voir, et sans doute le prince Gremin ne nous oubliera pas.

— Gremin te plaît, ma chère Olga, demanda le major?

— Oui, je l'aime dès mon plus bas âge. Tu es venu si souvent me voir avec lui au couvent! Il m'appelait sa cousine, et il écoutait si amicalement mon petit babillage, qu'il était le seul avec toi à qui je pusse parler sans rougir. Quand vous deviez venir, je vous attendais avec impatience, et, pour moi^ il n'y avait de vraies fêtes qi'e

2l8 LES DRAM-îS INTl^fES.

celles auxquelles vous assistiez. J'ai pleuré amèrement quand vous avez quitté Pétersbourg, et, je te l'avoue, mon frère, je me souviens encore du panache en plumes de poule qui flottait sur le casque du prince.

— Un panache, ma chère Olga, se fait avec des plumes de coq.

— Eh! bien, n'est-ce pas la même chose? Les coqs ne sont-ils pas les frères des poules?

— Tu as raison ; continue.

— Plus je continuerai, plus je me rapprocherai de mon enfance. Tu te rappelles avec quelle indulgente bonté le prince m'interrogeait sur mes études, comme il m'aidait à surmonter mon embarras, à développer mes idées, comme il me donnait de bonnes et utiles leçons! J'avais plus peur de commettre une erreur devant lui que devant mes maîtres. Ce qui me plaisait surtout, c'était de l'entendre raconter ses anecdotes historiques qu'il racontait si bien. Je pleurais lorsqu'il me disait les infortunes de Marie-Stuart ; je prenais en haine la froide Elisabeth, quoiqu'on l'ait appelée la sage et grande reine; j'éprouvais une vive sympathie pour Henri IV, qui fut l'ami, le père de ses sujets, qui, en devenant roi, ne cessa pas d'être un homais de cœur. Le prince m'enseigna aussi à admirer le génie de notre czar Pierre, modeste dans le bonheur, ferme dans l'adversité, si ferme surtout quand sur les bords du Pruth il rédigea cet ukase où il enjoignait au Sénat de ne pas accomplir ses ordres, si les Turcs l'obligeaient à accepter une convention indigne de lui et indigne de la Russie. Quelle noble abnégation de

l'examen. :>19

soi-même! Quel amour de la patrie! Oui, mon frère, oui j'aime le prince.

— Très-bien ! répondit Valérien ; et il tomba dans une profonde rêverie où il songeait à la fois à son avenir et à celui d'Olga. « Sans cette fatale idée que Gremin s'est mise en tête, lui et moi, se disait-il, nous pourrions être très-heureux, lui avec ma sœur et moi avec Aline. Je ne puis souhaiter un meilleur beau-frère et il ne trouvera pas une meilleure femme. La douceur, l'innocence d'O'ga peuvent seules modérer la fougue de ce caractère et lui donner le repos. Avec une autre femme, il serait perpétuellement en proie aux soupçons et à la jalousie. Maintenant ce n'est pas sa prétendue passion que je redoute, c'est son obstination. 11 va essayer de me persuader et il se persuadera à lui-même qu'il est éperdCiment amoureux de la comtesse... Voilà déjà deux lettres que je lui écris, et pas de réponse! Qu'est-ce que cela signifie?... Mais quoi qu'il en soit, nuUe fortune au monde et nul danger ne me détermineront à céder Aline à qui que ce soit. Qu'elle m'aime ou qu'elle fasse seulement semblant de m'aimer, elle doit être à moi, en dépit du passé, en dépit de l'avenir : j'y suis résolu, »

Aux douces pages du livre de l'amour, il y a toujours quelques fautes ; mais chaque chose a son temps. Aline n'était plus cette jeune femme inexpérimentée de seize ans qui, dans le tourbillon du monde, prêtait l'oreille aux captieux raisonnements d'un adorateur, se réjouissait d'une première inclination, comme d'un nouveau jeu; et, se posant elle-même en héroïne de roman, écrivait de tendres lettres à Gremin... Telle avait été son erreur, et c'était la seule. Depuis cette époque, elle n'avait eu qu'une conduite exemplaire et une attitude pleine de réserve. Si quelqu'un de ceux qui l'entouraient se hasardait à dépasser les bornes d'une aimable plaisanterie, à l'instant même il était puni de son imprudence par un accueil glacé ou par une grêle d'épigrammes. Habituée, en pays étranger, à voir beaucoup de monde, elle n'avait jamais

permis à qui que ce fût la moindre licence. Par sa dignité, elle maintenait à une respectueuse distance ceux que sa grâce et sa beauté attiraient auprès d'elle. Ctriélinski était, il est vrai, traité par elle moins rigoureusement ; mais lui-même reconnut plus d'une fois qu'il ferait bien de suivre avec précaution son chemin. Ne sachant s'il était aimé, vingt fois le mot solennel : Je vous aime, resta suspendu à ses lèvres sans qu'il osât le prononcer. La comtesse semblait avoir une peur mortelle de ce mot décisif, et comme si elle n'avait pas été préparée à cet aveu, comme si elle n'avait pas songé que tôt ou tard il devait éclater, tout le sang de son cœur parut affluer à son visage, quand le major, saisissant un instant propice, lui dit en tremblant son amour... Je laisse mes lecteurs se représenter à eux-mêmes les détails de cette scène. Je suppose qu'il n'en est pas un qui ne 'retrouve, avec un soupir de regret, ou avec un sourire, une scène du même genre dans les souvenirs de sa jeunesse.

Entraînants sont les premiers transports de la passion, quand on ignore encore si l'on est aimé, et quand cette incertitude agite si vivement le cœur. Doux et charmants senties jours. où nos aveux ont reçu un favorable accueil. Alors, nous savourons toutes les joies de l'amitié et toutes celles de l'amour. Le premier mois du mariage s'appelle la lune de miel ; le premier mois qui suit une heureuse déclaration devrait s'appeler la lune de nectar... C'est l'horizon après l'orage, l'horizon lumineux, calme, rafraîchissant, sans nuage.

La comtesse et le major buvaient à cette coupe en-

l'examen. 223

chantée et ne pouvaient en détacher leurs lèvres. Dans la réciprocité de leur affection, dans la vivacité de leurs sentiments, nulle vaine contrainte ne devait subsister entre eux. Aline avait besoin des conseils et de l'assentiment de Valérien pour tous les préparatifs dont elle commençait à s'occuper, pour le choix même de ses parures, et en lui soumettant le présent, elle voulait aussi qu'il sanctionnât le passé. Un jour qu'elle était assise à côté de lui, tenant entre ses mains la main de son loyal fiancé, et plongeant un regard caressant dans ses yeux expressifs : Valérien, lui dit elle, le monde me reprochera peut être d'avoir agi légèrement dans les premiers temps de mon mariage; mais j'espère que toi, tu me rendras justice. J'avais quinze ans, lorsqu'un soir on me fit asseoir à table à côté d'un vieillard dont je me rappelais seulement l'extraordinaire tabatière. Puis on me dit très-sérieusement* : Voilà ton fiancé. 11 sera ton époux. Je ne comprenais pas même ces mots de fiancé, d'époux, et ne voulais pas même me donner la peine de m'en informer. J'étais fiancée, voilà le fait. Comme un enfant, je me réjouissais des robes, des bijoux qu'on me donnait, et je fus sur le point de m'élancer au cou du vieillard, quand à la place de la montre en cuivre qui faisait partie de mes joujoux de petite fille il m'offrit une délicieuse montre en or. Je me mariai sans cesser d'être enfant, ne sachant rien des devoirs du mariage, et reconnaissant seulement mon changement de situation à mon titre de Madame. Cependant, je ne tardai pas à reconnaître quelle différence d'âge et de sentiments il y avait entre mon époux

et moi. Et à seize ans, le cœur d'une femme ne reste pas impassible. I /indéfinissable mélancolie dont il est saisi, le vague désir qui l'agite indiquent le besoin d'aimer. J'aimai dans toute l'innocence de mon âme... ïu connais celui qui fut l'objet de ce penchant. Grâce à Dieu, c'était un honnête homme, qui jamais ne songea à abuser de mon inexpérience.

Bientôt notre séparation me fit voir que je m'étais trompée sur la nature de mes sentiments. Je prenais pour de l'amour une envie de plaire, un désir d'être préférée par l'homme que je préférais. Une vaine présomption m'avait troublé la tête, je me figurais que j'aimais ardemment Gremin, parce qu'il me semblait digne de mon amour. Peut-être cependant que s'il avait continué à correspondre avec moi, j'aurais gardé mon illusion, et elle aurait peut-être changé ma destinée. Mais à peine nous étions-nous quittés, qu'il se montra fort indifférent à mon égard. Je l'accusai de froideur, je l'accusai d'ingratituJe, de trahison, puis je l'oubliai plus tôt que je ne m'y attendais. En pays étranger, me trouvant plus fréquemment seule avec moi-même, ou plus fréquemment avec des gens distingués, j'éprouvai un vif désir de m'instruire. Par l'effet des lectures que j'entrepris, et surtout par l'heureuse influence de quelques femmes qui joignaient aux agréments mondains des qualités sérieuses, j'en vins à reconnaître que si je n'aimais pas mon mari, je devais pourtant aimer mes devoirs, et que pour nous le plus grand malheur est de perdre notre propre estime. iMa vie nomade ne me donnait aucune occasion de faire

l'examen. 225

quelque connaissance intime. Le bonheur ne m'apparaissait que dans mes rêves. Au milieu des distractions du monde, et d'une cohorte de soupirants, je conservai ma liberté.

Mon mari mourut. Je passai toute une année dans la solitude, ne voyant que quelques amies, et [lisant des livres que je comprenais par le cœur, et qui en même temps me jetaient une nouvelle lumière dans le cœur. A mon retour en Russie, je fus pendant quelque temps subjuguée, entraînée par des devoirs de parenté et des devoirs de société. On m'accablait d'invitations et de compliments, mais j'étais en garde contre ces flatteries, je savais que la plus petite nouveauté parisienne suflU pour attirer, ne fût-ce qu'un instant, l'attention générale. Ceux qui essayaient de me faire la cour m'ennuyaient avec leurs phrases doucereuses, et plus que jamais je me sentais un grand vide dans l'àme. Cette jeunesse russe sans caractère, ces médailles sans expression me causaient un ennui insurmontable; je m'effrayais de ne point rencontrer de Russes en Russie. On pardonne la légèreté en France, où l'on trouve à chaque pas quelque aliment de curiosité, où chaque objet porte un cachet de fantaisie, où la sottise même n'est point dépouvue dun certain esprit. Mais vous imaginez-vous rien de plus insupportable que ces fades imitations de la vie parisienne transplantée en Russie, que ces sociétés où l'on ne s'entretient que de choses étrangères, où les uns ne comprennent pas ce qu'ils disent eux-mêmes, tandis que les autres comprennent encore moins le langage qu'on leur adresse;

OÙ ceux-ci se hâtent d'étaler les nouveautés qu'ils viennent de recevoir, tandis que ceux-là restent en arrière, inébranlables dans leurs vieux préjugés.

C'est alors que je te rencontrai, et dès ce jour, mon cœur et mes yeux s'ouvrirent à une perspective inespérée. Je t'avoue que lorsque je te parlai pour la première fois, je me laissai tromper par ta taille, par ton accent, et je te prenais pour Gremin. A la fm de ce mémorable bal, ma curiosité était excitée au plus haut degré ; il y avait en moi un mélange inexplicable de sentiments contradictoires ; je croyais que je venais de voir Gremin et je ne le croyais pas ; à la réminiscence du passé se joignait en moi je ne sais quelle impression d'une connaissance nouvelle, je me reprochais de n'être pas plus réservée avec un inconnu, et je m'entretenais avec lui comme avec un ancien ami; en un mot, j'étais dans une confusion d'idées extrême.... Tu sais le reste, mon cher Valérien, et Dieu sera ton juge si quelque jour je dois me repentir de mon amour.

Valérien écoutait dans une sorte d'extase cette voix qui résonnait à son oreille comme une musique céleste, et prenait les mains d'Aline et les couvrait de baisers ; il voulait, dans sa juvénile ardeur, lui jurer qu'il n'existait pas un amour comparable au sien.

— Ne jure pas, lui dit Aline, les serments sont souvent voisins de la trahison. J'aime mieux me fier à la noblesse de ta pensée qu'à ces belles paroles qui se dispersent dans les airs. Nous ne sommes plus des enfants.

Les deux amants s'occupaient des préparatifs de leur

l'examen. 227

mariage, quoiqu'ils n'eussent point encore fait leurs dernières conventions. Valérien se traçait un plan d'existence qui pouvait bien ne pas convenir à la comtesse et qu'il hésitait à lui communiquer. Tandis que ses camarades le considéraient comme un homme léger qui n'avait d'autre idée que de dépenser gaîment ses revenus, il s'appliquait en secret à améliorer la situation de ses paysans. Bientôt il acquit la conviction qu'il ne parviendrait jamais, par l'action de ses intermédiaires, à réaliser ses généreux projets, et il résolut de s'établir lui-même dans ses domaines pour éclairer, pour protéger et enrichir les quelques milliers d'êtres dont il était le maître, et qui étaient tombés dans un état misérable, par la faute de leurs anciens seigneurs, par la rapacité de l'administration, par leur propre ignorance. Pour accomplir ce dessein, il avait assez d'argent, assez d'énergie, assez de notions positives, car il avait consacré ses loisirs à cette étude. Il lui manquait seulement l'expérience, mais il disait qu'il l'acquerrait, et c'était pour lui une douce pensée d'entreprendre cette tâche avec une femme aimée, d'accomplir ses devoirs de citoyen et de les unir aux joies de son amour. Il était doué d'une grande fermeté de caractère, et sa résolution à cet égard était parfaitement arrêtée; mais plus il la sentait inébranlable, plus il hésitait à la révéler à Aline. Il comprenait qu'il allait par là lui demander un véritable sacrifice, qu'il serait difficile à une jeune femme riche, aimable, de renoncer ainsi tout à coup au monde.

— • Eh bien ! se dit-il après ces réflexions, ce sera pour

228 LES DRAMiiS INTIMES.

moi un moyen d'éprouver la force de son affection. Si elle refuse de me suivre, si elle préfère à l'existence que je lui offre, la vie bruyante dss salons, elle me prouvera par là qu'elle ne m'aime pas véritablement et n'est pas digne d'un véritable amour. C'est décidé, et à la première occasion je m'expliquerai.

Cette occasion s'offrit à lui, un jour de carnaval, après une promenade sur les montagnes russes, ces diaboliques montagnes inventées pour le malheur des vieux parents et des maris jaloux, qui grondent et gémissent, mais se soumettent à la tyrannie de la mode. Là, on peut constater d'étranges audaces. S'il vous est arrivé de remarquer de jeunes filles craintives qui n'oseraient traverser une salle de bal sans l'assistance d'un chaperon^ des femmes qui refuseraient la main qu'un galant cavalier leur présente pour les aider à monter en voiture, vous pourrez voir aux montagnes russes les moins délicates jeunes filles, ces mêmes femmes sauter sans façon sur les genoux du jeune homme qui dirige l'étroit traîneau sur une pente rapide, sur un étroit sentier de glace. Pour maintenir en équilibre le léger véhicule, il faut que le conducteur soutienne quelquefois sa belle compagne par la taille. Le traîneau vole à droite, à gauche; le vent siffle... Une crevasse!.... Le cœur palpite, et les mains qui se sont rejointes se serrent plus vivement. Les mères s'impatientent, les maris souffrent, les jeunes gens rient, et quand on rentre au logis, chacun de dire : Ah ! que c'est amusant, quoique la moitié au moins de ceux qui le disent pensent tout le contraire.

l'examen. 229

Valérien et la comtesse étaient du nombre des privilégiés, ils revinrent de leur longue promenade très-satisfaits l'un de l'autre. Le major crut que le moment était favorable pour révéler ses projets à Aline. Comme il y va, lui dit-il, de notre bonheur à tous deux, je ne prendrai point de longues circonlocutions pour en venir à mon but, je n'essaierai point de vous éblouir par des fleurs de rhétorique, je vous expliquerai nettement mon projet, en vous priant de le juger, et de me dire sans détour ce que vous en pensez. D'abord, ma chère Aline, je quitte le service militaire pour me dévouer à une œuvre où j'espère occuper plus dignement et plus utilement mes jours qu'en restant à l'armée en pleine paix.

Aline soupira, et laissa tomber la dragonne du major avec laquelle elle jouait : Mon ami, demanda-t-elle d'une voix qui avait le ton de la prière, ne pourraistu pas entrer dans l'administration ou dans la diplomatie?

— Nullement. Un emploi dans les bureaux me semblerait une tâche mécanique et insupportable ; quant à la carrière diplomatique, elle ne convient ni à mes goûts ni à mes études. Au surplus, chère Aline, mon projet est de quitter la capitale.

La comtesse se tut.

Valérien se mit alors à développer à sa fiancée tous les plans qu'il avait formés pour Tadministration de ses domaines, l'amélioration de ses terres, l'instruction de ses paysans. J'espère donner par là, dit-il, un salutaire

exemple aux autres propriétaires, surtout à mes voisins. iMais lorsqu'il ajouta qu'une telle entreprise exigeait une surveillance continue, infatigable, le front d'Aline s'assombrit, et sa main s'éloigna de celle de Ctriélinski.

— Et ce plan, l'avez-vous arrêté d'une manière irrévocable? demanda-t-elle avec tristesse.

— Oui, au moins dans son ensemble. Mais ma chère Aline pourra, si bon lui semble, en modifier les détails.

— Ainsi je ne pourrais pas te faire revenir de ta détermination; ainsi les observations que je pourrais t' adresser seraient vaines?

— Non, certes, ton assentiment est nécessaire à mon bonheur. Avec toi chaque minute de la vie sera pour moi une nouvelle bénédiction. Tu seras pour moi, pour ceux qui nous entoureront, pour ceux qui dépendront de moi, un ange de grâce et de bonté. Oh ! mon Aline adorée, ne détruis pas ce paradis d'amour que mon cœur a rêvé. C'est toi qui vas décider de mon sort, et j'attends ma sentence. Seras-tu à moi ou voudras-tu me

quitter ?

— Valérien, dans trois jours tu sauras ce que j"ai décidé. Seulement tu ne me verras pas pendant ces trois jours, et il faut que tu me promettes de ne pas m'écrire,. de ne pas chercher l'occasion de me rencontrer. Je veux faire mes réflexions en pleine liberté, à l'écart de toute influence.

— Cruelle femme! Trois jours ! Pour celui qui aime, c'est un siècle.

l'examen. 231

— Cruel homme! Le village! Pour une femme, c'est Téternité dans le désert.

A ces mots, Aline disparut.

— Je comprends, murmura le major avec un amer sourire, en même temps qu'il sentait comme un frisson froid dans le cœur ; et tristement il s'éloigna.

— Le lieutenant-colonel prince Gremin, dit un dômesque en s'avançant sur le seuil du salon où la tante de Ctriélinski était occupée à faire une grande patience. Madame veut-elle le recevoir ?

— Oui, répondit- elle en ôtant ses lunettes et en rajustant son schall. Il me semble qu'il n'y a pas longtemps que le prince est à Pétersbourg ?

— Il est arrivé hier. Il voulait voir M. Valérien ; mais quand il a su que Madame n'était pas sortie, il m'a prié de l'annoncer.

A ces mots, le domestique sortit.

Gremin, au lieu de partir immédiatement comme il le désirait^ avait été obligé de rester dans l'exercice de ses fonctions et de conduire son régiment dans une autre garnison sur la frontière de la Lithuanie. Là, les devoirs

qu'il avait à remplir, les distractions que lui offraient de nouvelles connaissances, le consolèrent de sa déception. Il oublia ses projets de voyage, et peut-être qu'il aurait renoncé à son congé, si la mort subite d'un de ses oncles ne l'avait obligé à se rendre à Pétersbourg, où il devait partager un héritage, et régler les affaires inséparables d'une telle opération. Prompt à s'enflammer pour une idée qui lui montait au cerveau, et non moins prompt à se calmer, il ne s'étonnait plus du silence de Ctriélinski, et cheminait paisiblement vers la capitale. Mais lorsqu'à son arrivée il apprit que le major allait épouser la comtesse, cette nouvelle le révolta. Une ardente jalousie, et la pensée que dans ce mariage il jouait un rôle fort ridicule, excitaient sa colère. Le succès du major, qu'il regardait comme une œuvre de perfidie et de trahison, lui donnait l'ardent désir de se venger. Il se dirigea avec un sentiment hostile vers la demeure de son ancien ami, pour épancher devant lui tout le fiel de son indignation. Ne trouvant pas Valérien à la maison, le prince se dit qu'il ne pouvait, sans commettre une impolitesse, ne pas demander à présenter ses respects à la tante du major, et comprimant l'agitation de son esprit, il s'avança en silence vers le salon. Mais en traversant l'antichambre, il s'arrêta et écouta. La sœur de Valérien, la gracieuse Olga était là, assise à son piano; elle se croyait seule et chantait d'une voix pure, harmonieuse, les strophes suivantes :

Dites-moi donc pourquoi la rose S'entlamme au souille du zéphyr?

l'examen. 935

Pourquoi le papillon s'y pose Vif et prompt comme le désir?

D'où vient que de l'eau qui ruisselle S'élève une plaintive voix?

Et d'où vient que la tourterelle Gémit le soir au fond des bois?

Dites-moi d'où vient que si vite Mon cœur change d'émotion, Qu'une ardeur étrange l'ngite Ou qu'il est saisi d'un frisson?

Olga cessa de chanter, le prince l'écoutait encore ; il regardait ces jolis doigts qui continuaient à voltiger sur les touches du piano, et, d'un œil ravi, il contemplait cette apparition inattendue. Etait-ce bien là cette Olga dont les charmes enfantins lui avaient tant plu, qu'il avait quittée toute petite, et qui maintenant se montrait à lui dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté? Il ne se lassait pas d'observer cette taille élégante, ces mains d'une forme si artistique, ce front élevé sur lequel flottaient des boucles touffues de cheveux blonds, et ces yeux bleus oij, à travers une sorte de teinte mélancolique, se révélait avec l'étincelle de l'esprit un caractère de fierté. Il ne se lassait point de voir cette figure colorée d'un doux incarnat comme une aurore du mois de mai, et portant à la fois l'empreinte d'une candide insouciance et d'une vive intelligence ; ces sourcils qiii rehaussaient l'expression de sa physionomie, ces lèvres sur lesquelles s'épanouissait un si délicieux sourire. Il semblait qu'elle sourît à ses propres rêves, à ses rêves éclos dans le pressentiment d'un amour futur; il semblait que, par son

regard, elle saisît l'avenir lointain dans le cercle de ses fantaisies, qui, semblables à l'aigrette d'une horloge, parcourent le temps et l'espace sans sortir de leur point central , c'est-à-dire du cœur. Tout en elle était ravissant : et la mélodie de sa voix, et l'éloquence de son silence, et l'éclair de ses yeux. Elle apparaissait à Gremin non plus comme une créature terrestre, mais comme un être idéal. Il l'interrompit cependant au moment où, en faisant vibrer d'une main distraite, les touches de son piano, elle répétait à demi-voix sa chanson.

— Mademoiselle, lui dit-il, je viens vous déclarer que vous chantez comme un ange.

Olga se retourna vivement et jeta un cri de joie.

— Ah! Dieu! c'est vous, prince Nicolas, imaginezvous qu'à l'instant même je songeais à vous, et vous voilà comme si ma pensée vous avait transporté ici.

Tandis qu'elle parlait ainsi, une vive rougeur se répandait sur ses joues.

— Ce que vous me dites, répondit Gremin, est une preuve que vous pouvez faire des miracles. Vous ne m'avez donc pas oublié?

— Je ne suis pas assez légère pour oublier mon cousin et mon instituteur.

— - En voyant tant de perfections je m'estimerais heureux de mériter ces deux titres.

— Gomment, Prince, est-ce que la vérité n'est qu'un jeu réservé pour les enfants? Vous-même vous m'avez enseigné la franchise, et maintenant que je suis en état de Tapprécier, vous me répondez par des compliments.

Oui, je vous le répète, il m'était agréable de penser à vous, car voire souvenir est étroitement lié à celui de heureuses années que j'ai passées au couvent.

— C'est peut-être, Mademoiselle, l'expérience d'un monde trompeur qu'il faut accuser de mon incrédulité plutôt que ma modestie.

— Assez de discussions. Prince, surtout pour la première fois que je vous revois après une longue séparation. Je me réjouis d'autant plus de vous revoir que vous pourrez faire du bien à mon frère. Depuis deux jours, il est si triste, si inquiet, si tourmenté, que je n'ai de ma vie rien vu de pareil. Mais probablement ma tante vous attend. Allons la rejoindre.

Le prince fut accueilli effectivement comme un parent. Grâce à la bonté de la tante du major, à la naïve gaîté, au spirituel abandon d'Olga, son effervescence se calnra. Une heure s'écoula rapidement, et son irritation était entièrement apaisée, quand tout à coup elle se raviva à la voix d'un domestique qui venait lui annoncer que Ctriélinski était de retour et l'attendait dans son appartement.

Le major s'avança au-devant de lui pour le recevoir à bras ouverts :

— Cher Prince, s'écria-t-il, il ne me manquait que toi pour rire du résultat de notre expérience et m'en féliciter.

— Monsieur Ctriélinski, répondit Gremin avec une froide ironie, et en se retirant en arrière pour échapjer à l'embrassement du major, je ne suis pas venu ici

pour vou§ féliciter. Je tiens seulement à vous remercier du zèle que vous avez déployé dans mes intérêts !

— Vous! monsieur le Major!... En vérité, Gremin, je ne te comprends pas.

— Et moi je vous comprends à merveille , et je ne vous connais que trop, monsieur le Major.

En toute autre circonstancs, Gtriélinski ne se serait pas laissé émouvoir par le ton offensant d'un ami en colère, et probablement il l'aurait paciOé par quelques plaisanteries, mais en ce moment, où il était affligé par la froideur de la comtesse, en proie au doute et à la jalousie, il résolut de rendre à son ancien camarade sarcasme pour sarcasme, bravade pour bravade.

— Ne vous plairait-il pas, lui-dit-il, de vous asseoir, monsieur le Colonel ? Votre entretien commence comme une leçon de morale^, et je ne puis dormir debout.

— Je compte vous dire des choses qui vous enlèveront pour longtemps l'envie de dormir.

— Je suis curieux de connaître ces choses, moi qui 'repose si bien dans la paix de ma conscience.

— Oui, vous êtes innocent comme l'enfant qui vient de naître^ comme l'hirondelle des églises. Gomment juger un homme dont la conscience est muette ou forcée de se taire?

— Je ne puis, Prince, prendre pour moi ces paroles , car je ne vois aucune raison pour que mou langage soit en désaccord avec ma conscience qui est parfaitement nette. Dites-moi donc sans détour et amicalement de quelle façon j'ai mérité votre colère.

— Amicalement! il me paraît étrange que vous invoquiez encore l'amitié, quand vous en oubliez tous les devoirs. Au reste, vous vivez maintenant dans un monde où l'on emprunte encore sur des propriétés qu'on ne possède plus.

— Prince, je suis bien plus sensible à vos accusations qu'à vos paroles injurieuses. Mais rétléchissez un peu, je vous prie, et voyez quel crime j'ai commis envers vous. Rappelez-vous qui m'a coaiié une mission en me pressant, en me conjurant, en m'obligeant à l'accepter? N'estce pas vous? IS'ai-je pas assez tenté de vous détourner de votre résolution ? Ne vous ai-je pas prédit ce qui pouvait arriver et ce qui est arrivé ? On n'est pas toujours maître de son cœur.

— Non. Mais on doit être maître de ses démarches. Ainsi, mon cher Monsieur, c'est moi qui vous ai prié, persuadé, forcé de vous engager dans cette délicate entreprise. Mais, en votre qualité d'ami, vous auriez dii reconnaître l'inconséquence de ma demande, et corriger une faute^, au lieu de la continuer dans votre intérêt, et d'abuser de ma confiance. Nous ne voyons pas toujours justement les choses qui nous intéressent le plus. En pareil cas, c'est au regard calme, clairvoyant de l'amitié à distinguer une idée juste d'un caprice.

— Il est vrai que nous sommes de mauvais juges dans notre propre cause , car moi-même je me suis laissé entraîner par l'amour, dont je devais seulement faire l'essai.

— Vous deviez prévenir le danger, et dès que vous

240 LES DRAMES INTBfES.

l'aviez reconnu, le fuir. Mais non, il vous était plus agréable d'accuser le sort du résultat de vos propres artifices, et de me consoler par ces sages réflexions : Je vous l'avais bien dit ; je vous l'avais prophétisé.

— N'oubliez pas. Prince, qu'en me déterminant à prendre mon rôle d'examinateur, je ne me chargerai point d'être votre avocat, et ne m'engageai point à vous faire un chemin pour vous conduire de votre Babylone en ruines au ciel.

— Je vous félicite d'avoir conquis ce ciel et ne vous l'envie pas. Il y a longtemps que je suis guéri du désir de chercher mon bonheur dans l'affection des femmes ; j.? sais que cette affection est aussi variable que la couleur du caméléon. Pour mieux vous prouver ma philosophie à cet égard, tenez ; voilà le cas que je fais des dons de la comtesse.

A ces mots, Gremin jeta au feu les lettres et l'anneau qu'il avait reçus d'Aline.

— Je ne puis qu'approuver, dit le major, cette résolution, et peut-être auriez- vous mieux fait de la prendre plus tôt. La comtesse vous a oublié comme vous l'avez oubliée, fort peu de temps après vous avoir quitté. Tout cela n'était qu'un enfantillage.

— Je vous prie, monsieur le Major, de me faire grâce de votre approbation et de vos découvertes. Nous ne nous mettrons pas à discuter qui elle aime et qui elle n'aime pas. Seulement ne vous réjouissez pas de vos amours. La femme qui a déjà changé une fois, changera bien deux et trois fois.

2ii

— Soyez plus réservé à l'égard de la comtesse. J'ai supporté vos paroles tant qu'elles n'atteignaient que moi ; mais du moment où vous portez atteinte à l'honneur d'une femme, il ne m'est pas possible de garder plus longtemps ma patience... je ne suis pas un ange.

— Non. J'en suis convaincu, mais vos menaces me divertissent, monsieur le Major.

— Et votre caractère me fait pitié, monsieur le Lieutenant-Colonel.

— Pourrais -je savoir ce qui me vaut de votre part ce sentiment de commisération.

— Il vient de ce que, pour un froissement d'amourpropre, pour une jalousie imaginaire, pour une vaine fantaisie, vous avez pu venir chercher à mille verstes de distance pour l'injurier et l'outrager, un homme qui jusqu'à présent n'avait cessé de vous estimer et de vous aimer.

— Mille grâces de votre estime. Autrefois, il est vrai, j'y attachais du prix; à présent, je ne m'en soucie nullement... Et votre amitié ! n'est-ce pas un modèle d'amitié? Quoi ! vous en êtes venu à la veille de vous marier, sans m'écrire seulement une ligne?... Vous m'avez laissé dans une telle ignorance, que c'est par un garçon d'hôtel que j'ai appris votre mariage.

— Je vous ai écrit deux fois. Probablement que votre changement de garnison vous aura empêché de recevoir mes lettres. Quant à mon mariage, la chronique de la ville a devancé le fait. Il est possible qu'il ne s'accom-

plisse pas. Je n'ai pas encore le dernier mot de la comtesse.

— Vous m'avez écrit! Vous me trompez, et franchement^ je n'aurais pas cru que vous apprendriez si vite à joindre le mensonge à l'hypocrisie.

— Un mensonge ! s'écria Ctriélinski enflammé de colère. Une telle parole ne peut être effacée que par le sang.

— Soit! répondit Gremin.

— C'est décidé. Mais ne soumettez pas ma patience à une plus longue épreuve ; ne m'obligez pas à vous dire des choses qui ne peuvent être tolérées par des gentilshommes. A quand notre entrevue ?

— Demain, nous nous rencontrerons pour la dernière fois. Quoi qu'il arrive, j'aurai l'avantage de ne plus respirer le même air que celui qui a payé mon affection par une telle...

— Assez, Prince. 11 est des mots dont rien ne pourrait vous empêcher de subir les conséquences, ni mon ancienne amitié, ni les devoirs de l'hospitalité.

— Il vous convient bien de parler d'amitié, lorsque vous en avez empoisonné le souvenir. Quant à votre hospitalité, je n'en réclame point la protection. Mon sabre est mon meilleur défenseur.

— Faites-moi grâce, Prince, de ces fanfaronnades. Demain, je répondrai comme il convient à vos menaces.

— Et demain une balle sera la juste récompense de la perfidie. Vous verrez alors qu'on ne vise pas tranquillement sur moi comme sur une carte, et que je ne suis pas

l'examen. 2i3

de ces gens dont on peut faire impunément un marchepied. Mon témoin viendra vous voir aujourd'nui.

— Très-bien.

Les deux anciens amis se séparèrent avec une violente animosité.

Pendant toute la nuit, une longue nuit d'hiver, Olga ne put dormir. L'humeur sombre ou la feinte gaîté de son frère, l'impétueux entretien qu'il avait eu clans la journée avec Gremin, la visite d'un officier qu'elle ne connaissait pas, et tout ce qu'elle avait entendu en diverses occasions raconter des duels, jetaient le trouble et l'anxiété dans son esprit. En recherchant la cause de l'événement qu'elle redoutait, elle se disait que peut-être son frère aurait eu une dispute avec le prince. Longtemps avant le jour elle était levée, habillée, et elle se glissait comme une ombre hors de son appartement. De cruelles conjectures agitaient sa pensée. Elle aurait voulu savoir la fatale vérité; en même temps elle tremblait de la découvrir, et prêtait au moindre bruit une oreille inquiète. Plus d'une fois, elle s'avança sur la pointe des pieds vers la chambre de son

frère, mais cette chambre était encore plongée dans le silence et l'obscurité. Tout à coup un léger bruit attira son attention ; elle se retourna et vit briller un panache blanc sur l'escalier du major ... A cet aspect, le cœur de la jeune fille frémit, un froid glacial se répandit dans ses veines. Elle entendit qu'on parlait à voix basse dans une chambre voisine. Entraînée par son angoisse, par sa tendresse fraternelle, elle s'en approcha, et retenant son haleine, appliqua son œil au trou de la serrure. En face d'elle était le poêle, dont la flamme répandait de côté et d'autre une lueur blafarde. Le vieux domestique de Valérien, à genoux devant un réchaud, faisait fondre du plomb, puis le versait dans un moule, interrompant seulement son travail par des prières et des signes de croix. Près d'une table était un officier d'artillerie qui rognait, polissait les balles pour les adapter au canon d'un pistolet. En ce moment, la porte s'ouvrit avec précaution, et un troisième personnage apparut. C'était un officier des gardes.

— Bonjour Capitaine, lui dit l'artilleur , avez-vous tout préparé ?

— Oui ; j'apporte deux paires de pistolets, l'une de Kuchenreuter, l'autre de Lepage. Nous les examinerons ensemble.

— C'est notre devoir. Avez-vous des balles d'un juste calibre ?

— Elles viennent de Paris et doivent avoir été faites avec précision.

— Il ne faut pas trop s'y fier. Je le sais par ma propre

l'examen. 247

expérience. Et vous étes-vous procuré de la bonne poudre ?

— Oui, de la poudre à petits grains.

— Ce n'est pas la meilleure. Nous en prendrons une autre. Maintenant, comme il faut tout prévoir, avez-vous un médecin ?

— J'en ai vu deux, et j'ai été révolté de leur cupidité. Ils ont commencé par faire de grandes lamentations sur la responsabilité qu'ils encouraient et ont uni par me demander le prix de leur assistance. A de tels hommes je n'ose confier les chances d'un duel.

— Eh bien ! je vous enverrai un autre médecin, qui est très -original, mais un excellent cœur. J'ai été un jour l'arracher de son lit pour le conduire sur le terrain : « Je sais, me dit-il, en préparant sa trousse, que je ne puis prévenir votre folle rencontre, et je me rends volontiers à votre prière. Je me réjouirai toujours de me rendre utile à mes semblables , quel que soit le risque auquel je m'expose en remplissant cette tâche. Son œuvre accomplie, il a refusé toute espèce de rémunération.

— Voilà qui fait honneur à l'humanité , et au corps médical. Valérien écrit encore?

— Il écrit depuis longtemps , je ne crois pas qu'il ait dormi trois heures cette nuit. Mais il faut que nous ayons une voiture à quatre places. Celles à deux places ne peuvent servir en cas d'accident.

— La voiture nous attendra dans un quartier éloigmi, et j'ai choisi pour la conduire le plus simple des cochers.

— C'est à merveille. On ne peut prendre trop de pré-

cautions avec la police qui flaire le sang. Et maintenant nos conditions? Est-ce toujours comme il a été convenu : le combat à six pas ?

— Oui, à six pas. Le prince ne veut pas entendre parler d'une plus longue distance. Quatre coups d'abord à tirer; si le pistolet rate ou fait long feu, cela ne compte pas.

— Ah ! quelle rage ! Et tout cela pour les caprices d'une femme.

— Avez-vous vu beaucoup de duels dont la cause soit juste ? Pourquoi se bat-on le plus souvent, si ce n'est pour des actrices, pour des cartes, pour des chevaux ou

quelque niaiserie ?

— C'est vrai ; et tous ces duels, il faut l'avouer, ne nous font pas honneur. Ainsi donc c'est à midi, à la barrière de Viborg?

— A midi précis. Non loin d'une auberge, à deux verstes de distance, à gauche du chemin ; nous nous rejoindrons dans un endroit désert où coule un ruisseau, et où nous serons abrités par les arbres contre le vent et le soleil. Cependant j'espère qu'avant de laisser le combat s'engager nous essaierons encore de le prévenir par tous les moyens possibles. Entre nos deux camarades, il n'y a point eu d'offense mortelle , et peut-être aurons-nous le bonheur de les réconcilier.

— Je le désire ardemment; pourtant je dois vous avouer que je n'espère guère réussir. Parler de réconciliation à deux hommes qui se sont rendus sur le terrain les armes à la main, autant vaudrait administrer une médecine à un mort.

— Mais tes balles ne valent rien, s'écria l'artilleur, en s'adressant au domestique de Valérien. Elles sont inégales et raboteuses.

— Cela vient de mes larmes, Serge Petrovitcli, répondit le vieux serviteur en essuyant ses yeux humides. Je ne puis m'empêcher de pleurer, et mes pleurs tombent dans le moule. Puis mes mains tremblent. Ne comprenez vous pas, mes bons messieurs, la douleur que je dois ressentir ; je pense que je fonds la balle qui peut tuer mon bon maître ? Si Dieu permettait qu'il arrivât un tel malheur, comment oserais-je me présenter devant W^^ Olga à qui son frère tient lieu de père? Oh! messieurs, je vous en prie au nom de Dieu, détournez mon maître de ce danger, parlez-lui, tâchez de le fléchir, de le convaincre.... Le vieillard ne put en dire plus, et l'artilleur qui se sentait ému, essaya de le consoler :

— Assez, assez, lui dit-il, n'est-ce pas honteux à toi de pleurer comme un enfant? Voilà quatorze ans que tu sers avec le baron^ tu as vu plus d'une affaire^ tu sais que les balles n'arrivent pas toujours à leur but, et qu'elles ne font pas toujours des blessures mortelles... Au reste, nous arrangerons tout pour le mieux.

Oiga ne put en entendre davantage. Sa tête était en feu, et ses jambes vacillaient. Devant elle se déroulait l'effroyable scène de ce duel oia son frère pouvait succomber. — Tué ou blessé ! murmura-t-elle en s'aftaissant sur un fauteuil... Tué! Et sa raison s'égarait, et la terreur lui glaçait le sang.

U est des minutes, des heures d'une douleur si navrante,

d'un saisissement si profond, que le jugement est comme paralysé, que le cœur s'abîme dans un froid désespoir. Alors, les yeux n'ont plus de larmes, les lèvres n'ont plus de voix. Olga ne pleurait pas, ne pouvait pas pleurer, et ne proférait pas un mot. A toutes les questions, à toutes les prières de sa tante, elle ne répondait que par un signe de tête négatif, puis retombait dans sa morne immobilité.

Enfin, quand la lumière du jour dissipa les ombres de la nuit, elle se releva de son apathie, et il semblait que le soleil lui rendît la parole comme à la statue de Memnon. — Où est mon frère? s'écria-t-elle. On lui répondit qu'il était sorti, et elle resta muette, les yeux tournés vers la fenêtre. Sur sa figure, cependant, se manifestait tour à tour l'expression de ses divers sentiments, tantôt l'expression d'une vive attente, tantôt, celle d'un doux espoir, et plus souvent celle d'un sombre découragement, car sa raison lui disait que rien ne pouvait détourner Valérien des résolutions qu'il avait prises. Elle comprenait, en outre, que la solution de ce duel dépendait de l'agresseur, c'està-dire de Gremin. — Eh quoi! se disait-elle, lui que je croyais si excellent, lui que j'aimais, en qui j'avais confiance comme en un frère, il aspire à présent à verser le sang de mon frère ! Hélas ! que les hommes sont cruels î

Cependant le temps s'écoulait. Onze heures sonnèrent. L'âme d'Olga resta, avec ses yeux fixés sur l'aiguille de la pendule, comme si cette aiguille eût été le doigt du destin.

— Encore un quart d'heure, se disait elle... encore,

l'kxa.men. 251

et tout à coup elle s'écria : Non : il n'en sera pas ainsi ; un frère ne sera pas ainsi enlevé à sa sœur ; il se laissera attendrir par ma douleur. Oh ! mon Dieu ! soutenez-moi !... El Olga se prosterna devant la sainte image, et le Seigneur bénit sa résolution.

A deux verstes de la ville, sur le chemin de Pargalof, au haut d'une colline, il est une auberge peinte en rouge qui, en hiver, est souvent le théâtre d'une scène fatale ou d'une joyeuse réconciliation. L'été, elle est moins fréquentée, car une population nombreuse se répand dans les environs, et alors il devient difficile de trouver là un endroit désert pour se battre.

Tandis que la pauvre Olga recueillait péniblement toutes ses forces pour soutenir son infortune, les gens de la rustique auberge se plaisaient à regarder des voitures qui s'avançaient vers eux, en glissant rapidement SLir une neige scintillante. Ce n'étaient pas les équipages d'uo cortège nuptial : c'étaient ceux de nos duellistes.

Les deux adversaires se firent donner deux chambres séparées. L'artilleur sortit pour reconnaître le terrain et frayer un sentier. Le médecin invita l'autre témoin à faire avec lui une partie de billard, et le prince et le major restèrent isolément livrés à eux-mêmes.

Valérien, dans sa tristesse, contemplait avec une sorte

25^ LES DU AMES INTiMl'lS.

de satisfaction la neige étendae comme un linceul siir la terre, et la sombre verdure des sapins. Il aimait tendrement, ardemment la comtesse, et la dernière entrevue qu'il avait eue avec elle lui avait ravi ses espérances. Il souriait à la pensée de la mort, car à personne la mort n'apparaît désirable, comme à celui qui est trompé dans son amour. — Trois jours! se disait-il, et pas de réponse ?.... Ce silence n'est-il pas une réponse? Elle n'a pu renoncer à son existence bruyante : elle aime mieux, s'il le faut, subir, avec un cercle d'oisifs, l'ennui d'un salon, que de répandre la joie dans le cœur d'un seul homme ; elle aime mieux éveiller de côté et d'autre les désirs et les rêves que de concentrer toutes ses pensées sur celui qui serait son msri. Eh bien! soit! Je rends grâces au sort qui m'a révélé si vite la légèreté de cette femme. Dans l'effervescence de ma passion, j'aurais pu me laisser éblouir plus longtemps , et quel désespoir quand mes yeux se seraient ouverts ! A présent, la vie m'est indifférente, je méprise ce monde où l'amour, la gloire, l'amitié ne sont que des chimères. C'est toi, Aline, c'est toi surtout qui es coupable. Tu ressemblais si peu aux autres femmes, et tu te laisses entraîner dans le tourbillon des femmes vulgaires !.... Toi seule pouvais apprécier mon amour, assurer mon bonheur, et à cause de toi je vais peut-être mourir, et mourir sans consolation I Aline, Aline ! tu me regretteras quand je ne serai plus!...

A ces mots, les larmes coulèrent sur les joues de ValérieiK ot il n'en versait pas une pour sa malheureuse sœur.

L EXAAililV. 2.j3

c'est un des effets de l'amour que d'occuper le cours d'une pensée unique et de le détacher des liens mêmes de la famille.

Par la même raison, si Olga était oubliée dans une des chambres de la solitaire auberge, elle était dans une autre l'objet d'une mélancolique rêverie. Le prince Gremin, plus sombre qu'une soirée d'hiver, était là assis devant une table, sur laquelle il tambourinait une marche funèbre avec ses doigts. Mais soit que cette monotone vibration fût impuissante à le distraire de ses noires réflexions, ou quil reconnût lui-même son habileté à cet exercice, il ne portait aucune attention à cette musique machinale et s'absorbait de plus en plus dans ses pensées. L'efferves cence de sa colère étant apaisée, il se repentait de son emportement et se reprochait sa conduite envers un ancien ami. — Et pourquoi, se disait-il, en snis-je venu à cette extrémité? Pour une femme que je n'aime plus depuis longtemps, et qui m'a, de son côté» oublié depuis longtemps; pour la misérable fantaisie d'entraver le bonheur d'un autre, pour une indigne vanité. Ce qui agissait encore plus vivement sur son esprit, c'était l'image d'Olga ; tous ses syllogismes, tous ses raisonnements aboutissaient à cette question iQue dira la sœur de Valcrien? Après ce duel, je n'ai plus à attendre d'elle que la haine et le mépris, et Gremin sentait quel malheur ce serait pour lui d'avoir à subir ou la haine, ou le mépris, ou même 1 indifférence de cette jeune fille si digne de respect, — et si digne d'amour, ajoutait son cœur, — et qui a peut-être quelques sentiments particuliers pour toi, ajoutait son amour-propre.

*iÔ* LES DR-^MtS INTIMES*

Mais la voix des préjugés résonnait de nouveau comme une trompette et étouffait les bonnes et vraies émotions. a A présent, murmura t-il avec un douloureux soupir, il est trop tard pour réfléchir, pour réparer le passé, et ce serait une honte pour moi de changer de résolution. Je n'ai pas envie de devenir la fable de la ville et du régiment. Le monde est d'une si charitable nature qu'il croit plus volontiers à la lâcheté qu'à une noble et généreuse impulsion, et quand j'aurais encore de plus douv^es espé- T-ances et une vie plus précieuse engagée dans cette rencontre, il faut qu'elle ait lieu.

— Tout est prêt. Prince, lui dit son second en entrant dans sa chambre. 11 ne nous reste plus qu'à charger les pistolets, et c'est une opération à laquelle vous et le major vous devez assistez.

Les adversaires s'avancèrent chacun d'un côté, s'inclinèrent froidement l'an devant l'autre en silence ; puis, tandis que Gremin restait près de la table où l'on préparait les armes, Gtriélinski s'approcha du docteur qui achevait nonchalamment sa partie de billard. Il est triste de voir des gens qui vont se battre, plus triste encore est cette naturelle impression pour ceux qui leur servent de témoins. Chacun de ces témoins en faisant des vœux pour le bal ut de celui qu'il assiste, souhaite par là même, involontairement, le malheur de l'autre, et ce sentiment, ({ui pèse sur l'esprit de tous, on s'efforce de part et d'autre de le dissimuler par une gaîté inaccoutumée, les combattants pour montrer kur énergie, et les témoins p.jur les encourager.

l'examen. ^55

Cependant les pistolets étaient chargés, et le moment décisif approchait, quand soudain on entendit frapper à la porte.

— Quelle misère ! s'écria l'artilleur en cachant les armes son manteau, on ne peut pas même se battre à sous son aise. Qui est là ?

Un domestique de l'auberge s'avança sur le seuil, et du même ton avec lequel il aurait compté les points au billard, dit qu'un messager à cheval, expédié par la comtesse Zviesditch désirait parler au major Ctriélinski.

Le major se précipita dans le vestibule.

Le domestique s'approchant du prince, lui dit : Il y a là à côté une dame qui demande à vous voir. Le prince sortit d'un air maussade en haussant les épaules ; mais quelle fut j-a surprise quand il fut en face d'une femme qui, rejetant brusquement son voile en arrière, lui montra dans tout l'éclat de sa jeunesse et de son idéale beauté la figure d'Olga.

— Olga, s'écria-t-il avec une sorte de stupéfaction, vous ici ? Est-il possible ?

— Je suis ici à cause de vous, Prince, répondit Olga avec véhémence. Si je n'avais prévu le danger auquel je m'expose par ma démarche, votre étonnement me le révélerait. Mais j'ai tout pressenti, et j'accepte toutes les conséquences de ma résolution. Que le monde m'accuse de courir les aventures, que je devienne dans notre société un objet de raillerie, que cet instant jette à jamais une ombre sur ma vie, soit ! je brave tout pour sauver mon frère que vous voulez égorger. Je ne viens poinl

VOUS reprocher ce qui s'est passé. Non, je veux seulement vous fléchir par mes prières, par mes supplications. Renoncez au funeste dessein que j'ai appris par hasard. Je vous en conjure au nom de Dieu que vous oubliez, au nom de l'humanilé, au nom de la raison que vous foulez aux pieds, au nom de votre ancienne affection, et de tout ce qui vous est cher en ce monde, et de tout ce que vous devez attendre dans l'autre. Vous-même avez provoqué ce duel et de vous il dépend de l'empêcher. Prince, réconciliezvous avec Valérien. Sauvez-moi de l'horrible alternative qui me menace ou de ne plus voir en mon frère qu'un meurtrier, ou de pleurer sur lui toujours. Qu'arrivera -t-il de moi, pauvre fille, seule en ce méchant monde, sans amis, sans guide, sans appui ? Si peu que j'aie vécu, n'aije pas trop vécu pour en venir à l'heure où je dois voir s'entr'égorger les deux êtres que j'aime le plus en ce monde.

Olga avait d'abord parlé d'une voix ferme et vivement accentuée ; mais peu à peu son organe s'aftaiblit, sa respiration était gênée, son cœur battait avec force, ses yeux s'emplissaient de larmes, et, ne pouvant plus résister à la violence de son émotion, elle tomba sur une chaise en sanglotant. Le prince dont l'àme se passionnait aisément pour les nobles pensées, fut profondément ému de la généreuse résolution d'Olga. Debout sur le seuil de la porte, immobile et muet, il contemplait dans une sorte d'extase l'admirable jeune fille. Toute sa nature était attendrie, et une lueur de véritable amour éclairait sa pensée. Par une puissance soudaine comme l'effet magnéti-

l'examen. 257

que, les larmes de l'innocente Olga apaisèrent ses intentions hostiles, et changèrent un mauvais germe de haine en une bonne pensée, et déjà il était heureux, car le bonheur le plus doux, n'est-ce pas le sentiment du grand et du beau ?

Cependant Olga, croyant que, comme il ne lui répondait pas, il refusait d'accéder à sa prière, se releva tout à coup en s'écriant :

— Eh bien ! Prince, si le bngage de la vérité et de la nature ne peut émouvoir les hommes élevés dans les préjugés sanguinaires, sachez donc quelle est ma dernière décision, sachez que vous ne pourrez arriver à mon frère qu'à travers mon corps. J'ai fait le sacrifice de ma renommée, je ferai celui de ma vie.

— - Non, non, célesle enfant, répondit Gremin, c'est moi^ au contraire, qui sacrifierai mille fois ma vie pour votre frère. Olga, votre grandeur d'âme m"a vaincu.

A ces mots, il eutra dans la salle où s'étaient faits les préparatifs du combat, et, s'adressant à Valérien :

— Monsieur le Major, lui dit il à haute voix, je vous demande pardon de mon emportement; je regrette ce qui s'est passé dans notre entrevue d'hier ; si cette réparation vous suffit, je m'honorerai de vous appeler, comme autrefois, mon ami.

Ctrié:inski, qui ne s'attendait point à un tel langage, lisait en ce moment une lettre dont il était visiblement réjoui. Il s'avança vers Gremin, et lui tendant la main :

— Celui-là, dit-il, pardonne aisément qui a lui même besoin de pardon.

Et les deux amis se jetèrent dans les bras l'an de l'autre.

— Messieurs, reprit Gremin en se tournant vers les témoins, dites-nous en conscience si nous avons à nous reprocher de ne nous être pas conduits comme il convient à des gens dhonneur et à des officiers?

— Jamais personne ne doutera de votre bravoure, répondirent les officiers aux Gardes en embrassant le prince.

— Reconnaître son erreur est le plus grand acte de courage, ajouta l'artilleur eu serrant la main du major.

— Voilà pour le monde, dit Gremin; à présent, mon cher Ctriélinski, veux-tu bien m'accorder quelques minutes d'entretien particulier ?

Les deux frères d'armes sortirent amical 'ment ensemble. Sur la figure de Valérien on pouvait voir l'impression de la joie, mais elle se rembrunit tout à coup, lorsqu'en entrant dans la chambre voisine il se trouva en face de sa sœur. « Qu'est-ce que cela signifie ? s'écria t-il d'un ton sévère. » Mais à l'instant sa voix s'adoucit, quand sa sœur, se jetant dans ses bras, lui dit : « Dieu soit loué ! Vous n'êtes plus ennemis, vous ne vous battrez plus !... » Et elle tomba à demi inanimée.

— Olga, Olga, qu'as-tu fait? murmura tristement le major. Ton innocence t'a perdue.

En disant ces mots, il la portait sur un canapé, et jetait sur le prince un regard douloureux, tandis que le médecin qu'on avait appelé accourait pour prendre soin de la jeune fille.

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— Mon ami, mon ami. ditGremin, ne m'acrable pas, je vois les fatales conséquences de ma folie, mais tâchons de la réparer. Sans doute, la démarche de ta sœur n'échappera point aux commentaires des méchants. Moi, je sais que je ne suis pas digne de cette angélique créatnre, et je sais aussi que sans elle il n'y a pour moi point de bonheur possible sur cette terre... Si son cœur est encore libre.... si j'ose... Je suis ton vieil ami, Valérien. veux-tu que je sois ton beau-frère?

— Je t'avouerai, répondit Ctriélinski, qu'il fut un temps où je n'aurais pas imaginé pour Olga un meilleur époux que toi ; mais après l'emportement que t'ont causé mes rapports avec la comtesse, je ne crois pas pouvoir te confier l'avenir de ma sœur.

— Valérien, ne revenons pas sur le passé. Qui de nous n'a eu son heure d'égarement? Dès maintenant, je suis un tout autre homme. Le penchant que j'avais pour ta sœur est devenu un amour invincible et invariable.

— Eh bien ! je te crois, répondit le major en serrant la main de Gremin et en se rapprochant d'Olga qui commençait à revenir à elle. Ma bonne chère Olga, dit-il, voici deux hommes réconciliés par toi et heureux par toi ; mais il en est un à qui ce bonheur ne suflit pas, et qui aspire à obtenir une récompense, après avoir mérité un châtiment. Il est convaincu qu'il t'aime, il jure de t'aimer fidèlement. .. Achève, Gremin.

- Je serai bref, dit le prince. Oui, Olga, j'ose demander votre main, quoique, dans le fond de mon

âme, je reconnaisse combien je suis indigne d'une telle grâce. Je ne vous parlerai point à présent d'une réciprocité d'affection. Je m'estimerai heureux, si seulement vous voulez bien me dire que vous ne me haïssez pas, et j'attendrai avec patience un autre sentiment.

— Je puis vous assurer dès maintenant, répondit Olga d'une voix tremblante, que je n'ai aucune raison de vous haïr, et que je vous dois, au contraire, de la reconnaissance.

-- Ce que j'ai fait n'est qu'un faible exemple de ma soumission sans bornes. Avec un ange comme vous pour modèle, quelle qualité ne pourrais-je pas acquérir? Olga, ma vie sans vous, c'est le néant ; avec vous^ c'est le ciel. Décidez de mon sort.

On pouvait voir la réponse d'Olga sur chaque trait de son visage, dans le tressaillement de chacune de ses fibres. Un subit incarnat s'était répandu sur ses joues ; des larmes de joie coulaient de ses yeux. Un doux rêve semblait rayonner sur sa physionomie. Mais cette situation était pour elle si nouvelle, si étrange, qu'elle ne pouvait elle-même s'en rendre compte. Enfin, se penchant aiïectueusement vers son frère, et appuyant sur lui sa jolie tète :

— Mon frère, murmura-t-elle, réponds pour moi.

— Prince Nicolas, dit le major, en prenant la main de son ami, et en la joignant à celle de sa sœur, je te confie la meilleure perle de ma vie. Si tu trahis mon espoir, pense qu'il y a une conscience dans le cœur, et un

L KXAMtN.

Dieu dans le ciel. Tes vœux sont satisfaits et moi, mon ami, je suis si heureux que je me demande si mon bonheur n'est pas un rêve. Tiens, vois ce qi'.e je viens de recevoir d'Aline , et le prince lut les lignes suivantes :

« Pour ta défiance, cher Valérien, tu méritais d'être puni, tu l'as été ; mais moi j'ai souffert aussi de cette plaisanterie. Comment as tu pu douter un instant que j'hésite à te suivre dans les douleurs ou dans la joie, partout ou il te plairait d'aller, partout où le sort t'appellerait! J'ai employé ces trois jours a faire entrer m conviction dans l'esprit de ceux qui constituent autour de moi une tutelle politique et morale. Maintenant tout est en ordre, et je î5uis prête à t'accompagner, non-seulement dans un beau village, mais au pôle, si bon te semble. Aujourd'hui, j'attends pour faire la paix avec lui mon ami défiant, et dans quinze jours.... quelle bonne pensée ! j'aurai le droit sacré de me dire — ton Aline, w

Olga et Gremin félicitèrent cordialement Valérien sur son prochain mariage, et le docteur lui-même, qui avait entendu lire la lettre d'Aline, en était ému.

— Messieurs, dit le major en se tournant vers les officiers qui devaient assister à sa rencontre, voulez-vous me faire le plaisir de venir dîner chez moi ? J'ai à vous remercier de l'intérêt que vous nous avez témoigné, et à vous adresser une autre prière, c'est que vous veuilliez bien échanger ces pénibles fonctions de témoins dans un duel pour celles de garçons d'honneur aux noces de Gremin et aux miennes,

— Eh ! bien, mon ami, qu'en dites- vous? dit le prince au docteur en montant en voiture avec lui.

— Je dis que j'écrirai une nouvelle dissertation.

— Sur quoi ?

— Sur les heureuses sottises de l'homme.

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