PAR M. LE BARON KORF
Dans l'hiver de 18.., je retournais à Pétersbourg après une année d'absence. La diligence m'arrêta à son bureau. Dans riiôtel qui l'avoisine, il n'y avait que deux chambres vacantes, mais pas une ne pouvait me convenir Pour arriver à la première, il fallait monter cinquante marches, ce qui est une rude tâche pour un goutteux ; dans la seconde, les fenêtres s'ouvraient sur une petite rue obscure. Antipe prit une voiture, nous nous dirigeâmes vers la maison Demuth ; là tous les appartements étaient encore occupés, à l'exception d'une chambre au premier étage, qui, par hasard, se trouvait libre et nous convenait. Après avoir fait une toilette nécessaire à la suite d'un trajet fatigant, et ordonné du thé, je pris mon portefeuille. Il était rempli d'une foule de lettres et de notes, c'est-à-dire d'une quantité de ces commissions dont les voisins'de cam-
pagne ne manquent jamais d'accabler celui qui part pour la capitale. Un poêle flamboyait dans ma chambre, et j'avoue qu'en regardant cette innombrable quantité de lettres, et en m'asseyant près du poêle, j'éprouvais une singulière démangeaison au bout des doigts. Qu'y a t-il dans ces lettres? me disais-je ; des niaiseries provinciales, des vœux irréalisables, des demandes de places, des requêtes de différentes sortes, avec des apostilles inutiles. A quoi bon tout ce fatras, ne ferais-je pas bien de le jeter au feu? Déjà ma main s'apprêtait à cette exécution, quand Antipe entra, apportant du bois et du charbon, et je réfléchis que je n'avais pas besoin de tant me presser de vider mon portefeuille. Antipe, me dis-je, peut remettre la plupart de ces lettres à leur adresse ; il connaît parfaitement les rues de Pétersbourg, et peut-être que, dans ces missives, il s'en trouve une si douce ou si grave qu'il importe....
— Ouf! eh là, mon Dieu! quel bruit dans la chambre qui touche à la mienne, quel soupir pénible! Il y a là un homme qui souffre, et qui a bien de la peine à respirer.
Je reprends mes commissions, je divi>e mes lettres par quartiers, en p'aignant les jambes d' Antipe. Le travail fini, il me reste entre les mains une lettre que je ne puis mêler avec les autres ; il faut que je la porte moi-même. Elle est de ma tante Catherine Andrevna ; mais ce n'est point parce qu'elle a été écrite par ma tante que je garde cette lettre avec un soin particulier, c'est parce qu'elle est adressée à Elisabeth Michailovna, à celle... à celle... ; je ne sais commuent dire, maintenant que j'ai le front ridé et les cheveux gris, maintenant que je suis arrivé à ma cin-
qiiantaine, je ne sais comment dire que cette Elisabeth a été pour moi l'objet d'une ardente passion. Qu'elle était belle il y a vingt ans! quels yeux, quelle taille, quel charmant petit pied ! A ce souvenir, je sens encore mon cœur battre avec force, comme s'il oubliait qu'à cinquante ans il n'est plus permis d'avoir un rêve de séduction. Il y a dix ans que je ne l'ai vue, et à peu près dix ans aussi qu'elle est mariée, et moi, pauvre fou, je pensais...
— Ouf! quel bruit résonne encore dans la chambre do mon voisin ; car c'est un voisin et non une voisine; il a une profonde voix de basse qui ne peut me laisser aucun doute sur son sexe ; mais il doit être asthmatique et souffrir cruellement. Je le plains, le pauvre homme ! et je un remets à mon travail.
Elisabeth Michailovna... ; mais j'en ai assez dit. Demain, j'irai la voir avec la lettre qui lui est adressée. Je dois lui remettre des poires coniites ; j'ai envie de les envoyer par Antipe, car je n'oserais me pré enter devant elle avec ce paquet!... Hon ! voilà que j'oublie encore que j'ai cinquante ans, et qu'à mon âge il ne faut plus s'attendre à faire de la poésie.
Ici est une autre lettre, avec de l'argent, pour mon neveu Pierre ; je pense que le joyeux garçon est fort désireux de recevoir cette somme, même en écoutant les remontrances que, je suis tenu de lui faire. Il dépense en un mois ce qui devrait lui suflire pour un semesttre. Ah! la jeunesse !
— Ouf! quel bruit, quel soupir, quel gémissement! Un tel voisinage commence à me fatiguer, et si je dois encore
entendre ce bruit lamentable, je suis résolu à partir demain. Mais voilà qu'on entre dans la chambre du malade, ses bottes tombent sur le parquet, son lit craque sous lui, il bâille, il fait encore un soupir, puis tout se tait. Onze lieures sonnent, il est temps aussi de me coucher. En voyage, je n'ai pu dormir, tant j'étais occupé de l'image d'Elisabeth ; je sens que la nature reprend ses droits; je commençais à m'assoupir, quand soudain retentit un nouveau fracas, non plus dans la chambre de mon voisin malade, mais dans un autre appartement. J'entends des éclats de voix qui, d'abord, s'élèvent confusément à une certaine distance, puis peu à peu se rapprochent, deviennent plus distincts, et enfin frappent vivement mon oreille. C'est une femme qui parle, et je ne suis séparé d'elle que par une légère cloison.
— Sotte créature que tu es, s'écrie -t-elle, tu ne sais pas même attacher un bonnet. Regarde comme celui-ci danse sur ma tête.
— Madame...
— Tais-toi, idiote ; je te donnerai une leçon dont tu te souviendras.
— Madame, en vérité...
— Va-t'en laver tes mains, je ne te permets pas de me déshabiller avec ces doigts sales.
Quelques minutes de silence.
— Barba ! Barba ! insupportable créature , auras-lu bientôt fini ?
— Je suis prête, Madame.
— Allons, dépêche-toi... Ahl voilà que tu m'enfonces
une épingle dans le dos; vas-y plus doucement... Plus doucement, te dis je. Seigneur de Dieu ! quelle imbécile !
— Mais, Madame, je ne vois pas...
— Aveugle ! je t'éclaircirai la vue. Emporte ma robe et prends garde à mon bonnet.
— Tout de suite, Madame.
— Oui, tout de suite, et tu ne sais rien faire comme il faut... Ahl tu me tires les cheveux... quelle brute !
— A ces cris d'emportement succédèrent d'autres vociférations de même nature^ qui m'étaient excessivement désagréables. Lorsque, enfin, le silence se rétablit, je me mis à réfléchir à la dureté avec laquelle certains maîtres traitent leurs domestiques; je plaignais sincèrement la pauvre Barba, et j'étais irrité contre sa maîtresse. Pour me distraire de cette pénible impression, je voulus reporter ma pensée sur une image plus riante ; et quelle image pouvait m'être plus agréable que celle d'Elisabeth Michailovna? Voilà cinq ans environ qu'elle est veuve. Depuis cette époque, elle a passé une partie de son temps en pays étranger, et l'autre dans son petit domaine. Pourquoi ses parents n'ont-ils pas voulu lamarier avec moi ? Ils se laissèrent séduire par la brillante position de Damien Grigoréwitch, et qu'est-il arrivé? Grigoréwitch est mort sans enfants, un de ses parents est devenu son héritier et il n'est resté à Elisabeth qu'une modeste fortune. Moi, je ne suis pas riche, cependant un millier de paysans suffisent pour subvenir aux besoins de deux personnes, et même de quatre, s'il plaisait à Dieu... Mais à quoi servent ces réflexions?
268 LES DIIAMKS INTIMES.
Elle est libre à présent ; elle se rappelle peut-être les lettres passionnées que je lui écrivais, mes soupirs, mon amour, notre amour, j'ose dire, car je crois qu'elle m'aimait ; elle est libre, je sens que je l'aime encore. Pourquoi ne feraisje pas une tentative?... Hélas! j'oublie encore que j'ai cinquante ans et qu'à cet âge on ne doit pas s'exposer au ridicule.
Pour mettre une trêve à ces rêves, j'essaie de m'endormir et mon imagination se joue de ma volonté, et toute la nuit je n'ai fait que me tourner d'un côté et de l'autre dans mon lit. Les douleurs de la goutte me faisaient descendre du haut des régions éthérées oi^i mon esprit planait avec le souvenir d'Elisabeth. A mon appel, AiUipe entra dans ma chambre à moitié endormi, et me mit sur ma jambe malade une nouvelle enveloppe. Par ma fenêtre j'entrevoyais un ciel sombre, et j'aurais bien voulu jouir d'un peu de sommeil ; mais comment dormir au milieu des rumeurs que j'entendais dans les corridors et dans la chambre de mon voisin? Je finis par me lever, et, en m'appuyant sur une canne, je m'avançai péniblement près de mon bureau et regardai avec tristesse la lettre que j'avais l'espoir de porter aujourd'hui. Impossible de sortir dans l'état où je suis, peu m'importe le reste ; ma visite à Elisabeth, voilà ce qui me tient à cœur, voilà ce que je voudrais faire le plus tôt possible ; mais me traînera l'aide d'un bâton, en boitant comme le diable de Lf^sage, et me présenter ainsi devant ÉHsabeth... Ah! maudite coquetterie... A cinquante ans^ quelle folie !
A dix heures environ, j'entends sortir mon voisin ma-
lade. Dieu soir, loué ! me dis-je, de ce côté, du moins, j'aurai un peu de repos. Mais déjà il m'a paru que ce pauvre infirme était mieux, car ce matin il n'a point gémi comme hier. Par malheur, un instant après, ma voisine se remet en mouvement, et me voilà condamné à entendre à peu près les mêmes accents de colère, les mêmes reproches, les mêmes phrases, qui m'ont tant fatigué la veille. Tantôt la pauvre Barba ne savait point lui mettre ses bas; tantôt elle lui donnait des souliers trop étroits ; tantôt l'eau qu'elle lui versait était trop chaude, puis trop froide. Cette scène dura encore une grande heure, et, malgré tous mes efforts, je ne pouvais parvenir à en détourner mon attention. Toutes les grossières injures que cette méchante femme avait adressées à sa domestique vibraient encore à mon oreille et augmentaient mon état d'irritation. Quan .1 on souffre de la goutte il est dangereux de se mettre en colère; je le sais par expérience, mais cette réflexion ne suffisait pas pour réprimer l'impatience que m'avait fait éprouver ma voisine. Dans un de ses emportements contre la malheureuse Barba, occasionné par je ne sais quelle étoffe qui n'était point convenablement pliée, j'entendis... je ne sais si c'était une erreur produite par mon imagination, mais je crois être sûr que j'entendis résonner un soufflet.
A deux heures, une modiste entra chez ma voisine. Alors il me fallut subir une conversation presque aussi désagréable que la querelle avec Barba. Mon insupportable inconnue n'en finissait pas de faire ses emplettes.
— Mais, Madame, lui disait la modiste, cela vous va à merveille.
— Permettez, répondait en français ma voisine, cette rosette me tombe sur la figure ; ce n'est pas ainsi qu'on les porte à présent.
— Madame, croyez-moi, c'est une grave affaire que de s'habiller selon sa taille et selon sa physionomie. Que diriez-vous d'une femme qui serait plus petite que vous, qui n'aurait point votre embonpoint, et qui voudrait porter les mêmes choses que vous? Cela vous choquerait.
— Je vous dis que je veux avoir un bonnet à la Figaro, et non point ce chiffon, que personne n'accepterait.
— Je vous assure qu'un bonnet à la Figaro ne convient point à votre visage; il vous faut quelque chose de plus
- large, j'en suis certaine ; mais voilà comme nous sommes, nous croyons que tout nous va.
-- Faites attention à vous, je ne tolère pas qu'on me parle d'ime façon impertinente.
— Je ne fais que vous dire ma pensée,
— Pourquoi la dire quand personne ne la demande ? Emportez-moi tout ce fond de boutique, je n'ai besoin de rien.
— Mais voilà un bonnet que vous aviez commandé et qu'on a fait d'après vos propres prescriptions.
— Il ne me plaît pas.
— C'est pourtant vous qui l'avez voulu ainsi.
— J'en désirais un autre , et je ne prendrai pas celui-ci.
— Ayez la bonté de regarder le dessin que vous nous avez remis, vous verrez que nous nous y sommes scrupuleusement conformées.
— Non, non, mille fois non, ce n'est pas cela que je veux.
— Comme il vous plaira. Seulement vous ne serez pas surprise si désormais nous n'acceptons plus vos ordres.
L'altercation se prolongea encore quelques instants avec vivacité, puis enfin la modiste se retira et le silence se rétablit.
Quelques instants après, ma voisine reçut la visite de deux de ses paysans qui avaient obtenu d'elle la peruiission de s'établir à Pétersbourg et qui venaient h prier de renouveler leur passe-port. Elle leur adressa la parole, en colère, leur reprochant avec rudesse de ne pas payer exactement leurs impôts, puis enfin leur déclara que, pour leur accorder la nouvelle grâce qu'ils lui demandaient^ elle exigeait qu'ils lui donnassent trente roubles de plus par année. L'un d'eux, prenant la parole d'un ton humble et suppliant, lui dit :
— Notre mère, notre bienfaitrice, si notre pauvreté ne nous a pas permis jusqu'à présent d acquitter ponctuellement notre impôt , comment veux tu que nous en ])ayions un plus considérable ?
— Je te trouve bien hardi, s'écria l'impitoyable femme, do me parler ainsi ; sache que ton devoir est de faire la volonté de tes maîtres.
— Mais, chère mère, comment pourrions-nous...
— Tais-toi, et sors.
— Nous sommes tes serviteurs , tes esclaves ; nous nous recommandons à ta bonté.
— Bien, bien ; si vous ne payez pas à jour fixe, je vous fais enrôler dans l'armée.
La porte de l'appartement de ma voisine s'ouvrit de nouveau; mais cette fois ce n'était plus ni pour la modiste, ni pour des serfs ; c'étaient des personnes de sa connaissance qui venaient la voir. Quelle étrange métamorphose! Comme la colère de mon inconnue s'est apaisée ! comme cette capricieuse fantaisie s'est dissipée ! Sa voix, naguère si rude, si désagréable, est devenue douce, caressante ; mi poëte la comparerait aux murmures d'une onde limpide, caressée par un léger zéphir; avec quel affectueux intérêt elle s'informe de Marie, de Fédora, de je ne sais qui encore ! Avec quelle émotion touchante elle parle de la longue maladie de son petit chien ; il me semble qu'elle pleure en dépeignant les souffrances de la pauvre bête.
— Vous devriez, lui dit une de ces compatissantes amies, renoncer à l'habitude d'avoir près de vous des animaux ; vous êtes d'une nature trop tendre, et vous souffrez trop de les voir souffrir.
— Oui, répondit ma voisine, j'ai les nerfs très- affaiblis depuis la mort de mon cher Mimi.
— Je crus d'abord que Mimi était le nom de son chien, mais j'appris par la suite de l'entretien que c'était celui de son mari, qu'elle avait perdu depuis plusieurs annsBS,
Cette scène sentimentile me mettait dans une nouvelle rage ; j'avais envie d interpeller ma méchante voisine^ de
t'NE AGRÉABLE DÉCOUVERTE. ^73
lui dire de se taire et de ne point profaner les mots sacrés d'i^mour et d'amitié^ en s'attribuant ces deux sentiments. Mon Dieu, mon Dieu, comment peut-on être si hypocrite? comment peut-on mentir si impudemment? Serait-il donc vrai, comme on l'a dit, que la vie de la femme ne serait qu'une perpétuelle tromperie, depuis le berceau jnsqu'à la tombe ?
Non, grâce au Ciel, toutes les femmes ne portent point ce masque hideux; il y a parmi elles des âmes d'élite qui nous font oublier les vices des autres. Telle était ma mère, ce noble cœur qui ne vivait que pour le bonheur de ceux qui l'entouraient, qui était si profondément dé. vouée au bien-être de ses enfants, qui, sans rien demander au monde, lui donnait tout ce qu'elle pouvait lui donner. Telle était aussi ma chère Elisabeth Michailovna. De quelle délicatesse de sentiment elle était douée ! quel désir d'être agréable aux autres ! quelle douceur de caractère ! quelle bienveillance ! Deux exemples comme ceux-là, c'en est assez pour que je sache que toutes les femmes ne sont pas fausses et méchantes.
Mais n'est-il pas étrange que chaque incident me rappelle ainsi le souvenir d'Elisabeth ? Je me suis tant de fois promis à moi-même d'écarter son image de ma pensée, et mon cœur y revient sans cesse. Cependant est ce bien une impulsion de mon cœur, et non pas ui.e erreur de mon imagination? On dit qu'à cinquante ans il n'est plus permis de s'engager dans un nouvel amour. Non ; mais ce n'est pas s'engager dans un nouvel amour que de songer à la femme que l'on a aimée il y a ving ans ; ce
â74 LES DRAMES INTIMES.
n'est que la continuation d'nn même sentiment. C'est une cho^e singulière que d'aimer encore une femme qu'on n'a pas vue depuis dix ans. Singulier ou non, le fait est, je l'avoue, que mon cœur bat vivement à l'idée que demain je me trouverai près d'Elisabeth. Oui, demain, je prends une voiture à quatre chevaux, et Antipe mettra sa livrée. Antipe ! puis-je compter sur lui? Quand je l'appelle, il ne me répond que par un ronflement : je crois qu'il est encore ivre. Mais voilà que tout à coup je songe que je ne connais pas l'adresse d'Elisabeth. A cette pensée, je frissonne... Ah ! heureusement j'ai à Pétersbourg une cousine qui sait tout, qui se rappelle la figure des gens qu'elle n'a fait qu'entrevoir, qui peut dire où demeurent tous ceux qu'elle connaît à peine, combien ils ont d'en'^ants et de domestiques, si le cocher boit, si la femme sort souvent, si elle se querelle avec son mari, si elle a des adorateurs ou des soupirants, enfin elle sait tout. Près d'elle, je ne puis manquer de trouver l'adresse d'Elisabeth. Sans ma maudite goutte, j'irais à l'instant même la chercher. Quel ennui que d'être là, seul dans une chambre d'auberge, sans livres, sans amis, sans distractions ; et si, à cette misère, on ajoute un voisinage comme celui dont je suis affligé, il y a de quoi prendre à tout jamais en haine l'invention des hôtels .
A l'heure du dîner, ma voisine sort de son appartement; enfin, je vais avoir quelque repos. Je réveille Antipe, non sans peine, et l'envoie chercher mon dîner. Une demi* heure après, au lieu de ce dîner, on m'apporte du café.
~ Que signifie cela ?
— C'est ce que votre domestique a commandé.
— A force de boire, il aura encore perdu sa raison. Donnez-moi à manger le plus tôt possible.
En ce moment rentre mon voisin; il paraît très-irrité, jette brusquement divers objets dans sa chambre en prononçant d'un ton de colère les mots de tribunal, secrétaire, plaidoierie. Mais qu'importent ses affaires ? Que Dieu lui soit en aide !
Je me remets à rêver à Elisabeth. Pourquoi ne l'épouserais-je pas, si elle y consentait; on dit que je suis vieux ; cependant, à cinquante ans on n'est point encore si vieux. Je me sentirais de force à danser encore la mazurka, si je n'avais la goutte, et la goutte ne me prend guère que deux fois par mois, et souvent pas plus de quatre jours. Il y a deux ans que B... s'est marié. On s'est moqué de lui, mais il avait soixante-huit ans, et sa fiancée n'en avait que vingt. Entre Elisabeth et moi il n'y a pas une si grande différence, et je ne vois pas pourquoi on plaisanterait de mon mariage ; si elle le voulait, je serais bientôt décidé. Voyons ce qui arrivera. Demain notre entrevue doit éclairer la question. Comment va-t-elle me recevoir ? que me dira-t elle? 11 est probable que je remarquerai en ellu la trace des années ; cependant les traits de sa ligure ne peuvent être bien changés, et ce qui est essentiel, ce qui ne doit point subir l'atteinte des années, c'est cette âme qui se confondait avec la mienne, c'est ce regard qui charmait tellement mes regards.
Ouf 1 quel bruit dans la chambre de mon voisin ! le pauvre homme, comme il doit souffrir !
— Antipe î Antipe ! le voilà qui dort encore ! je crie de nouveau, et il finit par arriver.
Va dire au bureau qu'il y a près de moi, au n^ 6, un voyageur que je crois très-malade.
Quelques instants après, Antipe revient, et me raconte je ne sais quelle espèce de folie, dont je ne puis m'empêcher de rire. J'attends qu'on m'apporte le thé pour interroger le domestique de l'hôtel, qui, probablement, satisfera ma curiosité ! Le voici :
— Dites-moi, mon cher, qui demeure donc dans cette chambre, à côté de moi ?
— Dans celle-là?
— Oui.
-- C'est un étranger, M. Kotschin.
— Gomment ?
— Kotschin, un propriétaire.
— D'où est-il?
— De Riazan, je crois.
— Un petit homme qui a des cheveux noirs?
— Précisément.
— Et quel est le nom de son père ?
— Gabrilowitsch.
— Vraiment ? c'est là mon voisin ? 11 y a longtemps qu'il est ici?
— Environ huit mois.
— Et là, de l'autre côté?...
Avant que le domestique m'ait répondu, la porte s'ouvre...
— Mon oncle, mon cher petit oncle, crie une jeune voix,
UNE AGRÉABLE DKCOlVKriTi:. '27
et au même instant mon neveu Pierre se jette à mon cou. Je l'embrasse affectueusement, et j'oublie que je dois avoir un air sévère, et lui adresser de graves remontrances. Pierre est un bon garçon, seulement un peu léger.
— Comment donc, lui dis-je, as-tu appris mon arrivée ?
— Je savais que vous deviez venir, et depuis deux jours j'ai été vous chercher dans tous les hôtels.
— Ah ! mon gaillard, je pense que tu as besoin d'argent.
— Je ne serais pas fâché d'avoir de l'argent, mais ce n'est pas pour cette raison que...
— Bien, mon ami, ton vieil oncle ne cherchera pas à approfondir la question.
A ces mots, Pierre me fait de telles protestations d'affection et de dévouement, que je finis par me laisser attendrir, et que je lui remets l'argent qui lui était destiné sans lui adresser le sermon que j'avais préparé. Une fois en possession de la toison d'or, après laquelle mon cher neveu avait couru dans tous les hôtels de Pétersbourg, il m'annonce qu'une affaire qui ne peut se remettre l'oblige à me quitter. Ah! jeunesse, jeunesse, toujours et partout la même !
Décidé à faire, le lendemain, ma visite à Elisabeth, et
désireux de me présenter à elle d'une façon convenable,
je veux passer la revue de ma garde-robe. Grâce au Ciel,
Antipe est en état de m'entendre, et apporte ma valise sur
la scène; mon habit me paraît ^ssez brillant, quoiqu'un
peu chiffonné en vovage^ mon gilet en velours figurera
IG
aussi fort bien dans ma toilette. Mes dispositions faites, il me reste un point fort important à traiter, la livrée et le chapeau d'Antipe sont en bon état; mais puis-je compter sur lui? Quel malheur, s'il se mettait encore demain à boire, c'en serait fait de mon cérémonial. Que faire pour prévenir cette catastrophe? Le prier d'être sobre? Cela ne sert à rien. Se fâcher? Encore moins; le menacer de le renvoyer ? Mais Antipe sait bien qu'il m'est nécessaire ; que je ne puis me passer de lui; il y a quinze ans qu'il est à mon service ; il est vrai que sur les 365 jours de l'année, il y en a au moins cent où je ne puis rien tirer de lui ; mais il est honnête, et je suis habitué à ses défauts. Que faire donc? Le mieux, je crois, est de m'adresser à son amour-propre , c'est d'abandonner le reste au destin.
— Antipe, lui dis-je, n'as-tu pas honte de t'enivrer comme tu le fais ?
— Moi, seigneur de Dieu, m'enivrer ? Voilà quinze ans que je suis à votre service , quand donc me suis- je enivré?
— Aujourd'hui même, Antipe.
— Aujourd'hui ! comment pouvez-vous me dire une chose pareille?
— Que de fois n'ai-je pas été obligé de crier pour te réveiller ?
— Pensez, Monsieur, que voilà trois nuits que je n'ai dormi.
— Est-ce aussi parce que tu avais un si grand besoin de dormir que tu as si mal exécuté mes ordres, que Lu
n'as su ni m'envoyer mon dîner, ni savoir le nom de mon voisin? Mais, en voilà assez là-dessus pour cette fois, écoute à présent mes instructions, afin que tu ne viennes pas plus tard me dire que tu ne les a pas comprises, ou que tu les as oubliées.
— Je suis donc un sot, un homme sans mémoire ?
— Prépare ta livrée.
— Bien, Monsieur.
— Commande-moi une calèche à quatre chevaux.
— Pour le matin?
— Oui, pour le matin.
— Et où allons-nous ?
— Tu le sauras demain. Pense à suivre exactement mes recommandations.
— Elles seront ponctuellement observées.
— Fais en sorte que j'aie une jolie voiture.
— Parfaitement; et vous n'avez rien de plus à m'ordonner?
— Non ; emporte mes chaussures, je vais me coucher.
Antipe sort, et je me mets au lit. Les soupirs, les gémissements résonnent de nouveau dans la chambre de mon voisin ; mais je suis tellement fatigué d'une longue insomnie, que mes yeux ne tardent pas à se fermer. Je m'endors dans les plus charmantes visions ; je suis près d'Elisabeth, je lui dis mes vœux, je lui explique mes projets. Elle m'écoute en rougissant; mais dans ses yeux, dans ses beaux yeux limpides, je lis le consentement auquel mon cœur aspire.
Je me lève ; il fait jour, mais la neige tombe à gros flo-
580 LES URAMi:s irniMES.
cons dans la rue, et A.ntipe entre dans ma chambre, Dieu
soit loué ! sans avoir bu.
— As-tu commandé la voiture ?
— Pas encore, mais nous avons le temps. A quelle heure voulez-vous sortir!
— A onze heures.
— Il n'en est que huit.
Fais attention que nous ne soyons pas en retard.
~ Moi en retard, mon petit père! Mais, Alexis Ivanovitch, est-ce que je mérite ce reproche? J'exécute toujours ponctuellement vos ordres.
— C'est bon, apporte-moi du thé.
Après avoir préparé ma toilette, je pense qu'avant de me rendre chez ma cousine, j'ai encore le temps de faire une visite à mon voisin Kotchin, et de m'informer de ce qui le retient ici. 11 était venu à Pétersbourg pour y passer quelques semaines, et voilà huit mois qu'il y séjourne...
Je me suis habillé avec le plus grand soin, j'ai mis ma cravate neuve, mon plus bel habil, mon plus beau gilet. Je me regarde dans la glace, et il me semble qu'à me voir ainsi paré, on ne me donnerait pas plus de quarante ans.
Oui, mais Elisabeth sait bien que, lorsqu'elle n'avait que seize ans, j'en avais déjà trente; il ne lui est pas difficile de savoir quelle différence d'âge existe entre elle et moi. Cependant, il est possible qu'en me regardant elle se dise : 11 est très-bien conservé, et je n'en demande pas plus.
— Antipe, mon chapeau! Je vais chez mon voisin, va mettre ta livrée et viens me rejoindre. Fais en sorte que
UNE agréabl:: déuou vep^te. 581
j'aie une bonne voiture, de beaux chevaux et un cocher propremiinL habillé.
— Soyez tranquille, tout sera comme vous le désirez, et vous me remercierez.
— C'est bien.
Kotchin est assis devant un bureau et se lève précipitamment en me voyant entrer.
— Alexis Ivanovitch, s'écrie-t il, comment, par quel h sard?...
Il m'adresse une foule de questions, et, moi, en l'interrogeant à mon tour, j'apprends qu'il est en très bonne sanlé, mais qu'une aflaire le retient à Pétersbourg.
En causant avec lui, l'idée me vient que j'ai peut-être oublié ma lettre pour Elisabeth. Je m'approche de la fenêtre, pour chercher dans mon portefeuille, et tout à coup mon oreille est frappée du gémissement qui m'a tant occupé depuis mon arrivée à l'hôtel, je me retourne^ et que vois-je? Mon ami Kotchin soufflant de toutes ses forces dins un coussin élastique.
— Que faites-vous donc? lui dis-je.
Il me répond par un signe de tête en continuant à souffler. Son visage est d'un rouge de pourpre, ses yeux lui sortent de la tête.
— Au nom du Ciel î lui dis-je, quelle idée avez-vous de vous livrer à un exercice qui vous cause une te'.le fatigue et vous fait poussa de tels soupirs ?
— Le médecin, me répond-il, m'a ordonné de m'asseoir sur ce coussin, me disant que c'était très-bon pour un homme qui vit d'une vie sédentaire -, mais je crois que ce
282 L^ s DRAMhS INTIMES.
malheureux coussin est crevé, car j'ai passé des heures entières à essayer en vain de le gonfler.
Je ne pus retenir un éclat de rire, et je dis à mon ami combien je Tavais plaint en l'entendant gémir et en imaginant qu'il était malade.
Le moment de partir était venu. Par la porte entr'ouverte, je voyais Antipe, qui m'attendait d'un air grave, en grande tenue.
— Adieu, mon ami, dis-je à Kotchin en lui prenant la main, venez donc aussi me voir.
— Adieu ! Alexis Ivanovith, je suis heureux de vous retrouver en si bon état.
— A propos, vous qui êtes ici depuis longtemps, dites moi donc qui demeure là, au no k,
— Au no 4 ? c'est votre vieille connaissance Elisabeth Michailovra.
— Est-il possible ? et la parole expira sur mes lèvres.
— Oui, Elisabeth Michailovna, une charmante femme; allez donc lui rendre visite ; elle accueille à merveille ses anciens amis.
Je ne puis dire ce qui se passa en moi dans ce moment. Je rentrai dans ma chambre, je pris d'une main tremblante la lettre de ma tante, la lettre adressée à mon idéale Elisabeth, et ordonnai à Antipe de la porter au no /j. Dans la même journée, je quittai l'hôtel Demuth, et par tis de Pétersbourg.
LA. FONFAINE DE BAKTSCHISARAI
POEME PAR POUGHKIN
Girey est assis, les yeux baissés ; l'ambre fume entre ses lèvres. Un cortège d'esclaves se presse autour du khan redouté. Le silence règne dans cette cour. Tous observent avec respect un signe de colère et de chagrin sur la sombre figure du maître. G&pendant le fier seigneur agite sa main impatiente ; tous s'inclinent et se retirent.
Seul dans l'intérieur de son palais il respire en liberté. Son front attristé montre l'agitation de son cœur. Ainsi sur le cristal du golfe ondoyant llottent les nuages orageux.
Quelle émotion agite donc son esprit? Quelle pensée l'afflige? Veut-il de nouveau faire la guerre aux Russes ou imposer sa loi aux Polonais ? A-t-il à venger une offense sanglante? Est-il entouré d'une armée en révolte ? Redoute t-il les hordes des montagnes ou les trames artificieuses
des Génois? Non, il en a assez de la gloire guerrière. Sa main redoutable estfatiguée, loin de lui l'idée de nouveaux combats.
La trahison aurait -elle pénétré au sein de son harem? La molle et voluptueuse esclave aurait-elle donné son cœur à un giaour?
Non, les timides femmes de Girey n'ont ni désir ni pensée. Elles fleurissent dans une tranquille monotonie, sous la vigilante et froide surveillance à laquelle elles sont soumises au sein de leur perpétuel ennui ; elles ne peuvent connaître la trahison. Gomme ces fleurs exotiques qui se développent sous le vitrage d'une serre, leur beauté se dirobe dans l'ombre de leur prisnn. Dans un ordre uniforme, les semaines, les mois s'écoulent emmenant avec eux la jeunesse et Tamour. Ghaque jour ressemble à l'autre, et lent est le cours des heures. La paresse règne dans le harem. Le plaisir y pénètre rarement. Pour tromper les vœux de leur cœur, les délicates habitantes de cette demsure changent leurs pompeuses parures, essaient de jouer^ de causer, ou, au bruit de vives cascades, près des ondes tnnsparentes, elles se promènent en troupes légères, à l'ombre des frais platanes. Parmi e'ies erre un méchant eunuque qu'elles ne peuvent éviter. D'un œil jaloux, d'une oreille inquiète, il les suit à tout instant. Par lui est établi un ordre invariable. La volonté du khan est son unique loi. Il n'observe pas plus ponctuellement les saintes prescriptions du Goran. Son âme ne demande point d'amour. Impassible comme une statue, il supporte les railleries, le blâme, la haine, les injures d'un, folle espiè-